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vendredi 22 décembre 2023

Leaders


Voilà
j'ai déjà évoqué mon goût pour les affiches lacérées, pour tout ce qui relève de la trace, du déchet, pour ce qui s'altère se dégrade et menace de disparaître. Pour ces accidents graphiques que peut nous offrir la réalité, pour ces choses ténues qui apparaissent parfois, et m'émeuvent à un point que je ne m'explique pas. Il arrive oui, qu'une fêlure dans un mur ou de la rouille sur une benne rappellent la précarité de notre condition, et que tout comme ce que nous fabriquons nous aussi sommes aussi appelés à disparaître. 
Cela illustre aussi la façon dont notre cerveau fonctionne
Il y a souvent une dimension accidentelle dans la photo. Soit, on se retrouve ici ou là par hasard, et quelque chose que l'on désire retenir, sans trop savoir exactement pourquoi, passe dans le regard. Soit on s'attarde et l'on guette pour saisir l'heureux hasard qui peut ne pas advenir. En retenant ces menus détails, à défaut d'agir sur le monde, on l'honore cependant. C'est la solution médiane entre l'agir et la contemplation.
Ces deux photos ont été prises sur des murs d'Alger en 1983. Je ne me souviens plus qui était la personne sur la photo de gauche. Un politicien local sans doute. Sur celle de droite, c'est l'ancien président Chadli Bendjedid

mardi 25 juillet 2023

La cloche est pleine de vent


 
Voilà
La cloche est pleine de vent, 
bien qu'elle ne sonne.
L'oiseau est plein de vol, 
bien qu'il ne bouge. 
Le ciel est plein de nuages, 
bien qu'il soit seul. 
La parole est pleine de voix, 
bien que nul ne la dise. 
Toute chose est pleine de fuites, 
bien qu'il n'y ait pas de chemins. 
 
Toutes les choses fuient 
vers leur présence

Roberto Juarroz

lundi 27 mars 2023

Tipasa

 

Voilà
"Du côté des ruines, aussi loin que la vue pouvait porter, on ne voyait que des pierres grêlées et des absinthes, des arbres et des colonnes parfaites dans la transparence de l’air cristallin. Il semblait que la matinée se fût fixée, le soleil arrêté pour un instant incalculable. Dans cette lumière et ce silence, des années de fureur et de nuit fondaient lentement. J’écoutais en moi un bruit presque oublié, comme si mon cœur, arrêté depuis longtemps, se remettait doucement à battre. Et maintenant éveillé, je reconnaissais un à un les bruits imperceptibles dont était fait le silence : la basse continue des oiseaux, les soupirs légers et brefs de la mer au pied des rochers, la vibration des arbres, le chant aveugle des colonnes, les froissements des absinthes, les lézards furtifs. J’entendais cela, j’écoutais aussi les flots heureux qui montaient en moi. Il me semblait que j’étais enfin revenu au port, pour un instant au moins, et que cet instant désormais n’en finirait plus. Mais peu après le soleil monta visiblement d’un degré dans le ciel. Un merle préluda brièvement et aussitôt, de toutes parts, des chants d’oiseaux explosèrent avec une force, une jubilation, une joyeuse discordance, un ravissement infini. La journée se remit en marche. Elle devait me porter jusqu’au soir." (Albert Camus - Retour à Tipasa)

vendredi 29 juin 2018

Rue Michelet


Voilà,
je me souviens de ce mois de Juin et des hirondelles qui tournoyaient avec grand vacarme au-dessus de la rue Michelet déserte à l'heure de la rupture du jeûne parce que c'était ramadan cette année là. Je me rappelle aussi qu'une nuit — c'était au soir du 16 Juin —, la jeunesse algérienne s'était bruyamment répandue dans la ville avec force drapeaux et klaxons, parce que, ce soir là, on avait rediffusé, un an après jour pour jour, le match de la victoire de l'Algérie contre l'Allemagne lors de la coupe du monde de 1982. Cela avait ėté fêté avec le même enthousiasme que si cela s'était tout juste produit. Le peuple de ce pays plaçait alors beaucoup d'espoir dans le président Chadli. Après les années Boumedienne, le régime semblait enfin desserrer l'étau. Ensuite, dans les années qui suivirent, beaucoup d'histoires drôles circulèrent sur Chadli, qui était considéré par ses concitoyens comme un peu bobet. Celle-ci par exemple : un jour, lors d'un conseil des nations-unies, Chadli reste concentré toute la journée. Il semble réfléchir à un  gros problème, ce qui  intrigue les autres délégués présents au conseil. Alors au bout d'un moment on lui donne la parole pour s'exprimer. Chadli prend un air étonné et leur dit: "Depuis ce matin j'essaye de trouver comment ils ont pu faire passer une aussi grande table par d'aussi petites portes, je n'y comprends rien". C'est aussi cette année là, que j'ai vu, à l'occasion des fêtes du ramadan, un grand concert de Screamin'jay Hawkins place de la poste, que je suis retourné à Djelfa, que j'ai erré dans la casbah, visité le jardin d'essai qui m'a tant émerveillé, et Tipasa où j'ai fait la connaissance de Boudjema.  Et pendant ce temps là, le FIS tissait sournoisement sa toile sans que personne n'imagine les grands massacres de la décennie suivante. (Linked with the weekend in black an white).

mercredi 23 août 2017

La Vie confiante


Voilà,
j'ai retrouvé ces deux-là surgis par hasard du passé, alors que bien évidemment je cherchais tout autre chose. Ces deux petits inconnus – je les imagine frère et sœur – photographiés à Alger en Juin 1983 dans la douce lumière du Jardin d'essai du Hamma se sont alors docilement prêtés à l'objectif comme bien des enfants dans le monde. Ils venaient en grappe pour que je les photographie, certains brandissant des grenouilles attrapées dans des mares ou des fontaines, et qu'ils exhibaient avec une excitation cruelle. Mais eux, timidement m'ont offert ces sourires tendres et paisibles qui expriment le simple bonheur d'être là. C'est la vie confiante, la joie d'appartenir à un monde plein de promesses qu'on reconnaît dans le sourire ou le regard étonné de certains enfants. La tragédie finalement, c'est de devoir devenir adulte et de perdre la plupart du temps cette innocence. Que sont-ils devenus ? Quel a pu être leur destin ? Ont-ils survécu à la décennie noire des années 90 durant laquelle les Islamistes radicaux ont dans leur pays perpétré tant de massacres ? Par delà les années je les regarde avec attendrissement, parce qu'ils sont l'image même de la grâce, à laquelle si peu de choses en ce monde engagent à croire. (Shared with friday face off )

mardi 11 juillet 2017

La guerre, et après


Voilà,
trois ans jours pour jour que mon géniteur est mort. J'y repense forcément ces temps-ci, car je lis en ce moment le livre de Pauline Maucort intitulé "La guerre et après". Après tout je suis issu d'un accouplement où l'homme était en état de stress post-traumatique. A l'époque il n'y avait ni nom ni cure pour cette situation. La mère m'a raconté qu'à son retour d'Indochine, il s'éjectait du lit en hurlant comme s'il montait à l'assaut, et qu'il s'écrasait lamentablement contre le mur avant de s'effondrer en pleurs et gémir "ce n'est pas ma faute si on a perdu le Tonkin et la Cochinchine". Lisant les récits des uns et des autres, qui sont pourtant terribles, je ne parviens cependant pas à compatir. Ayant été éduqué par des militaires, je connais tous les codes de cette institution. Pendant dix-huit ans je les ai subis, j'ai dû plier sans jamais rompre, ruser, contourner, dépenser une énergie folle pour me soustraire de cette bêtise crasse qui caractérise la troupe et les sous-officiers. L'armée est une machine à soumettre, à décerveler. Elle exige de ceux qui la constituent une soumission totale où le simple fait de réfléchir constitue déjà en-soi un acte de désobéissance. L'armée a droit de vie et de mort sur chacun de ses sujets. Elle dresse les hommes à tuer soit-disant au nom de La Défense nationale, alors que depuis longtemps elle n'est qu'un instrument au mains des politiques qui la mettent au service de leur volonté de puissance et de leurs misérables stratégies pour s'inscrire dans l'Histoire. Je ne me suis jamais senti à l'aise dans cette organisation. J'en faisais partie malgré moi. "C'est l'armée qui te nourrit" me rappelaient avec insistance les géniteurs. Voilà pourquoi entre autre la soldatesque m'a toujours fait gerber. Celui qui m'a ensemencé, a fini par devenir très bête. Je ne sais pas comment il était avant, mais bon, quoi qu'il en soit l'armée rend con. Il faut être vraiment stupide pour s'engager et surtout rester dans une organisation où l'on a pour devoir de répondre aveuglément aux ordres. Le pire là-dedans ce sont les caporaux, les adjudants, toutes cette masse de sous-fifres, la plupart du temps ignorants et prétentieux qui vous font marcher au pas. Crédules, les mecs pensent qu'ils vont se battre pour l'honneur de la France, ou pour défendre la veuve et l'orphelin. La plupart du temps on les envoie dans des pays auxquels ils ne comprennent que couic pour défendre des intérêts économiques dont ils ne profitent jamais. Ou  bien ils vont risquer leur peau pour servir des stratégies géo-politiques dont les tenants et les aboutissants leur échappent totalement. Mais à quoi bon reparler de tout ça. J'ai très tôt compris que cette affaire-là n'était pas pour moi, même si mes premiers terrains de jeu furent dans des enceintes militaires. Je n'ai jamais eu le goût des armes, du combat, de la violence. Grandir sous le regard d'un tueur professionnel ne m'a pas spécialement réjoui. Il fallait à tout prix prendre la tangente, affaire de salubrité mentale, instinct de survie. Il y a des déterminismes auxquels il n'est pas si simple d'échapper. D'ailleurs P. et sa sœur P. Sli que l'on voit sur la photo ont fini dans l'armée, paraît-il. Pour vérifier j'ai fait une recherche internet. J'en ai trouvé un de 1955 (ça correspond) et puis quand on voit la liste des pays visités, Côte d'Ivoire, Gabon, Liban, Centrafrique, Djibouti, Serbie, Tchad, Togo, il n'y a pas besoin d'être une lumière pour deviner son métier. Au moins a-t-il survécu à toutes ses campagnes. Et parmi ses liens il y a un autre Sli, vraisemblablement  son fils, lui aussi militaire. Trois générations tout de même...

vendredi 10 juin 2016

Le Coin des Tanneurs


Voilà,
celle-ci a été prise il y a longtemps, en Septembre 1991, au Maroc, mais je ne me souviens plus dans quelle ville. Était-ce Tanger, Safi, Essaouira ou Marakech ? Je me rappelle simplement que cet endroit se trouvait dans le quartier des tanneurs et que l'odeur y était insupportable pour des narines occidentales. Après mon voyage au Pakistan, j'étais allé jouer "Fin de partie" de Beckett dans le centre de la France avant d'aller ensuite retrouver des amis en tournée avec un Molière au Maroc. A Tanger j'avais logé au Minzah un grand hôtel assez luxueux, et mangé un soir chez un riche marocain du majoun, une préparation à la fois euphorisante et légèrement hallucinogène à base de kif de miel de dattes de cardamone et de datura que sa mère avait confectionnée. C'est du soleil pour la tête avait dit notre hôte qui nous l'avait servi avec l'inévitable thé à la menthe. (Linked with the weekend in black and white).

jeudi 28 janvier 2016

Hutte en Kabylie


Voilà,
c'était en 1983 juste au dessus de Ziama Mansouriah en Kabylie. Je m'étais un peu promené dans la montagne et j'étais tombé par hasard sur cette hutte. Je ne sais pas si c'était une simple grange ou une habitation précaire. Ce qu'on m'avait dit c'était que l'hiver était rude dans la région. A l'époque on ne parlait pas encore d'islamisme. C'était les premières années de présidence de Chaadli, et après les années Boumedienne, on espérait que cela se libéraliserait un peu. 21 ans après en être parti dans les bagages de mes parents, j'étais revenu voir ce pays qui avait tant marqué les premières années de ma vie. (linked with The Weekend in Black and White).

vendredi 15 janvier 2016

Porteurs d'eau


Voilà,
je me souviens des porteurs d'eau de la casbah d'Alger "vieille dame délabrée confite dans sa crasse et croulant sous les oripeaux de sa splendeur ancienne" comme la qualifie Jérôme Ferrari. C'était en en juin 1983. Je me rappelle aussi qu'un an après la victoire historique de l'équipe de football d'Algérie contre celle de l''Allemagne en 1982, le match avait de nouveau été retransmis, et que les gens avaient longtemps parcouru les rues de la ville en klaxonnant comme si la rencontre venait juste de se terminer. (linked with The Weekend in Black and White)

lundi 24 mars 2014

Ik-men-ha-kaf


Voilà,
ce matin j'ai repensé aux chats adespotes d'Hammamet. Et aussi à cette autre histoire de félins du même Rodolfo Wilcock déjà évoqué précédemment. Celle-ci s'appelle donc Ik-men-ha-kaf : "Les yeux d'émail fixent le mystère de l'au-delà comme si c'était une souris, et il est bien possible que ce le soit. Il vécut il y a trois mille ans ; il s'appelait Ik-men-ha-kaf, ce qui veut dire quelque chose comme l'éclair ou la foudre, mais en ces temps-là comme maintenant personne n'usait du nom entier pour s'adresser à un chat ou lui deman­der une faveur, si bien qu'on l'appelait Ik, et plus souvent Ik-ik, qui est foudre en abrégé. Il habitait à Abydos, une maison aux toits bas, mais même ce toit lui semblait encore trop élevé, gaspillage inu­tile pour un labyrinthe aussi simple, si élémentaire qu'après deux ou trois tours il en connaissait toutes les entrées et toutes les sorties.  Ik-ik avait été apporté de Thèbes à l'âge de trois mois, et les premiers jours en vérité il ne parvenait pas à distinguer les entrées des sorties, il devait s'arrêter sur le seuil pour étudier les trajets les plus appro­priés ; jusqu'au jour où il arriva à la conclusion qu'entrées et sorties concidaient, qu'il s'agissait d'une distinction purement académique. A partir de ce jour il passa de nombreuses heures dehors, parfois il poussait jusqu'au Nil et retournait avec un poisson pourri, la tête levée pour ne pas le faire traîner dans le sable et la boue. Une nuit, de la rive, il vit passer une barque lumineuse avec une grosse vache dessus qui portait la lune entre ses cornes ; elle était très brillante, cela il le vit, mais ce fait rentrait dans l'ordre pour lui étranger des choses du fleuve, et il n'y fit pas attention. Malgré ce toit ridiculement distant du sol, il accepta cette maison pour sienne ; mais pendant de nombreuses années, et même jusqu'à sa mort, il dut la partager avec un nombre variable d'êtres humains, qui peut-être étaient toujours les mêmes, ou paraissaient les mêmes. Ceux qui le connais­saient l'appelaient Ik-ik, ceux qui ne le connais­saient pas l'appelaient “ Mjw ”, ou Miaou, qui est le mot égyptien pour chat ; les uns disaient qu'il était blanc avec des taches noires, les autres qu'il était noir avec des taches blanches. De quelque nom qu'on se servît pour l'appeler, Ik ne vint jamais. Il mourut héroïquement, comme on dit, d'un abcès à la queue provoqué par la morsure d'un autre chat ; longtemps avant de mourir il perdit la connaissance et tant qu'il l'eut perdue il crut qu'il s'agissait d'un malaise passager, et il en était peut-être ainsi. Il s'était réfugié près de l'entrée d'un sépulcre brisé ; ses serviteurs le retrouvèrent et le firent embaumer.
L’embaumeur, comme c'était l'usage ces années­-là, lui confectionna avec les bandelettes un petit corps humain, avec ses deux pieds ou plutôt son unique pied ou piédestal d'argile ; tel était l'usage à Abydos, doublement blâmé à Thèbes : parce que les chats n'ont ni un pied ni deux mais bien quatre pattes, que l'on enveloppe avec le corps, et parce qu'au cimetière des chats les momies ne reposent pas dressées mais couchées comme tous les mortels. Les longues bandes étroites de lin qui emmaillotent son petit cadavre, de couleurs point trop vives convenant à un chat âgé, apparaissent entrecroisées selon le plus élégant dessin géomé­trique pour chats ; autour du cou la bandelette se resserre en un étroit collier laissant libre la tête impeccable. Le visage est plein, le nez souligné d'un trait savant, les oreilles dressées et atten­tives ; le regard est prêt à bondir dans les millé­naires. Sur une plaquette de plomb, son nom en démotique “ Ik-men-ha-kaf Mjw. ” 

samedi 15 février 2014

La Gâchette


Voilà,
c'est un grand midi. Il fait chaud, sec. Les moutons embrochés, grillent et tournent en rissolant au-dessus du trou où plus tard on aura enfoui leurs carcasses. L'odeur de la viande qui cuit se mêle à celle du cuir graissé des ceinturons et des holsters, à l'odeur âpre des hommes debout autour du méchoui, et au parfum des épices et des mimosas qui flotte dans l'air. Les femmes sont là aussi, entre elles, mais un peu à l'écart, comme de grandes tâches de couleurs chatoyantes et gaies dans ce monde kaki. Amples et décolletées, leurs robes et leurs jupes sont pour la plupart ornées de motifs fleuris. Pendant qu'elles parlent entre elles, l'enfant cherche un abri dans les ombres qu'elle font, respire leurs fragrances, parfums de métropole, que gagne peu à peu l'odeur du graillon. Il se tient dans leur proximité. Ce n'est pas difficile pour lui. Elles l'aiment bien. Elles trouvent qu'il est un gentil petit garçon. Elles aiment bien sa façon d'être là sans les déranger. C'est pour ça que c'est un gentil petit garçon. Certaines lui passent la main dans les cheveux, le complimentent, se préoccupent de savoir s'il ne s'ennuie pas. Non il ne s'ennuie pas. Il est à hauteur des sexes. Où se joignent les cuisses, de mystérieuses senteurs se nichent et s'exhalent, âcres et capiteuses. Pour rien au monde il ne voudrait être surpris à regarder (bien que l'envie l'en fasse frissonner) sous les jupes des femmes. La honte ainsi qu'une sévère réprimande pourraient sanctionner cette curiosité. Alors, il observe - car elles suent elles aussi - les auréoles qu’il voit grandir à l'endroit des aisselles sur la matière synthétique de leurs chemisiers. Il ne se lasse pas des gestes qu'elles font, de cette façon qu'elles ont de décoller le tissu qui adhère à leur peau avant de l'agiter discrètement, afin de donner un peu d'air à leur poitrine. Ou bien encore, cette manière de tirer sur une bretelle de soutien gorge pour, l'air de rien, de ne pas y toucher, se soulager de la pression de l'élastique. Comme ce sont des femmes de militaires, elles se racontent, un verre de Martini ou d'anisette à la main, des histoires de femmes de militaires. L’enfant semble comprendre que certaines, parmi elles, ont de plus en plus peur ; "les événements" se multiplient. Les attentats aveugles, les embuscades. Lui se sent d'un autre monde. Il va de groupe en groupe. Et comme les hommes autant que les femmes, l'acceptent dans leurs cercles, il rejoint ceux qui ont des képis blancs et des yeux clairs. Il est fasciné par leurs nuques rasées, leurs peaux tannées, leurs avant-bras rougis par le soleil, où des sigles parfois sont dessinés à l'encre sombre. La force qui se dégage de ces corps musclés et virils, où l'on devine parfois de curieuses cicatrices, le rassure. D'autres comme le père ont un képi noir. Leurs canettes de bière à la main, ils parlent fort, rigolent en se donnant du coude ou en se balançant quelques vigoureuses bourrades dans le dos. Tous ces hommes sont dignes de confiance. Ce sont tous des guerriers. Ils défendent cette terre, ils la défendent, ce sont tous des amis, c'est son père qui le lui a dit. Avec eux il ne craint rien. Ils l'aiment bien. Ils lui offrent de l'orangina qu’il boit au goulot comme eux le font avec leur bière. Dans leur compagnie, il trouve aussi de l'ombre, tout en continuant, de loin, à regarder les jambes des femmes, leurs mollets, leurs chevilles. C'est bien. On est entre soi. Entre européens. Parfois il entend le rire de son père. Il a toujours eu honte de ce rire associé au bruit du moteur de ce camion militaire qu’on appelle GMC, lorsqu’il démarre. Bientôt l'après-midi tire à sa fin. Il ne reste plus rien du mouton. Rien. Mais la forte odeur de méchoui demeure sur les doigts graisseux. La voracité des hommes et des femmes a fait son office. Passablement éméchés, ils ont encore envie de s'amuser. A présent ils invitent leurs femmes à les suivre vers une petite cour carrée, exigeant néanmoins qu'elles se tiennent à distance. Ils s'alignent face au mur. Son père lui aussi sort son arme. A l'Enfant qui s'en est retourné du côté des femmes le Père dit que, s’il le veut, il peut venir le rejoindre. Alors l’enfant s'extrait du groupe des femmes pour retrouver son père parmi les hommes. Il est fier. Debout parmi eux. Pendant ce temps le père s’est accroupi derrière lui de sorte que sa tête se trouve au niveau de celle de l’enfant. Avec ses cuisses il maintient les jambes de son fils. Il met son arme dans ses mains. Non sans appréhension, l’enfant serre l'arme avec ses petites mains. Sa main gauche tient la crosse. Le majeur de sa main droite sur la gâchette, l'index le long du fût, comme pour indiquer la direction. Les grosses mains du père enserrent les mains du fils, son majeur posé sur celui de l’Enfant. Le père tient l’Enfant qui tient l'arme. Mais le sentiment de puissance et de possession est passé dans le corps de l’Enfant. Bientôt l’Enfant sent le doigt de son père exercer une pression sur son doigt à lui, de sorte que c’est son propre doigt qui appuie sur la gâchette. Assourdissant vacarme de la détonation. L'effroi soudain du corps surpris par l'effet de recul. Le rire du père dans le dos du fils. Un rire fier et des paroles d'encouragement. Applaudissement des adultes groupés autour de l’Enfant pour l'acclamer. Ils disent bravo. Ils disent voilà un homme. Mais surtout il y a les cris de l'autre côté du mur sur lequel tout à coup, en rigolant, les autres guerriers tirent à leur tour. Derrière il y a des femmes. On les appelle les folles. Elles sont parquées dans une enceinte. Elles hurlent de terreur. Et la terreur redouble à présent que tout le monde tire. L’Enfant aussi veut sa part de cris. Il dit "encore, encore". L'odeur de la poudre est plus excitante que celle de la viande. Sifflement des balles. Cliquetis des chargeurs qu'on éjecte ou qu'on enclenche dans la crosse. Le geste est sec, précis. A présent, encouragés par leur femmes endimanchées les hommes insultent en hurlant celles qui braillent de l’autre côté. Et soudain une irrépressible honte submerge l’Enfant. Les yeux embués de larmes il se mord la lèvre inférieure, ne veut pas crier. Tout à coup le ciel chavire dans son regard. Ne pas tomber, non ne pas tomber.

vendredi 7 février 2014

Cigarettes Florida



Voilà,
pour continuer sur l'humeur du précédent envoi mieux vaut sans doute se contenter de petits riens comme le suggère la chanson. D'ailleurs ces billets régulièrement postés sur le net et les images qui les accompagnent en sont aussi à leurs façon. Ces simples moments de divertissement constituent une tentative d'exorciser la hantise du gouffre où pourrait s'abîmer une illusoire idée de soi. Ils ne sont que pour neutraliser l'inquiétude fatiguée de celui qui veut demeurer vigilant dans sa lente dérive à travers l'instable réalité. Oui "petits riens" comme ce mur photographié il y a longtemps à Alger, témoignant d'une réalité encore plus lointaine où, à la terrasse d'un café, on partageait entre amis des moments insignifiants. On buvait de l'anisette, on fumait des cigarettes Florida. Et l'on ne voulait surtout pas voir le monde changer, ou bien le voyait-on peut-être, mais en s'efforçant de ne pas y croire. Mais les colonies ont quand même bien fini par s'émanciper. Aujourd'hui c'est le modèle économique culturel et social de l'Europe qui se délite, et nous assistons résignés à cela en espérant que cela n'arrivera pas jusqu'à nous. (Linked with Monday murals)

vendredi 27 septembre 2013

Petit matin


Voilà,
il y avait eu cette promenade solitaire par un matin brumeux, sur la place Jemaa El Fnaa, avant que ne s'installe la foule des marchands et j'avais alors aimé ce calme alentour, cette fugitive sensation de quiétude intérieure et ce sentiment de légèreté éprouvé à n'être que de passage. (Linked with the weekend in black and white)

mercredi 12 juin 2013

Autrefois la blanche


Voilà,
sans doute les regrets viendraient-ils plus tard. Mais les motifs de contrariété s'étaient accumulés ces derniers temps. Céder ne serait-ce qu'à l'idée même de cheminer plus longtemps sous ces latitudes paraissait en l'occurrence dépourvu de sens. D'autres nécessités s'imposaient. Prévalait avant tout l'envie de fuir, d'échapper à tout ça, à cette sensation de déliquescence et de résignation que ce pays inspirait et plus particulièrement cette ville qui en maints endroits, malgré sa décrépitude, témoignait encore d'un charme passé. Quelque chose ne s'était pas transmis. Comment aurait-il pu en être autrement ? Des gens étaient venus avaient aimé cette terre mais pas les indigènes qui s'y trouvaient depuis des générations. C'était aussi simple que ça. Il y avait eu bien des promesses et beaucoup de mensonges, mais pas d'amour. Juste une vague condescendance paternaliste teintée de mépris. Pas eu d'amour, et la déception s'était muée en ressentiment. L'histoire continuait de peser de tout son poids. Plus lourde toujours plus lourde, pour les générations venues après, ne leur laissant en partage que la honte et le malentendu. Inéluctablement, pour elles aussi, tôt ou tard, il y aurait un tribut dont s'acquitter.
 première publication 12/6/2013 à 00:46

jeudi 6 juin 2013

Saut de puce

Hôtel Regina, Alger (2013)

Voilà,
c'était juste un petit saut de puce. Mais hier soir (non c'était déjà ce matin) en rentrant à l'hôtel j'ai cru me souvenir que le Régina était l'endroit où ils avaient passé leur dernière nuit à Alger. J'y étais bien sûr, avec eux, mais je n'en ai pas le souvenir, en tout cas pas de cette nuit-là. Peut-être n'a-t-elle pas vraiment eu lieu. Il y a tant d'hôtel Regina. Y redormir avec cette idée là avait quelque chose d'étrange.. Le mobilier m'évoquait vaguement quelque chose, sans que je ne sois vraiment très sûr. Au matin le chauffeur est venu trop tôt nous chercher. En attendant mon collègue qui avait du mal à se réveiller, j'ai  saisi ces trois hommes soudain happé par l'irruption d'une femme de ménage vidant son seau. je me suis rappelé combien j'avais aimé, lors d'un précédant séjour, Alger au petit matin. En fait ce sont toutes les villes qui sont agréables ou du moins supportables au petit matin. Ou plus exactement, j'aime bien me promener et photographier au petit matin.

Aéroport Houari Boumedienne (2013)

Et puis plus tard, cette photo volée à l'aéroport. Encore un homme sur un banc. J'étais quand même content de rentrer. J'ai tant à faire ici. En pénétrant dans l'appartement je me suis aperçu combien il était négligé. Autrefois je rangeais avant de partir pour me faire le plaisir de retrouver quelque chose d'apaisant à mon retour. Bref c'est une autre histoire. Quoiqu'il en soit je reparlerai de mon saut de puce., il y a d'autres images....

lundi 18 mars 2013

Une pensée pour Max Aub et quelques souvenirs


Voilà
Max Aub, l'auteur d'un opuscule fort réjouissant et de très mauvais goût "Crimes exemplaires", également connu pour avoir été, en tant que représentant de la délégation espagnole républicaine à Paris, le commanditaire de ce qui deviendra "Guernica", Max Aub donc a été interné sur ordre de l'administration du gouvernement de Vichy à Djelfa, ai-je appris il y a quelques jours sur le net grâce aux hasards et aux détours de la serendipité. Il aurait même mis en vers pour le théâtre un récit de son internement. Djelfa. Comment ne pas songer 50 ans après les accords d'Evian à cette ville où j'ai vécu ainsi qu'aux trois années de guerre dans ce pays qui m'ont en partie constitué. Durant cette période, alors que tout me paraissait potentiellement dangereux j'ai appris à faire semblant et à dissimuler la peur. Je vivais parmi les petits blancs colons et militaires qui pour la plupart d'entre eux méprisaient et humiliaient ce peuple spolié dont ils occupaient la terre, et qui avait décidé d'en finir avec ces vieilles lois d'une société d'apartheid. Et moi j'étais avec ces petits blancs si convaincus de leur supériorité. Comment l'enfant ne pouvait il pas entendre ces mots chargés de haine "bougnoules, bicots, melons" tout en redoutant ceux que l'on désignait ainsi, tellement différents, s'habillant de façon si étrange et parlant une langue incompréhensible et rude à l'oreille. Ceux avec qui je vivais, qui prétendaient m'élever dans leur valeurs - bien des années plus tard j'y ai vu au contraire une forme d'avilissement -  comme ils m'étaient insupportables avec leur arrogance et leur pitoyable certitude. Eux qui se pensaient si supérieurs alors, je les ai vus, gagnés dans un premier temps par la panique, puis exprimant au grand jour la haine lorsqu'ils ont compris que tout était perdu, et enfin cautionnant en paroles (je ne voyais pas leurs actes) la folie meurtrière et le terrible incendie des violences vengeresses qui se sont alors propagés dans la région. Mais les conditions de ma survie étaient liées à leurs décisions et à leur conduite. J'en reparlerai ici ou ailleurs. Djelfa où j'étais ce petit enfant disgracieux maladroit et un peu bigleux  ("Qu'est ce que j'ai fait au ciel pour avoir un fils si empoté" disait la mère qui avait du goût pour l'emphase). Je repense aussi à tout cela parce que j'ai vu cette nuit un excellent documentaire sur Arte+7 concernant cette période algérienne. Détail amusant, j'y ai appris que Just Jaeckin, le premier réalisateur avec lequel j'ai tourné, qui faisait alors partie du contingent a été pris dans la fusillade de la rue d'Isly et s'en est miraculeusement sorti. Je me souviens de ma mère entendant la retransmission radiodiffusée de la manifestation du 26 mars 1962 et s'exclamant "des français tirent sur d'autres français" (qui était un cliché à l'époque). Je me rappelle aussi du poste de radio phillips rouge et blanc avec dessus un pick-up comme on disait alors, ou j'entendais parfois des chansons tristes qui alimentaient la nostalgie de lieux où je n'étais jamais allé, de vies que je n'avais jamais vécues. Souvenirs, souvenirs d'une enfance riche en sensations.
Mes parents et moi logions dans un appartement assez misérable situé à gauche de cette place quand on regarde la carte postale. J'ai retrouvé cette maison en 1983, qui semblait promise à une démolition imminente. J'ai aussi photographié les arcades que l'on voit sur la carte postale


Souvent, près de cette porte d'entrée des sacs étaient entassés, et il n'était pas rare qu'un homme en burnous et enturbanné ne soit en train de dormir à côté. J'ai retrouvé il y a quelques années des vieilles photos où l'on me voit sur ce balcon, dans ma Ferrari rouge à pédales. Je souris devant l'objectif. Je ne semble pas si préoccupé que cela. Pourtant...


 
première publication 18/3/2013 à 10:13
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mercredi 7 novembre 2012

Le Jardin d'Essai


Voilà
hier, projection du film "Un été à Alger" d'Aurélie Charon et Caroline Gillet, qui nous donne à connaître les jeunes réalisateurs (Amina Zoubir, Lamine Ammar-Khodja, Hassen Ferhani, Yannis Koussim) d'un programme de documentaires qu'elles ont initié et qui est paru en ligne cet été à l'occasion du cinquantième anniversaire de l'indépendance algérienne. C'est une entreprise passionnante et réalisée avec beaucoup d'intelligence et de tact. Cela vaut le coup de passer du temps sur ce travail qui offre un regard neuf et vivant sur des quartiers d'Alger et sur la vie là-bas aujourd'hui. En deuxième partie de soirée, a aussi été présenté par son auteur Céline Dréan un autre webdocumentaire intitulé "Dans les murs de la casbah", fruit d'une collaboration avec un groupe de chercheurs en sociolinguistique de l'Université de Rennes. Elle n'en a présenté qu'une quarantaine de minutes, mais son projet permet trois heures de circulation entre photos, films, témoignages et analyses. A voir donc. Sinon pour le plaisir des oreilles il y a l'émission de Caroline Gilet "I like Europe" très tôt sur France Inter, et "L'atelier intérieur" d'Aurélie Charon, le soir sur France Culture. C'est intelligent, généreux, c'est du gai savoir. Le monde ne serait peuplé que de telles personnes ça s'appellerait le paradis. Le jardin d'essai d'Alger aussi, m'a semblé paradisiaque, lorsque j'y suis allé en 1983. Peut-être à cause de ces sourires d'enfants que j' y ai croisés. Je me souviens entre autres des petits chasseurs de grenouilles si fiers de leurs trophées....



jeudi 25 octobre 2012

Falaise au matin

 

Voilà,
ce matin-là, ce sont les narines qui ont fait le cadre. J'étais à deux doigts de vomir, incapable de faire un pas de plus, tant la puanteur devenait excessive pour mon odorat européen et fin de siècle. En fait, ces fumures au loin sont dégagées par de la matière en décomposition. Sur ces falaises entre les maisons et l'Océan, on entreposait les ordures. Ça, l'image ne peut le transcrire. Le plus pénible avec la misère n'est pas de la voir, mais de la sentir. Plus exactement, le regard peut s'en détourner, mais il est impossible de ne pas être assailli par ses relents fétides. Paradoxalement, cette photo prise à Safi est un aperçu de ma propre limite. Et aussi un compromis acceptable, car après tout, elle me plaît.

mercredi 24 octobre 2012

Errant dans les ruines


Voilà
au lieu de la sensation de plénitude que j'avais autrefois éprouvée dans ce paysage - il avait alors semblé agir sur moi, comme un musicien qui, s'emparant d'un banal instrument, le révèle en quelque sorte à lui-même - je sentais sourdre une vague angoisse. La folie furieuse des hommes s'était aussi étendue à ce lieu que j'avais, à tort, envisagé comme un sanctuaire, et je ne comprenais pas comment moi, d'ordinaire si vigilant, j'avais pu venir ici en dépit de toutes les incitations qui, je m'en souvenais à présent, m'avaient étaient faites de ne point m'y rendre. Une odeur d'essence et de viande grillée flottait dans l'air, et les cigales ne chantaient pas. Il m'était arrivé déjà, de devenir invisible, mais c'était parmi d'autres gens qui n'étaient guère différents de moi. Là j'étais seul et la probabilité que ça marche était bien ténue. Je trouvais tout à coup fort intéressante cette hypothèse du chat de Schrödinger, à la fois mort et vivant. Ça offrait tout de même quelques perspectives. Et un peu de réconfort. Mais ni mort, ni vivant, ce qui était plutôt mon état, à bien y réfléchir, je ne courais finalement aucun risque. Cela faisait tant d'années que je passais inaperçu.
(Depuis les archives) 

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