lundi 19 avril 2021

Parmi tant d'autres choses


 
Voilà,
donc à la fin des vacances où j'ai — parmi tant d'autres choses — découvert la salade niçoise et le pan bagnat, au moment de se séparer on se jure de se retrouver. On s'échange les numéros de téléphone on se fait des promesses parce que c'est un temps où bien sûr il n'y a ni portable ni ordinateur on se dit "à bientôt" "à très vite" . Ce mois en Provence, c'était tellement bien, tellement intense qu'on n'a pas envie que tout ça reste sans lendemain. 
Alors début ou courant Septembre je me souviens plus très bien j'appelle Barbara et je lui demande si je peux passer. J'arrive donc dans l'appartement de la rue Madame. Elle m'ouvre, est là avec ses frères et sœurs. Elle me les présente. Mais moi, il y a un truc que j'ai pas compris en rentrant dans l'appartement. J'ai vu qu'il y avait des meubles précieux des vases chinois, enfin plein de trucs qui sentent le fric le luxe, et en même temps il y a ces PUTAINS DE PORTRAITS DU PRESIDENT MAO DANS CE PUTAIN DE SALON BOURGEOIS !!!! Je suis dans le sixième arrondissement, merde !!! et là il y a un truc que je ne comprends pas. En fait c'est seulement le troisième appartement bourgeois que je vois de ma vie à Paris. Le premier, c'est celui de la famille de mon copain de classe Eric, place St Sulpice, j'ai du y passer vingt minutes, oui bon, rien de particulier, c'est confortable, très meublé, ça sent un peu le rance. Il y a des bibelots, des rideaux défraîchis, aux murs des tableaux paysagers fleurant bon le XIXème siècle et des portraits de jeunes femmes d'un autre temps avec des  mantilles, le deuxième c'est celui des parents de ma première amoureuse. Je m'y suis fait peu à peu. Il est aménagé avec goût.  Peu de meubles. Beaucoup de livres. Des tableaux modernes sur les murs. C'est assez luxueux mais pas tape-à-l'œil. On mange dans la cuisine à la bonne franquette. Mais là dans cet appartement Mao, ça fait bizarre, un peu comme s'il y avait des portraits de Sade partout sur les murs de l'appartement de Finkielkraut. Bref, on se retrouve dans une chambre qui sent le shit, il y a Barbara, sa sœur D., I. petit frère, et A. la plus jeune qui passe par là. Il y a des piles de Charlie-hebdo, des numéros de "La cause du peuple" d'"Actuel", et d'autres feuilles de presse gauchiste ou alternative. On cause, je ne sais plus trop de quoi. A un moment, Barbara, qui est sortie de la chambre, me dit en revenant que son père aimerait me voir. Il m'attend dans on bureau. Il veut savoir qui je suis, bon je peux comprendre. C'est normal de savoir qui vient dans ta maison il m'accueille derrière son burlingue. Moi en face. On dirait un interrogatoire. Et derrière il y a toujours ces putains de portrait du président Mao. Il y en a partout c'est une manie c'est pas possible !  Donc lui, c'est un ami d'enfance de la mère de mon amoureuse. J'ai entendu parler de lui bien sûr. À 18 ans il a écrit un livre qui a été publié chez Gallimard. Dominique parlait toujours de lui comme d'un génie, et d'une certaine façon, si l'on considère les chose à présent, cela s'est révélé plutôt exact. Face à moi un type aux yeux clairs et aux cheveux ras. Une brosse courte presque militaire. C'est drôle. Je sais que maintenant il écrit des pièces de théâtre et qu'en même temps il est cadre dans une grande entreprise un truc comme ça. Il me demande si je connais la famille de Dominique depuis longtemps non je lui dis même pas un an. Il comprend que je fais partie de la bande d'ados qui était en vacances avec sa fille à Châteaudouble. Et puis un moment tout de go il me demande comme ça d'où je viens que font mes parents. Qu'est-ce que ça peut lui foutre pourquoi il me demande ça. Le métier de mes parents. Putain c'est vraiment embarrassant. Mais je vais pas mentir alors je lui dis. Militaire mon père est militaire. J'ai honte de ça. Parce que je déteste l'armée. C'est l'abêtissoir total. La machine à décerveler. Le truc auquel je veux absolument échapper. Parce que les ordres, la hiérarchie, la discipline, la soumission, l'esprit de troupe, l'esprit de corps, La défense de la nation, qui n'est jamais la défense de la nation, mais la défense des intérêts des riches, l'uniforme, toutes ces conneries dans lesquelles je vasouille depuis que je suis né, sans parler des trucs qui me hantent, des souvenirs des terreurs, vraiment j'en ai ma claque, plutôt crever que subir encore ça, j'y pense de plus en plus comment je vais faire pour y échapper, au service militaire, comment je vais sauver ma peau. Et là il me pose la question un peu humiliante. Il est officier ? Ah ouais putain parce qu'en plus il faudrait forcément qu'il soit officier. Non, que je dis il est adjudant-chef c'est un sous off, il est juste adjudant-chef. Je sens de la condescendance, ou c'est peut-être ma honte je ne sais pas. Mon père est un pauvre type, c'est comme ça que je le vois. En plus d'être un minable c'est un tueur. Toute mon enfance, j'ai croisé le regard d'un tueur mais lui là, le bourgeois de gauche je le regarde bien dans les yeux quand même. Et là derrière putain y'a Mao Avec sa tronche de cul. Ouais Mao m'a toujours fait penser à un cul. Et puis je vois tous ces vases chinois à tous ces objets précieux à la con. J'aurais envie de me lever et de balancer ça contre les murs de défoncer tout ça. Mais bon c'est l'ami d'enfance de Dominique, et Dominique c'est la mère de mon amoureuse, faudrait pas voir à déconner. Et puis quand même le mec il a une certaine autorité naturelle. Mais je comprends pas. Fils de militaire pourquoi pas, mais il faudrait que je sois un fils de la bourgeoisie militaire, c'est ça qu'il pense ?  Et ce n'est pas le cas mon gars je suis le fils d'un soudard. Je suis le fils d'un mec qui a fait l'Indo dans les rizières et l'Algérie dans le djebel. Un mec qui déteste les communistes les niakoués et les melons. Qui en a tué plein. Un mec qui est resté sept ans au même grade après l'Algérie parce qu'il ne s'était pas opposé au putsch des généraux. Qui a eu des sympathies pour l'OAS. Qui achète "Minute" l'hebdomadaire de l'extrême droite. Et moi, du coup, je lis "Minute" un journal facho aux chiottes. Un mec qui déteste les intellectuels de gauche. Qui lorsqu'il entend Lacouture ou Maurice Clavel à la télé cite Goebbels "quand j'entends le mot culture je sors mon revolver", mais je ferme ma gueule parce qu'il faut être poli. J'ose pas lui demander,  au grand bourgeois mais vous là c'est quoi ces conneries avec Mao ? Parce que bon attention, si je dégueule sur l'armée, je sens bien qu'il y a un truc qui déconne avec les chinois. Un peuple entier dont le destin est écrit dans un petit Livre rouge, et qui manifeste unanimement son soutien à son guide suprême comme ils disent, je trouve qu'il faut être assez con pour pas trouver ça louche. J'ai 17 ans, je ne suis pas très subtil mais quand même... Là pour moi c'est la confusion, je ne comprends rien, comment on peut avoir autant de thunes, habiter rue Madame dans le sixième arrondissement de Paris et avoir des posters de Mao, et c'est pas des posters de Warhol, parce que j'ai déjà lu des trucs sur Warhol à ce moment là. pour en savoir plus sur le type que à collé une banane sur la pochette du velvet. C'est des portraits avec des trucs écrits en chinois dessus. J'ai fumé mes premiers pétards trois semaines auparavant, mais au moins je comprenais pourquoi tout me paraissait bizarre. Là non. Le bourgeois là qui écrit des pièces de théâtre engagé sous un pseudo, il doit bien le savoir qu'il y a des camps de travail en Chine. Pasqualini a témoigné de ça à la radio, à la télévision. Son livre vient de sortir, on en parle, oui bien sûr surtout dans la presse bourgeoise conservatrice, mais on en parle quand même. Bon l'entretien dure un petit quart d'heure, et puis je retourne dans la chambre, des enfants, on fume un pétard et puis voilà, après je vais faire un tour au Luxembourg, et je rentre chez moi dans l'école polytechnique. Je mettrai des années à comprendre que les bourgeois, pour la plupart, savent très bien gérer leur contradictions. Ou peut-être que c'est juste une forme d'intelligence qui n'est pas forcément de classe, et dont je suis totalement dépourvu. Avec les enfants,on continuera à se revoir, un peu rue Madame, puis dans le quinzième, le premier endroit que j'ai vu où l'ascenseur arrivait directement dans l'appartement, très moderne, spacieux duplex baies vitrées... Après on s'est perdus de vue. Et puis les uns les autres on a grandi, suivi notre voie, mûri, plus ou moins facilement, et vieilli. Tous ces héritiers ont plus ou moins travaillé dans la culture. L'une est même devenue une actrice très talentueuse et vedette de cinéma. J'ai même appris que l'une des fille de I. est elle aussi actrice et qu'elle commence à avoir un peu de reconnaissance dans le métier. Le père, je veux dire le grand Auteur, la dernière fois que je l'ai vu, c'était à l'enterrement de Philippe. Il a fait un beau discours, très sobre, très émouvant, une adresse au défunt, qui se terminait par "A bientôt !". C'était il y a six ans et il est toujours de ce monde.
 
 
Quant à mon histoire, elle date du siècle dernier, à la fin d'un temps de prospérité, où l'on commençait tout juste à réaliser que si l'on y prenait pas garde le futur risquerait d'être assez pourri. C'était au temps du club de Rome, du premier choc pétrolier. Je ressemblais à cela. J'étais plutôt joli garçon, mais je ne le savais pas. Un peu sombre, un peu tourmenté. D'ailleurs deux trois jours après cette photo, et quelques semaines après l'entretien avec le grand auteur, et alors que les cours avaient commencé, je me suis tiré de chez moi. Je voulais m'enfuir, ne plus subir la soldatesque connerie familiale. J'avais une vague adresse d'un artisan qui travaillait le cuir. J'allais vivre ma vie. J'apprendrais un métier. Faire du cuir. Je devais être vraiment bien largué pour songer à de pareilles foutaises. Un avis de recherche a été lancé. Je me suis fais gauler par les flics du côté de Gardanne. Brigade des mineurs à Marseille. Je suis rentré en train de nuit entre deux pandores un peu cons qui roupillaient à tour de rôle pour m'avoir à l'œil. J'ai mal dormi. Quand ils me parlaient, c'était pour se foutre de ma gueule. On m'a retiré les menottes un peu avant Villeneuve Saint-Georges. Mon géniteur m'attendait à la gare. Quand je l'ai vu, il avait les yeux humides. Il m'a serré dans ses bras. Il a signé deux trois papiers, il  a remercié les deux képis quand ils sont partis. Pas moi. On est rentrés en taxi sans se parler. Je crois que c'est la première fois que j'ai pris un taxi parisien.

dimanche 18 avril 2021

Loterie

 

Voilà,
"les affaires comme l'industrie allaient de plus en plus mal, les entreprises étaient acculées à la faillite, beaucoup de magasins fermaient à jamais leurs porte et trouver un emploi, même sous-payé, devenait de plus en plus problématique. 
C'est alors que le gouvernement fit un coup double en lançant à grand tapage une loterie nationale dotée quotidiennement d'un même prix pour dix gagnants seulement : un emploi stable de fonctionnaires dans un des innombrables bureaux de chômage, ceux-là mêmes qui proliféraient un peu partout, à une cadence accélérée." (Jacques Sternberg) 


Cette boutique, rue de Seine qui devrait ouvrir courant 2020, ne verra sans doute jamais le jour. N'en reste que la peinture murale sur la palissade qui en protégeait la devanture durant les travaux (Linked with Monday Murals)

jeudi 15 avril 2021

Au pied des monocotylédones


Voilà,
cent mille, la barre des cent mille morts dues au covid a été franchie en France aujourd'hui. Cent mille morts, c'est aussi cent mille noms inconnus pour la plupart. Cent mille vies fauchées, cent mille existences avec des amis des proches des parents des enfants. Bien sûr il doit y avoir un bon paquet de crétin(e)s parmi tous ces disparus, c'est inévitable, peut-être même des irresponsables et quelques complotistes. Mais tout de même,  sans le sabotage du système de santé depuis vingt ans, le renoncement à la recherche scientifique, et les décisions incohérentes de l'exécutif pendant cette crise on aurait pu limiter les dégâts. 
Tu te souviens du temps où l'on n'imaginait pas que de telles choses puissent arriver sous nos latitudes, parce qu'ici c'était le monde moderne ?
A présent on annonce que 91 variants de ce virus ont été répertoriés en Amazonie, dont un, le P1, déjà nommé "variant amazonien" constituerait d'ores et déjà, d'après certains virologues, une sérieuse menace pour l'humanité. Que faire de ces nouvelles, et de toutes les autres, concernant l'épidémie, la crise sociale et économique qui se prépare ? 
Goûter le présent, même s'il est pauvre en joies et en plaisirs. "Il faut vivre il faut travailler et seulement travailler", comme le dit Irina dans "Les trois sœurs" de Tchekhov. 
Seulement travailler ? Peut-être pas, en ce qui me concerne. Marcher aussi, faire de l'exercice, traîner, rêver, vivre intensément chaque instant qui vient dans la mesure de mes moyens et du périmètre autorisé. 
Nous ne connaîtrons désormais plus de temps sans tourment ni menace.
Que faire ?
Tout prend désormais un caractère d'urgence. 
Je réalise que je dois saisir toutes les occasions de m'exprimer, de manifester que je suis vivant. 
Une photo, un collage, quelques mots. De toute façon je ne suis bon qu'à ça. 
Cela fait si longtemps que j'ai peur. 
Mais il y a ce problème. Pourquoi suis-je incapable d'être plus fantasque lorsque j'écris ? Pour quelle raison suis-je à ce point entravé avec les mots ? Pourquoi m'est-il donc si difficile de m'accorder au langage autant que de m'en affranchir ?
Lorsque j'écris je ne suis jamais au bon endroit. Je ne parviens jamais à faire le point. Parfois j'ai l'impression de me répandre. De ne parler que de moi. Alors je m'en veux. Si je tente d'être objectif, mon objectivité peut paraître sombre, pessimiste. J'essaie d'être factuel parfois, mais c'est souvent chiant. De temps en temps je m'efforce de prendre du recul, de la distance. D'analyser la situation. Je peux même m'arriver d'écrire des choses pertinentes. 
Et après ? What´s the use ?
Pourtant la connerie je la flaire bien, et de loin. Elle m'insupporte. Mais à quoi bon la dénoncer, elle se répand dans un monde où de toute façon je ne serai bientôt plus.
Parfois j'ai l'innocence et l'étonnement du rêveur égaré dans un songe. C'est là ma vraie nature. Je n'ai jamais bien compris la réalité. Elle m'est toujours apparue aussi énigmatique que confuse. 
Mais il m'arrive aussi d'avoir le regard de celui qui à cinq avait déjà vu à quoi ressemble un type mort et mutilé dans un fossé. 
Et qui se souvient de l'odeur. 
Et qui sait depuis longtemps que les mouches aiment se promener sur les plaies. 
Et j'ai alors l'impression d'avoir cent ans. 
A l'époque cela m'avait paru sidérant énigmatique effrayant et presque irréel. Mais ce que je trouvais alors vraiment bien plus triste c'était la fin du film "Crin Blanc", lorsqu'il galope vers la mer. Rien que d'y repenser ça me noue la gorge. Ce film racontait l'histoire d'amour entre un enfant prénommé Folco et un cheval ; une histoire sans mot une histoire d'instinct. Une histoire qui pourtant finissait mal : pour échapper au gardians qui le poursuivaient Crin-blanc s'enfonçait dans les eaux du delta avec l'enfant accroché à son dos. 
Je me souviens, ce film était projeté sous une de ces vastes tentes de l'armée à la batterie de Djelfa. Peut-être avais-je besoin de rendre cette fiction plus forte que la réalité dans laquelle j'étais immergé pour en conjurer ou refouler l'effroi qu'elle suscitait.   
Mais je me perds en digressions. J'ai de la fuite dans les idées.
Je voulais juste raconter que l'été dernier, à Bordeaux, lors de ce qui ne fut qu'une parenthèse entre deux confinements, à cet endroit sous ce ciel, alors que je me promenais au jardin public, léger, heureux d'être dans cette ville qui me ramène à quelques souvenirs d'enfance, j'ai songé que je refoulais trop ma fantaisie. Celle dont je sais si bien user, en certaines circonstances, lorsque je fais l'acteur par exemple. Celle qui surgit parfois avec mes clandestins, quand je ne réfléchis pas. Oui au pied de ces grands arbres, enfin plutôt de ces grandes herbes, puisque les palmiers sont des monocotylédones, je me suis fait une promesse que je n'ai toujours pas tenue.
Linked with skywatch friday

mercredi 14 avril 2021

Détails insignifiants


Voilà
"Jeune garçon, j'étais aussi innocent, aussi peu intéressé par les questions sexuelles (et je le serais resté très longtemps si l'on ne m'avait poussé à m'en occuper) que je le suis aujourd'hui, disons par la théorie de la relativité. Seuls des détails insignifiants attiraient mon attention (et même ceux-là, après qu'on m'eût fourni des éclaircissements précis), le fait, par exemple, que les femmes de la rue qui me semblaient les plus belles et les mieux habillées dussent précisément être mauvaises."
Franz kafka in "Journal"  

mardi 13 avril 2021

Mais il y a toujours quelque chose qui m'échappe (3)

 
Voilà,
ça me revient 
début octobre 2010, il avait fait beau, et ce jour là  — celui de la photo qui fait parler aux jardin des Tuileries, les gens en avaient profité pour faire le plein de soleil avant que l'automne n'arrive pour de bon et que les températures fraîchissent. Je ne sais si l'abandon de cette femme était feint, mais j'avais trouvé sa pose, à cet instant, parfaite. Elle semblait une statue classique, sans doute à cause de son profil, et je n'avais eu aucun scrupule à lui voler cette image, tant je la trouvais belle dans cette lumière.
 
ça me revient, 
au début des années dix, lors d'une lecture de "Gouverneur de la rosée" de Jacques Roumain, avoir été surpris par une soudaine et inattendue vague d'émotion qui aurait pu me submerger si je n'avais pas été précisément capable d'apprivoiser ce genre d'événement plutôt heureux pour un comédien d'ailleurs, pour peu qu'on ait un minimum de maîtrise. Rester juste au bord du sentiment permet de nua    ncer l'interprétation.
 
ça me revient 
les villas de vacances des stations balnéaires qui s'appelaient Do Mi Si La Do Ré, et dont les notes étaient inscrites au fronton des maisons

ça me revient
pendant mon enfance on parlait à la radio d'un homme politique qui s'appelait Valdécrocher et je trouvais ce nom très rigolo et sujet à plein de plaisanteries. Ce n'est que bien des années plus tard que j'ai compris que le Secrétaire général du Parti Communiste Français de l'époque s'appelait en réalité Waldeck-Rochet
 
ça me revient
enfant j'étais fasciné par les gens qui taillaient leur crayon avec un canif ou un couteau
 
ça me revient 
l'affiche de "La Dispute" de Marivaux mis en scène par Patrice Chéreau. C'était une photo en noir et blanc légèrement solarisé je crois du dix-neuvième siècle représentant deux enfant en haillons qui regardaient l'objectif adossés à un mur
 
ça me revient 
que lorsque le single "Let it be" est sorti il n'y avait pas le solo de guitare de George Harrison  qui se trouve sur l'album du même nom, paru quelques semaines après.
 
ça me revient 
"A te souhaits" lui avais-je dit, alors qu'elle venait d'éternuer. "Vivre une vie de bonheur dans les bras de mon père jusqu'à la fin de mes jours", avait-elle répondu du tac au tac (ce qui est plutôt flatteur). Que ce vœu ne se réalise pas, avais-je aussitôt songé car il est dans l'ordre de la nature que les enfants survivent à leurs parents.
 
ça me revient 
dans les années 70 existait, Boulevard du Montparnasse, dans la partie située entre la place du 18 juin et l’angle de la rue de Vaugirard un restaurant de pâtes qui s’appelait Lustucru et qui ne servait que des pâtes de cette marque. Sa devanture était constituée de damiers alternant deux nuances de bleu comme sur les paquets de pâtes. Je n’y suis jamais allé. Par contre sur le trottoir d’en face se trouvait une institution locale "Chez Roger la frite" où je suis allé quelquefois manger. C’était même ouvert le dimanche soir.
 
ça me revient
le dernier festival d'Avignon auquel j'ai participé en 2019 et ces jours où je n'y arrivais plus avec le sommeil. Je m'endormais à 18 heures et me réveillais à 20 heures parce que j'avais fini de jouer à 15 heures, mangé après la représentation et traîné ensuite dans les rues comme une âme en peine refaisant des itinéraires empruntés des années auparavant... j'étais tellement épuisé que je lisais sur des affiches "jusqu'à ce que la vie nous Shakespeare" au lieu de "jusqu'à ce que la vie nous sépare"
 
ça me revient
j'ai vu Raymond Federman spécialiste de Beckett, qui fut aussi poète et romancier, lire des passages de ses livres au théâtre Montevideo de Marseille en septembre 2007. Je me rappelle aussi qu'il est mort le 9 octobre 2009
 
ça me revient 
le vieux couple dans le téléphérique de Funchal. Lui veut changer de place parce qu'il y a un courant d'air dans son dos. Il grogne pour je ne sais quelle raison. Elle, très grosse mais soumise. "Je sais ça va être une journée ratée et c'est de de ma faute" dit-elle
 
ça me revient,
Agnès parlant d'un conte, russe je crois, qu'elle avait lu petite, et dont le héros était (il me semble sans pour autant que j'en sois certain) un souriceau qui s'appelait. Stroutnitso. Elle aimait beaucoup ce nom, Stroutnitso. Il reste coincé dans un coin de ma mémoire. Stroutnitso. Ou bien c'était une comptine de son enfance, oui une comptine je crois.

ça me revient
la fois ou Roger Bambück, le grand sprinter français a enfin parcouru le 100 mètres en 10 secondes, trois autres concurrents ont réalisé 9.9 dans la même épreuve. Mais c'était quand déjà ? Avant les J.O de Mexico, je pense.
 
ça me revient 
le parler chantant de cette voisine africaine ce jour où, après m'avoir demandé des nouvelles de ma fille et alors que je lui répondais "elle passe le bac la semaine prochaine", elle s'exclama, "comme le temps passe vite quand les enfants ne nous font pas la paresse".

ça me revient,
au siècle dernier il y avait encore des équipes de rugby britanniques qui portaient des dossards avec des lettres allant de A à O plutôt que des numéros de 1 à 15

ça me revient
dans les années soixante un coureur de cross-country français s’appelait Jacky Boxberger

ça me revient, quand désormais de plus en plus de choses m'échappent... 

dimanche 11 avril 2021

Beaucoup de bruits sur terre

 
Voilà,
"Il y a beaucoup de bruits sur la terre, vraiment il y a beaucoup de bruits. Les gens parlent, partout, sans arrêt, et j'entends monter de toutes les fissures, de toutes les rainures, de drôle de grognements, des nasillements, des abois suivis de petits cris d'oiseaux, des soupirs, des reniflements, de rots, des clapotements de langue, et des claquements de dents. C'est une volière immense qui jase et hurle sans se fatiguer, emplissant le dôme du ciel de son gaz. D'un bout à l'autre du monde, dans le ciel, dans le vent, sur l'eau, roulent les échos des paroles vaines. Le bruit s'élève, s'abaisse, déferle en vagues, racle, rampe, éclate en milliards d'explosions qui se succèdent à des millionième de seconde d'intervalle. Il n'y a pas d'accord. Il n'y aura jamais d'harmonie." J.M.G. Le Clézio in "Le livre des fuites".
 Les deux peintures murales illustrant ce post, sont  "le bambin" de Seth dont il y a quelques semaines une autre de ses œuvres a été publiée.L'autre intitulée "Et j'ai retenu mon souffle"qui représente une ballerine suspendue entre le ciel et un paysage urbain a été réalisée à l'angle de la rue Jeanne d'Arc et du Boulevard Vincent Auriol par FAILE, un duo d’artistes américains composé de Patrick McNeil (né en 1975) et Patrick Miller (né en 1976). qui vivent et travaillent à Brooklyn depuis 1999 et créent des visuels saturés d’un amalgame d’images récupérées dans les médias de masse et la culture populaire. 
Linked with Monday mural

samedi 10 avril 2021

Pour la peau

Voilà,
ces temps rudes où tout concourt à nous séparer les uns des autres, où chacun est sommé de maintenir la distance, où le prochain ne doit pas être proche, où la main tendue se défie du contact, ces temps sans visage et sans étreinte réclament parfois une image de tendresse et de douceur. Et peu importe que cette vision — inconcevable il y a un an à peine — soit possiblement assimilée à une forme de transgression. C'est le printemps, et comme dit la chanson "que ne ferait-on pas pour la peau ?"

vendredi 9 avril 2021

La Statue fantôme

 
Voilà
Cette statue d'Arman, photographiée il y a bien des années, intitulée "Vénus Aphrodite" n'est plus sur son socle. Je ne sais pas où elle est passée. On l'a retirée sans doute parce que trop de graffiti la souillaient, il n'en reste désormais que le socle. Non loin demeure une statue représentant un pied géant en béton, assez laid et insignifiant, dont l'auteur m'est inconnu.
Arman est enterré au Cimetière du Père-Lachaise sous  une pierre tombale est assez drôle. Il y est inscrit en grosses lettres "Enfin seul". Je me souviens qu'il y a très longtemps, dans le courant des années soixante-dix, un musicien des rues se produisait là parfois, avec son orgue de barbarie rouge sur lequel, attaché à une chaîne, un petit ouistiti assis, les yeux perpétuellement écarquillés, tendait un panier destiné à recueillir les pièces des badauds et des passants. 

jeudi 8 avril 2021

Quand les beaux jours reviennent


Voilà,
quand les beaux jours reviennent je me lève tôt et je me réjouis du salon inondé de soleil
quand les beaux jours reviennent je me sens plus futile, j'ai envie d'écouter de la variété italienne, du reggae, XTC, Vivaldi Bach et Mozart et aussi King Sunny Ade très fort
quand les beaux jours reviennent il m'arrive de prendre une douche rapide et de traîner au gré de mes humeurs de bon matin dans les rues, les parcs ou les jardins
quand les beaux jours reviennent je me sens plus désinvolte plus alerte j'ai envie de voir des gens malgré ma misanthropie
quand les beaux jours reviennent j'ai envie de baiser et puis aussi de fleurs de couleur et de légèreté
quand les beaux jours reviennent j'aime planter des semis, rempoter, balayer les feuilles mortes et laisser ouvertes les fenêtres
quand les beaux jours reviennent je veux être comme-ci mais là-bas qui n'existe que dans ma mémoire
quand les beaux jours reviennent je lis des bandes dessinées et regarde des dessins de Sempé, Saul Steinberg et aussi des vieux numéros de Charlie mensuel 
quand les beaux jours reviennent j'ai envie de boire des verres en terrasse d'aller à la mer et de regarder passer les nuages
quand les beaux jours reviennent j'aime faire des courants d'air dans la maison
quand les beaux jours reviennent, au début, je ne sais trop comment m'habiller à cause du dicton "en avril ne te découvres pas d'un fil"
quand les beaux jours reviennent je change de parfum, je ne bois pas les mêmes thés
quand les beaux jours reviennent j'invente de nouvelles recettes de salades et parfois je mange des tomates crues
quand les beaux jours reviennent, les oiseaux chantent dans la cour et ça c'est bien
quand les beaux jours reviennent, j'ai envie de circuler comme aujourd'hui à vélo sur les quais aménagés en piste cyclable,  
quand les beaux jours reviennent beaucoup de choses me paraissent possibles
quand les beaux jours reviennent, je voudrais qu'il m'arrive quelque chose de bien et de nouveau, 
quand les beaux jours reviennent je pense que bientôt je pourrai manger des fraises et du melon
quand les beaux jours reviennent, il y a les cerisiers en fleurs, le figuier qui fait ses feuilles
quand les beaux jours reviennent le pas des filles dans les rues semble plus délicat
quand les beaux jours reviennent je me souviens avoir eu vingt ans et la vie devant moi
quand les beaux jours reviennent je marche on the sunny side of the street
(Linked with skywatch friday)
 

mercredi 7 avril 2021

Le confinement c'était mieux avant

  
 
Voilà,
c'était l'année dernière, le 7 Avril, pour être précis, au début du printemps donc. Il faisait beau durant ce confinement strict qui nous autorisait tout de même une heure de promenade. Ce jour là, je l'avais faite en compagnie de ma fille. Trois semaines avant, le président nous avait expliqué qu'on était en guerre contre le virus. On allait voir ce qu'on allait voir. Ce fut la débâcle que l'on sait. On y est encore.
Ce jour-là, j'avais aperçu cet homme qui, dans la partie commune de la villa Louvat, située au 38 bis rue Boulard, profitait de la douceur de ce tiède après-midi en lisant une biographie de Michel Jarre. Il y avait soudain ce temps de vacance obligée, ce droit à la paresse  — si cher à Paul Lafargue, qui était le gendre de Karl Marx —, et dont Malevitch considérait qu'elle est la vérité essentielle de l'homme. Tout à coup, pour les plus privilégiés des parisiens qui n'avaient pas émigré à la campagne, (ceux qui disposaient d'un appartement assez vaste, qui n'étaient ni médecins, ni infirmier(e)s, ni aide-soignant, et dont aucun proche n'était atteint de cette maladie qui abrégeait impitoyablement les vieux et les malportants), cette oisiveté imposée — dont on nous disait qu'elles ne durerait que quelques semaines — devenait une vertu cardinale, et même un signe de civisme, puisqu'elle permettrait de faire barrage au virus. On n'imaginait pas encore qu'un an plus tard, dans ce pays on en serait, question inorganisation, sensiblement au même point, et qu'entre-temps, nombre de gouvernements de par le monde auraient profité de cet effet d'aubaine pour, au prétexte de l'urgence sanitaire, et à la faveur de l'hébétude et de la sidération des citoyens face à l'événement, faire subrepticement passer de nombreuses lois liberticides. A ce moment là donc quelque chose advenait, sans précédent. Le monde entier était paralysé. Les optimistes se plaisaient à imaginer que cette situation inédite engendrerait de nouvelles solidarités, une réflexion sur le mode de fonctionnement de nos sociétés en matière d'écologie de soins et de protection sociale. Hélas, en ces temps, pas grand chose à attendre de l'espèce. Elle ne s'est pas mise encore assez en péril. La situation n'est pas assez critique. Elle ne se sent toujours pas menacée. Comme elle se pense au dessus de toute les autres son illusion de puissance lui donne un sentiment d'impunité en même temps que l'assurance qu'elle s'en sortira comme elle l'a toujours fait. Aujourd'hui, me reviennent ces mots de Michaux dans "Epreuves, exorcismes" :  
"Je n’ai pas entendu le chant de l’homme, le chant de la contemplation des mondes, le chant de la sphère, le chant de l’immensité, le chant de l’éternelle attente. 
Mais j’ai entendu son chant comme une dérision, comme un spasme, semblable à celle du tigre, lequel se charge en personne de son ravitaillement et s’y met tout entier. 
J’ai vu les visages de l’homme. Je n’ai pas vu le visage de l’homme comme un mur blanc qui fait se lever les ombres de la pensée, comme une boule de cristal qui délivre des passages de l’avenir, mais comme une image qui fait peur et inspire la méfiance".
J'écris donc cela un an après. Les années se suivent et ne se ressemblent pas. Aujourd'hui en dépit du soleil, il fait froid. Hier quelques flocons sont même tombés sur Paris. Le confinement est moins strict, mais il n'y a plus d'excitation. La dimension universelle de l'événement s'est atténuée. On s'est habitué dans ce pays aux 300 victimes du covid par jour. L'équivalent quotidien d'un crash d'avion. On n'applaudit plus les personnels hospitaliers le soir. Il paraît cependant qu'on a commencé à vacciner à tour de bras. Mais au cours de cette dernière année on nous a tellement menti. Les français s'aperçoivent peu à peu que leur pays n'est qu'une petite province où plus grand chose ne fonctionne et par bien des aspects qu'elle est très en retard sur nombre de pays voisins. Ah oui bien sûr, nous fabriquons des armes mais pas de vaccins, d'objets manufacturés. Nos chercheurs s'exilent parce qu'ils sont mal payés, nous envoyons nos soldats à l'étranger, mais notre système de soin est à l'agonie, autant que nos écoles et nos universités. Je n'ai jamais cru à la grandeur de la France, mais je n'imaginais pas qu'elle était à ce point de délabrement. Une vieille maison rongée par les termites. J'ai même entendu récemment des éditorialistes de télévision évoquer le spectre d'un soulèvement populaire. Cela m'a rappelé cette histoire que les anglais adorent raconter. "Pourquoi les français font-ils si souvent des guerres civiles ? Ce sont les seules qu'ils sont certains de gagner."
 

Ah oui, à tout hasard, je précise quand même que le titre de ce post est ironique. Sa conclusion aussi.
D'ailleurs au passage je déplore que le point d'ironie ne soit pas plus accessible sur les claviers. Ou alors je suis trop con, trop déphasé pour le trouver. J'ai essayé pourtant. Sans succès. N'y aurait-il que le point d'interrogation arabe pour faire l'affaire ؟

lundi 5 avril 2021

Convalescence

 
 
Voilà,
en retournant au Jardin des Plantes voir (comme je m'y étais engagé en novembre) le prunus shirotae complètement fleuri, j'ai repensé à ce passage dans "Le Livre de l'Intranquillité" de Pessoa. "L’impression de convalescence, surtout si la maladie qui l’a précédée s’est à peine fait sentir dans les nerfs, a un côté de gaieté mélancolique. Les émotions et les pensées connaissent une sorte d’automne, ou plutôt un de ce début de printemps qui, à la chute des feuilles près, ressemble, dans l’air et dans le ciel, à l’automne.
La fatigue peut être un plaisir, et le plaisir fait toujours un peu mal. Nous nous sentons un peu en marge de l’existence, tout en en faisant partie, et comme penchés au balcon de la vie. Nous voilà contemplatifs sans vraiment penser, nous sentons sans émotion indéfinissable. La volonté se détend car elle n’est pas nécessaire.
C’est alors que certains souvenirs, certains espoirs, certains désirs vagues remontent lentement la pente de la conscience tels des voyageurs indistincts aperçus du sommet d’une montagne. Souvenirs de choses futiles, espoirs qu’il était sans importance de ne pas voir se réaliser, désirs qui n’ont connu de violence ni dans leur nature ni dans leurs expressions, incapables de seulement vouloir être." C'est tout à fait la sensation qui est la mienne ces dernières semaines.


C'était étrange de voir cet arbre densément fleuri quand tout autour, les autres essences étaient encore dépourvues feuilles. C'était le 31 mars dernier, après un agréable après-midi de travail, une narration pour un commentaire consacré à Daniel Cordier disparu récemment, collectionneur d'art et un des premiers résistants de Londres aux côtés de De Gaulle. Un travail utile et nécessaire comme je n'en avais pas fait depuis longtemps. Ensuite, je m'étais proposé d'emprunter le chemin des écoliers afin de profiter de cette belle fin de journée ensoleillée.
 

Je ne m'attendais pas à ce que les cerisiers du Japon attirent autant les promeneurs en ces premiers beaux jours. Parmi eux, de nombreux japonais venus pour là pour les photographier ou faire des selfies. Malheureusement, depuis les températures ont considérablement baissé et il fait de nouveau un froid hivernal sur Paris.

dimanche 4 avril 2021

Sous le Viaduc d'Austertlitz

Voilà,
En septembre 2019, un dimanche matin, j'étais allé faire du vélo sur les quais, profitant du beau temps pour m'accorder un peu d'exercice. Je crois me souvenir que ce jour là je trouvais la solitude un peu difficile à supporter et que j'aurais aimé être en compagnie. J'ai aperçu ces papiers collés sous le viaduc d'Austerlitz grâce auquel la ligne 5 du métro franchit la Seine. (linked with Monday mural)
 

vendredi 2 avril 2021

Consulter les courbes


Voilà,
m'oblomovise à vue d'œil. Me vautre dans mon gras. Mon lit mon copain, la tablette ma copine. La radio pas loin tout est okay coco. Consulte les courbes. Les compare. Les infectés. Les hospitalisés. Les réanimés. Les morts. Sous toutes latitudes. Pays par pays. A la ville. A la campagne. Rien de logique, de comparable, de compréhensible. Au bout d'un moment trouve ça presque drôle. Absurde. Facétieux. Oui, facétieux ce virus. Il est passé par ici, il repassera par là. Enfin non. J'espère que non. Surtout pas. Oh comme je voudrais parfois trouver refuge dans le sommeil d'une bête.

mercredi 31 mars 2021

La retraite de Willem


Voilà,
ce matin je suis sorti un peu tôt parce que je voulais acheter les numéro de Libération consacré au génial Willem, le dessinateur du journal, depuis quarante ans que j'ai découvert dans mon adolescence lorsqu'il dessinait aussi pour Charlie Hebdo. En 2015 il a d'ailleurs échappé au massacre perpétré par des islamistes parce qu'il ne se rendait jamais aux conférence de rédaction, préférant envoyer ses dessins. Le même jour que son collègue Plantu, embauché par le journal “Le Monde” dès 1972, ce hollandais de 80 ans exilé en France et qui a toujours gardé son accent natal peut bien prendre un peu de repos, et s'affranchir du stress qu’engendre la réalisation d’un dessin quotidien. Il m'est arrivé de le croiser parfois le samedi matin attablé à la brasserie "La Liberté" en compagnie d'Albert Delpy un ami commun, lorsque nous nous y retrouvions après le marché. 
Avec ce soleil matinal et cette douce température sur Paris, j'aurais bien aimé m'asseoir à une terrasse, commander un café et une tartine beurrée et feuilleter mon journal. Au lieu de ça je suis rentré direct à la maison. Sur un mur j'ai vu ce nouveau pochoir. Comme un signe des temps que nous vivons. Linked with Signs2
 

dimanche 28 mars 2021

L'État des lieux

 

Voilà,
il y a de la contestation dans l'air. En dépit de l'épidémie de covid, des gens se rassemblent ou manifestent. La direction du théâtre de l'Odéon tolère à contrecœur une occupation partielle et pacifique du bâtiment depuis bientôt un mois. Le mouvement a fait tâche d'huile et désormais une centaine d'autres théâtres en France ont été investis. Aux revendications corporatistes, se mêlent d'autres plus générales, en particulier le retrait de la réforme de l'assurance chômage, particulièrement pénalisantes pour les travailleurs précaires aux emplois discontinus. Comme c'est le 150ème anniversaire de  la Commune de Paris, dont il n’y a bien évidemment pas de commémoration officielle, certains, souvent ignorant de l'Histoire, mais démangés par le prurit de l'insurrection s'exaltent. De même qu'Hamlet était fou par vent de Nord-Nord Ouest, il en est qui sentent monter en eux la fièvre révolutionnaire à partir de 18° centigrades sous abri. Mais qui vient là sur le parvis ? la plupart du temps un attroupement clairsemé de quelques intellectuels petits-bourgeois bohèmes, peu de jeunes, peu de prolétaires — je sais c'est un mot hors d'usage, mais qui désigne pourtant une réalité bien réelle et grandissante —,  en tout cas, peu de ceux qui sont concernés par ce terrible projet de loi qui passera par décret à l'assemblée nationale si les syndicats et le patronat ne trouvent pas d'accord.  Ceux qui ont un CDI et ne se sentent pas menacés par le chômage et ne s'intéressent pas à la question, ceux qui sont précarisés et à la merci d'un licenciement ne mesurent pas encore l'ampleur du danger. Pourtant des gens travaillent à rendre information claire. Quand aux vrais pauvres, ils sont trop occupés à survivre — il suffit de constater le nombre d'Uberistes opérant en Vélib — et généralement peu politisés.
Pendant ce temps là, non loin, au jardin du Luxembourg, d'autres, sans trop respecter les distanciations sociales et le port du masque, profitent du grand air et du soleil qui perce derrière les nuage d'un printemps encore timide. On ne pense hélas plus guère aux soignants qui, au risque de leur santé triment dans les hôpitaux. Il y un an on les applaudissait chaque soir à vingt heures depuis nos fenêtres. Mais la série "Covid" à moins de succès que "game of thrones". À la deuxième saison on se lasse. Il faut bien admettre que nous sommes une nation de crétins. Chaque heure, chiffres à l'appui, sont assénées les mêmes nouvelles aussi alarmistes qu'à l'heure précédente ; des professionnels de la santé et de l'éducation nationale expliquent leur détresse, et pourtant la plupart des gens continuent à demeurer incrédules.
 
 

Donc, en raison de la saturation des hôpitaux et de la recrudescence des cas dans les écoles on évoque de plus en plus un reconfinement prochain, semblable à celui de l'année dernière. Je raconte cela pour mes lecteurs étrangers, mais ici le virus continue de se propager et l'on ne vaccine pas encore assez. La politique du gouvernement, ou plutôt de notre président qui a tendance à décider tout seul, est assez incohérente. Sans doute a-t-il misé sur une vaccination intensive, mais il n'y a pas assez de vaccins. Et comme fin janvier il n'a pas voulu écouter les scientifiques qu'il trouvait trop alarmistes (alors qu'ils anticipaient juste ce qui est précisément en train de se produire) nous voici, en ce qui concerne la gestion des malades dans une situation plus critique qu'en Mars dernier. Celui qui fanfaronnait alors, "nous sommes en guerre avec le virus, et nous allons le vaincre", s'est révélé un piètre stratège. On reconnaît là un autre tropisme bien français : une certain goût pour la forfanterie et une grande aptitude à la débâcle.
 

Fin Juillet, de gros ours en peluche étaient disposés pour maintenir la distanciation sociale si l'on souhaitait boire un verre en terrasse devant le théâtre. Les optimistes espéraient des jours meilleurs. On se pensait être sortis de l'auberge comme on dit. Force est de constater qu'on est loin du compte. Une certaine morosité, de la résignation et beaucoup de rancœur infusent parmi certaines franges de la population. Pour la plupart des gens l'avenir s'assombrit. Les ours eux s'en fichent.

samedi 27 mars 2021

J'aime / je n'aime pas (13)

 
Voilà,
 j'aime la nouvelle façade de la Samaritaine rue de Rivoli
je n'aime pas l'expression "comparaison n'est pas raison" souvent utilisée en dernier recours par des gens qui en général font peu d'efforts de pensée 
j'aime dire Ajar, pour les livres d'Ajar et Gary pour ceux de Gary car j'ai beaucoup de respect pour le dédoublement de personnalité
je n'aime pas que les journalistes utilisent cette formule "machinchose dans son fief"
j'aime bien traîner sous la couette les matins d'hiver
je n'aime pas cette nouvelle manie d'utiliser l'expression "au final" plutôt que l'adverbe "finalement"
j'aime essayer une nouvelle recette
je n'aime pas être assigné à résidence à cause de connards incompétents, prétentieux et hypocrites
j'aime ces tournures délicieuses et ces inventions langagières de l'Afrique francophone qui redonnent à notre langue un peu de saveur
je n'aime pas l’expression “cela fait suite” version appauvrie de “suite à, conséquence de “
j'aime découvrir des quartiers que je ne connais pas dans cette ville où j'habite pourtant depuis si longtemps
je n'aime pas que le commerçant arabe du marché m'appelle chef ; d'abord je ne suis pas son chef et de plus c'était le grade mon père en Algérie
j'aime cependant beaucoup son huile d'olive
je n'aime pas la mollesse et l'absence de rigueur intellectuelle d'une certaine personne
j'aime avoir récemment découvert l'expression del à l'an pèbre signifiant en provençal "il y a longtemps
je n'aime pas m'apercevoir que j'ai manqué de discernement
j'aime la couleur verte que prend l'eau de cuisson des artichauts
je n'aime pas être sous l'emprise de crises de boulimie
j'aime réécouter l'album "Lodger" de David Bowie, et surtout le morceau Red Sails
je n'aime pas lorsque les noms m'échappent. Il y a peu je n'arrivais pas à retrouver celui de la ville d'Erlangen, où je suis allé jouer en 1986
j'aime regarder au printemps le matin dans mon lit sur ma tablette les "highlights" des matches du championnat de rugby Aotearoa
je n'aime pas les vieux bourgeois dans les lieux publics qui se plaignent que trop de gens sont "assistés", ça me donne envie de les cogner
j'aime ranger les pulls et les polaire sous vide quand vient le printemps
linked with weekend reflections

mercredi 24 mars 2021

C'est arrivé comment ?


Voilà,
nous nous pensions modernes car affranchis des dogmes anciens, et nous trouvions décalé autant qu'insolent notre goût du paradoxe. Jeunes et revenus de tout, nous affichions un certain cynisme. Nos aînés avaient échoué à rendre le monde meilleur. Nous n'aurions pas leur naïveté. Nous étions déterminés à prendre notre part, en considérant la réalité d'un œil froid. Il serait dit que nous ne nous laisserions pas berner quitte à renoncer à nos idéaux. Nous trouvions bon d'exalter quelques valeurs anciennes par goût de la provocation. Il nous fallait des projets de l'action et des amphétamines. Nous exaltions le mélange, la diversité, le métissage. Ah oui, la nouveauté se devait d'être intéressante. 
Les années passent. Un jour on s'aperçoit, comme jamais auparavant dans une glace. Et on se demande soudain comment c'est arrivé. On n'a rien vu venir, pourtant c'est là. La paresse, peut-être. A moins que ce ne fut la peur de s'engager, de choisir, ou plus simplement la crainte de faillir. Au fond, on n'était pas aussi insolent qu'on avait voulu le laisser paraître. Et l'on s'est laissé happer sournoisement, imperceptiblement. On n'est pas devenu celui qu'on avait imaginé. On se reconnaît quand même, vaguement honteux de cette version avariée de la jeunesse et de ce sourire confinant à  la grimace qui trahit une secrète amertume. Il y a quelque chose qui cloche. Dans ce morne reflet on cherche parmi les rides, celles qui témoignent de notre reddition.
(Linked with Monday mural)

mardi 23 mars 2021

Les Voiliers du grand Bassin

 

Voilà,
ils ne se démodent pas les petits voiliers du grand bassin du jardin du Luxembourg. Ils exercent toujours le même attrait pour les enfants et leurs parents. Ne serait-ce la présence au loin de la hideuse Tour Montparnasse qui, gâche la perspective depuis bientôt cinquante ans, — je l'ai vue peu à peu s'ériger — cette photo pourrait être d'un autre siècle. Je l'ai prise il y a une quinzaine de jours, lors de ma première sortie post-Covid. Il faisait frais en dépit du soleil. Mes pas n'étaient pas très assurés. J'éprouvais un besoin aussi absurde qu'illusoire, de permanence et de pérennité et j'ai eu envie de cette image paisible que j'ai pourtant déjà prise. Je me rétablis peu à peu, et plutôt bien même s'il me semble parfois que j'ai encore le souffle court. Mon seul souci est d'avoir contracté une maladie sur laquelle on n'a encore aucun recul. Mais il semblerait que je ne sois pas le seul n'est ce pas ? A part ça, j'ai découvert ce matin le trio pour piano en la majeur de Paul Pabst ce qui non seulement  m'a fait plaisir, mais a aussi enchanté ma journée car je l'ai réécouté plusieurs fois. 
 

dimanche 21 mars 2021

A la place d'une librairie disparue.

 

Voilà, 
située boulevard Saint-Michel, la nouvelle création éphémère du duo de street artists espagnols  PichiAvo a été réalisée pour dissimuler  la façade de l’ancienne librairie Boulinier institution du quartier latin  depuis 1938, qui a fermé en Juin dernier, comme ce sera aussi le cas pour la librairie Gibert Jeune en bas de ce même boulevard.
Cette œuvre, de 23 mètres de long sur 7 de haut  constitue paraît-il un hommage au Quartier Latin situé près de la Seine, et à ses origines anciennes. Elle met en scène Poséidon – le dieu de la mer et des eaux – aux côtés d'une nymphe marine.


J'ai dans ma jeunesse, et surtout au cours de mon adolescence, beaucoup hanté Boulinier où j'ai constitué à bas prix, une bonne partie de ma bibliothèque
linked with Monday Mural

vendredi 19 mars 2021

S'enfoncer


 
Voilà,
il faut s'enfoncer dans ce mois de mars froid et sans attrait avec les séquelles d'une maladie qui ne se laisse pas oublier et le cortège des morts plus ou moins proches qui ne cesse de grossir, parce que c'est comme ça, c'est une loi de la nature, désormais je suis bien plus souvent convié aux enterrements (même s'il est impossible de s'y rendre) qu'aux mariages. Il me faut donc faire avec les gestes encore peu assurés, la fatigue, les invitations SMS à la con envoyés par l'assurance maladie "participez à une visioconférence Digit'alz" quand Alzheimer touche les jeunes. Quoi ! Alzheimer était pédophile et on ne m'a rien dit. Ou alors j'ai peut-être oublié... Digit'alz. On paye vraiment des gens pour écrire de telles conneries ? 
Faire avec le peu d'enthousiasme et quoi qu'on en veuille, le peu de désir que suscite le monde. Il est loin le plaisir de traîner dans un musée pour laisser divaguer la pensée au contact du génie des autres. Ou celui de s'oublier dans un cinéma se laisser transporter dans le rêve et les paysages d'un(e) autre... Se faire une toile, profiter de de la soirée, du printemps naissant. 
Apparemment ce n'est pas pour tout de suite. 
Il y a un mois et demi, début février, les scientifiques incitaient à un confinement dur en raison du variant anglais au taux de propagation ultrarapide (j'en sais quelque chose). Les courbes étaient prévisibles, on pouvait faire des projections. Le durcissement était nécessaire, inéluctable. Il eût été judicieux de profiter de l'hiver pour reconfiner. Ce d'ailleurs à quoi tout le monde s'attendait plus ou moins.
Notre président, cela n’échappe désormais a personne est sous l'emprise d'un hubris démesuré. Ce grand phare de la pensée néo-libérale, chantre de la start-up nation, mais dirigeant d'une puissance nucléaire incapable de créer un vaccin pas plus que d’en produire, avait une autre idée sur la question. Agacé, il se serait alors emporté contre ceux qui étaient autrefois ses conseillers. "J’en ai marre de ces scientifiques qui ne répondent à mes interrogations sur les variants que par un seul scénario : celui du reconfinement," avait-t-il lancé au cours d'un récent Conseil de défense sanitaire. Il trouvait que les scientifiques ça commençait à bien faire. Désireux de reprendre la main, son choix, bien que considéré par beaucoup de commentateurs comme un pari périlleux, — notons au passage que ce sont les joueurs qui font des paris, pas les stratèges — fut cependant très vite présenté par la propagande officielle comme "une victoire du politique sur le scientifique". C'est intéressant : face à un accident industriel on peut d'ores et déjà imaginer que la réponse politique, serait une fois de plus mensonge et dissimulation, comme il y a un an d'ailleurs, lorsque nous ne disposions ni de masques, ni de tests.  La réponse politique était "cela ne sert à rien".
Mais revenons à  ce qui se disait il y a à peine trois semaines : "Un jour, il pourra briguer l’agrégation d’immunologie », s’émerveillait le président de l’Assemblée Nationale Richard Ferrand. Deux semaines après un article très commenté de France-Inter, c’est « le Parisien » qui, en amont du conseil de défense sanitaire de ce mercredi 24 février, relaie les louanges de la macronie sur l’étonnante expertise scientifique accumulée par le chef de l’Etat ces derniers mois. "Il va finir épidémiologiste", commentait déjà un ministre auprès de France-Inter début février, vantant sa décision de ne pas reconfiner le pays malgré la pression des experts sanitaires, et bien sûr sans consulter les institutions républicaines de la représentation citoyenne (Assemblée nationale, Sénat...). "Macron s’est tellement intéressé au Covid qu’il peut challenger les scientifiques", renchérissait un conseiller élyséen auprès de la radio publique. À se demander si la France des années 2020 ne ressemble pas à la Roumanie des années quatre-vingts. Le culte de la personnalité c'est bien mais il faudra dire un jour combien de morts sont directement liées aux caprices de notre autocrate en herbe, et à l'arbitraire de ses décisions. Pourtant selon les instituts de sondages —tous propriétés d'oligarques qui ont soutenu Macron, il est vrai —, notre président recueillerait la confiance de 40% des français. Sommes nous vraiment un peuple de veaux, ou veut on nous en convaincre ?
Seulement aujourd'hui, rien n'apaise la pression subie par de nombreux centres hospitaliers. Les services de réanimation des hôpitaux sont aussi saturés qu'en Novembre dernier, en raison de cette épidémie. Une fois de plus on a traité ceux qui y travaillent, et qui sont au plus près du terrain avec le plus grand mépris sans aucune considération pour la pénibilité de leur tâche. Et durant tout ce temps le pouvoir n'a cessé de mentir, continuant de supprimer des lits d'hôpitaux.
Mais si ce virus a, depuis un an, rendu obsolète la vision du réel de ceux qui nous dirigent, ces derniers n'en continuent pas moins de nous infantiliser, dissimulant leurs échecs, et essayant à la faveur de cette nouvelle maladie de nous imposer un nouveau système de contrainte, un nouvel ordre que Barbara Stiegler a bien décrypté. (Pour ceux qui sont allergiques à Ruffin, il y a aussi cet entretien fait à la librairie Mollat, vénérable et respectable institution bordelaise)
Eh oui… On ne négocie pas avec un virus, on ne gruge pas un virus, on ne fait pas du nudge avec un virus, on ne temporise pas en présence d'un virus, on ne calcule pas en fonction d’une stratégie électorale quand on est confronté à un virus. On fait face, ou bien on est submergé. C'est donc ça l'élite éclairée, qui s'autoproclame "premiers de cordée" ? des pauvres nazes prétentieux incapables d’intégrer une notion simple : face au covid, il n’est de stratégie dilatoire qui vaille, tout retard de décision entraîne une aggravation inéluctable de la situation dans les quinze jours. Il s'agit simplement d'écouter ceux qui savent ce qu'est une courbe exponentielle. Angela Merkel par exemple. On ne peut être sans cesse dans le déni et l'entêtement. Ça Jessica Arden, par exemple, la première ministre de Nouvelle-Zélande l’a bien compris, et a été capable de s'adapter à cette nouvelle situation au contraire de notre petit prétentieux qui reproduit les mêmes erreurs depuis un an. Et l'on s'aperçoit que ces gens qui ne cessent de nous exhorter à "sortir de notre zone de confort", à "changer notre logiciel" à "nous adapter", sont bien moins souples qu'ils veulent bien le prétendre, et disposent d'assez peu de plasticité intellectuelle.
Donc on va rester coincés à Paris pour quelques temps encore selon des modalités à peu près aussi difficiles à comprendre que "Finnegans wake" de Joyce. Nous allons donc "reconfiner mais sans confiner tout en confinant, une sorte de confinement déconfiné en quelques sorte", comme j'ai pu le lire sur un réseau social. Une sorte de confinement de Schrödinger. Tu confines et ne confines pas à la fois.
Si j'ai bien compris, on aura quand même le droit d'aller dans les jardins les parcs et les bois, et de marcher dans les rues avec une auto-attestation dérogatoire, cette forme d'humiliation de plus en plus insupportable.

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