mardi 14 avril 2026

Près du saule pleureur


 
Voilà

Certaines croyances politiques — et j'écris bien croyances plutôt que opinions — ont ceci de remarquable qu’elles épargnent à leurs adeptes tout examen de conscience. Elles ont le mérite rare de simplifier la vie intellectuelle ; elles dispensent de réfléchir tout en donnant l'impression flatteuse d'avoir compris. Elles fonctionnent comme ces meubles en kit dont il manque toujours une vis : on peut les monter quand même, mais il ne faut pas trop s’étonner si tout finit par pencher dangereusement.

Je n'ai jamais éprouvé beaucoup d’enthousiasme pour ces constructions idéologiques qui promettent la clarté et invitent surtout de la complaisance. Elles ressemblent à ces vitres déformantes où chacun contemple une version arrangée de la réalité — suffisamment fidèle pour être crédible, raisonnablement altérée pour demeurer confortable.

Des gens prétendûment "très intelligents" m’expliquent souvent avec le sérieux requis en de telles circonstances que les situations historiques sont complexes. Le mot est pratique. Si la complexité est une chose précieuse ; encore faut-il ne pas s’en servir comme d’un paravent. Car enfin, il y a des complexités qui éclairent, et d’autres qui obscurcissent avec méthode. Ces dernières sont particulièrement prisées : elles permettent d’expliquer longtemps ce qu’on souhaite éviter de regarder même brièvement. 

Le spectacle du monde contemporain offre à cet égard un exemple presque pédagogique. Le Moyen-Orient par exemple. Les faits s’y accumulent avec une obstination fâcheuse : destructions massives, populations déplacées, violences répétées sont commis par les dirigeants suprémacistes d'un jeune pays abritant pourtant un vieux peuple, lequel ne reconnaît que la loi d'un Dieu dont il se prétend l'élu. Depuis sa création ses dirigeants se sont toujours considérés au dessus des règles qui régissent le droit international. Ceci peut-être explique cela. Ce peuple que l'on pensait — en raison du martyre subi en Europe durant la seconde guerre mondiale — peu enclin à commettre des abominations cautionne dans sa grande majorité des politiciens et des responsables militaires coupables depuis deux ans de crimes de guerre quasi quotidiens. Rien de très original, hélas ; l’espèce humaine n’a jamais manqué d’imagination dans ce domaine. Ce qui est plus remarquable, en revanche, c’est la capacité intacte de certains esprits à contempler ces événements comme on observe un phénomène météorologique : avec intérêt, parfois avec inquiétude, mais toujours avec cette distance qui évite d’en tirer des conclusions trop précises. 

Il existe ainsi toute une rhétorique de l’atténuation, une sorte d’art délicat qui consiste à dire beaucoup sans jamais nommer clairement. On y parle de "contexte", de "sécurité", de "nécessité", de "réponses proportionnées" — vocabulaire admirablement extensible qui épouse toutes les circonstances sans jamais se rompre. À force d’élasticité, toutefois, cela finit par ne plus rien susciter du tout, sinon une certaine fatigue morale.

Il est en outre de bon ton de "distinguer". On distingue alors avec une application méritoire. On distingue les intentions des résultats, les dirigeants des citoyens, les principes affichés des pratiques observées. L’exercice est louable en théorie ; il devient problématique lorsqu’il sert à diluer indéfiniment ce qui, dans d’autres circonstances, apparaîtrait avec une évidence désarmante. À ce stade, la distinction cesse d’être un outil d’analyse pour devenir une technique d’évitement. A force il ne reste plus rien à voir. C’est un peu comme ces cartes trop détaillées qui finissent par masquer le territoire.

Il faut reconnaître à notre époque ce talent particulier : produire des consciences parfaitement informées et remarquablement inoffensives. Elles savent, elles lisent, elles comparent, elles contextualisent — et, ce faisant, elles parviennent à une forme de sérénité intellectuelle qui confine parfois à l’indifférence. Rien n’est nié, bien sûr. Tout est compris. Ce qui revient, dans certains cas, à neutraliser toute réaction un peu trop vive.

On rencontre même une variante plus raffinée encore : celle qui consiste à concilier une sensibilité individuelle irréprochable avec une indulgence théorique étonnamment robuste. On peut ainsi se montrer d’une grande délicatesse dans la vie quotidienne — attentif aux souffrances proches, scrupuleux dans les petites choses — tout en développant, à distance, une capacité d’abstraction qui rend supportables des réalités autrement plus massives. C’est une souplesse morale qui force, sinon l’admiration, du moins la curiosité.

On objectera qu’aucune situation ne se réduit à un jugement simple. C’est vrai. Mais il est des moments où la recherche obstinée de la nuance conduit à une manière très élaborée de ne pas conclure. Comme si conclure était devenu, en soi, une faute de goût.

Le plus étonnant, au fond, n’est pas que des politiques produisent des effets contestables — cela relève d’une tradition bien établie — mais que ces effets puissent être indéfiniment accompagnés d’un discours explicatif qui les rend presque acceptables. À force de commentaires, les faits perdent de leur netteté, comme une photographie trop retouchée. On ne nie pas l’image ; on la rend simplement moins dérangeante.

Il y a pourtant une limite, discrète mais tenace, au-delà de laquelle l’intelligence elle-même devrait se méfier de ses propres raffinements. Non pas renoncer à comprendre — ce serait céder à la facilité inverse — mais admettre que comprendre n’implique pas nécessairement d’absoudre, ni même de suspendre indéfiniment son jugement.

Car enfin, si l’on peut tout expliquer sans jamais rien juger, il devient possible de tout accepter sans jamais l’avouer. Et cette forme de tolérance universelle, si elle a l’élégance de ne froisser personne, présente aussi l’inconvénient de laisser le réel parfaitement intact.

En somme, il n’est pas indispensable d’élever la voix pour constater que certaines situations perdent à être interminablement commentées. Il suffit parfois de réduire légèrement le volume des explications pour entendre ce que les faits disent déjà très bien par eux-mêmes. Car  les faits, ont la désagréable habitude d’insister. Ça tombe, ça explose, on brûle, on déporte, on efface. Il suffit de s'en tenir à ça. Ne pas l'admettre nous range du côté de l'ignominie. "L’humanité aura un jour à répondre non seulement des actes des hommes malfaisants, elle aura aussi à répondre du silence des gens de bien" disait Jean Rostand. Il semblerait qu'en ces temps l'humanité ne réponde plus de rien. 

Mais le printemps revient, et je remercie la vie de m'accorder un nouveau printemps et que je puisse encore m'y promener, même si ce n'est pas le cœur léger. La Seine coule indifférente. Et les touristes sur les bateaux-mouche photographient la ville que l'Histoire a si miraculeusement préservée jusqu'à présent.

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dimanche 12 avril 2026

Persister tenacement


Voilà,
"La seule attitude digne d'un homme supérieur, c'est de persister tenacement dans une activité qu'il sait inutile, respectant une discipline qu'il sait stérile, et s'en tenir à des normes de pensée, philosophique et métaphysique, dont l'importance lui apparaît totalement nulle". Sans aucunement aspirer au statut d’homme supérieur – notion qui m’est parfaitement étrangère – il me paraît parfois que poursuivre la rédaction de ce blog s'apparente à ce que décrit Pessoa dans le fragment 89 du Livre de l'Intranquillité.
J'entretiens à l'égard de cette entreprise une attitude de plus en plus ambigüe. Lorsque je publie des textes comme celui-ci ou celui-là ou encore cet autre, je suis plutôt content. Je me dis que cela ressemble à ce à quoi j'aspirais lorsque j'ai commencé. Toutefois de plus en plus souvent, j'éprouve — comme je m'en suis déjà ouvert il y a quelques mois — une sorte de découragement mêlé de lassitude, raison sans doute pour laquelle ces derniers temps, je publie souvent d'anciens posts. Car ces exercices d'hygiène mentale me prennent de plus en plus de temps. Trop de pensées tohubohutent dans ma tête ; les mettre correctement en forme requiert une force et une énergie qui m’abandonnent. Je le déplore. Parfois j'ai envie de prendre congé mais une part de moi ne veut pas (ou est incapable) de lâcher l'affaire. C’est que je redoute de ne plus être physiquement en mesure d’écrire d’ici peu. Tout est si laborieux. Même sortir du lit le matin. Alors je m’accroche à l’idée qu’il faut persévérer. 
Pourtant je diffère sans cesse la publication de certains posts déjà rédigés parce qu’ils me semblent inadéquats. Quoi qu’il en soit, tôt ou tard, il viendra bien le moment où je ne maîtriserai plus rien...
Là, présentement, au moment où je rédige ces quelques lignes, je voudrais juste en savoir un peu plus sur les mystères de la comète 3I/Atlas et sur les énigmes soulevées par les phénomènes qu'elle a manifestés depuis son apparition dans notre système solaire. J'ai lu quelques trucs troublants sur les réseaux à ce sujet, mais je n'ai pas assez de connaissances pour faire la part du vrai du faux et du plausible dans ce que je lis. J'espère que lorsque je serai devenu une abstraction, comme cette image, j'aurais accès aux réponses qui, au cours de  mon existence, n'ont jamais rencontré leurs questions. Allez, un petit peu de Bach pour se calmer

vendredi 10 avril 2026

Pas être à sa place

 
 
Voilà,
dans son dictionnaire des obscure sorrows John Kœnig appelle monachopsie "le sentiment subtil mais persistant de ne pas être à sa place, d'être aussi mal adapté à son environnement qu'un phoque sur une plage, lourdaud et maladroit, blotti en compagnie d'autres inadaptés, rêvant d'une vie dans son habitat naturel, d'un endroit où l'on serait chez soi avec fluidité, brio et sans effort." J’ignore par quelle association d’idées j’en suis venu à penser à cela, à Marseille, sous l'immeuble construit par Le Corbusier appelé "La Cité radieuse" et que les gens du coin ont longtemps surnommé "la maison du fada"

mercredi 8 avril 2026

Au fou !


 
Voilà,
je suis souvent d'accord avec les articles que publie régulièrement André Markowicz sur son compte facebook dont il fait un usage tout à fait intelligent et pertinent. Outre la clairvoyance de ses observations et de sa pensée sur le cours du monde, j'admire son opiniâtreté dans cette activité où il est tout à fait légitime, puisqu'il dispose d'une notoriété méritée dans les milieux intellectuels. Pour ceux qui l'ignorent, ou qui sont étrangers à la culture française, c'est un traducteur très reconnu. Il a retraduit tout Dostoïevski, Tchekhov, Pouchkine, Erdmann et de nombreux autres auteurs russes. Il traduit aussi depuis l'anglais, et poursuit aussi une activité de poète et d'éditeur. C'est vraiment un forcené du travail intellectuel. Et je suis heureux de trouver dans ses publications quelque chose qui se rapproche de certaines de mes intuitions que je ne puis formuler avec autant de justesse. Je me permets de relayer in extenso ses deux dernières chroniques parues au cours des derniers jours à propos d'un dangereux connard.
La première intitulée "Disgrâce"
 
"Les insultes de Trump. – Celle contre Macron, d’abord, à propos de "sa femme qui le traite très mal", – venue on ne sait pas de quoi, – , et ,ce ton, et, ça, on en avait l’habitude, le jeu sur l’accent français. On sait très bien pourquoi elle est lancée, cette phrase : parce que, sans doute, l’Europe refuse d’endosser la responsabilité de la nouvelle guerre du Golfe. Ensuite, cette phrase, hallucinante, sur Mohammed Ben Salmane, l’héritier (le dictateur réel) de l’Arabie Saoudite. Dans un forum économique organisé avec l'argent de l’Arabie Saoudite, Trump a dit, – et c’était son discours officiel, pas un aparté : "now [une fois que les USA a retrouvé sa grandeur, pas avec un président "raté"]  he is kissing my ass". Et, un peu plus tard, il a ajouté que, ce fait-là, qu’il devait être en train de baiser le cul du président des USA, il fallait le lui rappeler encore. 
La phrase est à mettre dans les livres d’histoire, me semble-t-il, parce qu’elle explique l’essence même du colonialisme. Le colonialisme, c’est arriver dans un pays et obliger ses dirigeants  à baiser le cul du chef. – Il se trouve que celui qui est censé "baiser le cul" du président américain – pas de n’importe lequel, pardon, seulement, le "cul de moi"  (je l’écrirai comme ça, parce que tout ce que fait Trump est de s'édifier, par ses propres mots, une statue à soi-même – un soi-même qu’il admire tellement qu’il se considère, en cette période de Pâques, comme un nouveau Christ..), – que celui, donc, qui lui baise le cul était le meilleur allié des USA, et, objectivement, que cet homme – comme ses prédécesseurs – n’a existé jusqu’à présent qu’en tant qu’il était un agent des USA. Que, donc, ce que dit Trump est factuellement vrai. C’est le rapport normal qu’instaurent les puissances coloniales avec les pays amis dont elles garantissent l’indépendancez : le pouvoir fantoche baise les pieds, – ça, c’est l’image traditionnelle, ou le cul – c’est l’image trumpienne, – du donneur d’ordre."
Sauf que le fait de le dire, et dans ces termes, dénués de sur-moi (dès lors que rien n’existe au monde qui puisse être, littéralement, au-dessus de Moi) casse la porcelaine dans laquelle tu étais censé boire le thé qu’elles étaient en train de t’offrir.  – La phrase montre surtout non seulement la rupture, mais l’impuissance actuelle où se trouve – non pas Trump mais la puissance des USA, à imposer quoi que ce soit. L’insulte est là pour montrer la déchéance : telle a d’ailleurs été la réaction officielle de l’Arabie Saoudite, qui a fait savoir que, dorénavant, elle achèterait ses armes ailleurs qu’aux USA. 
 
*
 
L’impuissance de la puissance américaine éclate encore davantage dans le dernier tweet sur le  fuckin’ strait" toujours fermé par les Iraniens... Il ne dit même pas le Détroit d’Ormuz. Il dit juste « le détroit », ce qui montre qu’il ne pense qu’à ça.  Et ce détroit, il est "fuckin’" – mot que je n’arrive pas à traduire (j’ai souvent parlé de la difficulté de traduire le mot "fuck", tellement il est, dirons-nous, vaste...) Pas même "fucking" , mais  "fuckin’ ", forme qui montre, par la vulgarité dans la vulgarité, le sens réel : c’est bien l’opération américaine, dans son ensemble, qui est en train d’être "fucked up", parce que, malgré la supériorité militaire, quasiment absolue, d’Israël et des USA, la crise est là, – dans le monde entier, à cause de la bêtise de ce Moi-là. À cause de ce gosse jamais grandi qui s’est fait embarquer dans une aventure dont, visiblement, il ne peut pas sortir vainqueur, – d’où, j’ai l’impression, les frictions que nous sentons entre Israël et les USA ces derniers jours, – ces phrases aberrantes prononcées par un gamin pris en faute : « c’est pas moi qui a commencé... c’est "eux" (les "eux" étant les agents israéliens dans son entourage, et en particulier son beau-fils, Jared Kushner) – il s’est fait baiser, si je puis dire, par les Israéliens... Et il le dit. Dès lors, les Iraniens sont-ils des "crazy bastards", et c’est Trump lui-même qui leur décerne ainsi ce qui peut apparaître comme leur légion d’honneur. – Ils ont la force de faire perdre son sang-froid, et ses moyens, à ce qui se considère comme la première puissance du monde."
 
*
 
Il y a là quelque chose qui tient d’un autre mot que je n’arrive pas à traduire, "disgrace", et qui n’est pas seulement une honte. Je sens dans le mot anglais quelque chose de bien plus fort, et, je dirais, comme de plus impuissant. La constatation d’une déchéance irrémédiable. – Un homme capable d’entraîner la planète entière dans une disgrâce comme on n’en avait pas vu depuis la guerre de 39-45."
Or face à lui qu'y a-t-il ?
Que se passe-t-il aux USA ? Je suis frappé par le fait que, ces derniers temps, les protestations les plus fortes semblent venir non pas des démocrates, mais des républicains, – ou de certains républicains (encore très très minoritaires), alors que tous les autres se taisent, ou applaudissent. Et que cela arrive au moment où, au plus haut niveau de l’armée américaine, une purge élimine je ne sais combien de généraux et d’amiraux, dont le chef d’état-major de l’armée de terre...
Ensuite, quel est le pouvoir du reste du monde une fois que Trump a dit la vérité toute crue, et toute puante, – qu’il a cassé la porcelaine des gens bien éduqués ? L'Occident a bien passé son temps a baiser le cul des USA, avec reconnaissance, et, oui, avec plaisir. Sauf qu’une fois que la chose est dite dans ces termes, et que la phrase dite signifie que, volens-nolens, il n’y a plus de cul à baiser, – forgive my french, n’est-ce pas... – que faisons-nous pour sortir de la honte ?
 
La seconde s'intitule "L'obscène"
 
On se couche en se demandant si, au réveil, il n’aura pas envoyé une bombe atomique sur l’Iran, s’il n’aura pas fait sauter le monde. La première chose qu’on fait en se réveillant, avant même de se lever, c’est d’essayer de voir ce qui s’est passé, et l’impression de soulagement, comme quoi, non, ça continue toujours, est mélangée quand on comprend qu’en fait, s’il veut vraiment négocier, il a accepté comme base de départ les dix points proposés par le régime des mollahs, dix points qui comprennent la légitimation du nucléaire et la reconnaissance que le détroit d’Ormuz est iranien, c’est-à-dire des points qui, s’ils étaient acceptés, signeraient la capitulation des USA, de cette armée qui est, et de très loin, – je ne mets même pas de guillemets, – la plus puissante du monde (je veux bien le croire). Mais tant mieux s’ils négocient, ça va de soi. Et tant mieux s’il y a, ne serait-ce qu’une trêve.
Toujours cette sensation de jamais vu. On n’a jamais vu qu’un président des USA, dans un tweet (ou comment s’appelle un post de "Truth Social" – quel nom quand on y pense !) explique qu’il regretterait beaucoup de détruire une civilisation, "qui ne pourrait plus revenir", qu’il annonce donc un génocide, et, je ne sais pas comment dire, une éradication culturelle, – et qu’il le fasse, juste, pour faire monter les enchères, comme on marchande aux Puces. Non, on n’avait jamais vu ça. Jamais, surtout, on n’avait eu la sensation que la chose était tellement possible, genre Docteur Folamour. Sauf qu’il ne s’agit pas d’un général qui serait devenu fou, mais du maître actuel du monde, et d’un maître du monde qui, autant sa puissance réelle devient de plus en plus fragile, reste toujours capable de le détruire, le monde, – parce qu’il aura toujours des lâches et des assassins, des larbins avides de pouvoir et d’argent, pour suivre ses ordres et continuer de le flatter : il est, n’est-ce pas, l’envoyé du Christ sur terre, le plus beau, le plus intelligent, enfin, je ne sais pas ce qu’il est, mais il l’est. Être à la merci, concrètement, d’un homme qui, en fait, passe ses journées à vitupérer les pommeaux de douche de la Maison blanche, parce que leur pression n’est pas suffisante (c’est, je l’ai appris, statistiquement, le sujet le plus traité dans ses prises de parole publiques), et ses feutres Sharpie  ("c’est pas cher mais ça écrit très bien, j’ai téléphoné au directeur de la boîte pour le féliciter")– avec, quelques heures plus tard, un communiqué de la boîte en question, visiblement très gênée, parce que jamais Trump n’a téléphoné au directeur, – ce long aparté sur les feutres dure, devant les caméras, pendant plusieurs minutes pendant une réunion consacrée à la guerre avec l’Iran... – Et comprendre que ce n’est pas drôle du tout. Que ce grotesque-là ne peut pas faire rire : ce n’est pas celui d’un Lubitsch ou de qui que ce soit. Que ce grotesque est la forme absolue du réalisme. Il est, oui, la réalité de notre vie. Nous vivons entre les mains de ça.
Comprendre aussi, et surtout, que, là, l’histoire se répète vraiment, et pas du coup sous forme de farce, – pas du tout sous une forme comique ou amoindrie. Avoir vu la magnifique mise en scène de Jean Bellorini au Vieux-Colombier, "L’ordre du jour"  d’Eric Vuillard, – une mise en scène, justement, qui joue sur les codes du grotesque... Mais Vuillard montre une réunion des grands capitalistes allemands avec Hitler, et la complicité tranquille de ces "capitaines d’industrie" avec le nazisme. Pas seulement leur complicité, mais les profits qu’ils ont fait, et que, tranquillement, ils font toujours, puisqu’aucun des Krupp, Thyssen et autres n’a jamais été inquiété en 1945, alors même qu’ils avaient ouvert des usines dans les camps.
La question est celle de la responsabilité. – Qu’il y ait un fou à la Maison blanche est une chose (et, déjà, en soi, c’est sidérant), mais qui l’a mis au pouvoir, ce fou ? Et, une fois qu’il a exercé le pouvoir, qui, parmi les grands entrepreneurs américains, lui aura résisté, n’aura pas fait allégeance ? Qui, donc, n’est pas responsable de ce qui pourra se produire ? – Et s’il n’y avait qu’eux... Eric Vuillard évoque le sort, et la responsabilité (même s’il en est victime), du chancelier autrichien Schuschnigg qui, au bout du compte, amène au pouvoir les nazis, même s’il les combat, du bout des lèvres. Et comment ne pas faire le parallèle avec les caciques démocrates aux USA qui ont accepté que Biden s’acharne à vouloir se re-présenter, contre tout bon sens – pour quelles raisons ? Simplement, sans doute, par veulerie, pour ne pas déplaire à leur chef à eux, même si ledit chef, temporaire, était dans un état de délabrement physique accéléré...
Les monstres viennent toujours d'un ventre mou.
Oui, on a vu 8 millions de personnes défiler dans les rues du pays tout entier pour le dernier  "No Kings" et c’est énorme. Ça ne suffit pas, évidemment, même si c’est, là encore, du jamais vu, je crois, dans l’histoire récente. Allez savoir si elles auront lieu, les élections de mi-mandat, si Trump ne trouvera pas quelque chose pour ne pas subir le raz-de-marée d’une débâcle annoncée. Allez savoir ce qu’il trouvera encore pour détourner l’attention de la moitié des dossiers Epstein encore non publiée, et la moitié, visiblement, la plus épouvantable (3 millions, donc, de documents encore inconnus) qui répertorient les meurtres, les actes de torture, – enfin, on ne sait pas quoi, mais quelque chose dans quoi, lui, le président Trump est trempé (pardon du jeu de mots) jusqu’au cou et bien plus. Allez savoir si, finalement, cette folie qui laisse le monde pantois n’est pas aussi jouée, en prévision des poursuites, – si elle n’est pas le seul moyen, à terme, de lui faire éviter la prison...
L’ordre, non pas du jour, mais des choses, mis à nu, – obscène.
Sauf qu’il est devant tous, – engluant tous les yeux. Et donc, qu’il ne l’est plus, obscène. il est la scène même. La seule réalité.
 
 
On peut aussi rajouter qu'il y a, chez le chancre orange,  — persuadé que Dieu l'observe et le soutient — un mépris de tout ce qui n'est pas lui, et même une haine sans mesure de l'autre qui est l'essence même de sa nature psychopathe. Et pourtant près de 40% des américains le soutiennent, et se reconnaissent en lui. Il représente quelque chose de profondément ancré dans la culture et la mentalité de ce pays. Et pas un jour ne passe sans qu'il ne se livre sur son réseau social à une de ses diatribes délirantes. La récente menace d'exterminer toute une civilisation dans un ultimatum terrifiant à l'adresse de l'Iran dans lequel, en proie à une folie génocidaire il s'engageait à commettre des crimes contre l'humanité indescriptibles, n'en est qu'une parmi d'autre. On s'est tellement habitué aux outrances de ce connard obscène vulgaire et méprisant qui confond la force et la puissance (dont il est dépourvu) que l'ampleur de ses propos passera d’ici peu à l'as comme le reste. "Flood the zone" comme l'a théorisé Steve Bannon un de ses mentors, stratège bien connu de l’extrême droite américaine et ancien conseiller particulier lors de sa première présidence. Son idée – qui a fait ses preuves – est d’inonder les médias de “shit” et d’empêcher la vérification des faits afin de remplacer la vérité par des flux de délires. Le message est bien passé. Et quand ce n'est pas trump en personne, ses ministres s'en chargent. Ainsi son ministre de la guerre bigot, qui a comparé un pilote abattu et sauvé  grâce à une mission spéciale au Christ ressuscité. 
Bref aujourd'hui 8 Avril, l'enfer ne s'est pas déchaîné sur le sol et le peuple iranien, et le chaos mondial est encore dans les limites du tolérable si tu n'es pas dans une zone de guerre immédiate. Peut-être existe-t-il encore au Pentagone des esprits lucides ayant convaincu le fou de la Maison Blanche de ne pas déclencher un cycle de destruction mutuelle qui mènerait à l’effondrement des installations de production pétrochimiques mondiales, à la possibilité de rendre le golfe Persique inhabitable et au risque de plonger l’économie mondiale toute entière dans un insurmontable chaos.
Donc c'est un répit. Mais depuis quelques temps nous allons de répits en répits semble-t-il. Cette chronologie de l'incessante victoire de Trump contre l'Iran en témoigne :
 3 mars : "Nous avons gagné la guerre" 7 mars : "Nous avons vaincu l'Iran." 9 mars : "Nous devons attaquer l'Iran." 9 mars : "La guerre touche à sa fin, et de façon magnifique." 11 mars : "Il ne faut jamais crier victoire trop tôt. Nous avons gagné. En une heure, c'était fini." 12 mars : "Nous avons gagné, mais la victoire n'est pas encore totale."13 mars : "Nous avons gagné la guerre." 14 mars : Aux alliés : "Aidez-nous, s'il vous plaît." 15 mars : Aux alliés  : "Si vous ne nous aidez pas, je m'en souviendrai." 16 mars : En réalité, nous n'avons besoin d'aucune aide. 16 mars : "Je testais juste qui m'écoutait." 16 mars : "Si l'OTAN n'intervient pas pour nous aider, ils subiront de graves conséquences." 17 mars : "Nous n'avons ni besoin ni envie de l'aide de l'OTAN." 17 mars : "Je n'ai pas besoin de l'approbation du Congrès pour me retirer de l'OTAN. " 18 mars : "Nos alliés doivent coopérer à la réouverture du détroit d'Ormuz." 19 mars : "Les alliés des États-Unis doivent se ressaisir, prendre leurs responsabilités et contribuer à la réouverture du détroit d'Ormuz." 20 mars : "L'OTAN est lâche." 21 mars : "Le détroit d'Ormuz doit être protégé par les pays qui l'utilisent. Nous ne l'utilisons pas, nous n'avons donc pas besoin de l'ouvrir." 22 mars : "C'est la dernière fois. Je donne 48 heures à l'Iran. Ouvrez le détroit !"22 mars : "L'Iran est mort." 23 mars : "Nous avons eu des discussions très fructueuses avec l'Iran." 24 mars : "Nous progressons dans les discussions." 25 mars : "Ils nous ont fait un cadeau, et il est arrivé aujourd'hui. C'était un très gros cadeau, d'une valeur inestimable. Je ne vous dirai pas de quoi il s'agit, mais c'était un cadeau de grande valeur." 26 mars : "Concluez un accord, sinon nous continuerons à les anéantir." 27 mars : "Nous n'avons pas à être là pour l'OTAN." 28 mars : Pas de déclaration majeure. 29 mars : "Les négociations progressent bien". 30 mars : "Ouvrez immédiatement le détroit d'Ormuz, sous peine de conséquences dévastatrices." 31 mars : "Un accord est imminent et  l'Iran va faire ce qu'il faut pour ça". 1er avril : "Nous verrons bientôt ce qui se passera." 2 avril : Un accord est très probable. S'il n'y en a pas nous poursuivrons les frappes. 3 avril : "Quelque chose d'important va se produire." 4 avril : "L'Iran doit se soumettre « immédiatement » sous peine de graves  conséquences".  5 avril : "Ouvrez ce putain de détroit, bande de cinglés, sinon vous irez en enfer ! Vous allez voir ! Louange à Allah ! 
Y-a-t-il un docteur dans la salle ? 


C'est pourtant bien dans ce monde et avec ces gens qu'il faut encore s'efforcer de vivre. Et pendant ce temps là, une chaleur presque estivale s'est, pour quelques jours, abattue sur la ville. Les arbres de Judée du jardin des Tuileries sont en fleurs, et leur beauté rend ces temps incertains plus supportables.

mardi 7 avril 2026

Une tyrannique habitude

  
octobre 2009, cirque d'hiver
 
Voilà, 
"un trapéziste – l’art que ces acrobates exercent dans les airs sous le dôme des grands music-halls, est, on le sait, l’un des plus difficiles auxquels l’homme puisse s’élever –, un trapéziste, poussé d’abord par la seule ambition de se perfectionner, puis par une habitude devenue tyrannique, avait organisé sa vie de telle sorte qu’il pût rester sur son trapèze nuit et jour aussi longtemps qu’il travaillait dans le même établissement. Des domestiques se relayaient pour pourvoir à tous ses besoins, qui étaient d’ailleurs très restreints ; ces gens attendaient sous le trapèze et faisaient monter ou descendre tout ce qu’il fallait à l’artiste dans des récipients fabriqués spécialement à cet effet.   
Cette façon de vivre n’entraînait pour l’entourage aucune véritable difficulté ; ce n’était que pendant les autres numéros du spectacle qu’elle devenait un peu gênante : on ne pouvait dissimuler que le trapéziste fût resté là-haut, et le public, bien que fort calme en général, laissait parfois errer un regard sur l’artiste. Mais la direction n’en voulait pas à cet homme, car c’était un acrobate extraordinaire qu’on n’eût jamais pu remplacer. On se plaisait à reconnaître d’ailleurs qu’il ne vivait pas ainsi par espièglerie, que c’était pour lui la seule façon de se tenir constamment en forme et de posséder toujours son métier à la perfection" (Franz Kafka in Un champion du jeûne")

dimanche 5 avril 2026

Rue Tournefort

  

Voilà
passant il y a peu à l'angle de la rue Tournefort et de la rue du Pot de Fer, dans le cinquième arrondissement, j'ai remarqué ces peintures murales qui ornaient un pub, peuplé surtout le soir d'étudiants de nombreuses universités, grandes écoles, et classes préparatoires se situent dans ce quartier

 

J'étais dans un étrange état. Quelques heures auparavant, dans la matinée, feuilletant un ouvrage de Cioran (Histoire et Utopie), dans ma bibliothèque, j'étais tombé sur cette réflexion qui sonnait étrangement, à la lumière de récents événements et des délirantes déclarations du tyran pédophile : "Chaque civilisation croit que son mode de vie est le seul bon et le seul concevable, qu'elle doit y convertir le monde ou le lui infliger. On ne fonde pas un empire seulement par caprice. On assujettit les autres pour qu'ils vous imitent, pour qu'ils se modèlent sur vous, sur vos croyances et vos habitudes ; vient ensuite l'impératif pervers d'en faire des esclaves pour contempler en eux l'ébauche flatteuse ou caricaturale de soi-même."
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vendredi 3 avril 2026

Comme une prière


 
Voilà,
en Janvier 2012, j'ai pris, au Père-Lachaise, cette photo d'un employé du cimetière durant sa pause. Bien que dans une attitude de prière, il était évidemment en train de consulter son téléphone portable. C'est étrange comme cette manie nous rapproche de la position fœtale. Cela dit, je suis pour ma part assez mal placé pour critiquer, car je passe pas mal de temps à chercher des informations, et il m'arrive même de noter des choses sur ce petit appareil, ou d'en recopier certaines, puisque souvent des informations lues, s'évanouissent et se perdent dans la logosphère sans qu'il soit ensuite possible de les retrouver. Par exemple, hier, alors que j'étais dans le métro, et dans une posture guère différente de celle du protagoniste de ma photo, j'ai noté cet article de Marie Bardiaux-Vaïente très intéressant et instructif et que je livre in-extenso bien qu'il soit assez long. 
 
Je vais écrire un des statuts les plus difficiles en 18 ans de présence sur Facebook, que j'ai eu à écrire. Je coupe les coms, car trop d'enjeux et de sujets connexes que je ne veux pas avoir à subir. Je m'exprime ici avant tout comme historienne spécialiste de ce sujet (ma thèse de doctorat est en ligne et accessible pour qui voudrait saisir plus loin les mécanismes).
"Celui qui aide à conserver la vie d’un homme a le même mérite que s’il avait aidé à conserver le monde entier, et que celui qui laisse détruire une vie quelconque en est responsable comme s’il avait contribué à la perte de tout le genre humain ; qu’un sanhédrin qui prononce une condamnation à mort tous les sept ans, ou même, suivant un docteur, tous les soixante-dix ans, est réputé sanguinaire […] Si nous avions fait partie du sanhédrin, nous n’aurions jamais prononcé une sentence capitale." {Rabbi Akiba et Rabbi Tarphon. (Dans Talmud, « Traité de Maccoth », Chap. I, § 8)}.
En 1978, Joseph Kaplan, Grand Rabbin de France, condamne la peine de mort dans un article du journal Le Monde. De même, le 30 mars 1979, devant le Comité d’étude parlementaire sur la peine de mort réuni sous la présidence du député Pierre Bas, Joseph Kaplan rappelle que le respect de la vie et de la dignité humaine est proclamé dès les premières pages de la Bible, puisque « l’Homme a été créé à l’image de Dieu » :  "Le Grand Rabbin de France souligne que depuis vingt siècles, la conscience juive a condamné la peine de mort, faisant remarquer que si la peine capitale figure dans les textes bibliques, les rabbins, dès le début de notre ère, se sont efforcés de la rendre inapplicable, cherchant, par la critique des témoignages, toutes les raisons possibles pour l’écarter. Il n’en demeure pas moins, a ajouté Monsieur Kaplan devant les Parlementaires, que la société a besoin d’être protégée contre les criminels. Mais si elle a le devoir de punir les coupables, elle a également l’obligation de préserver les innocents de l’erreur judiciaire."{Agence télégraphique juive, bulletin quotidien d’informations, 30 mars 1979.}
Dans l’ouvrage de Jean Toulat, "La Peine de mort en question" publié en 1977, on trouve un passage sur la conception du judaïsme vis à vis de la peine de mort : "Notre position sur la peine capitale […] est un grand aspect de notre conception du respect de la vie humaine, qui doit être absolu. C’est Dieu qui donne la vie. Aucune autorité humaine ne peut se permettre d’en disposer." 
Dès le Ier siècle, la question de la peine de mort s’est posée dans le judaïsme. La peine de mort existe dans la Bible. Les rabbins du Talmud ont tendu à la rendre inapplicable. Les conditions de constat d’un homicide ont tout d’abord été multipliées : les témoignages sont passés au crible et invalidés à la moindre contradiction. La sentence ne devait être rendue que le lendemain et ainsi toute la nuit, les 23 juges tentaient de trouver toute raison d’éviter la peine capitale. "En fait il y a vingt siècles que la conscience juive prend position contre la peine de mort."
Le grand Rabbin Sirat fait une déclaration reproduite par l’AFP en 1981 : "Pour nous la peine de mort doit être vue comme ce qu’elle est : un homicide. Elle relève donc d’un interdit qu’aucun être humain ne peut enfreindre. On trouve dans le Talmud cette remarque d’un rabbin illustre : ″On ne doit nommer membre d’un tribunal qu’un homme capable de trouver de la pureté à un insecte″. Le même Talmud qualifie de sanguinaire le tribunal qui prononce une seule condamnation à mort en soixante-dix ans."
L’État d’Israël est abolitionniste pour les crimes ordinaires (dits de droit commun) depuis 1954. Depuis la proclamation de l’État d’Israël en 1948, la peine de mort a été appliquée 2 fois : en 1948 contre Meir Tobiansky, un officier de l'armée israélienne, accusé de trahison fusillé cette année-là mais réhabilité par la suite, et la très célèbre et médiatique application de la peine capitale en 1962, lorsqu’Adolph Eichmann est exécuté sur la base de la loi de 1950 sur la peine de mort pour les nazis et pour les collaborateurs de nazis.
{Cf à ce propos notre ouvrage : L'enfer est vide et tous les démons sont ici (Malo Kerfriden  au dessin) : https://www.glenat.com/glenat-bd/lenfer-est-vide-tous-les-demons-sont-ici-9782344040041/
Les cinq autres délits capitaux relevant du droit militaire comprennent une sentence discrétionnaire, et sont le génocide, l’homicide de personnes persécutées commis pendant le régime nazi, les actes de trahison sur la base de la loi militaire et de la loi pénale commis en temps d’hostilité, l’emploi et le port illégal d’armes. L’extradition vers Israël n’a vu de condamnation à mort que dans des cas exceptionnels, comme pour Ivan Demjanjuk, un citoyen ukrainien extradé par les États-Unis et condamné à mort en 1988 par un tribunal spécial à Jérusalem, parce que reconnu par quelques survivants comme étant "Ivan le Terrible", un garde nazi du camp de concentration de Treblinka en Pologne. La décision a été annulée en 1993 par la Cour suprême après qu’il a été prouvé qu’il y avait eu confusion sur la personne. 
Israël a ratifié : le Pacte international sur les droits civils et politiques en 1991 ; la Convention sur les Droits de l’Enfant en 1991 ; la Convention contre la Torture et les traitements et punitions cruels, inhumains ou dégradants en 1991 et signé le Statut de la Cour Pénale Internationale, qui interdit le recours à la peine de mort, en 2000. Israël a voté en faveur de la Résolution des Nations unies, du 18 décembre 2008, pour un moratoire mondial sur les exécutions.
Hier, alors que nous étions nombreuses et nombreux à suivre les derniers déploiements de ce qui se tramait depuis plusieurs mois face à une loi qui va à l'encontre de tout ce que le judaïsme préconise depuis ses origines, et par ailleurs de tout ce qui représente le progrès de l'humanité, soit l'abolition de la peine de mort, hier, alors que nous fêtions les 98 ans de la naissance de Robert Badinter, la Knesset a adopté en 3e lecture, par 62 voix contre 48, une loi rétrograde, inique, raciste, immorale, inconstitutionnelle et qui contrevient aux traités internationaux signés par Israël. Il n'est pas acceptable de valider cette loi particulièrement délétère, il n'est pas acceptable de penser qu'elle pourrait être juste et justifiée.
Il est nécessaire de la réprouver pour ce qu'elle est : la seule loi sur la peine de mort au monde qui utilise le critère de l'origine ethnique/la nationalité/l'appartenance à un peuple, une loi qui discrimine de facto, une loi d'apartheid face à la justice et à l'assassinat légal, pour décider à qui elle s'appliquerait ou non. Il n'est pas possible d'accepter la décision prise hier à la Knesset.
Selon le texte : "quiconque cause intentionnellement ou par indifférence la mort d’un citoyen israélien pour des motifs de racisme ou d’hostilité envers une communauté, et dans le but de nuire à l’Etat d’Israël et à la renaissance du peuple juif dans son pays, sera passible de la peine de mort ». La loi instaure la peine capitale pour les hommes et les femmes reconnus coupables de meurtres commis au nom du refus de « l’existence d’Israël". Les Juifs n’y sont donc, de fait, pas soumis, notamment les colons auteurs d’actes de terreur contre les Palestiniens en Cisjordanie occupée. C'est aussi un point qui relève donc de la possibilité d'exécution extra judiciaires dans un territoire sur lequel l'Etat d'Israël n'a aucune souveraineté.  Je parle ici comme historienne, certes, mais aussi...
Comme activiste contre l'antisémitisme et militante antiraciste,
Comme défenseuse des droits humains,
Et enfin et surtout, je parle ici comme militante pour l'abolition universelle de la peine de mort. Il est de notre devoir de nous révolter avec force contre ce qui relève d'une aberration morale, juridique, humaine. La peine de mort n'est jamais une solution. Défendre l'abolition universelle est la seule voie possible. 
 
Il est vraiment étrange et par bien des aspects inquiétant, ce retournement de l'Histoire. Le peuple qui eut à subir des lois raciales voilà un peu moins d'un siècle, avec les résultats que l'on sait, en vient à son tour — et avec la même célérité, le même aveuglement et la même adhésion populaire — à en adopter de semblables. On assiste ainsi à la chute éthique d'un pays qui, en légalisant l'arbitraire à l'encontre de la population palestinienne, s'enfonce un peu plus dans la violence et la discrimination. Voir la figure de proue du suprémacisme juif Ben G'vir — celui-la même qui dans sa jeunesse appelait au meurtre de Shimon Pérès — ,  trinquer une kippa sur la tête (en hébreu en trinquant on s'exclame leh’ayim" ce qui signifie "à la vie") et célébrer une loi qui légalise la mise à mort des Palestiniens a quelque chose de vraiment répugnant. En perdant ainsi son âme il est possible que cette nation, si elle ne se ressaisit pas, ne finisse à plus ou moins brève échéance par s’autodétruire complètement.
J'écris cela depuis un pays où d'ici une quinzaine de jours sera soumis au Parlement un projet de loi qui pourrait amener les juges à opérer un amalgame entre antisémitisme et antisionisme, et faire taire ainsi toute critique contre Israël.

jeudi 2 avril 2026

Une autre version du mythe

 
 
Voilà
donc une version du mythe digne d’intérêt même si la plupart des historiens et des traducteurs s’accordent à la considérer comme apocryphe. Colportée croit-on, depuis Thèbes ou l’Épire, on en a trouvé quelques traces jusqu’à J’baïl sise dans la gloire passée de l’ancienne Byblos. Elle raconte qu’Apollon, dieu des clartés exactes et des prophéties impeccables, fut condamné à une tâche dont l’humilité défie toute théologie sérieuse : arroser un arbre.
Cet arbre, on le sait, était Daphné.
Il existe des interprétations où la métamorphose illustre le triomphe de la pudeur ; d’autres où elle constitue une fuite élégante hors du désir. Il n'en est guère, toutefois, qui éclairent ce détail tardif et sans doute essentiel : le petit arrosoir.
Apollon, désormais, chaque matin traverse une forêt qui ne lui doit rien. Il remplit son récipient dans un modeste ruisseau — il y a quelque ironie à ce que le dieu qui a tant étanché sa soif aux plus secrètes sources, dépende d’une eau sans légende — ; puis il s’approche du laurier.
Il verse. Verse. Verse.
Parfois, par distraction, par mégarde, et peut-être aussi avec le vague espoir que la parole puisse encore atteindre ce qui s’est retiré dans la fixité végétale, il parle. Daphné, quant à elle, persiste obstinément dans le silence, chose que les oracles n’avaient pas prévue.
Certains exégètes mineurs ont considéré ce rituel comme une punition. D’autres, plus subtils ou plus acharnés, ont reconnu là, sinon une manifestation de sagesse du moins une forme de connaissance sur le point d'être acquise ; Apollon apprend enfin ce que les dieux ignorent depuis toujours : la répétition.
Quant à l’arrosoir, les commentaires divergent. Une hypothèse mentionne (elle a ma préférence) qu’il n’était, à l'origine, destiné à personne,  — ni au dieu ni à l’arbre — mais qu'en secret, implorant la chaste et fière Artémis il réclama d’être rempli chaque jour afin d'épargner au monde de plus amples malheurs.
C’est ainsi qu’il devint le premier objet contribuant à ce que depuis l'on nomme la force des choses

mercredi 1 avril 2026

Romans


Voilà,
désormais il ne parvient plus à finir les romans qu'il lit. De chacun d'entre eux, semble émaner une sorte d'existence en soi, autonome. La simple sensation d'en approcher du dénouement l'embarrasse le désole et l'inquiète à la fois. Peut-être qu'à présent, toute idée de séparation ou d'abandon lui est devenue insupportable. Jeune homme, Corentin Ribier avait lui aussi entrepris d'en écrire un. Mais, craignant que sa vie ne s'achevât en même temps que l'histoire qu'il s'était appliqué de raconter, il avait fini par renoncer, et d'un geste théâtral jeté son manuscrit au feu. C'était dans la grande maison de granit rose faisant face à la plage et qui a toujours été si difficile à chauffer. D'ailleurs dans l'âtre on a depuis peu disposé un appareil électrique au design élégant comme le dit la notice, pratique pour augmenter notablement la température intérieure. Une simulation de flamme LED, ajustable par un bouton avec un effet de bois de chauffage crée l'ambiance d'une véritable cheminée dans tous types de pièces. Un thermostat contrôle la température intérieure de l'appareil et prolonge, toujours selon la notice, la durée de vie. Aujourd'hui, marchant le long de la grève il trouve que cette angoisse de mort constituait là une bien médiocre excuse à sa paresse. première publication 6/10/2017 à 00:13

lundi 30 mars 2026

Les Amis silencieux

 
 
Voilà,
pendant que le monde chavire lentement et semble-t-il inexorablement vers le chaos, je découvre depuis une semaine l'œuvre cinématographique si singulière de la réalisatrice hongroise Ildiko Enyedi. Une rétrospective lui est consacrée à la cinémathèque. Elle coïncide avec la sortie sur les écrans parisiens du merveilleux film "Silent friend" que j'ai vu lundi dernier sur le grand écran de la salle Henri Langlois rue de Bercy.
À part Márta Meszáros, Miklós Jancsó et Belá Tar je connais peu le cinéma hongrois. J'avais pourtant été saisi par la profondeur d'un film que j'avais vu par hasard il y a quelques mois intitulé le cinquième sceau de Zoltan Fabri, cinéaste dont j'ignorais totalement l'existence et qui avec beaucoup de subtilité mettait en jeu des questions morales. 
Pour ce qui concerne Ildiko Enyedi je n'avais jamais entendu parler d'elle non plus, bien qu'elle ait été distinguée dans de prestigieux festivals (Cannes, Berlin). S'il est un thème récurrent dans son œuvre, c'est bien celui des connexions secrètes non seulement entre humains, mais entre les humains et la nature. Souvent les personnages de ses films se retrouvent en position d’observer secrètement un monde parallèle à travers une sorte de paroi invisible qui peut-être même parfois celle du rêve. Pour elle, la réalité, loin d'être immuable est au contraire mouvante, fragile et éphémère. "Nous hallucinons tous tout le temps dit-elle lorsque nous nous mettons d’accord sur nos hallucinations, nous appelons cela réalité". Souvent elle propose le point de vue des non-humains en contrepoint de celui des humains (une femme derrière sa fenêtre regarde un coucher de soleil au même moment qu'une vache destinée à l'abattoir, un arbre touché à différentes époques de son existence par des mains humaines).
La relation entre les humains et la nature ne se résume pas à une simple opposition entre deux mondes. Elle construit plutôt un dialogue silencieux entre eux. Filmée comme une expérience presque tactile, la nature devient une sorte de prolongement de l’intériorité humaine. Cette atmosphère contemplative invite le spectateur à ressentir plutôt qu’à analyser immédiatement. En cela son cinéma fait écho à tout un courant de pensée, qui émerge depuis quelques années à travers les travaux entre autres de Philippe Descola, Bruno Latour et Emanuele Coccia
Les grands platanes qui bordent la fontaine Médicis, sont parmi les plus âgés du jardin du Luxembourg. Des milliards de regards se sont posés sur eux, et depuis que j'ai quinze ans ils sont pour moi des amis silencieux. Voilà pourquoi j'ai choisi l'entrelac de leurs branches en ce printemps naissant pour accompagner cet article. Ils furent plantés vers 1810 et bordaient autrefois une allée menant à l’édifice. Lors du déplacement de la fontaine en 1862 pour créer la rue de Médicis, seuls les arbres situés devant la fontaine furent conservés, dont un spécimen encore visible aujourd’hui.

mardi 24 mars 2026

Mais il y a toujours quelque chose qui m'échappe (22)

 
 
 
Voilà,
ça me revient,
il m'arrivait parfois de me rendre à Nantes pour animer des formations sur la prise de parole et la communication persuasive à destination des cadres d'une grande banque. Je m'arrangeais toujours pour partir tôt la veille et m'octroyer une petite journée de détente pour  musarder dans la ville ou les alentours. C'est en 2015 que j'ai pris cette photo, sur un ancien site industriel reconverti en zone de loisirs. Cette immense grue témoigne d'une activité portuaire passée. Toute l'activité se trouve désormais concentrée à St Nazaire au bout de l'estuaire.
 
ça me revient
quand j'habitais à l'École Polytechnique les généraux qui dirigeaient l'école s'appelaient le général Buttner, puis il y eut le général Briquet
 
ça me revient
mon oncle  Philippe et sa copine Aline avaient une amie qui s'appelait Pingala, qui est tout de même un prénom pas très commun
 
ça me revient
au lieu de dire aller aux toilettes la grand-mère d’Agnès utilisait expression aller chez snob 
 
ça me revient 
le rire de Philippe quand il évoquait les films anglais "Noblesse oblige" et "Tueurs de dames" dont l'humour le réjouissait
 
ça me revient
pendant les répétitions des "précieuses ridicules" à Genevilliers, c'était la période de ramadan. A proximité de la station de métro porte de Genevilliers se trouvait un marché où il était possible d'acheter des pastillas, des pâtisseries et des plats de fêtes pour l'occasion. C'était très bon. C'est à cette époque aussi que j'ai fait faire des travaux dans ma cusine
 
ça me revient
avoir découvert chez Guillaume Gronier, un des jeunes collègues de travail de Philippe à L’Onda, l’office de diffusion théâtrale qu'il avait créé, les versions moyenâgeuses des carmina burana, transcrites et enregistrées par le Clémencic Consort.  Carmina Burana est le titre que le linguiste allemand Johann Andreas Schmeller a donné à un manuscrit découvert en 1803 dans l’abbaye de Benediktbeuern (Bavière) et dont la première édition date de 1847. Il s’agit de la compilation, partiellement notée en neumes et rédigée entre 1225 et 1250, de 315 chants profanes et religieux composés en latin médiéval — certaines parties étant en moyen haut-allemand, arpitan, ainsi qu'en français —, majoritairement par les goliards, des ecclésiastiques défroqués ou des étudiants vagabonds. Le manuscrit comporte des chansons d’amour, des chansons à boire et à danser ainsi que des pièces religieuses. C'est là que j'appris que "le petit château" était à l'époque  une métaphore du sexe féminin (prendre ton petit château).

ça me revient
J’ai vu Lakmé de Léo Delibes à l’Opera comique vers 1993 quelques jours après avoir acquis mon premier PC, un IBM. Pendant toute la représentation je ne cessais de penser à la façon de faire fonctionner "Windows 3.1"
 
ça me revient que la chaufferie de l'école polytechnique avait été baptisée le Styx. les élèves y avait aménagé une boîte de nuit, à laquelle on pouvait accéder par l'extérieur, en utilisant certain souterrains de paris aujourd'hui bien connus des cataphiles. Le responsable de la chaufferie était un type que tout le monde appelait le grand Laye en raison de sa taille. Ce type était assez effrayant. Il portait en lui une violence qui ne demandait qu'à éclater. Plus tard, en lisant "le roi des Aulnes", le roman de Michel Tournier, c'esrt sa silhouette et son visage que je prêtais à Abel Tiffauges.
 
ça me revient
Les cinq épuisantes dernières minutes du quart de finale de rugby 2023 entre l’Irlande et les All Blacks et l’héroïque défense de ces derniers qui s’est conclue par un grattage de Sam Whitelock me semble-t-il

ça me revient
Ce comportement de grande classe de l’entraîneur allemand du PSG, Thomas Tuchel, avec son employée de maison phillipine. Au fil du temps, ayant sympathisé avec elle jusqu’à échanger sur leur vie privée, il avait appris au travers de leurs échanges, que celle-ci travaillait dans l’objectif de payer les frais médicaux d’un de ses enfants, souffrant d’un dysfonctionnement cardiaque nécessitant une intervention. Il avait alors pris la décision de payer tous les frais de santé pour cet enfant. En outre lors de son départ du PSG en décembre 2020, Tuchel sachant que son employée souhaitait retourner vivre dans son pays d’origine l’aida à s’y installer en lui achetant une maison là-bas.
 
ça me revient
le gentil guitariste et compositeur Marcel Dadi mort accidentellement le  lors du vol TWA 800  dans l'avion qui explosa peu après son départ de New York.

ça me revient
mais peut-être l'ai-je déjà évoqué, car c'est une séquence qui reste dans ma mémoire sans que je ne me l'explique. Un garçon de ma classe, sous le préau de l'école communale de Biscarrosse plage s'était, au cours d'une récréation, debout sur un banc mis à chanter "la ferme du bonheur" de Claude François en imitant sa gestuelle, et tout le monde s'était assemblé pour le regarder. J'étais resté un peu en retrait observant tout cela avec circonspection. Déjà tout petit je n'aimais pas ce chanteur sautillant survolté (qui est d'ailleurs mort en s'électrocutant) qui dégageait pour moi quelque chose de déplaisant bien qu'il fût une idole
 
ça me revient
pour m’endormir enfant je remuais la tête de gauche à droite de droite à gauche assez violemment. C’est étrange que j’aie à ce point si longtemps refoulé ce souvenir
 
ça me revient
ce pique-nique un matin sur la plage de Sainte-Anne en Guadeloupe où des jeunes antillaises se demandaient  "et toi tu sais près de quel arbre est enterré ton placenta ?"
 
ça me revient
le souvenir du merveilleux petit livre de Frédéric Mitterrand, lu il y a quelques années qui s’appelle "Tous désirs confondus" où il commente des photos de famille. Je l'ai retrouvé dans ma bibliothèque ; cela s'achève ainsi : "C’est assez simple, en somme, il suffit d’écouter, de regarder, et puis de se laisser guider en veillant à ce que nul souvenir, jamais ne manque, parce que les souvenirs ouvrent mille chemins de traverse inattendus, à chacun des sons que l’on perçoit, à chacune des vues que l’on découvre…

Alors, avec le temps qui passe, les chagrins personnels et les drame du monde s’estompent aussi peu à peu. Oh, cela ne veut pas dire qu’ils disparaissent, ni qu’on ne veuille plus savoir qu’ils existent, malgré tout, non, il s’agit d’autre chose ; de sentir seulement qu’il est temps d’entrer à son tour dans la grande photo du monde, d’y apporter intacts, les élans et les joies de son enfance, de témoigner enfin du bonheur, unique de vivre".

 
ça me revient 
le Général Bigeard, lorsqu'il était ministre de la Défense nationale, appelait le président de la république d'alors, "le président Giscard" au lieu de le désigner par son patronyme complet Giscard d'Estaing
 
ça me revient,
Didier F. qui s'était invité à Châteaudouble en disant qu'il viendrait accompagné, et lorsqu'il avait débarqué ce n'était pas du tout la personne qu'on supposait qui était à ses côtés.
 
ça me revient  
dans la première décennie des années 2000, je me suis pris de passion pour l'œuvre graphique de Jiro Taniguchi
 
ça me revient
la première fois où j'ai entendu la chanson "Love calls you by your name" de Léonard Cohen, c'était un soir,  lors de l'émission "Campus" animée sur Europe1 par Michel Lancelot. J'en avais été très bouleversé. Bien plus tard j'appris le parcours chaotique et ambigu de cet animateur qui avait été le compagnon radiophonique de mes soirées solitaires quand j’avais quatorze quinze ans.

ça me revient, mais il y a toujours quelque chose qui m'échappe
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