lundi 5 décembre 2022

Chanter dans le chemin

 
Voilà 
Le ciel n’est plus une espérance,
mais seulement une expectative.
L’enfer n’est plus une condamnation, 
mais seulement un vide.

Désormais l’homme ne se sauve ni ne se perd :
Simplement parfois il chante dans le chemin.
 
Roberto Juarroz in Poésie verticale
 

dimanche 4 décembre 2022

Une façade rue de Rivoli

Voilà, 
en Novembre 1999 un groupe d'artiste force la porte d’entrée du 59 rue de Rivoli, un bâtiment haussmannien laissé à l’abandon pendant huit ans par les pouvoirs publics et une grande banque qui a fait faillite et dont les actifs (parmi lesquels deux cent immeubles vacants dans Paris), sont liquidés. Quelques jours plus tard, une dizaine d’artistes viennent squatter l’immeuble, et y installent leurs ateliers qu’ils ne tardent pas à ouvrir aux visiteurs. Un collectif autogéré, « Chez Robert, Electrons libres » voit le jour, et le le lieu, dès sa première année d’existence accueille un public nombreux. Néanmoins, la menace d’expulsion plane toujours au-dessus des artistes. En 2000, une décision judiciaire les contraint à quitter les lieux : les artistes squatteurs ont alors huit mois pour évacuer l’immeuble. Constatant que les occupants sont peu bruyants et qu’ils ouvrent leurs portes au public, la préfecture de Paris décrète qu’elle préfère attendre les élections municipales pour prendre une décision quant à l’ouverture ou à la fermeture définitive du lieu. En 2001, Bertrand Delanoë tout juste élu, s’engage à racheter l’immeuble. Cet accord passé avec les squatteurs constitue un précédent  si bien que par la suite d’autres conventions d’occupation de lieux seront signées avec des collectifs d’artistes-squatteurs.
Après plusieurs années de travaux, la réouverture officielle du 59 Rivoli advient le 9 novembre 2009 légalisant la présence d'artistes, encourageant l’élan créatif dont ils sont porteurs. Elle pérennise en outre un projet devenu réalité : celui d'accueillir, dans un espace alternatif, une  pépinière d’une trentaine d’artistes disposant de leurs propres ateliers ouverts au public afin de partager l’expérience d’une création quotidienne.  
Aujourd’hui, le collectif d’artistes attire chaque année de dizaines de milliers de visiteurs, instituant un nouveau genre d’accès à l’art plus intimiste. De plus il permet de pallier en partie la pénurie d’ateliers d’artistes dans Paris.
Passant récemment dans les parages je n'ai pas eu le temps de m'attarder pour savoir quel était la signification de ces portraits affichés sur la façade.  
 
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jeudi 1 décembre 2022

Son nom de Boghari etc...

 
Voilà
Boghari. La gare de Boghari. Lorsque j'y suis retourné vingt ans après, j'ai pris des photos évidemment. Mais dans l'Algérie socialiste du début des années quatre-vingts, prendre une gare en photo c'était suspect. Un employé des chemins de fer est venu vers moi un peu menaçant. Il voulait saisir ma pellicule, parce que c'était une zone stratégique. Et donc interdiction de s'attarder en pareil endroit. J'ai dû déployer des trésors de diplomatie pour lui expliquer que je photographiais un souvenir d'enfance - ce qui n'est pas simple à faire comprendre - que ce lieu m'avait beaucoup marqué, que quelque chose s'était joué là pour moi et bon j'ai fait le mec ému au bord des larmes. Comme je ne manque pas de disposition pour l'auto-apitoiement, ça a marché. Pourtant ça ne collait pas. Non ça ne collait pas. Ce que je voyais n'était pas conforme au souvenir qui s'était construit dans mon esprit au cours des ans. J'étais déçu. Ce que j'avais en tête, je l'ai finalement retrouvé dans le nord de la Corse, un jour d'été en 86. C'était ça oui vraiment ça : son nom de Boghari dans une autre gare déserte, comme aurait dit la vieille Margot. Et elle aurait ajouté "de retour à Boghari en 82, tu n'as rien vu rien". Tandis que là...



Voilà ce qui est arrivé en 1962, un peu avant ou un peu après les accords d'Evian. La journée avait commencé bizarrement. Ma mère avait pris la 4CV — je me souviens que la plaque d'immatriculation se terminait par K9E — pour aller de Djelfa à Boghari chercher mon père qui s'était absenté quelques jours à Alger pour je ne sais quelle raison. La journée s'annonçait plutôt belle. Un azur sans nuage. Tout se passait normalement sur la route rectiligne jusqu'à ce que ma mère m'ordonne de m'accroupir pour qu'on ne me voie pas. J'ai vu son pied appuyer à fond sur la pédale de l'accélérateur. Je me rappelle d'une odeur de caoutchouc brûlé. Il y avait parait-il une jeep avec le drapeau du FLN, et des résistants qui stoppaient les voitures. Ma mère a franchi le barrage sans s'arrêter. J'ai senti là qu'il s'était produit un événement. Il y avait de la menace dans l'air. Ensuite tout au long de la route je crois qu'elle a redouté de croiser d'autres barrages. Nous sommes arrivés à la gare de Boghari. Un train à vapeur avec des wagons de bois. Des gens qui descendent. Et la personne attendue n'est pas là. La personne qu'on voudrait tant retrouver n'est pas là. Et son absence occupe tout l'espace. C'est pour elle qu'on est venu. Et elle manque. Il ne faut pas poser de question. La mère est folle d'inquiétude. Tout son corps dit à quoi elle pense à ce moment précis. Je ne dois pas montrer que je suis inquiet. Pourtant c'est là que je comprends que mon père peut ne pas revenir, que mon père peut être tué, avoir été tué. Je dois faire comme si je n'existais pas. Plus exactement faire comme si tout cela ne me concernait pas. Être invisible, transparent, absent. Il me reste le souvenir vague de gens qui traversent la voie ferrée après que le train soit reparti. Les herbes entre les rails. Le temps qui commence à tourner à l'orage. Quelques grosses gouttes qui tombent. Ma mère reconnait un homme. Un légionnaire. C'est le légionnaire Anglicker. J'avais dit que j'en parlerais. Un suisse. Lui aussi va à Djelfa. Elle lui demande de nous accompagner. Elle insiste tant, qu'il finit par céder. Je me souviens du retour. Il pleut sans discontinuer. Une pluie abondante, drue, qui ne cesse de frapper sur le capot de la voiture. C'est à peine si l'on voit la route. Le légionnaire Anglicker est à la place du passager. Son pistolet sur les genoux. Il dit qu'il ne faut surtout pas s'arrêter, qu'on ne pourrait pas repartir. Peut-être n'a-t-il pas confiance quand c'est une femme qui conduit. Il y a une excessive tension dans l'habitacle de la voiture. Je suis derrière, Je joue avec un camion rouge. J'essaie de ne pas penser à la réalité. Le problème c'est qu'on est obligé de revenir par la même route. On craint de rencontrer les gens du barrage. Mais bon ils sont comme tout le monde, ils n'ont pas envie de rester sous la pluie, les fellaghas qui pourraient nous égorger. On finira donc par arriver, soulagés. Enfin soulagés, pas tout à fait quand même... Plus tard on comprendra que quelqu'un a oublié de prévenir que mon père ne serait pas au rendez-vous... une sombre histoire de marins danois croisés à Alger.. Ça se trouve il est allé au bordel... Depuis ce temps là, je me sens mal en voiture quand il pleut trop dehors... Est-ce que c'est au retour de ce voyage qu'il m'a offert une floride dinky toys peinte de couleur bronze doré ?


-  Je crois bien oui
-  Tu parles tout seul maintenant ?
-  Ça m'arrive parfois
 
Première publication 13/2/2012 à 22:47

mardi 29 novembre 2022

Hiraeth


 
Voilà,
ici à Paris les jours fraîchissent, mais c'est encore un automne supportable. Il pleut de temps à autre, et ça c'est plutôt bien. En une journée il arrive que le temps change très vite. 
Parce que je me suis créé ces dernières semaines un certain nombre d'obligations qui exigent un temps dont je me sens dépossédé, je suis parfois contraint de devoir sortir plus que je ne le souhaite. Je n'ai pas tant d'activités que cela, mais elles constituent un divertissement que probablement je m'impose pour éviter d'affronter mes terreurs et mes angoisses.
La vie quotidienne est difficile. Évidemment tout est relatif. Ce n'est rien au regard de ce que doivent supporter les Ukrainiens quotidiennement bombardés par le dictateur Poutine et sa clique de généraux fous. Mais on commence à ressentir ici, les effets liés à la crise énergétique qu'amplifie la nécessaire rupture des relations commerciales avec la Russie. Les courses coûtent de plus en plus cher et, sans pourtant commettre d'excès, je vis largement au-dessus de mes moyens. Je veille à l'électricité que je consomme (j'en consomme de moins en moins, mais les factures augmentent tout de même). 
Sinon, je vis dans une sorte de vacillement et d'étourdissement permanent. Ce n'est pas si désagréable que ça d'ailleurs, mais parfois quelque peu perturbant. Il faut se résoudre à n'être plus aussi résistant qu'autrefois aux virus et aux bactéries, accepter les vicissitudes croissantes du corps, consentir aux défaillances de la mémoire autant qu'à la modification des facultés intellectuelles. Parfois une sorte d'indifférence aux choses et aux événements me gagne, en même temps qu'une certaine mélancolie. Il me semble alors éprouver ce que les gallois appellent Hiraeth : la nostalgie d’un lieu et d’une époque qui n’existent plus, le regret de n’avoir aucune prise sur le temps qui s’écoule, l’impression de n’avoir su trouver sa juste place et d’être passé à côté du bonheur. 
Et puis il y a les jours de rédemption. On se retrouve à un endroit où l'on s'est déjà attardé bien des fois, et l'on s'arrête encore. Parce que la lumière est belle, le paysage toujours aussi étonnant. Je refais la même photo. Je crois que j'ai déjà publié le même cadre, en noir et blanc peut-être — cela me dit vaguement quelque chose il faudrait que je fasse une recherche —, je me sens touriste dans ma ville, et c'est comme un bref moment de répit qui n'a pas de prix. Il y a de la beauté dans l'air. Elle ne sauve pas le monde, mais elle me préserve, un bref instant de sa cruauté, de sa sauvagerie, et du sentiment que cela ne va pas aller en s'améliorant.  

dimanche 27 novembre 2022

Gulliver

Voilà,
la semaine dernière j'ai visité au Petit-Palais une exposition consacrée à André Devambez, un peintre et illustrateur particulièrement talentueux de la fin du XIXème et début du XXème siècle dont j'ignorais l'existence. Sur l'un des murs de l'exposition a été reproduit en grand, un des nombreux dessins qu'il réalisa pour accompagner "Les voyages de Gulliver" de Jonathan Swift. Il fut aussi un excellent peintre, proposant des cadrages innovants pour son époque (en particulier des contre-plongées), et aussi très fasciné par les innovations technologiques du début du siècle dernier (avions, téléphone etc). Peut-être en reparlerai-je ultérieurement.

jeudi 24 novembre 2022

Par effraction

Voilà,
il suffit peut-être simplement de revenir au projet initial de ce blog. Si je me trouve dans une telle incapacité à écrire quoi que soit de neuf ces derniers temps ou à apparier des images à des textes, c’est sans doute parce que je me suis égaré en cours de route. Du monde je ne puis plus rien dire d’autre que je n’ai déjà écrit. C’est certainement la raison qui m’incite à republier de vieux articles. Bien sûr mon indignation, ma révolte ou mon chagrin peuvent toujours trouver d’autres motifs. Mais ce sera vraisemblablement du pareil au même. Tout risque à nouveau de prendre la forme du regret ou de la déploration, puisque mes constats sont sans effet sur ce monde. Celui de gens très intelligents ayant une plus grande couverture médiatique non plus d'ailleurs. De cela je me fatigue désormais. Je peux toujours considérer mon pessimisme comme une forme de lucidité, cela n'y change rien. L'Ecclésiaste avait raison : c’est irrémédiablement sans issue. Mais sans espoir de réponse il faut cependant continuer de poser des questions. Il ne reste que cela les questions.
Ma façon à moi de les poser, ce sont précisément les photos — les dessins les collages aussi — que j’introduis dans ces pages. C’est elles que je dois m’obstiner à sonder, à fouiller. J’écris au milieu de la nuit, depuis l’insomnie et la solitude, non loin d'un gouffre au bord duquel je m’agrippe pour ne pas tomber en songeant à l'image ci-dessous qui pourrait a priori sembler quelconque et qui justement ne l’est pas pour moi. 
 
 
Ma perception du réel se disloque parfois, s’effrite le plus souvent. Je perds les noms, je ne mets plus en relation les choses, les événements. Que je change de lieu ou d’espace et aussitôt s’installe une sorte de confusion. Par exemple, telle personne croisée quelques jours auparavant dans une ville, où je l’aurais tutoyée, je vais la voussoyer dans telle autre. Les noms disparaissent, les règles de grammaire que je croyais autrefois maîtriser deviennent énigmatiques.... Mais parfois une fraction de seconde retient toute mon attention ; c'est cette image que je veux raconter. Au début il s'agit simplement de photographier ce tableau de Walter Sickert qui m’intrigue à cause du rouge du personnage qui se tient debout sur une scène. Mais soudain entre la toile et mon regard, s'interpose cette chevelure argentée. J’ai tout de même envie d'isoler cet instant, à cause de la façon dont cette texture prend la lumière sur ce fond carmin, face à cette toile qui m’intrigue en raison des rapports de couleurs que le peintre y a introduits. L’existence de cette image tient à mon trouble devant les choix et les équilibres chromatiques de Sickert. Comme si soudain ces cheveux, occultant les visages au premier plan sur la toile, absorbaient, minoraient  ou déplaçaient  ce trouble. Tout à coup cette masse argentée, se substituant aux spectateurs du premier plan sur la toile m'est apparue comme "bienvenue" et "opportune". Elle introduit de la courbe où il n'y avait que des angles, elle injecte de l'oblique, où il n'y a que verticalité et horizontalité. Bien sûr à l'instant où je déclenche, je ne me formule rien de la sorte. C'est juste l'intuition que je n'ai rien à perdre si je saisis cette intrusion qui déplace mon attention. Soudain, la masse argentée me paraît nécessaire et indispensable et comme une valeur ajoutée à ce que je vois. C'est d'ailleurs bien de cela dont il s'agit, une valeur chromatique ajoutée, en quelque sorte par effraction. A présent, je n'ai plus envie de montrer le tableau dans son entièreté. Si quelqu'un.e veut vraiment trouver ce qui en est caché, qu'il ou elle cherche sur le net ; trouvera facilement. J'aurais peut-être en revanche, la tentation de photographier, dans les prochains jours, des gros plans de cheveux argentés. Pourquoi pas. Il faut que j'envisage ça un peu sérieusement.

mercredi 23 novembre 2022

Samedi, fin d'après-midi, l'été


Voilà,
Cette impression de vide de tristesse et d'abandon qui vous étreint quand le jour décline sur ces petites bourgades autrefois prospères et respectables, devenues inactives et peuplées de modestes retraités ... On a alors la sensation de traverser une ville fantôme et les vestiges d'un monde aboli. Ce paysage me semble illustrer l'effrayante formule d'Hubert Lucot : « la vie humaine n'est plus rentable, il va falloir trouver autre chose».
première publication 24/8/2014 à 00:16

lundi 21 novembre 2022

Les habits de Paul Cézanne

 
Voilà,
après un malaise qui l'avait surpris lors d'un violent orage dans le massif de la Sainte-Victoire, où une fois de plus il était venu peindre sur le motif, Paul Cézanne resta de longues heures sous la pluie et mourut des suites de ce refroidissement. Au cours de la visite de son atelier si fidèlement reconstitué, j'avais été saisi par la puissance de ces habits qui lui ont ainsi survécu. Il y a quelques jours en relisant par hasard ce poème de Roberto Juarroz, j'ai repensé à eux ; pendus au mur, ils demeurent là, tels des spectres, et semblent à tout jamais l'appeler dans le silence.
 
Il est des habits qui durent plus que l'amour. 
Il est des habits qui commencent avec la mort 
et font le tour du monde 
et de deux mondes

Il est des habits qui au lieu de s'user 
 se font toujours plus neufs

Il est des habits pour se dévêtir.

Il est des habits verticaux.
La chute de l'homme
les met debout
Roberto Juarroz (Poésie verticale I,23) 

dimanche 20 novembre 2022

Quelle rue ?

 

Voilà,
dans le quartier de la Butte-aux-cailles, j'ai remarqué un jour cette étrange configuration d'une rue portant deux noms. La rue Gérard se termine au no 55, sans séparation avec le no 1 de la rue suivante, la rue Samson. Le dessin situé sous les deux plaques illustre parfaitement la perplexité que peut éprouver le passant à cet endroit.
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mercredi 16 novembre 2022

La pluie sur le carreau

 
 
Voilà
Pourquoi parler ?
Mais pourquoi se taire ?

Il n’y a pas d’oreille pour notre parole, 
Mais il n’y en a pas non plus pour notre silence. 
Les deux se nourrissent uniquement l’un de l’autre

Et parfois ils échangent leurs zones,
Comme s’ils voulaient mutuellement se protéger.
(Roberto Juarroz in "Poésie Verticale")

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