samedi 24 septembre 2016

Dans les ruines



Voilà,
alors qu'il avançait avec difficulté dans une ville en ruine dont il ignorait le nom, il se rappela soudain avoir vu avec en compagnie de son père en 1965, une retransmission télévisée du jubilé de Sir Stanley Matthews, footballeur qui avait pratiqué son sport jusqu'à un âge avancé. L'image de cet homme porté en triomphe par d'autres joueurs à l'issue du match pendant que le public entonnait le chant "ce n'est qu'un au revoir," lui était déjà quelquefois revenue en mémoire. Mais à présent que tout semblait dans les parages irrémédiablement détruit et sur le point de se fondre dans une brume épaisse et d'un gris uniforme, cette image et ce chant lui semblaient une possible porte vers un monde adjacent où il pressentait que déjà se déployait avec lenteur un éventail de virtualités inaccomplies. Il avait la sensation de n'être plus qu'une ombre en train de se dédoubler, et qu'il s'apprêtait à se quitter lui-même pour accéder enfin à la lumière, et qui sait devenir cette lumière qui paraissait l'appeler bien qu'elle lui fût encore invisible. Pourtant des voix autour de lui et toute une agitation qu'il percevait à grand peine semblaient lui intimer l'ordre de revenir sur ses pas. 

mardi 20 septembre 2016

Le Nom sur le bout de la langue


Voilà,
J'étais content de ces retrouvailles imprévues avec une ancienne maîtresse. C'était si soudain, si improbable. Rien n'avait changé. Elle était toujours aussi séduisante et son appartement pareillement agréable. La première fois, après la représentation où je l'avais croisée par hasard au bar du théâtre, elle m'avait proposé de me raccompagner — d'accord c'est sympa — embarqué dans sa gigantesque automobile américaine, puis en cours de route suggéré de boire un dernier verre chez elle, c'est comme ça qu'elle avait dit, j'avais trouvé ça un peu vieux jeu comme expression mais j'avais quand même dit oui. Il m'est arrivé quelquefois de me faire enlever et j'ai toujours adoré ça, parce qu'au fond ça rend la suite bien plus simple et donc elle m'avait emmené dans son quartier résidentiel. Cette fois-ci je ne sais pas comment je m'étais retrouvé chez elle mais notre nuit d'amour avait été beaucoup plus torride que la première fois. D'ailleurs la première fois elle ne l'avait pas ėtė. Juste amicale, complice, mais somme toute assez raisonnable. Alors que là, vraiment oui quelle nuit ! Et puis toutes ces pizzas là qui flottaient dans sa chambre au-dessus de nous ! Très fines et odorantes ! Pourtant c'est seul — certes vigoureux comme un jeune homme au matin et c'est toujours bon pour le moral — mais seul que je me suis éveillé, surpris d'être là, chez moi, simplement chez moi. Le même mur en face les mêmes livres. Comment s'appelait elle déjà ? Je cherche je cherche j'ai beau chercher je ne trouve pas j'essaie de me concentrer ça ne vient pas du temps passe et toujours rien j'en suis au troisième bulletin d'informations matinal, où l'on parle de l'encellulement individuel inscrit dans la loi française depuis 140 ans et jamais appliqué dans les prisons de ce pays, trois fois qu'on me recommande aussi de voir un certain spectacle parrainé par la station pré-programmée de mon réveil-radio, et je ne parviens toujours pas à me souvenir du nom de cette femme. De ses gestes oui, de ses mots, de ses demandes, de son visage de sa voix et de quelques singularités anatomiques mais son nom, c'est quoi déjà son nom...

dimanche 18 septembre 2016

Sur la plage


Voilà,
Se tenant à distance le promeneur observait l'homme et l'enfant qui jouaient sur le rivage. La rentrée des classes était imminente. A présent désertée, la plage reprenait possession d'elle-même. En surplomb posée sur le rocher, la maison invitait à une rêverie désordonnée où s'agrégeaient les épisodes d'une existence imaginaire, à la fois paisible confortable et inspirée. Comme il semblait loin le tumulte du monde. Tant d'harmonie tenait du miracle. La douceur de l'endroit engageait au repos sinon à l'abandon. Et la vie fragile se tenait là tout entière dans un rayon de soleil. 

samedi 17 septembre 2016

Gérard s'en est allé


Voilà,
j'en ai quelquefois parlé, par-ci ou bien par là, au sujet de sa merveilleuse maison qu'il avait bâtie de ses mains, avec l'aide de maçons du coin, au sujet des cabanons qu'il avait restaurés dans la forêt, et parce que c'était une personne incroyablement ouverte et curieuse. Cette photo a été prise en 1986, c'est la seule que j'ai en ma possession où l'on me voit en sa compagnie. Ce jour là nous avions remonté  à plusieurs le four à céramique qui était assez lourd dans la maison de Molinario. J'avais alors trente ans, et lui soixante cinq. Il a quitté ce monde hier. Lui aussi, comme son frère Philippe, faisait partie de ceux que Peter Brook a nommés "des hommes remarquables". Il a eu une longue et belle vie. Je suis heureux de l'avoir croisé. En octobre 2014 il m'avait envoyé une réédition du livre qu'il avait écrit sur Châteaudouble avec une dédicace écrite d'une main sûre. Son dernier souffle aura été dans ce village qu'il aimait tant. 

vendredi 16 septembre 2016

Glaces Motta, louanges à dieu


Voilà,
celle-ci a été prise courant Août 1991, peu avant mon départ pour le Pakistan, à l'entrée du jardin du Luxembourg qui fait face à la rue Soufflot et au Panthéon. Les quatre hommes à chemise blanche sont américains, mormons ou témoins de Jéhovah je ne me souviens plus exactement et chantent une louange à dieu. Je me demande s'il existe encore aujourd'hui des glaces Motta ou si cette marque a disparu. (linked with the weekend in black and white)

lundi 12 septembre 2016

Lorsque l'enfant était enfant


Voilà,
un poème de Peter Handke que l'on entend si je me souviens bien dans me film "Les ailes du désir" de Wim Wenders

Lorsque l’enfant était enfant,
Il marchait les bras ballants,
Il voulait que le ruisseau soit rivière
Et la rivière, fleuve,
Que cette flaque soit la mer.
Lorsque l’enfant était enfant,
Il ne savait pas qu’il était enfant,
Tout pour lui avait une âme
Et toutes les âmes étaient une.
Lorsque l’enfant était enfant,
Il n’avait d’opinion sur rien,
Il n’avait pas d’habitude
Il s’asseyait souvent en tailleur,
Démarrait en courant,
Avait une mèche rebelle,
Et ne faisait pas de mines quand on le photographiait.
Lorsque l’enfant était enfant, ce fut le temps des questions suivantes :
Pourquoi suis-je moi et pourquoi pas toi ?
Pourquoi suis-je ici et pourquoi pas là ?
Quand commence le temps et où finit l’espace ?
La vie sous le soleil n’est pas qu’un rêve ?
Ce que je vois, entend et sens, n’est-ce pas simplement l’apparence d’un monde devant le monde ?
Le mal existe t-il vraiment avec des gens qui sont vraiment les mauvais ?
Comment se fait-il que moi qui suis moi, avant de le devenir je ne l’étais pas, et qu’un jour moi qui suis moi, je ne serais plus ce moi que je suis ?
Lorsque l’enfant était enfant,
lui répugnaient les épinards, les petits pois, le riz au lait
et la purée de chou-fleur.
et maintenant il en mange même sans être obligé.
Lorsque l’enfant était enfant,
Les pommes et le pain suffisaient à le nourrir,
Et il en est toujours ainsi.
Lorsque l’enfant était enfant,
Les baies tombaient dans sa main comme seule tombent des baies,
Les noix fraîches lui irritaient la langue,
Et c’est toujours ainsi.
Sur chaque montagne, il avait le désir d’une montagne encore plus haute,
Et dans chaque ville, le désir d’une ville plus grande encore,
Et il en est toujours ainsi.
Dans l’arbre, il tendait les bras vers les cerises, exalté
Comme aujourd’hui encore,
Etait intimidé par les inconnus et il l’est toujours,
Il attendait la première neige et il l’attend toujours.
Lorsque l’enfant était enfant il a lancé un bâton contre un arbre, comme une lance,
Et elle y vibre toujours.

samedi 10 septembre 2016

Dormir pour oublier (22)


Voilà,
c'est une image de rentrée. Une image parisienne de rentrée. Je suis ensuite passé au commissariat du cinquième arrondissement de Paris pour leur demander d'envoyer police secours. On m'a ri au nez. "Si on devait ramasser tous les clodos on n'aurait plus le temps de vous protéger. Vous etes au courant qu'il se passe des choses en France non ?". J'ai montré la photo. J'ai dit "je me demande s'il n'est pas mort" on verra ça m'a-t-on répondu. Je suis reparti. Il n'y a pas très longtemps, en plein mois d'Août on a découvert non loin de chez moi un mort de la rue. Un collectif recense ceux qui décèdent ainsi dans l'indifférence générale. Il en est certains parmi eux dont on n'a même pas retrouvé les noms.

vendredi 9 septembre 2016

Ruines


Voilà,
"La poésie de la ruine est poésie de ce qui a partiellement survécu à la destruction, tout en demeurant immergé dans l’absence : il faut que personne n’ait gardé l’image d’un monument intact. La ruine par excellence signale un culte déserté, un dieu négligé. Elle exprime l’abandon et le délaissement. Le monument ancien était un mémorial, […] il perpétuait un souvenir. Mais le souvenir a été perdu, une signification seconde lui succède, annonçant dorénavant la disparition du souvenir que le constructeur avait prétendu perpétuer dans la pierre. Sa mélancolie réside dans le fait qu’elle est devenue un monument de la signification perdue." (Jean Starobinski in "L'invention de la Liberté") linked with The weekend in black and white

mardi 6 septembre 2016

Pierre Soulages et le Rugby


Voilà,
il n'y a pas très longtemps j'ai entendu une émission sur le Rugby à France Culture intitulé "Sport d'hommes jeu d'enfants" et l'un des invités était Pierre Soulages. J'ignorais sa passion pour ce jeu et cela me l'a rendu définitivement plus sympathique encore. Il y évoque à la 41ème minute une anecdote : venu à Paris pour y faire ses études d'Arts plastiques, il se promène un jour avec des amis du côté du boulevard St Michel. Là soudain un policier l'interpelle et lui demande s'il est bien Pierre Soulages. Interloqué autant que ses amis il répond par l'affirmative. Le policier se découvre alors. Il est lui aussi du sud où il a vu Soulages jouer au rugby et lui propose aussitôt de venir jouer au Stade Français où il aurait tout à fait sa place en équipe première. Le policier note même sur un bout de papier le numéro de téléphone de quelqu'un qu'il doit absolument joindre. Soulages précise alors qu'il a pris soin de ne pas donner son adresse parisienne de peur qu'on essaie de l'y retrouver. Il ajoute même qu'à ce moment là il a craint que son attrait pour le rugby ne le détourne de ce qu'il considérait comme plus important, à savoir la peinture. Évidemment, je ne peux m'empêcher, à la lumière de cette information d'établir une relation entre le noir des tableaux de Soulages et le maillot des All Blacks qui depuis toujours sont à la fois l'esprit même et l'incarnation de ce jeu. Quoiqu'il en soit il explique aussi dans ce documentaire la relation qu'il y a entre sa façon de peindre, d'envisager le tableau et ce qu'il a éprouvé du rugby.

dimanche 4 septembre 2016

Surgissements



Voilà,
Certains surgissements sidèrent. Ils sont au-delà des mots. Il faut les accepter avec leur violence et leur grimaçante obscénité. Ce sont les figures de ma déraison. Oui certaines images qui aboutissent après un long processus me laissent pantois, effaré. Celle-ci par exemple. Je sens bien que d'une certaine façon elle dérange. Pourtant elle me plaît bien. Elle m'étonne. C'est de cela dont j'ai envie. Être étonné. Si je produis une image qui m'étonne, alors je me désennuie de moi et c'est très bien, même au prix du dérangement. Qu'importe le moyen, le traitement, tout à coup une image s'impose par son énigme. C'est ce qui me la rend plaisante sinon belle. Je ne comprends pas comment elle a pu se retrouver là. Elle est une irruption une rupture dans l'ordre de ce qui m'est intelligible. À mes yeux donc, elle se constitue en événement. Je la trouve tragique et farcesque tout à la fois. Archaïque. Oui comme venue d'un autre temps. Celui où je taillais la pierre pour donner forme à la gargouille que je devinais en elle. Je ne savais faire que ça, mais parmi les compagnons ma réputation était grande. On m'acceptait tel que j'étais on me reconnaissait le droit de faire surgir les démons, les figures ténébreuses de la peur, et la joie grotesque des demeurés, l'effroi de toutes sortes de figures de la damnation. L'enfer et les gargouilles c'est tout ce que j'aimais sculpter alors, c'était ma spécialité. Les gens d'église ne m'aimaient pas. Se signaient en se détournant à mon passage. Je travaillais pourtant à leur maison. Heureusement les autres compagnons me soutenaient. L'un d'eux un jour, me demanda même de lui sculpter une tête de Salamandre sur un éclat de marbre noir. Lorsque, non sans une certaine appréhension, car ce marbre m'était inconnu et m'avait posé quelques problèmes, je lui avais présenté l'objet il s'en était saisi, l'avait longuement observé, puis refermant à main sur lui l'avait déposée dans poche, avant de me serrer fort et très longtemps dans ses bras. J'avais senti la chaleur de ses deux mains à plat sur mon dos. En avais éprouvé de l'embarras. En se déliant il m'avait dit droit dans les yeux, "non seulement compagnons mais frères aussi". Mais tout ça c'est de l'histoire ancienne. Désormais, dans un monde dépourvu de sens, seul devant mon écran, je rêve d'amitié, de cathédrales, et de chimères gravées dans la pierre.

jeudi 1 septembre 2016

Flux et reflux


Voilà,
"Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser".  (Jean-Jacques Rousseau, "Les rêveries du promeneur solitaire")

mardi 30 août 2016

Légèreté


Voilà,
Pendant quelques jours, trop peu, j'ai retrouvé la légèreté. La légèreté c'est la plage. C'est le soleil. C'est se baigner. S'abandonner à ces joies simples. Marcher sur la berge, respirer le grand air. Prendre le temps. Retrouver les sensations de l'enfance. N'avoir de compte à rendre à personne. J'aimerais retourner là. Je m'aperçois que je ne m'autorise pas suffisamment de vacances et de changement d'air. Kafka disait de Prague que c'est une petite mère qui vous tient dans ses griffes. Peut-être ai-je le même rapport à Paris. Il faut que je me libère plus souvent de cette ville.

lundi 29 août 2016

Dans le pays de son passé

Juillet 1983
Voilà,
"Mais le plus souvent le voyageur dans le pays de son passé ne cherche pas à montrer ou démontrer, encore moins à convaincre. C’est à lui-même qu’il parle. Quand il essaie de reconnaître la forme de quelque chose qui fut, et qui fut lui, il essaie de trouver des points d’appui pour se persuader que ce fut réel, qu’il n’a pas rêvé, qu’il ne rêve pas : qu’il existe vraiment, comme une chose du monde, malgré la destruction, l’instabilité et la méchanceté. Il ne cherche pas à reprendre racine dans la stabilité d’un lieu du monde : il cherche, au contact de la fragilité des choses, à se reconnaître lui-même comme lieu d’enracinement. Un lieu provisoire et instable, mais le plus réel de tous." (Pierre Pachet)

vendredi 26 août 2016

Solitudes


Voilà,
hors-cadre, il y a un duo de musiciens qui joue. Je crois que la fille qui allume sa clope est la copine de l'un d'entre eux. Le type adossé contre le mur ne semble avoir aucun lien avec la fille. C'était il y a un an presque jour pour jour à Londres. Il y a pas longtemps avec C. on a reparlé de ce séjour. C'était vraiment bien m'a-t-elle dit. Je confirme. (Linked with the weekend in black and white)

mercredi 24 août 2016

L'Importun

Voilà,
il n'était pas attendu celui-là,
il a débarqué comme ça
il a convoqué ma main mon crayon
à mon corps défendant
enfin non pas tant que ça 
il y avait de la tentation
un crayon un crayon pourquoi pas un crayon
la tentation des gestes anciens
il me semble que parfois je les perds
ce sont eux qui me sauveront c'est sûr
ai-je alors songé 
donc petit à petit il est apparu
comme ça 
il a réclamé ses traits 
les a eus
mais quand même il a fallu que je le passe à la machine
pas pu m'empêcher non impossible 
je suis lié à la machine
la machine est une extension de moi.
mais je m'en méfie de plus en plus je m'en méfie
ses sollicitations sont sournoises
me happent parfois vers des enfers
que je m'efforce de retranscrire à ma façon
mais c'est éprouvant
bref l'ai passé à la machine donc, assez bien passé je pense
il me regarde d'un drôle d'air mais c'est comme ça
voilà je ne l'attendais pas
mais il est là 
il va falloir consentir à un peu de sympathie pour lui 
il ne semble pas très avenant au premier abord
il a l'air de me reprocher quelque chose mais je n'y suis pour rien
c'est lui qui est venu me chercher qui a voulu que je l'aboutisse comme ça
il aurait du envisager que je le passerais à la machine
j'aime me promener dans les formes que me suggère la machine
j'aime aussi jouer avec la machine
lui faire des propositions absurdes incongrues
et elle répond
la machine répond toujours quand il s'agit de générer des formes.
elle se fout de savoir où et quand elle a été fabriquée
mais sollicitez là délicatement
et il est possible qu'elle vous soumette alors des visions auxquelles vous n'aviez pas songé
et voilà c'est sur lui que c'est tombé
ah bin oui fallait pas apparaître
cette apparition m'a laissé perplexe
elle s'est improvisée comme ça
oui bien sûr je l'ai laissée venir je lui espérais une chance
et puis bon j'ai voulu voir un peu plus loin
et puis à un moment je me suis dit mais qu'est ce qu'il fait celui-là
pourquoi il est là pourquoi il s'arrête
il est là donc il est là peut être las aussi
peut-être ailleurs déjà
peut-être ne voulait-il que passer
il n'avait pas conscience de sa forme
peut-être était-il déjà prêt à se transformer encore
mais non 
eh oui c'est comme ça que ça s'est passé


il est là dans son cadre à ce stade de son évolution de sa métamorphose
on peut appeler ça comme on voudra
ou ne pas l'appeler non ne pas l'appeler
oui c'est mieux de ne pas l'appeler ce stade
A moins 
à moins qu'il ne fut cet invité surprise 
dans le crayon.
Que sa forme ait été tout entière 
déjà dans le crayon
et que la forme dans le crayon savait qu'elle passerait à la machine
sans aucune idée toutefois de ce qui adviendrait après la machine 
car les formes pensent
les formes sont vivantes elles viennent vers nous
elles se proposent comme un divertissement
les formes nouvelles
comme disait Treplev
je les vois partout
ce sont des sons ce sont des images ce sont des gens avec des petites machines dans lesquelles il se mirent
le monde des vivants a pris une autre forme depuis l'apparition des petites machines
les dos sont voutés, les pouces hypertrophiés, ils avancent aveugles et courbés
mais lui dans le cadre il me regarde
il me regarde
je lui trouve un air de lutteur fatigué
il est encore un peu coincé dans son ancêtre qui était un insecte
et puis cette tête sur ce corps c'est pas de chance
ce corps non plus c'est pas d'chance
mais il est assez abouti dans son pas de chance
il est là donc
dans la réalité
peut-être va-t-il en appeler d'autres
c'est bien possible ça
peut-être est il tribu
tapie dans la page blanche
mais il est possible aussi que la tribu se trouve tranquille dans la page blanche
et qu'elle veuille y rester
c'est juste un affaire de crayons

vendredi 19 août 2016

Sans remède


voilà,
dans ma jeunesse j'ai travaillé à l'AFP. Il s'agissait de trier les dépêches. On me payait (mal) mais on me me payait pour ça. Maintenant par loisir, ou pour combler mon désœuvrement, ou bien lorsque le sommeil ne vient pas, j'en consulte d'autres, plus frivoles. J'y vois des chats qui ont peur des concombres, des questions qui me sont posées "si vous deviez être enfermé dans un film pendant un mois lequel choisiriez vous ?" on m'y affirme que le dernier clip de will.i.am est un chef d'œuvre (c'est vrai que c'est assez réussi), on me donne les noms des députés socialistes qui ont voté pour le secret des affaires au parlement européen, on m'indique la liste des produits monsanto à boycotter en France, et les marques vestimentaires qui ont opté pour la mode musulmane, on m'informe sur l'Achat par des sociétés chinoises de terre agricoles dans le Berry, on m'apprend que des photographies vieilles de cent ans ont été découvertes dans les glaces de l'Antarctique, qu'un comité du rire s'est tenu à l'entrée d'une conférence sur l'Éthique conclue par le président d'une grand groupe bancaire français, que des chinois (encore eux) utilisent la fumée des usine la nuit comme écran géant pour dénoncer la pollution. Une amie trouve que dans son réseau il y a des propos ouvertement racistes à l'encontre des femmes qui s'insurgent contre le port du voile, on diffuse des vidéos montrant des défilés d'enfants qui cherchent à être adoptés, d'autres où l'on voit que le troisième ligne des Reds de Melbourne est capable de claquer un drop de quarante mètres en toute décontraction, que Patti Smith nous recommande d'éviter tout ce qui pourrait faire de nous des esclaves (c'est cool Patti moi-même je me suis libéré je n'achète plus tes disques). Parfois on a envie de silence, un peu. De dire comme Hamm dans "Fin de partie" de Samuel Beckett : "vous êtes sur terre c'est sans remède, allez vous en et aimez vous. Léchez vous les uns les autres. Foutez moi le camp retournez à vos partouzes". Il suffirait de débrancher, de se couper du bruit du monde. Mais peut-être craint-on alors d'être plus seul encore, et de s'apercevoir qu'en ce monde justement on y compte encore moins qu'on ne le craignait et que oui peut-être qu'il est sans remède, ce sentiment d'abandon.

mercredi 17 août 2016

Tout va bien se passer


Voilà
"partir là-bas, pensant qu'on aurait aussi bien pu rester ici ou aller ailleurs. Partir, parce qu'on voudrait être nulle part et partout à la fois. Partir pour fuir une peur et aller au devant d'une autre. A moins qu'il ne s'agisse de la même sous deux formes différentes. Partir à cause d'une injonction qu'on s'est faite un soir dans un état second. Partir dans le vague, entre étourderie et étourdissement. S'absenter quand tant d'absences déjà vous traversent. Partir pour passer à autre chose. Pour fuir les fantômes. Partir seul puisqu'il n'est personne à cette heure avec qui partager le silence ni vers qui tourner son regard. Partir en laissant les fenêtres ouvertes comme si on allait revenir demain tout en craignant de ne revenir jamais. Partir parce qu'il n'y a nul horizon dans les murs. Partir avec l'illusoire et fugitive croyance que les larmes se changeront en rosée. Partir quand tout semble hors de portée. Partir avec des brassées de rêves et de mots éparpillés dans l'indifférence. Partir, car du vertige on ne peut longtemps faire sa demeure. Bref, s'arracher. Allez ! Tout va bien se passer."
Ces lignes que j'avais écrites, en Juillet 2015 avant mon départ pour Madère, j'avais finalement renoncé à la publier. Je les ai laissées quelques heures en ligne le 27 mai, avant de les déprogrammer. Écrites dans un grand moment de panique et de désarroi comme il m'arrive de plus en plus souvent d'en éprouver l'été, elles sont encore d'actualité. En fait, j'ai besoin d'un abri, j'ai besoin d'un refuge où me sentir en sécurité. Je suis fatigué, je n'arrive pas à décrocher. J'ai besoin d'un temps sans objectif sans contrainte sans nécessité sans optimisation sans jugement sans connexion sans planification sans ville sans foule. Ce n'est pas encore pour cette fois-ci. Je ne voudrais pas être comme ça. Perpétuellement inquiet. Mais c'est plus fort que moi. Parfois j'ai envie de baisser les bras. Je n'en peux plus d'être ainsi, perpétuellement aux abois. Je voudrais juste me retirer. Un peu. Un temps. Pas tout seul.

dimanche 14 août 2016

Le monde VUCA


Voilà,
parfois on lit de drôles de choses, des analogies étranges qui associent le monde de l'entreprise à celui d'un théâtre d'opérations sanglantes, la réalité manageriale à un chaos d'où le danger peut surgir à n'importe quel instant  "D’après le sociologue d’origine polonaise, Zygmunt Bauman, notre monde serait passé d’un état solide à un état liquide. Auparavant la terre, centre du cosmos clos, donnait un cadre stable à nos représentations. Aujourd’hui, l’infiniment petit, l’infiniment grand échappent à toute représentation, plongeant l’esprit humain dans les affres métaphysiques de chemins qui ne mènent nulle part. A un tout fini, bien ordonné, une hiérarchie de valeurs reconnue, succède un univers infini, que l’on découvre de plus en plus chaotique. A cette vision de la nature et de ses phénomènes correspond avec quelque décalage la transformation de la société. A une communauté majoritairement paysanne, ancrée dans son terroir d’origine et réglée selon le rythme des saisons, succède une agrégation d’individus soumis aux influences économiques erratiques. En bref, nous n’avons plus de vrai référentiel commun et les avancées technologiques nous offrent des instruments de plus en plus perfectionnés qui « fractalisent » nos représentations, ou, pour le moins, les éclatent."
 Une lecture de ce phénomène rencontre un certain succès dans les organisations ; elle est celle que proposent certains militaires (et ex-) de l’armée américaine : notre monde serait devenu VUCA, acronyme pour Volatility, Uncertainty, Complexity, Ambiguity. Les problèmes rencontrés en Afghanistan, en Irak, etc. seraient d’un type nouveau. Dans nos entreprises, cette description rencontre par analogie un certain écho : beaucoup d’organisations reconnaissent ce caractère volatile à l’exemple du côté éphémère de nombreux projets qui se succèdent sans être toujours aboutis. L’incertitude est présente là où les possibilités de planification réaliste n’excèdent guère trois mois – au-delà nous sommes dans le long terme! La complexité va de soi, avec l’infobésité dont nous sommes au quotidien les victimes plus ou moins consentantes, par le nombre de mails, d’alertes, de tweets, échangés. Quant à l’ambiguïté, elle se vit déjà au travers du manque de clarté dans les communications, manque de clarté lié soit à l’usage du sabir anglo-français bien éloigné de la précision anglaise, soit à une réflexion précipitée. Ce monde VUCA, complexe et en évolution permanente, exige des managers, de l’agilité, de l’intelligence collective, un investissement total. Si certains y voient une crise, c’est-à-dire un changement de paradigme, on peut y voir aussi le retour à un certain équilibre dans les relations humaines, et pourquoi pas une Renaissance.". J'ai lu ça il y a quelques mois c'était signé d'un certain Bertrand Caroy, saisi par ce que Roland Barthes appelait le démon de l'Analogie : "Toutes les explications scientifiques qui ont recours à l'analogie - et elles sont légions - participent du leurre, elles forment l'imaginaire de la Science". Double leurre, puisque le discours sur l'Entreprise se targue encore aujourd'hui de scientificité avec ce que l'on appelle encore de nos jours les sciences de l'information la communication. Quoiqu'il en soit, dans ce monde saturé d'images, de messages, d'informations, d'injonctions permanentes, de sollicitations, de connections, de mots de passe, d'identifiants, d'avatars divers et variés j'éprouve de plus en plus souvent l'impression de ressembler à cette silhouette dans l'image

vendredi 12 août 2016

Poissonnerie


Voilà,
cette image prise au marché couvert de Malaga en novembre dernier me touche parce que les silhouettes qui s'y trouvent me rappellent celles que j'ai pu croiser dans mon enfance. En fait ces personnes ne sont en quelque sorte "pas d'actualité", mais comme les vestiges d'un monde en voie de disparition, fait de proximité physique, de temps partagé de convivialité. Les vêtements du client ont quelque chose de désuet et même la balance semble d'un autre temps. (Linked with The weekend in black and white)

jeudi 11 août 2016

De la peur et des images


Voilà 
que je m'interdis la publication de certaines images. Des photos par exemple qui m'engagent trop auprès des personnes qui s'y trouvent et qui me sont chères. Ou bien des peintures digitales aussi, des dessins des collages des techniques mixtes dont je crains qu'ils soient trop choquants ou violents. D'ailleurs quelques images bien que je les ai conçues me foudroient. Sans trop m'expliquer pourquoi, je leur attribue une intention maléfique, non qui viendrait de moi, mais dont elles seraient porteuses en quelque sorte à mes dépens, comme si elles m'avaient échappé. C'est étrange une image. Tant qu'elle se fabrique, elle se laisse regarder d'une certaine façon. On est occupé par des problèmes bien techniques, de contraste de définition, de densité de couleurs, de transformation, de calques etc... Mais achevée, il arrive qu'une sorte d'effroi gagne. Car il semble à présent que ce soit l'image qui fixe, regarde scrute celui qui tout à coup ne peut plus observer tant il se sent à la merci d'un mystérieux pouvoir de persuasion qu'il ne peut s'empêcher de lui attribuer. Oui l'image regarde convoque d'insoutenables fictions que l'on voudrait aussitôt chasser de la pensée. Mais trop tard, le mal est fait. Sournoisement l'image a déjà commencé son lent travail de sape.
Certaines images il ne faut pas trop se laisser capter par elles. Il faut les tenir à l'écart. Les reléguer. Faut-il pour autant les détruire ? Je ne suis pas certain.
Est ce qu'une image peut porter malheur ? Pourquoi une image apparaît elle ? Les images ont-elles un pouvoir ? Peut on faire de la magie malgré soi ? Ai-je des heures où je suis sorcier ?  Parfois les images captivent et suscitent du bien-être, suis-je alors un bon chaman ? Comment tenir à distance les images ? Certaines formes génèrent elles des angoisses particulières ? N'est il pas stupide de charger une image d'intentions alors que ce n'est rien d'autre qu'une surface optique composée de pixels ? L'image provoque-elle un effet de dédoublement ? Est-il possible qu'on puisse être prisonnier d'une image comme l'enfant dont on raconte l'histoire dans "La Jetée", de Chris Marker  —  je mets en lien le film en version anglaise spécialement pour toi Bill au cas où tu ne le connaîtrais pas —. Suis-je d'ailleurs à jamais prisonnier de l'émotion que suscita ce film lorsque je le vis pour la première fois ? Mais ça c'est une autre histoire.
Donc, l'imagination enfante parfois des monstres. Ma propre imagination. Aujourd'hui je ne suis plus en mesure d'y faire face. Il arrive que je me détourne de ma propre production. Mais bon, pour ce qui est de cette photo, elle me plaît sans me faire peur. Et je suis parvenu à disparaître du reflet

mardi 9 août 2016

Visions de Saint-Antoine



Voilà, 
il y a quelques temps j'avais déjà fait une tentative, ceci en est une autre. Une réinterprétation de "La Tentation de Saint Antoine" donc. Rappelons brièvement l'argument : Antoine le Grand aussi appelé Antoine d'Égypte ou encore Antoine l'Ermite, considéré comme le fondateur de l'érémitisme chrétien, dont la vie nous est connue par le récit qu'en a fait Athanase d'Alexandrie vers 360 serait né vers 251 et mort vers 356 à l'âge de 105 ans, entre les bras de ses deux disciples, Macaire l'Ancien ou Macaire d'Égypte et Amathas. Retiré dans le désert d'Égypte, il est connu pour y avoir subi la tentation du Diable sous la forme de visions des voluptés terrestres. De nombreux peintres parmi lesquels, Bosch, Patinir, Grünewald, Brueghel l'Ancien se sont inspirés de ce thème. Plus près de nous Cézanne, Félicien Rops et aussi trois peintres surréalistes ont illustré cet épisode : Max Ernst, Delvaux, et Dali. Curieusement Picasso ne s'y est jamais intéressé. J'ai découvert les tableaux de Grünewald et Ernst vers 18 ans, dans un recueil de planches intiltulé "Painters of Fantasy" édité chez Phaidon Press et que j'avais acheté lors d'un de mes premiers séjours à Londres où vivait la sœur aînée d'Agnès. Mon intention avec cette image comme avec nombre d'autres depuis Janvier, c'est de faire jouer le principe de l'enchâssement, qui en grammaire générative se définit (pour faire simple) comme une transformation consistant à inclure une ou plusieurs phrases dans une autre. Ainsi devient elle intéressante, non pour ce qui s'y voit mais pour ce qui s'y cache ou s'y laisse entrevoir de façon incertaine. Un peu comme dans les peintures d'Arcimboldo qui faisait apparaître des visages dans des amoncellements de fruits de feuilles et de légumes. 

dimanche 7 août 2016

Dormir pour oublier (21)


Voilà,
j'aimerais ne pas avoir à m'attarder sur cela. Mais cela me choque à chaque fois. Je ne connais pas l'histoire qui a conduit à cette détresse. Simplement on est au cœur de l'été, rue Percier. Dans un quartier riche et désert en ce début du mois d'Août, où à trois rues de là je viens de voir de jeunes adultes traquer des Pokémon avec leurs portables, cette solitude absolue me dévaste. Les souffrances qui ont conduit à cet état des choses, à ce renoncement, cet abandon, cette démission, je ne peux que les imaginer. Mais je vois toute cette misère se répandre sur les trottoirs, et je ne parviens pas être indifférent. Ces personnes n'ont désormais plus d'autre refuge que le sommeil. C'est si long de mourir parfois, si difficile. Cette femme autrefois, elle aussi fut petite fille.

samedi 6 août 2016

Autoportrait dans la vitre


Voilà,
C'était il y a un an comme le temps passe. J'avais eu envie de faire un autoportrait, un selfie comme on dit aujourd'hui. J'étais en train de bidouiller quelques images et de nouveau, comme cela m'était arrivé à la fin du mois précédent, une terrible crise d'angoisse m'avait saisi. Sans doute le programme diffusé par la télévision y était-il pour quelque chose. Ce documentaire sur Hiroshima, soixante-dix ans après, expliquant l'enchaînement des événements et où se croisaient nombre de témoignages était vraiment flippant. Il mettait en évidence combien le commun des mortels a finalement peu de marge de manœuvre dans la maîtrise de son propre destin et combien les peuples ne sont que des otages et qu'ils comptent pour peu aux yeux des dirigeants – selon les époques banquiers militaires industriels de l'armement, oligarques de tous poils. Il m'avait alors semblé qu'il en était de même aujourd'hui. Un an donc a passé entre cet aujourd'hui d'alors et celui de maintenant, avec tous les ėvénements que l'on sait. D'année en année la situation me semble de plus en plus menaçante et incertaine. Il faut faire comme si de rien n'était. Programmer des projets pour l'année qui vient, remplir son agenda et faire encore semblant de croire que ce n'est ni la guerre ni la crise. À chaque attentat il y a des gens qui disent qu'il va falloir beaucoup s'aimer, se prendre dans les bras, se parler et bla-bla-bla. Mais cela n'est jamais comme cela que cela se passe bien sûr.

vendredi 5 août 2016

Livraison



Voilà,
je me souviens de ce lointain séjour à New-York avec C. Lorsque j'ai pris cette photo, cette rue downtown m'évoquait l'impasse dans laquelle avait été tourné le film où Bob Dylan, face à la camera montre des cartons avec inscrits dessus certains mots de sa chanson "subterranean homesick blues". Peut-être même ai-je alors pensé que c'était là que cela avait eu lieu. Là-bas ce qui souvent retenait mon attention, je ne sais pas pourquoi, c'était les choses à l'abandon, la décrépitude de certains lieux, qui me semblaient constituer l'envers du décor, la face sombre de la ville, les coulisse du cliquant et de la prospérité. Evidemment, je ne pouvais pas non plus penser à ce merveilleux recueil de textes et d'images de Raymond Depardon "Correspondance New-Yorkaise" qui reste pour moi un des livres les plus précieux de ma bibliothèque, je veux dire un de ceux auxquels je suis le plus physiquement attaché.(Linked with the weekend in black and white)

mercredi 3 août 2016

Hallucinations


Voilà,
flirter avec le vertige, titiller l'effroi, chercher les états limites, les états seconds, il avait aimé cela autour de ses vingt ans. Plusieurs fois il avait eu la sensation de mourir, de frayer avec sa propre disparition. C'était juste une affaire entre son corps et lui, mais son esprit lui avait alors semblé délivré de toute contrainte. Les choses les plus banales, se transformaient comme si d'autres mondes et d'autres temps s'y intriquaient ; et lui même devenait chacun des objets qui entraient dans son champ d'observation. Il croyait percevoir des dimensions de l'univers auxquelles nos sens ne permettent ordinairement pas l'accès, il s'éprouvait à la fois lenteur et vitesse, détail et totalité, angle et courbe tout ensemble. Parfois il discernait des formes fantomatiques si bien qu'un pauvre fauteuil pouvait receler bien des mondes cachés. Souvent il aspirait à rejoindre cette antériorité peuplée d'énigmes qui l'avait en partie constitué, ce lieu irréel, invisible, mathématique où un code tenait lieu de langue et dont il ne constituait qu'une des séquences aléatoires. Lointaine jeunesse propice aux expériences. Il ne pensait pas vieillir. Sa vie alors comme une impasse. Nul désir de se frayer un chemin. Comme le saumon, ne souhaitait que rejoindre sa source.

lundi 1 août 2016

Nuage, fumée


Voilà,
un message à peine codé pour qui s'y reconnaîtra sans peine

Ne cherchez pas à lire mon nom sur mes papiers
J'ai lavé mes empreintes et j'ai perdu mon âge
Appelez-moi nuage appelez-moi fumée
Laissez le reste en blanc sans rien me demander


Je n'ai jamais volé que mes instants de chance
Je n'ai jamais tué que le temps qui passait
Mes poches sont percées mais je garde en secret
Le coquillage bleu du fond de mon enfance


Vous n'avez pas le droit de me prendre mes bretelles
Ouvrez-moi cette porte; rendez-moi mes lacets
Je n'ai rien demandé seulement je passais
Si je n'ai pas de nom c'est que nul ne m'appelle


Je suis très bien ainsi laissez-moi m'en aller
Je ne mendiais pas, n'étais même pas ivre
Et s'il faut à tout prix mettre un nom sur vos livres
Appelez-moi nuage appelez-moi fumée
                                               (Francis Blanche)

vendredi 29 juillet 2016

Projections



Voilà,
j'ai parfois la vision d'un monde d'après la catastrophe, un monde où le pétrole manque. Trop coûteuses les voitures, devenues rares sont réservées à une minorité fortunée ainsi qu'à la police et à l'armée. On a pris l'habitude se déplacer dans des carrioles légères en titane recyclé. Profilées comme des chaussures de sport, elles sont trainées par des chevaux, parfois même des chameaux ou encore tractées par des réfugiés climatiques du quart monde constituant une main d'œuvre à bas-coût. Les jeunes se déplacent vite, en rollers ou en skate. Sur les voies ferrées ne circulent que des draisines comme celles que l'ont voit dans "Stalker" le film de Tarkovski, ou d'autres sur lesquelles des vélos ont été posés. (Linked with the weekend in black and white)

mardi 26 juillet 2016

Le pavillon chinois


Voilà,
Comment ça s'appelait déjà ce petit bar à côté de notre hôtel, le pavillon chinois je crois mais je n'en suis pas tout à fait sûr. C'était si doux ce voyage avec ma fille. J'étais content de lui montrer une ville que j'avais découverte quelques mois auparavant. Mais cet endroit, je n'y étais pas encore venu. Nous sommes allés y boire un verre, un soir. C'était bien. Il y régnait comme un parfum d'enfance.

vendredi 22 juillet 2016

Un certain Immeuble


Voilà,
depuis que j'habite cette ville, j'ai toujours été fasciné par cet immeuble et particulièrement cette tourelle, tout en haut, recouverte d'ardoises. J'ai commencé à traverser le jardin du Luxembourg dès mes 14 ans (c'est l'âge de ma fille cette année) pour me rendre au collège, et donc j'ai toujours aperçu le sommet de cet immeuble. Aujourd'hui encore je me demande bien à quoi cela peut ressembler à l'intérieur. Une fonction particulière était-elle dévolue à cette tourelle ou bien était-ce juste une fantaisie d'architecte ? (linked with The weekend in black and white)

mercredi 20 juillet 2016

Le Poème dans la vitre du train


Voilà
c'est à ce poème de Charles Reznikoff que je pensais ce jour là regardant à travers la vitre du train :

Ils étaient trois sur la locomotive
le signaleur le chauffeur et le mécanicien
À environ deux cents mètres de l’homme
– sourd comme un pot –
le signaleur commença à sonner la cloche ;
à moins d’environ une centaine de mètres
 le mécanicien commença à actionner son sifflet
trente ou quarante coups brefs. 


L’homme ne quitta les rails ni ne leva la tête.

Cela me fait penser à ce que nous vivons aujourd'hui, parce que bien sûr l'humanité ressemble à l'homme sourd. Depuis des années des gens expliquent que nous ne pouvons à ce point continuer avec ce mythe de la croissance permanente dans un monde fini, qu'il est malsain de faire perdurer un système financier basé non sur la production mais sur la spéculation, de saccager la planète à ce point et pourtant on continue, on continue comme si tous les signes annonciateurs de la Catastrophe ne comptaient pour rien. On continue avec cette idée folle que, puisque jusqu'à présent l'Humanité s'en est toujours sortie, il n'y a pas de raison que cela change

dimanche 17 juillet 2016

Panique


Voilà,
il n'est plus de lieu où je me trouve, dès lors qu'il y a du passage, de la foule, sans qu'une sensation de panique intérieure ne s'empare de moi. J'ai connu ça enfant lorsque je vivais en Algérie, pendant la guerre. Il fallait toujours être sur le qui-vive ; le danger, sans cesse présent pouvait surgir à tout instant. Vers l'âge de huit ans lorsque nous sommes arrivés dans les Landes, j'ai commencé à me détendre un peu. Même si, de façon générale, je continuais à me méfier des autres, j'ai fini par éprouver un sentiment de sécurité inconnu jusque là. Les landais étaient accueillants, généreux. La nature belle odorante et apaisante. Bien sûr parfois la violence de l'océan m'effrayait, mais il me procurait aussi tant de joies. On parlait toujours de guerre, à la radio, on la voyait à la télévision, celle du Vietnam, elle s'invitait ã l'heure des repas. Le géniteur suivait cela avec attention, lui qui, un peu plus de dix ans auparavant y était allé guerroyer quand ça s'appelait l'Indochine. Pour lui c'était encore très présent. Il vivait avec, imposait à son entourage cette proximité. D'une certaine façon, je n'ai jamais connu la paix, je veux dire la paix intérieure. Heureusement, il y avait la nature, les longues randonnées en bicyclette à travers la forêt de pins, le long du lac de Sanguinet. Aujourd'hui, je n'ai plus d'autre horizon que les murs de la ville et je sens une tension terrible dans les rues. Tout à coup la population réalise que le monde dans lequel nous vivons à généré des monstres qui sont parmi nous. Nos gouvernant sont impuissants. Ils utilisent de vieux mots, continuent à vendre des armes à des puissances qui financent des organisations qui nous sont hostiles. Ces fabricants d'armes détiennent aussi des organes de presse. L'art, la littérature ne me sont plus d'aucun secours. Je voudrais être parfum, la trille de l'oiseau, les embruns qui fouettent le visage, le chant de la cigale, l'ombre fraîche de l'église, la pierre sous le fenestron de la cuisine reposant contre le mur. Je voudrais que cette inquiétude me quitte, comme le font les idoles de mes vingt ans


vendredi 15 juillet 2016

Ruhl Plage


Voilà,
comment ne pas penser à Nice. Vingt ans déjà, c'est loin. Je suis là, au bord de la mer, il ne fait pas très beau, il y a du vent, ce n'est pas un printemps précoce, mais je me sens bien quand même. Je suis avec quelqu'un que j'aime, qui m'inspire confiance, logé dans un bon hôtel, on s'endort chaque soir dans du linge frais, le travail se passe harmonieusement. Chaque soir le spectacle se donne devant une salle comble. J'ai d'autres projets pour lesquels je suis déjà prêt. Je n'ai pas de problème d'argent. La vie semble simple, je surfe sur le cours des événements. Pourtant, ces soudains moments de plaisir et d'énigmatique félicité qui surgissent sans qu'on s'y attendent me semblent bien précaires, si peu conformes à ce que me semble être la loi du monde qu'il m'est difficile d'en jouir pleinement. Je ne peux m'empêcher de redouter le possible accident qui pourrait survenir. C'est ainsi, j'ai été élevé dans l'idée que le bonheur est suspect. Il m'en restera toujours des traces. Voilà pourquoi, même si j'ai le cœur léger je prends des photos de ce jour gris avec son ciel lourd de nuages. Pourtant à ce moment je suis heureux sur la promenade des Anglais. J'ai l'impression de voyager dans un autre monde comme ceux que l'on s'invente quand on est enfant. Jusqu'à ce sinistre 14 juillet, c'était cela pour moi Nice. Aujourd'hui je suis incapable de regarder la télévision, je n'allume pas la radio. Quelques photos sur les réseaux sociaux m'ont suffi. L'horreur, l'horreur. Je repense à ces vers de Paul Eluard lus il y a peu sur un site de poésie "J'avoue je viens de loin et j'en reste éprouvé / il y a des moments où je renonce à tout / Sans raison simplement parce que la fatigue / m'entraîne jusqu'au fond des brumes du passé / et mon soleil se cache et mon ombre s'étend " (linked with The weekend in black and white)

jeudi 14 juillet 2016

Révolution numérique


Voilà,
encore une photo de banc prise le 14 juillet 1983. Évidemment, ce qui est l'essence même de cette célébration s'est perdue au cours des années. Le 14 juillet commémore un acte révolutionnaire, une insurrection populaire. Maintenant des gros cons militaristes viennent voir défiler l'Armée française, et la Révolution n'est plus qu'une mythologie républicaine dont le sens s'est perdu pour la plupart de ceux qui viennent assister à ce rituel. Je ne suis pas dans l'actualité. J'ai écrit ce billet dix jours avant sa publication, avec une photo de plus de trente ans et un texte trouvé il y a quelques semaines et qui me plaît bien, et qui a sa façon est un manifeste révolutionnaire, rédigé je crois par l'homme qui a instigué l'affaire des Panama papers, raison pour laquelle il se fait appeler Mr X.
"La conséquence collective des échecs du droit international à punir la fraude fiscale est l’érosion totale des standards déontologiques, menant en fin de compte à un nouveau système que nous appelons toujours capitalisme, mais qui se rapproche davantage d’un esclavage économique. Dans ce système – notre système – les esclaves n’ont aucune idée de leur propre statut ni de celui de leurs maîtres, qui évoluent dans un monde à part où les chaînes invisibles sont soigneusement dissimulées au milieu de pages et de pages de jargon juridique inaccessible. L’ampleur terrifiante du tort que cela cause au monde devrait tous nous faire ouvrir les yeux. Mais qu’il faille attendre qu’un lanceur d’alerte tire la sonnette d’alarme est encore plus inquiétant. Cela montre que les contrôles démocratiques ont échoué, que l’effondrement est systémique, et qu’une violente instabilité nous guette au coin de la rue. L’heure est donc venue d’une action véritable, et cela commence par des questions. Les historiens peuvent aisément raconter comment des problèmes d’imposition et de déséquilibre des pouvoirs ont, par le passé, mené à des révolutions. La force militaire était alors nécessaire pour soumettre le peuple, alors qu’aujourd’hui, restreindre l’accès à l’information est tout aussi efficace – voire plus –, car cet acte est souvent invisible. Pourtant, nous vivons dans une époque de stockage numérique peu coûteux et illimité et de connexion Internet rapide qui transcende les frontières nationales. Il faut peu de choses pour en tirer les conclusions : du début à la fin, de sa genèse à sa diffusion médiatique globale, la prochaine révolution sera numérique. Ou peut-être a-t-elle déjà commencé." ( John Doe)

mercredi 6 juillet 2016

Terreurs


Voilà,
ces jours-ci, j'oscille entre le besoin de sortir de chez moi où j'ai l'impression de rancir, et la terreur croissante que m'inspirent la rue et l'espace public. Surtout lorsque je dois me rendre à La Défense et prendre les transports en commun aux heures de grande affluence. Heureusement, il arrive parfois qu'il y ait de bonnes surprises. Il suffit d'un rien. Le graffiti aperçu par hasard, il y a quelques jours, sur un mur du sixième arrondissement de Paris, m'a séduit et ému. Je n'en connais pas l'auteur, mais il me semble parent. J'aurais pu en tracer un semblable. Sinon, je me fatigue de plus en plus de cette dépendance croissante aux machines informatiques, et des addictions et contraintes que cela entraîne, de l'aliènation qui en résulte. Je ne parviens pas à décrocher.

mardi 5 juillet 2016

Pique-Nique avec MDMA





Voilà,
comme promis, la suite de mes variations autour du Déjeuner sur l'herbe de Manet. Ce sont paraît-il les vacances, puisque toutes les chaînes de radio ont mis en place leurs "grilles d'été", pendant que leurs animateurs vedettes et journalistes s'absentent deux mois des ondes. Alors n'est-ce-pas on peut s'autoriser un brin de légèreté et même pourquoi pas une once de désinvolture.