samedi 10 octobre 2026

Mais il y a toujours quelque chose qui m'échappe (24)

  
 
 
Voilà 
ça me revient : le bonheur que ce fut de découvrir la musique de Mohammed El Anka lors de mon premier retour en Algérie en 1983
 
ça me revient l’affiche très colorée du film "George qui ?" de Michèle Rozier réalisée par Folon dans les années 70 et qu'Agnès avait dans sa chambre
 
ça me revient lors du premier concert de Kid Creole et des Coconuts au Palace, du balcon on pouvait voir les hommes affluer par vagues vers le premier rang et quasiment repousser les spectatrices derrière eux pour mieux mater les Coconuts
 
ça me revient le chanteur Michel Delpech a habité à Dhuizon, village du Loir-et-Cher que je connais pour avoir rendu visite un weekend de février 1988 en compagnie d'Enzo Cormann, Catherine Calixte et leur jeune enfant Robin, à Félix Guattari qui demeurait là-bas
 
ça me revient, mon géniteur lorsqu'il était à l'école Polytechnique, fut à un certain moment en relation avec les élèves de l'école. Il avait pris, je ne sais pas exactement pour quelle raison, en grippe l'un d'entre eux qui s'appelait Pérette parce que c'était soi-disant un gauchiste
 
ça me revient : enfant je voulais être astronome
 
ça me revient : lors de ma dernière année d’école primaire à Biscarrosse, le maître de la classe, Monsieur Despons, à la remise des prix m'avait attribué un livre sur le rugby. Le deuxième prix était un livre consacré à l’odyssée de l’aéropostale, car Biscarrosse en avait longtemps été une étape, en particulier grâce à la base d'hydravions Latécoère. Ces deux livres étaient en relation avec la culture locale. J'avais finalement échangé mon livre avec mon camarade, qui s'en était d'ailleurs réjoui.

ça me revient à la fin des années 70 et dans la première moitié des années 80 je lisais assez régulièrement le Nouvel Observateur, que tout le monde appelait le Nouvel Obs
 
ça me revient madame Grangier, mon ancienne voisine quasi centenaire m’avait dit que, dans sa jeunesse, elle avait été dame de compagnie. C’est étrange comme sa voix est encore présente dans ma mémoire
 
ça me revient, c'est Philippe Tiry qui m'a fait découvrir les tomates séchées italiennes, alors qu'on ne trouvait pas ça à Paris. C'était dans la première moitié des années quatre-vingts. Je pense qu'il avait découvert ça à Polverigi un village de la province d'Ancone où se tenait un festival de théâtre
 
Ça me revient le nom de ce vélodrome de Vincennes qu’on appelait la cipale. Je crois quelques arrivées du Tour de France y ont eu lieu 

ça me revient les affiches du Théâtre de la Ville, place du Châtelet  avec le si beau visage de la chanteuse grecque Angéliques Ionatos qui y donnait souvent des tours de chant
 
ça me revient, j’ai vu Dubliners de John Huston en compagnie d’Agnès et de ses parents et peut-être de ses sœurs. Cela reste gravé dans mon esprit parce que Dominique trouvait que c’était une sorte de film testamentaire. 
 
ça me revient quand Delphine et Agnès achetaient de nouvelles chaussures elles en embrassaient la semelle parce que c’était la seule fois où, disait elles c'était possible de le faire
 
ça me revient : Anne Scheffler, qui nous avait hébergé à Nancy, Jean-Marie Verdi et moi lorsque nous jouions "Prométhée porte-feu" au festival était venue me voir jouer dans  "Rêves de Kafka" à Strasbourg. Je ne m'y attendais pas, et nous avions fini la soirée dans une boîte qui s'appelait "les Aviateurs"
 
ça me revient : nous étions jeunes et désargentés, mais on ne rechignait pas à s’offrir parfois du fromage, de chez Quatrehomme ou de chez Barthélémy
 
ça me revient : Marie Amélie achetait souvent du vin blanc Pellehaut chez Péret quand elle allait retrouver ses amis qui habitaient rue Daguerre

ça me revient : l’acteur François Marthouret, lorsqu’il travaillait dans la troupe de Peter Brook souriait tout le temps comme s’il était au comble de la zénitude. Je me souviens aussi de sa très jolie femme l’actrice Sylvie Fennec
 
ça me revient : ce verre pris en terrasse place des Carmes en 1978 en compagnie de Philippe et Dominique, de Bernard Tournois et Catherine Tasca après une représentation de "Ecce Homo" au cloître des Carmes et de la conversation animée entre Catherine qui défendait le spectacle et Tournois qui en disait pis que pendre. Tournois qui par ailleurs était un gros dégueulasse qui aujourd’hui se ferait sûrement "metooer " 
 
ça me revient  : Dans l'appartement de Philippe et Dominique, il y avait posé sur une table du salon, "le catalogue de objets introuvables" de Carelman, en édition originale. Dans les toilettes, il y avait aussi les O édités par Robert Morel. C'était des petits livres ronds reliés par un anneau.
 
ça me revient, pendant le confinement on a fermé les bistros, chose qui n'était même pas arrivé pendant l'occupation
 
ça me revient lorsque nous habitions Châlons-sur-Marne, rebaptisée plus tard, Châlons-en-Champagne parce que ça fait plus chic nous étions un dimanche venu rendre visite à un oncle de ma mère qui habitait St Mandé. Il nous avait fait traverser Paris dans sans sa D.S, nous avions vu de loin la Tour Eiffel, et visité l'aquarium du Trocadero
 
ça me revient, il y a fort longtemps entre la résidence universitaire du CROUS et le boulevard du Port Royal se trouvait un petit magasin où l’on pouvait acheter des marinière et des pulls marins avec trois boutons sur le sommet de l’épaule gauche
 
ça me revient, quand j'avais 17 ans j'ai connu un type un plus âgé que moi qui s'appelait Philippe Archambault ou Archambaut, que ses copains surnommaient waga qui avait une grosse moto BMW bien qu'il fût assez petit. je l'avais rencontré d'abord à Châteaudouble. Il avait un visage assez ingrat, mais cela ne l'empêchait pas de faire de nombreuses conquêtes. Il travaillait à la librairie Tschann, et un jour il m'avait passé un livre censuré (parce que vaguement érotique) de Marc Cholodenko qui s'appelait "Le Roi des fées". Je souviens surtout qu'il ne jurait que par "Le traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations" de Raoul Vaneigem qui a quitté ce monde le 29 juillet dernier

ça me revient, j'ai visité, à Carcassonne, en compagnie de Marie-Amélie la maison où a vécu Joé Bousquet immobilisé dans son lit suite à une blessure de guerre
 
ça me revient quand j'étais petit j'aimais beaucoup Petula Clark, que je trouvais toujours joyeuse et enjouée, et j'adorais quand elle chantait "la gadoue"
 
ça me revient Agnès avait dans sa chambre ce disque du Modern jazz Quartet qui s'appelle "the Sheriff", avec sa curieuse pochette. Je pense que cette formation avait du passer à la maison de la Culture d'Amiens quand son père en était le directeur. J'aimais le morceau Bachianas Brasileiras et je ne savais pas alors que c'était une adaptation d'une pièce de Villa-Lobos. D'ailleurs je ne ssavais pas qui était Villa-Lobos

ça me revient soudain sans que je ne sache pourquoi, ce nom Lise Élina, une femme qui présentait à la télévision, il y a fort longtemps, au temps du noir et blanc, une émission sur le théâtre
 
ça me revient en écoutant une émission consacrée à François d'Assise, que c'est en compagnie de ma cousine, disparue il y a un an que je suis allé voir un été où elle était de passage à Paris "Uccellacci e ccellini" de Pasolini
 
ça me revient, ma fille lorsqu'elle était petite aimait beaucoup le film de Truffaut, les 400 coups 

Ça me revient, quand j’ai vu ça lors de l’exposition Martin Parr, j'ai pensé que vraiment, c'était un sacré coup de bol cette coïncidence entre le chemisier et la mosaïque de photos, et j'ai déclenché.

vendredi 9 octobre 2026

Reflets sur la tour Kupka


Voilà,
confronté à cette absurde géométrie de lieux sans âmes, les mots qui viennent sont comme une poignée de cendre qu'éparpille un vent rude et froid. On se prend à rêver de grappes juteuses accrochées à la treille d'un jour baigné de soleil et l'on continue de voyager en soi porté par le flot ample et tendre des rêves anciens où l'air frémit encore du vol espiègle d'une libellule. (première publication 25/11/2013 à 00:02

jeudi 8 octobre 2026

Platanes émondés

 
Voilà, 
tels qu'ils m'apparurent la première fois par un clair matin de Novembre, les platanes émondés dressés devant la gare de Montélimar semblaient brandir des poings rageurs et défier ainsi le ciel.

mercredi 7 octobre 2026

La Joie


Voilà,
il y a quelque nuits j'ai entendu à la radio une rediffusion d'un cours de Jankélévitch sur Bergson. Il considère la pensée de ce dernier comme une philosophie de la positivité dans la mesure où l'être n'est pas d'abord ce qui demeure, mais ce qui se crée. Pour Bergson, la vie est une puissance d'invention, et la joie le signe intérieur que cette puissance créatrice a réussi. Si joie et positivité sont liées chez Bergson c'est parce que la joie ne signifie pas simplement "être content" elle est avant tout l'affirmation vécue d'un accroissement d'être. Jankélévitch en déduit que la joie est toujours précaire, précisément parce que la création n'a de cesse de se chercher et qu'elle n'est jamais une possession définitive. 
Aurais-je éprouvé une joie bergsonienne après avoir achevé cette image ?  Je ne saurais trop le dire. Mais la façon dont le processus s’est élaboré, la rapidité avec laquelle l’idée s’est imposée et son application réalisée dans un même élan, m’ont mis dans un état semblable à celui que je ressentais dans ma jeunesse lorsque je n’avais aucun savoir-faire et que chaque trouvaille était le signe d'un "accroissement d'être" et ouvrait sur un champ de possibles insoupçonnés. 

samedi 3 octobre 2026

Malgré tout, par bribes


Voilà,
les rêves de la nuit qui se dissipent confusément quand la fétide odeur d'haleine persiste au petit matin,
les poèmes imaginés, simplement imaginés qui se sont oubliés dans la paresse ou la procrastination, 
ou bien qu'on a laissé s'ensevelir sous le poids des jours saturés de trop mesquines tâches,
les dessins qui ne sont pas apparus parce que la main était trop malhabile,
les histoires les événements qu'il semblait alors si nécessaires de relater, 
(mais les mots venaient toujours à manquer),
bref, le souvenir de tout ce qui au bord du possible s'est perdu ou ne s'est pas accompli
tout ça ressurgit parfois au détour d'un couloir ou sur un quai de gare, 
dans les déchirures dont les murs du quotidien gardent les traces comme autant de blessures et de cicatrices,
comme si ce qui n'avait pu se dire se donnait à voir, 
malgré tout, 
par bribes.
première publication 21/06/2015 à 00:14
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vendredi 2 octobre 2026

Dans un bref éclat de lumière


Voilà,
prise en Septembre 2016, du côté de La Défense, cette photo ne raconte rien d’autre que le passage, l’idée de passage. Une vie s’inscrit dans un bref éclat de lumière, on vient de l’ombre on y retourne entre les deux on trimballe son petit bagage. La plupart du temps ça n’est pas grand chose.

jeudi 1 octobre 2026

Au Bord du Lac


Voilà,
Le jour déclinait et, traînant dans cette banlieue bourgeoise où tu n'étais venu qu'en de rares occasions, tu te mis soudain à rêvasser de tropiques, de mangroves et d'un ailleurs improbable où il ferait mieux vivre. Et "Soul Samba", l'album de Ike Quebec réécouté le matin même, et dont les airs ne t'avaient pas quitté depuis, t'avait alors paru un disque qui, oui vraiment, demeurait toujours aussi plaisant à entendre. première publication 3/11/2017 à 04:47

mardi 29 septembre 2026

C'est toujours autre chose que l'on voit


Voilà,
ça pourrait en effet fonctionner ainsi à l'infini : des images redistribuées sur un mode aléatoire, combinées et recombinées s'agrègent en agencements fortuits. Il n'y a bien sûr aucun sens précis à tout cela, aucune signification dans ces recompositions, si ce n'est celui qu'on veut bien lui prêter parce que, n'est-ce-pas, on aimerait tant que les choses et les événements signifient, cela serait tellement plus rassurant. Mais de sens il n'y en a pas. Il n'y a que du chaos. Au mieux du contingent. C'est comme pour le rêve. La nuit le cerveau vidange les déchets du jour et produit des formes insolites à la manière de ces sculptures étranges et fascinantes que les stalactites ont, au cours des siècles, générées dans des grottes. Là on devine un visage une silhouette, un animal ou un groupe de personnages. Mais qui oserait sérieusement convenir que cela procède d'une volonté cachée ? Que la nature a eu le projet de fabriquer et sculpter ces monumentales apparitions ? Il en va de même pour les songes : depuis l'aube de l'humanité on leur prête  des vertus divinatoires que la psychanalyse a réactualisées. J'ai, pour ma part, souvent tendance à penser que nous ne sommes que des formes, des épiphénomènes en interaction avec d'autres formes qui nous traversent et que nous traversons. Je les accueille. Je ne les produis pas, je les perçois je les découvre, les dévoile. Elles sont là tapies dans le champ des possibles, et c'est toujours le même processus : agrégations, condensation, frottements, usure, saturation, réitération, duplication, réplications sédimentation distorsion, brouillages. Je ne fais que reproduire des processus qui existent dans la nature. Ce qui me séduit c'est le caractère organique qui germine dans ces images, comme s'il y avait du muscle du nerf du tissu. Mais encore une fois ce ne sont que des informations retraitées à l'aide d'une machine.
L'humain est la seule espèce vivante qui a besoin d'images. L'Amérique du Nord, pays fondé par d'austères colons protestants hostiles aux images, les a vénérées, et leur voue encore de nos jours un culte effréné, et même les musulmans qui ne veulent pas que l'on représente leur prophète s'en abreuvent. Je m'interroge souvent sur ce besoin de transformer ou de reproduire ce qui existe déjà. L'espèce humaine est aussi la seule qui pense ou qui a longtemps pensé que des esprits hantent la nature. Il est possible qu'après tout une part importante de l'humanité ait aujourd'hui cessé d'y croire puisqu'elle s'acharne à détruire avec une allégresse suicidaire son environnement, cependant qu'elle fabrique des machines pour accroître son intelligence et manifester ainsi sa démoniaque volonté de puissance qui lui sera fatale. J'appartiens à une espèce prédatrice qui a programmé son extinction en saccageant la planète qui l'a vue naître, la transformant en enfer parce que depuis toujours elle rêve d'un dieu qui l'accueillerait dans un hypothétique paradis. Comme je ne crois pas à ces conneries, pour ne pas désespérer, pour trouver quelque plaisir, quelque satisfaction intellectuelle, parce que  — j'en ai déjà parlé —  ces étonnements, ces révélations, ces épiphanies me sont nécessaires, je fais venir les images. Je voyage peu désormais, et compenser par l'imagination ce que je ne trouve pas dans la réalité, me permet de me sentir vivant. 
Évidemment, j'aimerais ne pas avoir à me poser toutes ces questions, que ces pensées ne me viennent pas à l'esprit. Je préfèrerais vivre comme un de ces chats adespotes sur une île grecque, ne pas avoir besoin de simulacre, me satisfaire de peu, de l'éphémère, du passager, me contenter de la forme et de l'odeur de ce qui est là, et jouir de mes rêves. Peut-être ai-je besoin de cela pour me sentir, sinon libre, du moins en mouvement, dans la transformation. première publication 5/08/2017 à 14:00

samedi 26 septembre 2026

En attendant Léon

 
Voilà,
le 25 Septembre 2026, alors que le pape passait dans mon quartier, j'aurais entendu deux phrases assez étonnantes pour un mécréant comme moi. D'une part "tous les gens bien élevés sont dehors aujourd'hui à Paris", ce qui est pas mal dans le genre stupide. D'autre part, celle d'une fille portant une casquette "le challenge rugby des cathédrales" ; intrigué autant que mû par ma passion du rugby, j'ai surmonté ma timidité et  lui ai demandé de quoi il s'agissait ; elle m'a expliqué que le challenge des cathédrales propose aux étudiants de toute la France de défendre les couleurs de leur diocèse lors d'un tournoi en juin, que le prochain se tiendrait à Lyon et qu'il fallait que j'en parle autour de moi car cela permettait, je cite, "des rencontres des échanges un peu de sport et un peu de spi" (spiritualité j'imagine). Je me suis mêlé à la foule, j'ai pris des photos, il y avait de tout, des cathos de droite de la fondation Lejeune particulièrement investie dans la lutte contre l'avortement, un groupe de pseudo-rock chrétien ânonnant des refrains affligeants sur le retour de Jésus, des jeunes bénévoles en T-Shirt jaune avec des pancartes en forme de bon gros doigt pour nous indiquer la bonne direction, des vieux épuisés assis sur des bancs tenant des petits drapeaux du Vatican gardant leurs précieuses places pour bien voir le pape au moment du passage, des familles bcbg qui attendaient avec bonne humeur, guettant sur leur portable le trajet du souverain pontife. J'ai même croisé une chrétienne gothique vêtue de noir avec des traces de tatouages aux avant bras et une grosse croix en bois bien visible battant sur son buste au rythme de sa marche. Pour tromper l'attente, comme dans les stades de foot, des jeunes chantaient pooopolopopopoo sur l'air de la ligne de basse mi-mi-sol-mi-ré-do-si de "seven nation army" des White Stripes. J'ai pris des photos bien sûr, mais bon, il faut faire gaffe maintenant, on ne peut plus montrer des visages comme ça sans s’exposer à de possibles poursuites. Toutefois je peux montrer ça qui est assez énigmatique 
 
 

Il s'agit d’une sorte de drapeau sur les épaules d'un jeune homme, où l'on distingue le cœur enflammé représentant le Sacré-Cœur de Jésus, c’est-à-dire l’amour du Christ pour l’humanité, la couronne d’épines pour rappeler la Passion et ses souffrances, la croix au-dessus du cœur qui signifie son sacrifice pour — paraît-il — nous sauver et enfin les flammes qui traditionnellement symbolisent l'amour divin, mais que pour ma part je ne peux m’empêcher d’associer à tous les massacres commis en son nom. Par contre les dispositions des couleurs n'évoquent aucun pays sinon celui de l’Équateur dans le désordre. Mais, en bon daltonien, je ne pouvais résister à l'attrait de cette bannière bien flashy.  Je ne peux m'empêcher de penser que si on avait laissé le son nom originel au Christ, à sa mère Myriam et à son père le charpentier Youssouf, Yeshua aurait beaucoup moins d'adeptes de par le monde. Et puis il doit beaucoup à l'iconographie catholique et romaine qui l'a représenté sous des traits européens, alors qu'en fait il ressemblait peut-être plutôt à Benny Levy ou à Yasser Arafat.
Au passage je recommande l'excellent livre de Nick Toshes "Sous Tibère" et le chef d'œuvre de José Saramago intitulé "L'évangile selon Jésus-Christ" qui offrent un éclairage différent sur la vie du bonhomme.
 
 
Et puis un jour, allez, je la montrerai ma photo du pape... En attendant je vous offre cette énigmatique apparition entrevue cet été et dont, ma foi, le graphisme épuré me plaît bien.

mercredi 23 septembre 2026

Promesse

 
Voilà, 
au fond la seule promesse que tient l'avenir c'est bien celle de notre mort suggéra Blaise. C’est indiscutable répondit Boris, incapable cependant de réprimer un léger reflux gastrique. Tu es à ton maximum à ce que je vois enchaîna-t-il, c’est encourageant.
Tout en se soutenant l’un l’autre nos deux joyeux lurons continuaient d’avancer clopin-clopant dans le jour déclinant. Les arbres perdaient leurs feuilles. Une fille aux longues jambes et de surcroît fermement bustée croisa leur route sans même leur accorder un regard. 
Un rêve est passé fit Blaise. Mais ils n’eurent pas la force de se retourner.
Tiens c’est la station "Gaité" fit Boris 
C’est un signe du destin plutôt désopilant ironisa-t-il
Oui gémit Blaise alors que se réveillait en lui une vieille douleur
Alors désopilons s’exclama Boris et que notre allégresse nous porte sinon à l’extase, du moins au délire
Blaise exhala un rôt. Ça c’est envoyé dit-il.
Puis il renifla longuement.

lundi 21 septembre 2026

Art funéraire contemporain

 
Voilà,
il existe au cimetière du Montparnasse deux statues funéraires réalisées par Niki de Saint Phalle. L'une pour Jean-Jacques Gœtzman, un de ses amis décédé en 1992 des suites du sida. Niki de Saint Phalle l'avait rencontré pour la première fois par l'intermédiaire d'un autre ami, Geoffrey Humphrey, également décédé pour les mêmes raisons. Jean-Jacques avait déjà été diagnostiqué séropositif et partageait un logement avec Humphrey dans un complexe résidentiel pour personnes atteintes de cette maladie.
À la mort en 1992 de Jean-Jacques Gœtzman qu’elle comparait volontiers à un oiseau, Niki de Saint Phalle décida de réaliser cette sculpture en mosaïque de miroirs montée sur une armature métallique provenant de l'atelier de Tinguely. 
 
 

 
L'autre sculpture se trouve sur la tombe de Ricardo Ménon. Ce dernier fut son assistant pendant dix ans, et travailla avec elle à la conception du Jardin des Tarots à Garavicchio de Pescia Fiorentina, dans la commune de Capalbio en Toscane. Il lui présenta en outre la céramiste Venera Finocchiaro, qui a ensuite réalisé toutes les céramiques du Jardin des Tarots. 
Une forte amitié liait Niki et Ricardo. Lorsque Niki de St Phalle fut atteinte d'arthrite invalidante, Ricardo prit soin d'elle, la nourrissant la portant et faisant sa toilette. Connaissant les inclinations sexuelles de Ricardo, elle le mettait souvent en garde contre les dangers du sida, redoutant qu'il ne contracte un jour le virus.
C'est Ricardo qui présenta à l'artiste un compatriote argentin, Marcelo Zitelli, qui plus tard devint son nouvel assistant. Ricardo quitta le Jardin des Tarots et retourna en France, sans dire à Saint Phalle qu'il avait contracté la maladie. Elle ne l'apprit que deux ans plus tard, lorsqu'il fut hospitalisé.
Dans son journal Niki a écrit "Aujourd'hui, quand je pense à lui, j'ai les larmes aux yeux. J'aurais aimé être là pour lui... Ricardo, espèce d'imbécile. Pourquoi ne m'as-tu rien dit ? Je sais que tu voulais me protéger, mais nous avons tous les deux souffert davantage : toi, seul avec ton secret, et moi, incapable d'apaiser tes tourments."  
Parce que Ricardo lui évoquait un chat, fier, mystérieux et sexy, elle lui promit, alors qu'il était mourant, de réaliser en sa mémoire une sculpture de cet animal qu’elle disposerait sur sa tombe. Il apprécia l'idée et elle se mit en quête d'un lieu où il serait digne d'être enterré.  Une sculpture similaire se trouve aussi au Jardin des Tarots.
Parmi les nombreuses causes qu'elle a défendues (celle des Noirs américains, celle de la libération des femmes et de la lutte contre le patriarcat) elle s'est aussi beaucoup investie dans le soutien des malades atteints du sida. Engagée dans l'association AIDES elle a d'ailleurs réalisé avec son fils un film sur le sujet. 

vendredi 18 septembre 2026

Musique et misère


Voilà
d'après leurs instruments je peux supposer qu'ils viennent des Balkans et imaginer que c'est pour fuir la guerre en ex-Yougoslavie qu'ils ont fini par échouer là, au pied du centre Georges Pompidou, juste en face de la fontaine de Tinguely et Niki de Saint Phalle. Peut-être leur village a-t-il été détruit, leur famille décimée. Ou bien ont-ils commis des choses horribles – dénoncé des voisins par exemple –, de sorte qu'il leur est impossible désormais de retourner au pays. Je ne sais pas ; je ne peux qu’imaginer. Ils sont là, ils sont vieux, ils grattent leur crincrin et ce qu'on entend est aussi moche et triste que ce que l'on voit. Je ne peux rien pour eux, que leur filer un billet en échange de cette photo parce qu'au fond bien sûr, j'ai un peu mauvaise conscience de figer ainsi leur détresse. J'ai essayé de leur parler mais on ne se comprenait pas, c'était impossible. Ce que je lis dans leur yeux c'est qu'ils savent qu'ils ne seront pas enterrés dans la terre qui les a vu naître et que leur place n'est plus nulle part. Ce que je crois deviner, c'est à la fois, la résignation et l'incompréhension. La musique en plus, et le chien pour la compagnie. Derrière eux il y a un musée qui ressemble à un bâtiment industriel dont certaines œuvres peuvent apaiser questionner ou stimuler ceux qui s'y rendent. Une fontaine animée de figures grotesques et colorées leur fait face. Il est possible qu'elle leur apporte un peu de joie. Mais de ce qu'ils ont vu eux, de ce qu'ils ont ressenti, rien ne subsistera.
première publication 9/8/2012 à 18:42

mercredi 16 septembre 2026

Liste des découvertes hasardeuses (5)



Voilà
j'ai découvert il y a peu la notion de "Sentiment océanique" définie par l'écrivain Romain Rolland et inspiré par sa lecture de Spinoza. Elle se rapporte à l'impression ou à la volonté de se ressentir en unité avec l'univers (ou avec ce qui est "plus grand que soi"). Ce sentiment peut être lié à la sensation d'éternité. Il s'agit même d'une sorte d'expérience-limite ou de révélation intime et fulgurante, où celui qui en est l'objet se sent comme élément d'une mosaïque insondable. J'ai ressenti cela il y a fort longtemps sous l'effet de psychotropes.
 
J’ai découvert il y a peu que la ville de Cheyenne constituait la plus grande gare de triage et le plus vaste nœud ferroviaire des États-Unis

J’ai découvert il y a peu que les émissions de gaz à effet de serre de Google et Amazon n’avaient considérablement augmenté cette année au lieu de diminuer les conduisant à ne pas tenir leurs engagements en matière de lutte pour le climat. Pour Google elles ont augmenté de 82% depuis 2019 et de 18% rien que sur l’année écoulée. Quant à Amazon c’est 58% sur la même période et de 16% en un an, alors que le groupe avait promis (mais les promesses n’engagent que ceux qui y croient) d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2040.  Tout cela en raison d’investissements dans l’intelligence artificielle. Pour chaque dollar gagné. Leur pollution augmente d’avantage que leurs ventes.

J’ai découvert il y a peu que, sur 4500 espèces de mammifères, les homos sapiens sont la seule où les mâles sont aussi violents avec les femelles
 
J'ai découvert il y a peu que dans les années 1970, plus de 200 000 fûts de déchets radioactifs furent immergés par plusieurs pays européens dans l’Atlantique Nord-Est à des profondeurs atteignant plus de 4 700 mètres. La localisation exacte de ces barils, et surtout leurs impacts possibles sur l’environnement des grands fonds restaient à ce jour largement inconnus depuis des études des années 1980.  Observés par le sous-marin Nautile, on a constaté que  plusieurs dizaines de ces fûts, sont dans un degré avancé d'usure et que de nombreux containers sont particulièrement corrodés. Le contenu de certains d’entre eux se répand sur le fond marin environnant. Différents organismes, notamment des anémones, des éponges et des crabes se trouvent à proximité et parfois même les colonisent.
 
J'ai découvert il y a peu que, suite à la célèbre exposition de Niki de Saint Phalle en 1966 à Stokholm, intitulée "Elle - une cathédrale" où le public pouvait pénétrer dans une statue géante de femme, le taux de natalité avait particulièrement augmenté dans la capitale suédoise.
 
j'ai découvert il y a peu un vieux morceau de Franco Battiato, un chanteur italien à la mode à la fin des années 70 et dans les années 80, qui dure près de 18 mn et qui ressemble par moment à certaines pièces de Morton Feldman et aussi un peu à du Steve Reich. Cela s'appelle Sud afternoon
 
J'ai découvert il y a peu que Jimmy Page jouait de la guitare sur "Downtown" de Petula Clark

j'ai découvert il y a peu cette anecdote : un jour Glenn Gould ayant rencontré Errol Garner, lui fait part de son admiration "votre musique me rappelle un peu Debussy" ce à quoi le jazzman répond "c'est qui ce type ?" 
 
J'ai découvert il y a peu, grâce à l'émission "Retour de plage" un morceau de Paul Mc Cartney "Distraction" dont les arrangements sont de Clare Fisher et c'est vraiment beau 

J'ai découvert il y a peu que, avec le confinement de 1500 bateaux pendant plusieurs mois dans le détroit d’Ormuz, le danger d’une "super-propagation" d’espèces invasives se profile. Les eaux chaudes du corridor maritime et ses fonds sablonneux favorisent l'apparition d'organismes marins sur les coques et les hélices, compliquant leur entretien. Ce serait aussi potentiellement une catastrophe écologique à retardement, car ces espèces pourraient ensuite proliférer dans les eaux du reste du monde et particulièrement dans les ports où ces navires mouilleront. La prolifération du crabe bleu en Méditerranée est de nature à nous inciter à prendre la menace (très) au sérieux.
 
J'ai découvert il y a peu que lors de la sécheresse extrême causée par El Niño en 2023-2024, la forêt amazonienne a doublé ses émissions de sesquiterpènes et introduit de nouveaux alcools sesquiterpéniques dans l'atmosphère. Ce phénomène représente une réponse métabolique unique au stress oxydatif, mesurée pour la première fois sur le terrain.
 
J'ai découvert il y a peu la Symphonie N°3 de Gorecki, dite "Symphonie des chants plaintifs" et c'est beau
 
J’ai découvert il y à peu qu'à 45 km de Kyiv, des chercheurs testent la capacité du miscanthus géant à régénérer les sols dégradés et pollués par la guerre. Cette plante pourrait séquestrer du carbone et capturer les métaux lourds, un défi majeur pour le grenier à blé de l’Europe.

J’ai découvert il y a peu que le modèle qui a servi pour représenter la ville de Strasbourg sur la place de la Concorde n’est autre que Juliette Drouet qui était la maîtresse du sculpteur — un certain Pradier — qu’elle quitta avant de devenir par la suite l’amante de Victor Hugo
 
J’ai découvert il y a peu l’œuvre musicale insolite de Percy Granger, ainsi que sa biographie qui ne l’est pas moins

J’ai découvert il y à peu qu’il n’y avait officiellement plus de rhinocéros blanc sur terre
 
J'ai découvert il y a peu une étude de l'Institut national de santé américain selon laquelle les Américains des États-unis sont beaucoup plus gras que les cochons.  Ils ont 28 % de graisse corporelle, l'Américaine moyenne est à 40 %. En contraste saisissant, les cochons sont à 16 % de graisse corporelle. J'ai repensé à cette phrase de Pierre Dac "le gras double c'est du gras simple multiplié par six et divisé par trois.
 
j'ai découvert il y a peu la parabole du moine bouddhiste qui me plaît beaucoup. Dans un village lointain un couple donne naissance à un enfant "puisse-t-il vivre longtemps et heureux s'exclame les parents. Le moine bouddhiste dit "on verra". Une dizaine d'années plus tard l'enfant  a un accident et sa jambe est cassée "jamais plus il ne marchera normalement, il boitera toute sa vie disent les parent désormais  sa vie sera terrible. Le moine bouddhiste dit "on verra". Quelques années plus tard une guerre est déclarée l'armée réquisitionne les enfants en âge de combatte. Mais par chance grâce à son infirmité l'enfant n'est pas mobilisé. Les parents disent " c'est bien il pourra avoir une longue vie. Le moine bouddhiste dit "on verra".  Un soir le père de l'enfant rentre ivre mort  à la maison et là sur un accès de folie il tue sa femme et égorge son enfant. Lorsqu'il apprend cela le moine bouddhiste s'exclame "c'est horrible c'est vraiment affreux" et il ajoute "je ne sais vraiment pas quoi dire". Cela prouve que même la pensée bouddhiste a ses limites. 
 
j'ai découvert il y a peu que Bob Woodward, l'un des deux journalistes investigateurs du Washington Post ayant couvert l'affaire du Watergate était devenu une crapule Trumpiste. 

j'ai découvert il y a peu, dans une librairie qui vend des livres d'occasion, un volume des œuvres complètes de Jean Reverzy et j'ai fait une bonne affaire car il est désormais quasi introuvable
 
J'ai découvert il y a peu les berges de la Seine à Conflans Sainte-Honorine, un endroit près de Paris où je ne m'étais pas encore rendu et ce fut  l’occasion d’une plaisante excursion.

Qui dira encore que le curiosité est un vilain défaut.

dimanche 13 septembre 2026

Burroughs sur un mur

 

Voilà,
un jour non loin de la rue Gît-le-Cœur, où se trouvait un hôtel fréquenté par les poètes beatniks lorsqu'ils venaient à Paris — il existe toujours mais c'est devenu un hôtel de luxe —, j'ai aperçu un pochoir représentant l'écrivain américain William Burroughs qu'aimait beaucoup l'ami Pierre dans notre jeunesse. J'ai retrouvé cette photo dans mes archives. C'est une amusante coïncidence car il y a quelques semaines j'ai visité l'exposition du Musée d'art moderne consacrée à Brion Gysin. Son nom est souvent associé à celui de William S. Burroughs. Gysin aurait inventé la technique du cut-up, où un texte original se trouve découpé en fragments aléatoires qui sont réarrangés pour produire un texte nouveau. L'écrivain américain qui voyait là l'aboutissement du langage comme virus et de l'écriture comme un lâcher prise de la conscience l'a expérimenté  dans les ouvrages "The soft machine" "The ticket that exploded" et "Nova express" tous trois écrits au début des années soixante. Livres qu'on aurait sûrement pu trouver dans l'incroyable librairie "Regard moderne", longtemps tenue par Jacques Noël. Par chance elle existe toujours mais est beaucoup plus clean.
Burroughs petit-fils de William Seward Burroughs, inventeur de la première machine comptable et fondateur de la "Burroughs Adding Machine Company", n'est pas simplement connu pour son œuvre complexe et aride, mais aussi pour un fait divers sordide. Le , en voyage à Mexico, Burroughs, ivre, tue sa femme d'une balle en pleine tête en essayant de reproduire la performance de Guillaume Tell. Arrêté Burroughs est inculpé pour homicide involontaire et passe un court séjour en prison avant d'être relâché. 
Eût-il été noir ou pauvre on peut bien évidemment supposer que la sentence aurait été d'une toute autre nature — mais ça, c’est une autre histoire. 
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samedi 12 septembre 2026

Les peuples


 
Voilà,
le peuple en général, d’où qu’il soit, adore qu'on le berne, qu’on lui raconte des histoires, un peu comme les enfants qui chouinent tant qu’ils n’ont pas leur berceuse : ça le rassure ça lui évite d’entendre des vérités trop abruptes. 
Le peuple est souvent très con. 
Qu'importe si ses maîtres font ouvertement preuve de cynisme comme ce politicard madré qui un jour avait sur une chaîne de télé affirmé que "les promesses n'engagent que ceux qui y croient", même aux crapules il accordera ses suffrages. Le peuple est si naze qu'il tend la joue aux menteurs, s’éprend d'amants volages et pervers : bien qu’il pressente obscurément qu'on va le baiser à sec, les mots doux le comblent. Pourvu qu'on lui assure que "tout est possible", qu'on lui offre de l'espoir, comme on accepte un crédit à taux variable. Tu signes aujourd’hui, le remboursement des intérêts te ruinent plus tard.
Le peuple aime les hommes providentiels. 
On le sait depuis Étienne de La Boétie  et son "Discours de la servitude volontaire" (1576) écrit alors que son auteur avait 17 ans — ce qui prouve, contrairement à ce que proclamait Rimbaud, que l'on peut être très sérieux à 17 ans — que c’est bien le peuple qui délaisse la liberté, et non pas le tyran qui la lui prend. Et c'est bien ce qui se passe dans la plupart de nos démocraties qui élisent leurs dictateurs.
Surtout ne pas penser. À la réflexion préférer le mensonge bien emballé. Et surtout, que l’illusion soit désirable, polie, optimiste, et qu’elle tienne chaud la nuit. C’est tellement plus agréable qu’on vous peigne l’horizon en bleu même quand le ciel est lourd de menaces. Parce qu'on préfère la jolie visiteuse parfumé, même si elle vole l’argenterie, à la vérité,  qui entre sans frapper, mouillée de pluie, et laisse des traces de boue dans le salon. 
Fascinante tout de même, cette obstination des peuples à croire, à vouloir croire.
Les politiciens ont cet art, d’emballer l’espoir dans du papier doré. Seulement c'est du vieux papier. À leur image, juste bon pour les ordures, et déjà trop pourri pour le recyclage. Ils vous promettent la lune et vous livrent une pauvre lampe de poche. Ils parlent de "lendemains qui chantent" avec la conviction de quelqu’un qui sait déjà qu’il se sera barré au premier refrain.   
Chaque campagne est un festival d’illusions neuves sur des réalités usées. On repeint l’avenir à grands coups de mots comme "renouveau", "changement", "solidarité". Foutaises... la peinture sèche au soir de l’élection. 
Et puis on lui offre aussi  des boucs-émissaires au peuple. Et ça il aime, il aime vraiment, il en raffole. Il pourrait supporter presque n’importe quelle catastrophe, pourvu qu’on lui fournisse un coupable. Une économie qui s’effondre ? Une guerre qui tourne mal ? Des saboteurs, des traîtres agents de l'Étranger. Une institution qui dysfonctionne ? Des ennemis de l’intérieur. Une société qui ne sait plus très bien où elle va ? Parfait : il suffit de lui montrer quelqu’un à accuser,  et tout le monde retrouve immédiatement le sens de l’orientation. 
Le peuple ne demande pas grand-chose. Il ne réclame pas nécessairement la vérité. La vérité est compliquée, contradictoire, pleine de nuances, et surtout elle oblige parfois à se regarder dans le miroir. Le bouc émissaire, lui, est infiniment plus commode. Il possède l'immense avantage d'être responsable de choses qu'il n'a pas faites, d'événements qu'il ne contrôle pas et, avec un peu d'imagination collective, de phénomènes dont il ignorait même l'existence.
C'est ainsi que prospère le plus vieux commerce du monde politique : vendre une explication simple à des gens que la complexité rebute. Le procédé est admirable de simplicité. On commence par désigner un groupe. On lui attribue quelques malheurs réels, quelques malheurs imaginaires et, pour faire bonne mesure, deux ou trois catastrophes dont personne ne comprend vraiment la cause. Puis on répète. Encore. Et encore. À la fin, l'accusation n'a même plus besoin d'être démontrée : elle est devenue familière. Or l'être humain confond volontiers ce qu'il entend souvent avec ce qui est réel. C'est une faiblesse très en vogue  dans les démocraties occidentales de ce début de siècle.
On lui raconte : "Vous êtes victimes, mais vous savez qui est responsable." Il applaudit. On lui dit : "Vos problèmes sont complexes, mais nous avons trouvé les coupables." Il respire. On lui promet : "Débarrassez vous en et tout ira mieux." Il retrouve immédiatement cette confiance touchante des foules qui viennent de découvrir qu'une équation à vingt inconnues peut se résoudre en brûlant la feuille sur laquelle elle est inscrite. 
Et puis le bouc émissaire a aussi cette exceptionnelle qualité de permettre à chacun de se croire innocent.   
Si tout va mal à cause des étrangers, inutile de se demander ce que les institutions ont raté. Si c'est la faute des riches, inutile d'examiner les contradictions de la société. Si ce sont les pauvres, les intellectuels, les financiers, les fonctionnaires, les journalistes, les complotistes, les technocrates ou les "élites", Super ! Le problème est enfin identifié. Et surtout, il est situé ailleurs. Car le bouc émissaire n'est pas seulement celui que l'on accuse. C'est celui qui nous dispense de nous accuser nous-mêmes. 
Il est le miroir que l'on casse pour ne pas voir son reflet.

Et les peuples ont parfois une remarquable imagination lorsqu'il s'agit de fabriquer ce miroir. Ils peuvent transformer une minorité en menace existentielle, un individu en incarnation du mal, un adversaire politique en traître à la nation, une erreur collective en complot organisé. Plus l'explication est extravagante, plus elle peut devenir séduisante : elle donne au désordre une intention, à l'échec un responsable et à la colère une direction.

Prétendre qu'une crise résulte de milliers de décisions, d'intérêts contradictoires, d'erreurs accumulées, de circonstances imprévisibles et de mécanismes économiques complexes ? Quelle mauvais goût ! Beaucoup plus élégant de découvrir qu'un petit groupe tire secrètement toutes les ficelles. La tentation complotiste permet de transformer l'absurde en scénario.

Et le public adore les scénarios.

Il faut alors des méchants. Des vrais. Avec des visages, des noms, des signes distinctifs. Il faut pouvoir les reconnaître dans la rue, les montrer du doigt, les dénoncer dans un discours. Umne catastrophe avec coupable devient un divertissement. Ainsi se forme peu à peu une nouvelle "doxa" qui gagne majoritairement le peuple. Il s'indigne, partage, répète, amplifie. Il ne sait pas forcément qui a commencé la rumeur, mais sait déjà qui doit être puni. il ne possède pas les preuves, mais déjà une intime conviction le travaille. Et la conviction, lorsqu'elle devient collective, a cette étrange propriété de se prendre pour une preuve. Des millions de personnes se persuadent mutuellement qu'elles ont découvert la vérité parce qu'elles sont très nombreuses à croire la même chose.

Le nombre remplace l'argument.

L'indignation supplée l'enquête.

La répétition vaut pour preuve.

Et le bouc émissaire, au milieu de tout cela, constate, avec un effroi mêlé d'incrédulité, la puissance que ses accusateurs viennent de lui attribuer. Sidéré il ne réalise pas qu'en l'offrant à la vindicte publique ceux là peuvent ainsi conserver intacte l'estime qu'ils ont d'eux-mêmes. 
Le peuple a besoin de héros, de traîtres et de monstres. Il supporte difficilement l'idée beaucoup moins romanesque que ses malheurs puissent être, pour une part, le résultat banal de ses propres choix. 
Le peuple ne manque jamais d'imagination pour trouver des boucs-émissaires. Il manque seulement, la plupart du temps, de mémoire. À l'échelle de l'histoire on sait désormais que quatre-vingts années suffisent pour que s'oublie totalement une abomination historique. L'élection avec 40% des voix d'un parti néo-nazi dans un Land de l'Allemagne semble en être la preuve.
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