Voilà,
Auguste Blanqui (1805-1881) était un révolutionnaire socialiste français, connu pour son engagement dans la lutte contre la monarchie de Juillet, le Second Empire, et pour son rôle dans la préfiguration de Commune de Paris. Un boulevard à son nom existe dans le treizième arrondissement de Paris. On a construit à partir de son patronyme le néologisme "blanquisme", une doctrine prônant une révolution menée par un petit groupe organisé de révolutionnaires chargés d'instaurer une dictature transitoire. Une fois établi un nouvel ordre social, ceux-ci remettraient le pouvoir au peuple. Blanqui a passé une grande partie de sa vie en prison en raison de ses activités insurrectionnelles, ce qui lui a valu le surnom de "l’Enfermé".
Il y a peu, par le plus grand des hasard j'ai eu entre les mains un petit livre singulier dont il est l'auteur. Rédigé dans les geôles du "Chateau du Taureau" près de Morlaix où il était incarcéré, il s'intitule "l'éternité par les astres". Ce fut d'ailleurs le seul ouvrage publié de son vivant — il était alors âgé de 67 ans. Le manuscrit se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque nationale. Blanqui s' y inspire de l’édifice de la cosmologie de Laplace et de son Système du monde daté de 1796. Il en expose les principes mais développe aussi sa propre "hypothèse astronomique". Pour lui, dans un univers a priori
infini composé de corps simples, où — comme Mendeleïev commençait à
l’établir en chimie — tout est composé d’un nombre fini de combinaison
d’atomes, l’univers est voué à répéter les mêmes structures, répliquant
la Terre en de nombreuses copies. L'histoire s'y reproduit indéfiniment
avec une infinité de variantes. Le site de la BNF, auquel j'emprunte ces informations propose une lecture politique de cet opus, fort déconcertante mais tout à fait pertinente. Ce qui pour ma part me fascine dans ce texte, c'est l'hypothèse poétique qui préfigure certains textes de Borgès et s'appuie sur le mythe de l'éternel retour. En outre sa proposition de monde dupliqués à l'infini mais sensiblement différents parce que régis par d'autres occurrences et virtualités rappelle certaines hypothèses d'un multivers tel que certains l'envisagent aujourd'hui. Par exemple Laura Mersini-Houghton, cosmologiste à l’Université de
Caroline du Nord à Chapel Hill, avance une hypothèse audacieuse : notre
univers ne serait pas né seul, mais ferait partie d’un vaste ensemble de
réalités parallèles, générées par une fonction d’onde quantique. Il ne serait qu’un parmi une multitude d’autres,
chacun naissant d’un phénomène quantique. En d’autres termes, plutôt
que d’être un événement unique et miraculeux, notre univers ne serait
qu’un simple résultat parmi d’innombrables réalités possibles.
Je cite ici quelques passages qui m'ont beaucoup intrigué dans le livre de Blanqui.
Les événements ne créent pas seuls des
variantes humaines. Quel homme ne se trouve parfois en présence de deux
carrières ? Celle dont il se détourne lui ferait une vie bien
différente, tout en le laissant la même individualité. L’une conduit à
la misère, à
la honte, à la servitude. L’autre menait à la gloire, à la liberté.
On prend au hasard ou au choix, n’importe, on n’échappe pas à la
fatalité. Mais la fatalité ne trouve pas pied dans l’infini, qui ne
connaît point l’alternative et a place pour tout. Une terre existe où
l’homme suit la route dédaignée dans l’autre par le sosie.
Son existence se dédouble, un globe pour chacune, puis se bifurque une
seconde, une troisième fois, des milliers de fois. Il possède ainsi des
sosies complets et des variantes innombrables de sosies, qui multiplient
et représentent toujours sa personne, mais
ne prennent que des lambeaux de sa destinée. Tout ce qu’on aurait pu
être ici-bas, on l’est quelque part ailleurs.
(...)
Si quelqu’un interroge les régions célestes pour leur demander leur
secret, des milliards de ses sosies lèvent en même temps les yeux, avec
la même question dans la même pensée, et tous ces regards se croisent,
invisibles. Et ce n’est pas seulement une fois
que ces muettes interrogations traversent l’espace, mais toujours.
Chaque seconde de l’éternité a vu et verra la situation d’aujourd’hui,
c’est-à-dire des milliards de terres sosies de la nôtre et portant nos
sosies personnels.
(...)
Ainsi chacun de nous a vécu, vit et vivra sans fin, sous la forme de
milliards d’alter ego. Tel on est à chaque seconde de sa vie, tel on est
stéréotypé à milliards d’épreuves dans l’éternité. Nous partageons la
destinée des planètes, nos mères nourricières,
au sein desquelles s’accomplit cette inépuisable existence. Les
systèmes stellaires nous entraînent dans leur pérennité. Unique
organisation de la matière, ils ont en même temps sa fixité et sa
mobilité. Chacun d’eux n’est qu’un éclair, mais ces éclairs illuminent
[éternellement] l’espace.
(...)
L’univers est infini dans son ensemble et dans chacune de ses
fractions, étoile ou grain de poussière. Tel il est à la minute qui
sonne, tel il fut, tel il sera toujours, sans un atome ni une seconde de
variation. Il n’y a rien de nouveau sous les soleils.
Tout ce qui se fait, s’est fait et se fera. Et cependant, quoique le
même, l’univers de tout à l’heure [n’est plus celui] d’à présent, et
celui d’à présent ne sera pas davantage celui de tantôt ; car il ne
demeure point immuable et immobile. Bien au contraire,
il se modifie sans cesse. Toutes ses parties sont dans un mouvement
indiscontinu. Détruites ici, elles se reproduisent simultanément
ailleurs, comme individualités nouvelles.