vendredi 20 mai 2022

Mais il y a toujours quelque chose qui m'échappe (7)

 

Ça me revient
les chewing-gum "Hollywood" à la cannelle l'été 1968, qu'on pouvait trouver au bar-tabac  (là où j'ai goûté mon premier coca-cola) des parents de Gélinet, un gars de ma classe. C'est lui qui en avait apporté à l'école. Je me souviens aussi des  chewing-gum "Chiclets" et des "wrigley's"

Ça me revient
l'année scolaire, lorsque j'étais à l'école communale de Biscarrosse, finissait aux alentours du 14 juillet. Mais à partir du premier juillet avec Mr Despons, ou Mr Peyreigne, la classe se transformait en une sorte de garderie. On rangeait la salle de classe, on fabriquait des planeurs en balza, on regardait le tour de France à la télévision. Je ne pouvais imaginer alors que ces souvenirs seraient, plus tard, une image du bonheur, et qu'ils me hanteraient jusqu'à la fin de mes jours
 
Ça me revient,
cette polka jouée à la flûte, générique d'histoires sans paroles, une émission qui diffusait dans les années soixante des films muets de Charlot, Max Senett, Harold Lloyd, et qui passait le dimanche en début de soirée

Ça me revient
"les parisiennes" de Kiraz que je regardais distraitement dans les "Paris-Match feuilletés dans les salles d'attente de médecin ou de dentiste au cours des années soixante dix. je considérais cela comme de l'humour petit-bourgeois. Aujourd'hui ce graphisme ne me semble finalement pas si inintéressant que je le pensais alors.
 
Ça me revient
que Dave Brubeck et Oscar Niemeier sont morts le même jour et que j'avais fait un post à ce sujet 

Ça me revient
il existait en Italie dans les années 70 un mouvement de contestation qui se nommait "les indiens métropolitains" dont les membres s'enduisaient le visage de peintures multicolores. Agnès, trouvait ça très amusant comme dénomination. Ils avaient même un cri de guerre pour clore leurs discours : " Scemi, scemi ! " (c'est-à-dire : idiots, deux fois). Ils usaient de dérision de second degré et de slogans ironiques, tels que : " Le pouvoir aux patrons ! " ou " L'école de masse est une injustice, nous voulons la sélection ! ".
 
Ça me revient
pour mes vingt ans Agnès m'avait offert l'album de Yes "Close to the Edge". A l'époque j'aimais bien aussi les illustrations de leurs disques faites par Roger Dean.
 
Ça me revient
l'apparition des berlingots de lait à la fin des années soixante
 
Ça me revient
les montres kelton étanches (on m'en offrit une, comme ce fut le cas pour la plupart de mes copains lors de ma communion solennelle). Le slogan de la publicité était "vous vous changez changez de kelton" mais je crois que j'en ai déjà parlé
 
Ça me revient
la première personne qui m'a parlé du film "Un jour sans fin" s'appelait Nathalie Adam. Je me souviens aussi que ce film a beaucoup été évoqué durant la pandémie
 
Ça me revient
Agnès, lorsque je l'ai connue, avait dans sa chambre le disque de Stomu Yamash'ta intitulé "Red Buddha" avec sa pochette rouge. Il me semble que c'était la bande originale d'un spectacle qu'elle avait, avec ses parents, vu à l'Espace Cardin  et dont elle me parlait alors avec enthousiasme. Je l'ai réécouté il y a peu sur you tube
 
Ça me revient 
c'est Pierre-Alain Chapuis, lorsque nous étions en tournée à Madrid, qui m'a fait découvrir l'orchiata dans un grand parc où, en compagnie d'Agnès nous avons pris un verre ensemble.
 
Ça me revient
à la fin des années soixante ou peut-être au début des années soixante-dix un groupe de rock hollandais appelé Ekseption avait fait un hit avec une adaptation à l’orgue Hammond de la cinquième de Beethoven
 
Ça me revient
Catherine la femme d’Enzo Cormann était une fan inconditionnelle de la chanteuse Sade
 
Ça me revient
le massif du Tanneron : lorsque, début Août 1973 nous étions, allés chercher Agnès à l'aéroport de Nice avec Dominique, nous avions aperçu cette colline ainsi nommée et Dominique m'avait raconté l'histoire de Martin Gray. Sa propriété, sise-là, avait été dévastée par un incendie où toute sa famille trouva la mort. A la suite à cet événement il avait écrit un livre intitulé "Au nom de tous les miens"
 
Ça me revient,
il y avait dans les années soixante-dix, rue Vavin, un traiteur russe qui s'appelait "Chez Dominique"
 
Ça me revient,
un jour pluvieux de cet hiver devant le Palais de Chaillot, j'avais vaguement associé la place de Trocadéro à un livre de Patrick Modiano, mais je ne sais plus lequel.
 

jeudi 19 mai 2022

Les Anomalies


 
Voilà,
ce matin France Musique diffusait un entretien avec le metteur en scène russe Kyril Serebrennikov à propos de son film sur Tchaikovski, présenté au festival de Cannes. La barcarolle extraite de l'ensemble "Les saisons", qui évoque le mois de Juin servit à un moment de ponctuation musicale. J’ignorais ce répertoire de pièces brèves pour piano. En fait, je connais peu la musique de Tchaikovski en dehors du "Lac des cygnes"et de "Casse-noisettes" . Donc, sur ma plateforme favorite, j'ai cherché ces morceaux dont chacun illustre un mois de l'année.  Et là, j'ai eu la surprise d'apprendre que Tchaikovski comptait  parmi les maîtres de la relaxation et de la chill music. Je me réjouis d'avoir vécu jusque là, pour l'apprendre. Sinon, il est probable que je vais, la journée durant, demeurer chez moi, peu vêtu, volets clos et fenêtres ouvertes, pour échapper au premières chaleurs. Heureusement il y a aujourd'hui un peu de vent. 
A part ça, au cours de la nuit, parcourant mes carnets, j'ai retrouvé ce passage de Felix Guattari que j'avais noté : “dans une séquence de temps où tout le monde s'ennuie, un événement surgit qui, sans que l'on sache trop pourquoi, change l'ambiance. Un processus inattendu conduit à secréter des univers de référence différents; on voit les choses autrement; non seulement la subjectivité change, mais changent également les champs du possible, les projets de vie". Je ne sais exactement à quelle période il se réfère pour établir ce constat, (parle-t-il de Mai 68 de l'Italie de années 70 ?) pas plus que je ne puis dater ce texte.  J’ai du remarquer cette citation il y a quelques mois sur le net (sans doute au moment de l’un des confinements liés à l’épidémie de covid, car elle circulait beaucoup à ce moment-là) mais il est clair – et c’est le moins qu’on puisse dire – que ces derniers temps, l’ambiance change, en effet. Seulement à l’ennui risquent de substituer les ennuis. 
Car il n’y a pas un événement singulier mais plutôt une accumulation d’événements qui modifient l’équilibre des forces et des valeurs qui, jusqu'à présent, semblaient régir la marche du monde. Et soudain cela ne fonctionne plus tout à fait. Une cascade d’anomalies plus ou moins graves et une conjonction de situations critiques génèrent un désordre dont on perçoit bien qu’il peut très vite virer au chaos. Cependant on continue de bricoler ; on ne peut ni ne veut vraiment se résoudre à l’idée qu’il va falloir changer nos habitudes autant que nos modes de pensée et admettre que rien ne sera plus comme avant. La guerre, la crise énergétique, les pénuries alimentaire liée aux sécheresses, au conflits, la raréfaction des matières premières dues à la circulation de plus en plus restreinte des marchandises et à la perturbation des chaines d’approvisionnement, le coût inéluctablement croissant de l’électricité qui rendra bientôt difficile non seulement la possibilité de s’éclairer de se chauffer mais aussi de recharger nos appareils informatiques comme c’est déjà le cas au Liban, tout cela, certes on en parle, mais en cherchant toutefois à maintenir l’illusion que tout ça finira bien par s’arranger parce que, n'est ce pas, il faut être positif. Et les medias, les réseaux  continuent de nous abreuver de nouvelles à la con : comme, par exemple, les spéculations relatives tous les six mois au mercato de football à venir (Mbappé ira-t-il au Réal, qui pour diriger le PSG l'année prochaine ?), des rivalités entre vedettes du show-biz, les gossips des influenceurs, et j'en passe. 
Ainsi, en France, depuis la réélection de Macron et dans l’attente du scrutin des législatives la vie politique semble se dérouler dans un monde parallèle une sorte de "second life" où la guerre en Ukraine n'existe pas, où des crimes contre l'humanité de grande ampleur n’y sont pas commis, où rien ne se manifeste d’un projet visant à détruire la démocratie européenne fût-ce au prix d’une attaque nucléaire, un monde alternatif où la conjonction de la catastrophe écologique planétaire, de la crise sanitaire et des tensions géopolitiques n’a aucune conséquence économique, où la folie d’un autocrate ivre de pouvoir et de conquête ne plonge pas l'Europe entière dans un péril inédit et sous l’emprise d'une menace durable qui nécessiterait une unité renforcée, une défense commune et une refonte économique à la mesure de la situation exceptionnelle où nous nous trouvons. Au lieu de quoi nous avons droit à de mesquines petites tractations électoralistes comme si de rien n’était. On a parfois l’impression que le monde alentour n’existe pas dans la France de 2022.
Je repense souvent à cette brève histoire que l’on attribue à Kirkegaard : "Dans le grand théâtre de Copenhague, la pièce est commencée depuis une bonne heure lorsque, venant des coulisses, un homme crie à l'incendie. Les spectateurs se mettent à rire et à l'applaudir. L'homme a beau insister en expliquant que ce n'est pas une plaisanterie et que le feu s'est réellement déclaré, les spectateurs rient de plus belle. Une demi heure plus tard le théâtre est en feu et tout le monde meurt. La terre finira ainsi dans un très grand éclat de rire et l'incrédulité générale"

On en est à peu près là, me semble-t-il.

Et puis merde.

Je voudrais être au bord de la mer.

shared with little things thursday - skywatch friday

mardi 17 mai 2022

Une figure



Voilà,
j'ai pris cette photo de Gabriel Garran, affectueusement surnommé Gaby par ses proches et ses amis au marché de la poésie en Juin, 2018. C'était un metteur en scène réputé dans les années soixante soixante-dix et quatre-vingt et qui a poursuivi son travail jusque dans les années 2000. J'ai vu quelques uns de ses spectacles, qui étaient souvent très intéressants. Il avait avant tout le souci de faire comprendre les textes. Je regrette d'avoir été trop timide et de ne pas être allé vers lui, à une époque où cela aurait été possible. Je n'ai su que sur le tard que c'était un homme doux et gentil. Pendant de longues années, animateur et directeur du Théâtre d'Aubervilliers, créé grâce à la complicité de Jack Ralite à l'époque maire communiste de cette municipalité de la banlieue nord de Paris, il fut un des grands artisans de la décentralisation théâtrale et de l'essor du théâtre populaire. Il était de ceux qui considéraient la culture comme nécessaire, et qu'elle devait être un service public, au même titre que l'éducation, la santé, la justice. De nombreux metteurs et metteuses en scène racontent comment ils ont pu commencer dans le métier grâce à sa bienveillance et son attention. Il les avait accueillis dans son théâtre et encouragés à suivre leur voie. C'était un homme revenu de loin, qui avait échappé aux rafles de juifs perpétrées par la police française pendant l'occupation.
Il est mort il y a quelques jours, on l'enterre aujourd'hui.

lundi 16 mai 2022

La liberté guidant le peuple

Voilà,
non loin du centre Georges Pompidou, dans le quartier Rambuteau, on peut apercevoir cette fresque — citation de "la liberté guidant le peuple" d'Eugène Delacroix —  en hommage à la résistance ukrainienne contre l'invasion russe. 
La guerre est à nos portes et pendant ce temps, les signes de la catastrophe climatique apparaissent de plus en plus évidents. Il y a bien sûr ces températures hallucinantes en Inde et au Pakistan, les glaciers de l'Himalaya qui fondent entraînant crues et glissements de terrain, et tous ces chocs en cascade qui s'accumulent sans que nous ne puissions rien y faire. 
Des ressources qui se raréfient peu à peu, des rivières en Europe asséchées au printemps, et déjà les prémices de conflits en raison de ce qui va manquer se laissent aisément deviner. Ces indications dispersées sont comme autant de signes avant-coureurs d'un grand chaos. Cela devrait d'ores et déjà nous alerter et nous faire comprendre que l'urgence est  absolue. Aujourd'hui, par exemple, l'Inde, deuxième producteur de blé au monde, a décidé d'en interdire l'exportation afin de pouvoir nourrir en priorité ses habitants. La réalité faite de limites physiques concrètes, s'impose à nous, mais nous continuons plus ou moins à nous voiler la face. Pourtant le rapport du GIEC est on ne peut plus explicite quant à l’urgence du calendrier : "Tout retard dans la mise en œuvre d’une action concertée, globale et anticipée, en faveur de l’adaptation et l’atténuation, nous fera rater la courte fenêtre d’opportunité, qui se referme rapidement, pour garantir un avenir vivable et durable pour tous"
je voudrais bien faire preuve d'optimisme — puisque, paraît-il, j'ai une vision déprimante du monde — mais là quand même, force est d'admettre que c'est de plus en plus difficile. Chaque semaine apporte son lot de  nouvelles alarmantes. 
Alors on se console avec les menus plaisirs. Tant qu'il en reste. Par exemple, écouter au milieu de la nuit la face B de l’album Apostrophe (´) de Frank Zappa.

vendredi 13 mai 2022

Soir sur la dune

 
Voilà,
je me souviens, ce n'est pas un hasard si je me tiens en retrait, à distance. Je ne fais pas partie de la tribu. Je n'en connais pas tout à fait les rites. Je suis un étranger, là. Je ne suis que de passage. Cette image apparaît comme une image de bonheur, de quiétude, de paix. Les serviettes sèchent, les planches de surf sont suspendues. Mais quelqu'un manque. Cela, la photo ne peut le montrer. Quelqu'un manque à jamais. Je sais qu'il est impossible qu'en ce moment précis, dans ce groupe, quelqu'un ne songe pas, à cet absent qui se tenait autrefois parmi eux. (shared with the weekend in black and white

jeudi 12 mai 2022

L'Heure tombe


Voilà,
"l'heure tombe, légère, vague de lumière qui cesse, mélancolie du soir inutile, nuée sans brouillard qui entre dans mon cœur. Elle tombe, légère et douce, pâleur indéfinie, transparence bleue de la fin du jour aquatique - légère, douce et triste sur la terre simple et froide. Elle tombe légère, en invisible cendre, monotone, douloureuse, d'un ennui sans torpeur" Fernando Pessoa in "Le livre de l'Intranquillité"

dimanche 8 mai 2022

Fais attention où tu marches


Voilà,
parfois ce ne sont pas les murs, mais les sols qui attirent l'attention. Et l'on se prend soudain à songer à toutes ces choses qu’on n’aura peut-être pas dites, pas faites, qu’on n’aura su partager, faute de temps, d'attention, à cause de la fatigue de la paresse ou par négligence, et aussi parce que la mort sera venue plus vite qu’on ne le redoutait.

vendredi 6 mai 2022

Face à l’avenir


Voilà,
au bord du monde qui vient nous nous trouvons à présent bien désemparés. Nous ne nous étions pas préparés. Nous n’avions pas su ou voulu voir. Nous nous étions laissés bercer par l’illusion que nos problèmes, toujours, trouveraient une solution qui irait dans le sens de l’intérêt général. Et puis ne nous avait-on pas persuadés que nous serions toujours capables de faire face, que nous étions protégés, que nulle adversité ne saurait nous résister, que tout était sous contrôle, que ce qui n’était pas encore résolu serait en passe de l’être d’ici peu ? Qu’il fallait faire preuve d’optimisme, que le scepticisme n’était qu’une forme de frilosité, que de toute façon on s’en était toujours sortis. Nous étions la Civilisation. Certains même avaient inconsidérément clamé que l'Histoire était finie. Et cette niaiserie avait trouvé un écho favorable dans les gazettes de la Puissance Dominante d'alors. 
Les années ont passé, nous avons changé de siècle, et imperceptiblement l’ordre ancien s’est désagrégé. Des guerres locales se sont multipliées générant des zones de chaos toujours plus nombreuses. Des états se sont affaissés, des nations se sont fracturées. D’autres se sont consolidées gagnant en influence et en prospérité. L’intelligence a déserté certains empires et des armes de destruction massives sont désormais entre les mains de tyrans qui ne veulent pas que le monde leur survive. Pendant ce temps les conditions physiques et matérielles qui rendent possible la vie sur terre s’amenuisent. Des ressources se tarissent, des incendies se propagent toujours plus gigantesques et meurtriers, des canicules s’intensifient, des pluies torrentielles engloutissent des populations, des espèces animales et végétales disparaissent, des zones sont submergées, d’autres deviennent irrespirables, des sols autrefois durs et gelés fondent et se transforment en une boue d’où s’échappent des virus millénaires conservés dans le froid et des nuées de méthane toxiques. J’arrête là cette énumération, chacun peut la compléter à son gré, puisque chaque jour apporte sont lot de nouvelles alarmantes sur les écrans qui nous lient à ce qui autrefois nous demeurait lointain et ignoré et qui désormais nous éclabousse de sa permanente proximité. 
De ce point de vue nous avons progressé de façon fulgurante. Mais ce réseau d’information fait de nous des mouches prises au piège d’une toile d’araignée. Penchés sur eux ou cramponnés a nos smartphones, nous sommes comme  tétanisés, sidérés devant ce qui se révèle progressivement, à la façon de ces effets d’optique quand, au milieu d’une image confuse, émerge un motif clair. Mais notre cerveau ne veut s’y résoudre et nomme illusion l’effroi qui prend forme. Et nous demeurons pareils à des rêveurs qui dans leur paisible et confortable maison songeraient à changer les rideaux du salon quand déjà autour d’eux ne cesse de s'étendre un paysage de ruines et de désolation.

jeudi 5 mai 2022

La beauté ne sauvera pas le monde

 
 
Voilà 
certes je prends la photo mais je suis incapable de m’accorder à la douceur du paysage.
Trop d’idées sombres me traversent desquelles je ne peux me déprendre.
Je marche encore, je vois encore, je parle encore.
J’agis me déplace me fatigue.
Je lis j’entends des informations.
Je suis au monde, encore.
Je m’accroche aux mots, encore.
Sans espoir sans illusion.
Je fais l’état des lieux.
Je constate.
J’établis des bilans.
Ne projette aucune perspective.
Ne suis pas maître de mon sort.
Il se  peut que ça se précipite.
Que je sois pris de court.
Il se peut aussi que tous, nous soyons pris de court.
Mais ça c’est une autre histoire.
Quoi qu’il en soit la lumière est belle.

vendredi 29 avril 2022

Un Refuge

 
Voilà
au centre d'un magnifique airial de chênes et de pins centenaires, à l'entrée du bourg du Muret, la chapelle Saint Roch (protecteur de la nature et du bétail, mais aussi des pèlerins), offre un bel exemple d'architecture religieuse typique de la région.  Elle se distingue par son campanile (dont la cloche date de 1654) sommé d'une croix, un clocher-mur orné d’un abat-son, et un porche ainsi qu'une maçonnerie en "garluche". Autrement nommée pierre des Landes, la garluche est un grès ferrugineux employé primitivement comme matériau de construction, mais qui a aussi servi, pendant la révolution industrielle du dix-neuvième siècle, de matière première à l'industrie sidérurgique locale. 
Érigée au douzième siècle, la chapelle Saint Roch fut dès cette époque, mentionnée comme une étape sur le chemin de Saint Jacques de Compostelle.  
Bien que trois mois se soient écoulés depuis qu'elle m'est apparue, j'en garde un souvenir ému, en dépit de sa modestie. Cet endroit où tant de générations sont passées dégage une secrète et mystérieuse puissance.  Peuplé de tous ceux qui sont venus s'y recueillir avec foi, il témoigne de ce qui me manque probablement le plus en ce moment. Il me rend, en outre, nostalgique d'un temps, où l'humanité, quoique jamais avare de grands massacres, n'avait cependant pas encore les moyens physiques de concourir à sa propre destruction. Les hommes et les femmes de la région préservant cette chapelle, on su manifester leur attachement à cette terre, et honorer en même temps leurs ancêtres qui l'ont bâtie. Sans doute aussi ont ils eu la chance  — car c'est parfois une grande malédiction de naître ici plutôt qu'ailleurs —  de vivre sous des latitudes jusqu'à maintenant relativement préservées des convulsions de l'histoire.
 
Bien sûr ceci n'est qu'une image. Rien d'autre que le regard ne me rattache à ce lieu. Mais je voudrais m'y effacer, sans conscience ni effroi.

Me fondre en ce paisible asile nimbé de miséricorde où flottent encore de secrètes prières

jeudi 28 avril 2022

Les amoureux russes

Voilà,
le soleil se couchait sur Aigues-Mortes, et vraiment cela avait été une belle journée. J'avais, en bonne compagnie, découvert des endroits que je ne connaissais pas. L'après-midi dans la station balnéaire voisine, surpeuplée en ce lundi de Pâques, je m'étais baigné. Le premier bain de l'année. Je n'avais pu cependant, tout au long de l'après-midi, me départir de ce trouble insidieux, comme si flottait dans cet air printanier et sous cet ardent soleil, le funeste présage d'une catastrophe à venir. Cette apparente insouciance, que je voyais tout autour de moi, cette frivolité de laquelle je participais moi aussi, me semblaient bien irréelles alors que la sauvagerie et la folie enténébraient d'autres latitudes pas si lointaines, et qu'un autocrate fou menaçait de vitrifier les nations qui auraient la velléité de s'opposer à sa volonté de ravage et d'asservissement. 
 
 
 
 
Sur le bord de mer, alors que je photographiais ces deux amoureux, qui ressemblent à tous les amoureux d'un bord de mer, une jeune fille à ma droite tenait une conversation téléphonique aussi joyeuse que bruyante en russe, ou peut-être en bulgare ou en ukrainien, mais ça me semblait quand même bien du russe et je me suis demandé ce qu'elle pouvait penser de ces récents événements. Mais peut-être n'en pensait elle rien du tout. Un peu plus tard, les deux amoureux se sont levés, j'ai compris qu'ils étaient copains de la fille au téléphone quand ils ont discuté avec elle, et puis tous les trois se sont éloignés.

mercredi 27 avril 2022

Il faut être toujours ivre


 Voilà,

"Il faut être toujours ivre. Tout est là : c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
 
Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.


Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge, vous répondront : « Il est l'heure de s'enivrer ! Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise."

Charles Baudelaire - Le Spleen de Paris, XXXIII

dimanche 24 avril 2022

Un revenant

 
 
Voilà,
Place Edouard-Adam à Montpellier, s'offre à la vue des passants un trompe-l’œil monumental et très spectaculaire réalisé par l'atelier du peintre muraliste Olivier Costa, je suppose en 2006, année indiquée au-dessus de l'entrée de la (fausse) librairie où l'on reconnaît la silhouette de l’ancien maire de Montpellier, Georges Frêche, "l’amoureux des librairies et des livres" qui a marqué de son empreinte la vie politique montpelliéraine et régionale de 1973 à 2010, année de sa disparition. En costume sombre, moins bedonnant qu'il ne l'était en réalité, debout sur le seuil de la librairie Adam, il semble inviter les passants à y entrer. En fait, comme en témoigne une photo prise en 2015, il n'a pas toujours été là. En 2017, il fut ajouté dans une posture différente, puis effacé, un espace blanc remplaçant, paraît-il, la silhouette de l'édile, comme s'il n'était qu'un fantôme, et enfin il fut de nouveau rajouté en  avril 2021, tel qu'on l'aperçoit sur cette photo. J'apprécie particulièrement, dans le tissu urbain, ces trompe-l'œil réalistes pour l'illusion qu'ils proposent de perspectives nouvelles et d'une temporalité figée sur un simple pan de mur.
Shared with Monday Mural

vendredi 22 avril 2022

Nous passions jeunes encore

Voilà,
nous passions, jeunes encore, à peine encombrés du poids léger de l'insouciance. Nos existences frivoles ne réclamaient que la surprise du jour qui vient. Il nous arrivait parfois d'entreprendre de furtives incursions dans un rêve où tout n'était que langue étrangère et, dans cet obscur périmètre, volubiles parmi de tremblantes ombres, sans crainte de nous duper nous-mêmes, nous parlions alors souvent aux chiens et aux fantômes.  

vendredi 15 avril 2022

Cadaquès


Voilà,
entassés dans la Trabant verte de Anne, On était allé faire un saut à Cadaquès. La guerre du Golfe venait juste de commencer, et on en ignorait encore l'issue. Mais on avait conscience que quelques chose était en train de changer. De toute façon, elle était lointaine, mais cependant fascinante sur les écrans de télévision qui nous en renvoyaient des images verdâtres aussi abstraites que de la vidéo expérimentale. A Béziers, ville bien raciste, les maghrébins redoutant d'être assimilés à ceux dont on bombardait le pays ne sortaient plus le soir par crainte de se faire agresser. La vie semblait absurde. Il y avait quelque chose d'incongru à jouer une pièce de Molière en ces temps obscurs et tourmentés. Mais cette absurdité nous rendait joyeux, car au moins il se passait quelque chose qui venait contrarier le cours ordinaire des événements. Nous ne soupçonnions pas que c'était là, le commencement d'un chaos qui depuis ne cesse de se propager dans tout le monde arabe. Cet après midi d'hiver, le petit port de pêche offrait un contraste déconcertant. Tout y était si lent, si calme, presque évanescent. Après une longue promenade dans les ruelles désertes, et avant de repartir nous étions allés prendre un verre dans ce café où il n'y avait pas foule. Je me souviens avoir dit en plaisantant à Frédéric, que j'allais essayer de faire une photo "façon Libé", le journal de la gauche bohème et bourgeoise d'alors.... Nous étions alors bien désinvoltes plutôt moqueurs et nos soucis d'une autre nature... 
(première publication 23 février 2013)

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