Voilà,
il existe paraît-il, une tendance photographique intitulée "backrooms pictures". Cette photo prise en Janvier 2014, comme nombre de photos que j'ai réalisées et qui sont regroupées dans ce blog sous le libellé "espaces vides", participe, sans que j'en ai eu auparavant conscience, de ce courant. De quoi s'agit-il au juste ? Ce concept est apparu en 2019, via un post sur un forum où l’on pouvait voir l’image d’un local commercial accompagnée d’une
légende suggérant l’existence d’une dimension parallèle dans laquelle on
pourrait glisser.
Bureaux ou locaux
commerciaux déserts éclairés aux néons et couloirs infinis sont devenus
des décors fascinants de banalité où plane ce que Freud nommait l’inquiétante étrangeté (Das Unheimliche). Ces lieux d’apparence familière comportent un élément rendant l’atmosphère hostile. Ces espaces sont qualifiés de liminaires caractérisés par leur indétermination.
Dans son projet lexical The Dictionary of Obscure Sorrows (2021), dédié à la création de mots pour nommer des émotions qui n’en ont pas, John Koenig nomme "kenopsia" l’atmosphère étrange et triste d’un lieu habituellement animé mais désormais abandonné et silencieux.
Les espaces liminaux se seraient dit-on popularisés en 2018-2019, mais auraient encore plus résonné en 2020, lorsque le monde entier s’est retrouvé face
au Covid. "Tout le monde se sentait
abandonné et aliéné, avec des lieux de travail à distance, et des
photographies de rues vides partout." Shira Chess professeure en sciences de l’information et autrice de The Unseen Internet a réfléchi sur la question. Elle considère que cette période était "un moment très liminal qui
s’est glissé dans nos consciences."
Mais pour Shira Chess, l’inspiration est plus ancienne encore. Dans un article pour The MIT Press Reader,
elle avance l’idée que le genre réactualiserait des éléments de la
littérature gothique. Elle en tire le concept du "gothique
institutionnel ". Dans ce texte, elle postule que "à l’instar du
gothique traditionnel, le gothique institutionnel met en scène des
espaces inquiétants, des forces malveillantes et un malaise écrasant lié
à la spatialité et au pouvoir", la bureaucratie remplaçant ici le
fantôme des anciens récits gothiques. Elle ajoute ceci : "On retrouve ce sentiment d’errance
dans des lieux abandonnés, châteaux comme bureaux, qui étaient un jour
neufs et attirants et qui ont l’air abjects désormais. " D'après elle "La Gen Z est secouée par le manque de perspectives pour le
futur ; les backrooms et les espaces liminaux expriment une angoisse
face à notre réalité moderne, à ce monde qui s’est transformé à toute
vitesse." Alors que le gothique évoque les fantômes du
passé, sa version institutionnelle buterait sur l’impossibilité de
s’accrocher à un avenir : "Les espaces ressemblent à ce à quoi ils
ressembleront dans 10 ans, c’est une sorte d’image du futur qui nous
permet de réfléchir au moment présent." Le genre questionne :
laisserons-nous derrière nous uniquement ces non-lieux de productivité
et de consommation ? L’horreur liminale passe ainsi d’une strate
existentielle individuelle – se retrouver seul.e dans un espace infini –
à une horreur sociale collective, celle de notre époque incertaine pétrie par ces
questionnements.
Bien sûr, je n'ai jamais conceptualisé mes images. Je voulais juste évoquer ma perplexité devant ces lieux qui me re semblaient renvoyer au sentiment de vide caractéristique de notre époque, et qui trouve son aboutissement dans la bêtise abyssale de la plupart des dirigeants occidentaux et de ceux qui ces temps-ci aspirent aux responsabilités.









