mercredi 30 avril 2014

Au train bleu


Voilà,
il traînait parfois le soir dans les gares songeant aux destinations où jamais plus il ne retournerait. Des femmes passaient qui détournaient le regard, évitant soigneusement le sien, lui qui attendait un miracle souhaitant que dans cette foule quelqu'un peut-être le reconnaisse. Mais les gens sont toujours pressés qu'ils reviennent ou qu'ils repartent toujours de passage. Il avait un jour mangé au restaurant Le train bleu" (c'était quand déjà si loin une autre vie). Dans cette confusion il ne savait même plus à quoi il ressemblait ; d'ailleurs il évitait les miroirs, détournait les yeux quand une vitrine lui offrait son reflet. Lui aussi avait autrefois connu une vie normale faite de joies simples et de de menus bonheurs : un appartement, un balcon avec des plantes vertes qu'il aimait arroser aux premiers jours du printemps et des fenêtres fleuries, et une valise toujours prête pour un voyage décidé au dernier moment. Mais le malheur avait frappé et jamais depuis il n'avait trouvé la force ni le courage de s'en remettre. Mathieu Minella traînait ce qui lui restait d'apparence avec des souvenirs d'un autre âge d'une autre vie d'un autre visage qui n'avait pas encore été mangé par la flamme. Jamais plus personne ne le prendrait dans se bras il en avait désormais la certitude. D'ailleurs cela faisait longtemps que le désir l'avait quitté. A quoi bon songer à des choses impossibles. Un jour peut-être trouverait-il le courage de se jeter sous un train. Mais de cela même, il n'était pas très sûr. S'il n'avait plus la force d'espérer, lui manquait cependant le courage de renoncer.

samedi 26 avril 2014

Que ça


Voilà
parfois le désir étrange de n'être que cela, mais cela tout à la fois, le bouquet de fleurs séchées, la naïve statuette, le pli du rideau le reflet dans la vitre. Devenir chose dans la perfection et la paix de cet instant retenu un jour d'été pluvieux du côté de l'île de Ré.

vendredi 25 avril 2014

Villa "Les Arbouses"


Voilà
c'est la deuxième maison habitée à Biscarrosse plage : la villa "Les Arbouses". C'était un meublé pas cher, terriblement humide dans lequel nous avons vécu à l'étroit pendant un an car mes parents y avaient entassé un partie de leur mobilier dans l'attente d'une de ces villas (à l'américaine comme disait ma mère) qui nous était déjà attribuée par l'armée. Sa construction n'était pas encore achevée, mais nous y habiterions incessamment sous peu. Je garde de ce logis qui dégageait une forte odeur de moisi un souvenir à la fois tendre et mélancolique et aussi très heureux  à cause du sentiment de liberté éprouvé durant cette année là. J'étais la plupart du temps livré à moi-même. Je sortais de l'école, rentrais chez moi où mes parents qui travaillaient tous les deux n'étaient pas encore arrivés et j'allumais la radio a l'heure où passait l'émission "Salut les copains". Je faisais vaguement mes devoirs, lisais "le journal de Tintin" qui paraissait le mercredi c'est à dire la veille du jour de repos qui était alors le jeudi, m'attardant en particulier sur les aventures de Michel Vaillant, un pilote de courses. l'histoire en cours s'appelait "Suspense à Indianapolis", et elle était en effet haletante. Je dévorais aussi les anciens numéros du journal de Tintin que mon père avait reliés avec du chatterton vert, et je me souviens avoir, dans l'un de ces albums, découvert l'existence de Graham Hill le coureur automobile qui devint aussitôt mon héros car il était né la même année que lui (ce n'est qu'un peu plus tard que je me rendrais compte de ce qu'il était vraiment). C'était déjà un des plus vieux pilotes du circuit mais réputé pour son flegme (c'est a cette époque sûrement que j'ai appris la signification de ce mot). Il conduisait une BRM avec le numéro 8 qui est depuis resté un de mes chiffres fétiches, et portait un casque facile à identifier à cause de sa décoration. Dans ces années-là j'étais incollable sur les pilotes et les voitures de courses. J'associe encore cette maison à des refrains des Supremes qui passaient souvent en radio et je crois qu'une part de moi vit encore dans ces chansons devenues une sorte d'invisible territoire. Évidemment je ne savais pas non plus à quoi ressemblaient ces chanteuses (peut-être alors ma libido en eût-elle été transformée). Bien des sensations, des émotions de ce temps-là remontent au présent quand j'entends "Baby love" par exemple. C'est la dune de Biscarrosse-Plage, le souvenir de son église, le cinéma Atlantic, les parties de Rugby derrière la poste, l'école et sa cour de récréation recouverte d'aiguilles de pin... Oui c'est à cela qu'elles servent les chansons, à nous faire voyager dans le temps, à ranimer les braises dormantes de la mémoire.

mercredi 23 avril 2014

Une réjouissante maxime


Voilà,
entendu il y a quelques semaines dans un spectacle qui à mon goût ne valait le détour que pour cette réjouissante maxime qui pourrait aussi bien être de Samuel Beckett 
(l'épitaphe paraît-il de Martinus Von Biberach mort en 1498). 
"Je vis et je ne sais pas pour combien de temps, 
je meurs et je ne sais pas quand, 
je m'en vais je ne sais pas où, 
je m'étonne d'être joyeux". 

dimanche 20 avril 2014

Aquabonisme


Voilà,
j'aime bien ce cliché que j'ai fait l'autre soir à Arcueil près du métro Laplace. Surtout à cause du type à l'arrière-plan en train de pisser contre son arbre. Je l'aime oui comme bien d'autres photos de ce blog d'ailleurs qui n'ont pas été beaucoup vues : celle du petit matin à Marrakech, par exemple, ou bien le skater du palais de Tokyo, ou Clifton beach, ou la procession des filles de Lyon, ou encore le miracle de Lourdes et la fillette de Londres. J'en oublie. Je sais qu'elles ont été peu regardées parce qu'il y a une sorte de compteur indiquant les pages les plus consultées. Je me suis retourné donc. Au cœur de la nuit, dans la caverne de l'insomnie, je suis revenu sur ces publications passées. Ce sont toujours les images que je retiens d'abord, rarement les textes. D'ailleurs les libellés sur la colonnes de droite ne réfèrent qu'aux images (sauf la rubrique personn(ag)es). Et puis, ce sont les images qui m'ont aidé bien souvent, c'est elles qui ont en quelque sorte constitué un baume qui tenait à distance l'angoisse, en différents moments de ma vie. Seulement j'en ai quand même besoin des mots, il faut qu'ils soient là, mais c'est comme ça, les images d'abord. Pourtant il y en a quand même beaucoup, huit-cents posts ça fait pas mal de mots, et le projet au départ c'était bien ça, c'était de faire venir les mots, de trouver une relation juste entre des images et des mots. Je ne suis pas sûr d'avoir réussi mon coup. Je trouve que c'est trop propre tout ça, trop raisonnable, trop souvent raisonneur. Insatisfaisant au bout du compte. Ça manque de tripes ça manque de nerfs ça manque de viande. À quoi bon continuer si ne parle pas le fou en soi, le fou caché en soi, le fou tapi dans la trop lisse image de soi. À quoi bon insister si n'est pas rendue plus vive la tension que suscite la volonté le désir - je ne sais comment dire - la nécessité d'en passer par les mots qui jamais ne viennent comme il faut, jamais exacts au rendez-vous, toujours infidèles faux-culs fuyants tirant à hue et à dia ? C'est absurde cette tentation souvent répétée au fil des publications de vouloir donner l'impression de maîtriser la pensée plus précisément l'illusion d'avoir une pensée quand c'est justement de sa confusion dont il faudrait témoigner, de son chaos de ses débâcles et des séismes qui l'agitent, la transforment. Oui seules importent ces failles, ces lignes de fractures, ces intensités soudaines, ces moments de friction de frottement de flottement de suspension de vertige de chute ou d'ascension, de décélération brusque de bafouillage de ressassement de bégaiement. J'ai essayé parfois. Peut- être faut-il pour cela un courage que je n'ai pas, un acharnement ou une détermination dont je manque, à moins que je m'obstine à chercher quelque chose qui peut-être n'est qu'une lubie : l'idée que je pourrais avoir un style une singularité par exemple - je ne sais pas - un truc immédiatement identifiable. C'est misérable au fond cette volonté d'exister à tout prix, de s'exprimer à tout prix, alors que n'importe quel connard peut le faire. On peut le constater dans le bus, le métro : tu marches sur les pieds de quelqu'un et aussitôt il s'exprime, il dit aīe ou bien il dit vous vous pourriez quand même faire attention. Oui au fond si tout cela n'était que ça : se marcher soi-même sur les pieds juste pour dire faites attention je suis là je suis là

vendredi 18 avril 2014

Rustres et malpolis


Voilà,
je commence sérieusement à en avoir ras-le-bol qu'on me dise que je ressemble à Pierre Desproges. D'abord ça m'angoisse, parce qu'à chaque fois je pense qu'il faudrait que je fasse un check-up. Ensuite je trouve que je suis quand même plus beau que lui. Ouais quand même. En plus je lui en veux d'avoir, il y a longtemps, (à l'époque des "letraset" et des "rhodoïds") refusé la proposition d'illustration que j'avais faite et qui convenait aux Éditions du Seuil et d'avoir choisi à la place une photo stupide où il mangeait sa cravate en même temps que sa soupe. Enfin, on m'aura tout de même versé la moitié de mes honoraires pour ce premier volume de la collection Point virgule dont j'aurais pu signer la couverture. Je trouvais que c'était du bon travail (je l'ai d'ailleurs refilé plus tard pour une affiche de spectacle) et de sa part une vraie faute de goût. C'était néanmoins et incontestablement un grand artiste. Son interview avec Françoise Sagan reste inoubliable (mais la générosité de Sagan y est pour beaucoup) et son sketch avec Dominique Valadié et Tonie Marshall sur les poulpistes me réjouit toujours autant. Peut-être qu'un jour on fera un biopic sur lui et que j'aurais la possibilité de faire des essais. Sinon, à part ça, Garcia Marquez est mort, et c'est quand même plus important. J'ai découvert "Cent ans de solitude" l'été 1996, sur la recommandation de Margarita Mladenova et Ivan Dobtchev avec qui je venais de travailler et je me souviens de la sensation éprouvée (c'était sur la plage de Biscarrosse) lorsque survient cette très longue phrase de deux pages vers le milieu du roman...

mercredi 16 avril 2014

Dix-septième parallèle

Love song (Madonna & Prince)
Voilà
j'avais chopé une insolation en restant tout l'après-midi vautré sur une gigantesque chambre à air de camion non loin de ce ponton où l'on passait en boucle "Like a prayer" l'album de Madonna. Quelques jours auparavant, en rêve, j'avais aperçu porté par les flots, le corps d'un petit singe vêtu d'un costume marin qui était venu s'échouer sur le rivage. Comme il bougeait encore un petit peu, je m'étais précipité pour le ranimer, et après l'avoir sauvé j'avais envisagé de le ramener avec moi en Europe afin de l'adopter. Oui oui... j'avais une vie intérieure à l'époque, et l'altruisme ne me faisait pas défaut. Mais depuis ce  jour je crains le Soleil. Pourtant ce soir là je suis resté longtemps à le regarder se coucher, presque en extase devant le spectacle de la lumière et des nuages perpétuellement changeants qui dressaient des châteaux dans le ciel.

dimanche 13 avril 2014

Salon du livre ancien de l'estampe et du dessin


Voilà,
ce matin sous la verrière du Grand-Palais, grâce à l'invitation de l'ami Nicolas, brièvement croisé sur place, visite du salon du livre ancien et de l'estampe où je n'étais encore jamais venu. Beaucoup de belles choses donc, et des images plein la tête en sortant de là... On est dans le monde feutré des collectionneurs qui sont encore de véritables amateurs d'art et de beaux ouvrages. Et si, vraisemblablement on doit ici aussi effectuer des placements, on le fait avec élégance et discrétion. Quant aux gens qui tiennent les stands, ils prennent quand même le temps de parler et d'informer le visiteur un peu curieux. J'y ai vu aussi de remarquables reliures contemporaines et des livres-objets très singuliers.

samedi 12 avril 2014

La fille qui téléphone


Voilà,
j'étais juste venu déposer un courrier
et puis il y a eu cette fille en double
la silhouette s'effaçant dans le battant de la porte
la courbe et les pavés
et une fraction de seconde il m'a semblé avoir déjà vécu cet instant

jeudi 10 avril 2014

Dans la cuisine, à Châteaudouble


Voilà,
cette photo je l'ai restaurée il y a peu, je l'ai nettoyée de ses poussières : Dominique et Philippe dans leur cuisine à Châteaudouble. Elle date du milieu des années soixante-dix. S'agit-il ce jour-là de mettre en bouteille du vin que faisait Louis Peyre, ou celui que nous allions chercher à la coopérative de Figanières ? C'est Philippe qui m'a appris à apprécier le vin, entre autres. Mettre du vin en bouteille était un rituel réjouissant auquel on se prêtait aussi le dimanche à Paris, parfois. Ou bien a-t-il l'intention de fabriquer un pastis un peu sauvage ? Je ne sais plus.... J'aimais cette cuisine avec sa grande table, c'était alors le centre névralgique d la maison. Sur le mur de droite on aperçoit un morceau de bas-relief en plâtre représentant Adam et Ève au jardin d'Éden réalisé dans l'atelier des enfants de la Maison de la culture d'Amiens dont Philippe avait été le directeur de 1965 à 1970. Je ne le connaissais pas encore alors, mais il arrivait que lui ou Dominique évoquent ces années-là. Il existait alors en France une réelle effervescence culturelle et ce qu'ils en racontaient - et bien sûr aussi leurs filles qui avaient passé une partie de leur enfance là-bas - me faisait rêver d'une vie parallèle et imaginaire. J'ai photocopié un jour une brochure rendant compte du bilan d'activité de ces cinq années. Mnouchkine, Chéreau, Jean-Pierre Vincent y ont donné leurs premières mise en scène, Strehler, Jiri Menzel, Lavelli, Gatti, Vitez y sont aussi passés. Les spectateurs ont pu entendre Cathy Berberian chanter ou Lily Laskine jouer de la harpe, découvrir les œuvres de musique contemporaine de Mauricio Kagel, Luc Ferrari, Betsy Jolas, Ivo Malec, Iannis Xenakis, assister à des concerts d'Ella Fitzgerrald, de l'Art Ensemble of Chicago, Oscar Peterson, Thelonious Monk, Soft Machine, Coleman Hawkins et tant d'autres, parcourir de nombreuses expositions voir des films. Je me souviens d'une photo vue chez eux dans un album. Thelonious Monk est assis sur une banquette du hall de la Maison de la culture sous un tableau de Soulages. Mais revenons à Châteaudouble et à cette cuisine, où j'ai aussi goûté pour la première fois de la confiture de gingembre de chez Wilkin & Sons, de la "Rose's lime marmelade", du lemon curd et même du "Marmite" que Gérard le frère de Philippe ramenait de ses voyages à Londres. C'est aussi dans cette maison que j'ai pour la première fois entendu les concertos pour violons RV 454, 455 de Vivaldi que Philippe ou Dominique aimaient bien écouter en fin de la journée quand la chaleur tend à se dissiper et que l'on peut de nouveau ouvrir les volets. C'est étrange quand même comme une simple image peut raviver de souvenirs, pourtant si lointains, et comme ces visages demeurent si présents... parfois je me souviens aussi de Dominique fredonnant le poème d'Aragon mis en musique par Ferré "Je chante pour passer le temps..."

mercredi 9 avril 2014

Chèvre et chaises


Voilà,
j'aime bien cette relation entre les deux chaises métalliques du MoMa et la chèvre de Picasso qui y est exposée. D'ailleurs je réalise qu'il m'arrive assez souvent de mettre Picasso en relation avec autre chose. Une fois au Centre Georges Pompidou et une autre à l'Orangerie des Tuileries. Oui, l'art moderne observant le design contemporain.

dimanche 6 avril 2014

Août 14


Voilà
Depuis quelque jours on peut apercevoir sur les murs de Paris une photo illustrant une affiche d'exposition consacrée aux derniers jours précédant la guerre de 14-18. On y distingue un groupe d'hommes pour la plupart coiffés de canotiers (car on est en été) de dos face à un mur où sont placardés les ordres de mobilisation générale. L'un d'entre eux pourtant regarde en arrière, non pas tout à fait dans notre direction, mais hors cadre, comme s'il se retournait sur son passé, sur la paix qui désormais s'enfuit. Mais paradoxalement, faisant face à l'appareil qui le saisit en cet instant, c'est aussi à l'avenir qu'il s'adresse. Il ne sait pas que par sa seule présence muette, ce sont toutes les générations futures qu'il interpelle cependant. Il est la figure candide et pour cela tragique de l'homme des foules pris dans dans la tourmente de l'Histoire, qui ne réalise pas encore que son existence a déjà basculé. Il fait songer à ce personnage décrit par Robert Benchley au début d'un article intitulé "Un homme bien de son temps" : "Qui veut avoir une vision rétrospective satisfaisante de l'histoire en train de se faire n'a qu'à feuilleter une collection de photographies d'actualités prises au moment même où des événement cataclysmiques se produisent. Sur la plupart de ces images, vous pourrez repérer un personnage en chapeau melon occupé à regarder exactement dans la direction opposée à l'événement, tout à fait inconscient que le monde tremble sous ses pieds". On voudrait être certain que rien de mauvais n'arrivera à cet homme, être sûr qu'il aura échappé à cette boucherie que personne encore n'imagine à cet instant, mais on sait, nous homme du futur que cela est peu probable  - car tout de même : près de huit millions de mobilisés en France, un million quatre cent mille tués et disparus, quatre millions trois cent mille blessés -. Et quand bien même aura-t-il survécu, il sera sans doute devenu un autre homme, brisé par tout ce qu'il aura vu et enduré. Dans le spectacle de Didier Flamand "Prends bien garde aux Zeppelins", il y avait une séquence de déclaration de guerre qui ressemblait à cela. Ensuite un homme traversait le plateau avec une valise tentant de fuir le plus discrètement possible. On voudrait qu'il en fasse de même celui-ci avec son canotier, qu'à ce moment précis il puisse sortir du cadre, disparaître du présent où il est enfermé, et fuir s'évader loin, dans un autre futur que celui qui lui est promis. Je pense aussi à l'annotation de Kafka dans son journal : "2 Août 14. L'Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. Après-midi piscine."

samedi 5 avril 2014

Explorez vos limites


Voilà,
c'était un beau programme et bien sûr que j'en avais envie, mais même la réalité me semblait inaccessible

jeudi 3 avril 2014

Le fumeur de Chicha


Voilà,
parfois au détour d'une rue il pouvait éprouver tout à coup la sensation de marcher dans une ville étrangère. C'est à cela qu'il avait songé en sortant de ce bistro où il avait bu un sirop jaune paille au goût vague de citron mais de cela il n'en était plus vraiment certain. La patronne n'avait alors cessé de se confondre en excuses parce qu'elle lui avait un peu tardivement servi sa consommation, et Benoît Savagnin lui avait bêtement souri pour la remercier, mais peut-être aussi pour dissimuler sa gêne tant l'enthousiasme que manifestait l'écrivain à la mode en lui vantant les mérites d'une machine à écraser les steaks découverte lors d'un récent voyage à New-York, lui paraissait disproportionné. C'était, selon lui un truc phénoménal, bien qu'il ne comprenait pas pourquoi les steaks ainsi aplatis s'appelait des "deep burgers" et en effet c'était tout à fait incompréhensible. Puis la conversation avait glissé sur les derniers films à l'affiche, mais trop brièvement car il avait fallu se séparer. Benoît Savagnin craignait d'arriver en retard à la répétition publique d'un spectacle dont il ignorait tout, bien qu'il en fût l'un des protagonistes. Dépêche toi semblait lui souffler l'homme à la chicha, on n'attend plus que toi. Et il pressa le pas.