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mercredi 13 mai 2026

Noctambule

 
 
Voilà 
des promeneurs déambulent de part et d’autre des larges avenues dépourvues de trottoirs mais bordées par des pelouses. Nombre d'entre eux portent des masques de babouins. Je n'ose demander mon chemin. Pénétrant dans un tunnel supposé me permettre d’accéder au métro, je débouche dans une cour d’immeuble où des enfants jouent au foot pendant que d’autres incendient des poubelles. 
Plus tard, longtemps j'erre seul dans la nuit noire et les rues de Morlante. 
 
 
Je finis par accéder au centre ville. Ses néons multicolores bien que fort énigmatiques me rassurent néanmoins. Je pénètre dans une boutique illuminée où derrière des façades constituées d’aquariums de jeunes employées plutôt avenantes invitent les passants en à franchir le seuil. Leurs paroles sont inaudibles, mais leurs gestes sans équivoque. Dans ce quartier, les babouins semblent mieux s'orienter que les hommes.

jeudi 2 avril 2026

Une autre version du mythe

 
 
Voilà
donc une version du mythe digne d’intérêt même si la plupart des historiens et des traducteurs s’accordent à la considérer comme apocryphe. Colportée croit-on, depuis Thèbes ou l’Épire, on en a trouvé quelques traces jusqu’à J’baïl sise dans la gloire passée de l’ancienne Byblos. Elle raconte qu’Apollon, dieu des clartés exactes et des prophéties impeccables, fut condamné à une tâche dont l’humilité défie toute théologie sérieuse : arroser un arbre.
Cet arbre, on le sait, était Daphné.
Il existe des interprétations où la métamorphose illustre le triomphe de la pudeur ; d’autres où elle constitue une fuite élégante hors du désir. Il n'en est guère, toutefois, qui éclairent ce détail tardif et sans doute essentiel : le petit arrosoir.
Apollon, désormais, chaque matin traverse une forêt qui ne lui doit rien. Il remplit son récipient dans un modeste ruisseau — il y a quelque ironie à ce que le dieu qui a tant étanché sa soif aux plus secrètes sources, dépende d’une eau sans légende — ; puis il s’approche du laurier.
Il verse. Verse. Verse.
Parfois, par distraction, par mégarde, et peut-être aussi avec le vague espoir que la parole puisse encore atteindre ce qui s’est retiré dans la fixité végétale, il parle. Daphné, quant à elle, persiste obstinément dans le silence, chose que les oracles n’avaient pas prévue.
Certains exégètes mineurs ont considéré ce rituel comme une punition. D’autres, plus subtils ou plus acharnés, ont reconnu là, sinon une manifestation de sagesse du moins une forme de connaissance sur le point d'être acquise ; Apollon apprend enfin ce que les dieux ignorent depuis toujours : la répétition.
Quant à l’arrosoir, les commentaires divergent. Une hypothèse mentionne (elle a ma préférence) qu’il n’était, à l'origine, destiné à personne,  — ni au dieu ni à l’arbre — mais qu'en secret, implorant la chaste et fière Artémis il réclama d’être rempli chaque jour afin d'épargner au monde de plus amples malheurs.
C’est ainsi qu’il devint le premier objet contribuant à ce que depuis l'on nomme la force des choses

mercredi 4 mars 2026

Un dernier rêve de galop


Voilà,
la vallée irradiait.
Entre deux versants sévères pareils à des gencives d’ombre, s’étendait sous une lumière tranchante et limpide, une langue d’eau stagnante. Devant moi, couché sur le flanc, un cheval – alezan pâli, crinière d’écume – gisait avec la solennité d’un monument renversé. 
Dans ce rêve cette bête m'en rappelait une autre qui m'avait hanté durant des années. Son ventre entrouvert, n'offrait pas pas l'abjecte obscénité d’une blessure ;  comme par une porte cédant sous la poussée d’une invisible foule, s’en échappait un essaim de papillons.  Tous semblaient participer d’une respiration secrète. Montant en spirale, colonne fragile, fumée chatoyante et multicolore, ils jaillissaient, surgis d’un ultime et invisible galop, puis s'éparpillaient en désordre.
Je me souviens avoir pensé : voilà donc ce que je contiens, je suis ça aussi.
Chaque papillon révélait une nuance de rouille, de cendre, de fleur fanée. Les regardant, je songeais que chacun emportait avec lui un moment de ma vie où j'avais éprouvé de la honte : une parole trop vive lancée à un ami, un désir tû, un geste retenu par lâcheté qui eût pourtant été apaisant, une situation inconfortable et risible. Ils tournoyaient avec une légèreté gracile et capricieuse un peu dégoûtante aussi, parce que née de la décomposition même.
Sa tête reposant sur l’herbe, le cheval dans son abandon avait la langueur d’un enfant fatigué. Les papillons frôlaient mon visage. Le battement de leurs ailes évoquait le son discret d’une page qu’on tourne.  Je songeai à un livre se feuilletant tout seul... Plus ils s’élevaient, plus la vallée semblait s’élargir. Les montagnes reculaient, comme intimidées par cette ascension d’apparence futile. Je voulus toucher le flanc du cheval. Le contact de ma main suscita un violent spasme. Je me reprochai aussitôt d'avoir esquissé ce geste. Quelque chose vivait encore dans cette charogne. Je devais absolument me réveiller.

dimanche 15 février 2026

Sur le bout de la langue

 

Voilà,
autour, tout est à sa place. Le décor tient. Les rues, les gens qui passent, les images parfois énigmatiques sur les murs. Il regarde, il s'attarde peut même encore sourire. Mais quelque chose en lui s’est absenté. L’idée du lendemain peut-être. Le corps continue de faire son travail, sans grande conviction, la tête aussi, mais de plus en plus difficilement. Les mots n'accèdent plus aussi aisément à la pensée. Parfois ils affleurent  et s'effacent aussitôt. Ne se laissent pas retrouver. Durant une bonne partie de l'après midi, il y avait ce mot sur le bout de la langue. Un nom de métier ayant à voir avec les assurances. En vain. Et puis il est revenu comme ça, en début de soirée alors qu'il n'y pensait plus. "Actuaire". Au moins sait-il encore ce que cela signifie. Cela survient de plus en plus souvent. Est ce que ce sont les années ? Un traumatisme précis ? Il fait peu d'efforts, mais tout l'épuise. Et il y a cet ennui. Un ennui calme, sans raison, sans plainte. Il est là, c’est tout. Quelque chose s'est achevé à son insu, pense-t-il, mais quand ? Y-a-t-il un nom à donner à cela ? Pourtant, la peur du dimanche soir ne le quitte toujours pas et une ritournelle, dans son crâne, elle ne se laisse pas oublier. On dit qu'il va neiger cette nuit.
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lundi 9 février 2026

Tout est là pourtant


Voilà, 
figés dans la lumière artificielle des réseaux, leurs visages comme autant d’empreintes. Ils écrivent quelques mots sous des photos instantanées où ils posent en souriant — mais rien de tout cela n’a de poids ni d’épaisseur. Je les connais à peine, ou je les ai connus, autrefois, dans une autre vie, quand les saisons semblaient avoir un sens. Pourtant, chaque jour, sans y penser, je les aperçois furtivement comme depuis la vitre d’un train silhouettes passagères. S'ensuit une étrange et presque douloureuse impression de proximité sans présence ni chaleur. Sans corps réel.
Je vis dans un étourdissement, une sorte de calme et lent vertige, comme si le temps de vivre s’était désagrégé. Il n’y a plus de lendemain clair, juste des journées qui s’effacent à mesure qu’elles s’étirent. Et parfois, j’entends parler d’eux. Un message, une photo, un nom qui réapparaît. Un chagrin sournois me gagne : je réalise alors que certains sont déjà partis, je ne les reverrai plus.
Je me retire peu à peu de cette foule silencieuse. Je m’éloigne de ces silhouettes numériques comme on s’écarte d’un bal trop bruyant, le cœur battant encore de ce qu’on a cru partager. Je m’entête à consigner ce qui me traverse, comme si les mots pouvaient fixer ce qui, autrement, glisserait vers l'oubli. Je m’y accroche pour ne pas sombrer dans ce flou permanent qui m’enveloppe.
Me reste cette fragile sensation de transparence, comme si je devenais peu à peu le témoin silencieux de ma propre vie. Tout est là, pourtant — les souvenirs, les visages, les instants volés — mais comme à travers un voile. Je continue d'écrire, non pour retrouver le fil, mais pour ne pas le perdre tout à fait. Je finirai bien par m'effacer moi aussi.

lundi 1 décembre 2025

Un gant


Voilà,
Il n’a aucune prétention à être retrouvé. 
Il ne réclame pas sa place. 
L'air de vaguement insulter le monde, il repose à présent
 dans l’angle aveugle des choses qui ne reviennent pas. 
Il y a peu, il était encore dans l’hiver de quelqu’un.
L‘objet tombé, le poids d’une saison.
Enroulée dans de la fausse fourrure, juste une absence réduite à la forme tourmentée d’une main. Mais d'une main qui se donnerait des airs de tortue.
La fenêtre n’a rien retenu. Les gants les mouchoirs les promesses, même les gens la laissent indifférente. Son rebord non plus ne fait pas dans le sentiment. Il est rare que les murs compatissent. 
On oublie toujours. Les petites choses d’abord. Ensuite viennent les grandes
. 
J’imagine le froid mordant, 
le pas précipité,
 le cœur ailleurs.
 
Une distraction peut devenir une perte.

 On s’arrête parfois dans sa propre vie
 sans trop comprendre pourquoi et il vous prend soudain comme une terrible envie de pleurer.

mercredi 5 novembre 2025

Sous le ciel incertain

 
Voilà,
ce matin-là de lents troupeaux de nuages traversaient le ciel d'automne. On eût dit que la lumière elle-même s’était éteinte comme si la ville entière, vidée de ses passants, n’avait conservé qu’un seul signe de vie, mais une vie déjà retenue, contenue, immobilisée. Un scooter, garé là évoquait dans son attente muette, un animal condamné à ne jamais bouger. Non loin, sur un pan de mur il y avait cette peinture de Seth représentant une petite fille de trois quarts dos, le cou légèrement incliné, absorbée dans la contemplation d’une petite maison de poupée ou peut-être d’un abri d’oiseau. Objet dérisoire pour l’adulte que j’étais, cette fresque suggérait que pour la fillette il constituait tout un monde.
Ce refus muet qu’elle semblait opposer à mon regard, réveilla en moi, sans que je l’aie convoqué, un souvenir ancien, trop longtemps enfoui. Je n’aurais su dire s’il m’appartenait en propre, ou si je l’avais rêvé. Je me revis, enfant, à la campagne dans le jardin étroit de mon grand-père, accroupi devant une cabane improvisée que j’avais construite de planches disjointes et de pierres branlantes. Inutile et fragile, pour l’enfant que j’étais, cette cabane représentait l’espace d’une souveraineté totale, un royaume secret, où je pouvais accueillir l’attente d’un oiseau, ou simplement la secrète promesse d’un mystère pour lequel je n’avais pas de mots. Je revis le vert pâle de l’herbe humide, l’odeur de la terre qu’un crachin d’octobre avait assombrie. Surtout je retrouvais ce sentiment alors éprouvé dans cette position accroupie, que le temps, ne m’entourait plus de sa contrainte mais se dilatait à l’infini, comme si chaque seconde contenait un monde.
Et ce souvenir, enfoui depuis des années, s'offrait avec une netteté d’autant plus poignante qu’il ne surgissait pas juste sous la forme d’une image isolée. Il avait aussi la densité d’un état de disponibilité absolue propre à l’enfance : celui où toute chose ne prend sens que par sa seule présence parce que l'on n’attend rien d’autre que ce qui est là, et que chaque chose – le moindre bruissement d’aile, une goutte tombée d’une feuille – semble chargée d'une infinité de possibles. La petite fille de la fresque, dans son silence obstiné, me signifiait que ce que nous appelons le passé ne s’éteint pas mais qu'il se tient tapi, prêt à se relever au moindre signe, pareil à un oiseau blessé, qui reprend soudain son vol au premier appel, alors que le ciel lui semblait à jamais interdit.
Sous le jour incertain et changeant, je restai longtemps immobile. Debout dans cette rue déserte, rempli de gratitude pour le moment présent, je ne songeai plus à ce que j’avais perdu, ni même à ce que je pouvais encore espérer. C'était comme si le temps  s'étirait et s'effaçait à la fois. Vaguement hagard, un peu étourdi, je réalisai, que tout ce qui fut jamais, tout ce que nous avons cru retenir, toutes les années et les gestes et les instants que nous pensions achevés, tout cela ne cesse jamais vraiment de flotter, impalpable et léger comme une invisible brume, dans l’air que nous respirons.

lundi 9 décembre 2024

L'autre scène

Voilà,
dans ce théâtre peuplé de spectres au fond la-bas tout au fond entre souffle et mémoire se donne une représentation qui jamais ne cesse et toujours se joue de moi. Continûment, des signes aussi obscurs que fugaces traversent la scène, me laissant vague et pantois. Et si des voix confuses peuplent parfois son espace, elles ne sont que bribes plus ou moins compréhensibles, imperceptibles traces de ce qui m'a irrévocablement quitté. 
Et pourtant, c'est aussi l'illusion parfois, que rien vraiment n'a commencé, que les larmes jamais n'épuiseront cet insatiable chagrin mûri dans la plaie toujours vive d'une secrète et très ancienne blessure 

mardi 5 novembre 2024

La Chose

 
 
 
Voilà,
au milieu du dépotoir, la chose gisait là dans la boue, inerte, suintante, exhalant une odeur putride. Relents d'ammoniaque d'essence et de pourriture. Surtout il y avait ce silence pesant laissant craindre l'imminence d'un imprévisible et soudain danger. Nul oiseau ne passait plus dans les parages. Tout semblait s'être figé dans une attente trouble et oppressante.
Depuis des jours, les soldats se relayaient pour monter la garde sans que rien ne se produise. Ils se tenaient à distance, masquant leur malaise. Pas un ne voulait approcher "la bite", comme ils appelaient entre eux cette gigantesque vermine, avec des airs bravaches pour se donner une contenance. Ils l'avaient trouvée là, mystérieuse, incongrue, sinistre. Parfois des mouches bourdonnaient en essaim autour de sa masse gluante. Elles paraissaient dessiner une forme, halo ou couronne mouvante. Elles ne restaient jamais bien longtemps, puis s'éloignaient avant de revenir quelques heures ou quelques jours plus tard. Rien ne semblait régler ces agaçantes apparitions. C'était comme un rite ou une connivence tacite entre les insectes et la bestiole que rien n'expliquait.  Les nerfs étaient mis à rude épreuve. Qui sait s'il ne se tramait pas quelque chose sous terre. Des hommes avaient tenté de s’approcher, au début, la première nuit. Mais à chaque pas vers la chose un vertige sournois les étourdissait. Leur poitrine suffoquait sous un poids étrange, une main invisible les prenait à la gorge. 
On redoutait que le moindre geste, le bruit le plus infime pût réveiller la chose.  
Alors on restait là vigilant, aux aguets. 
Les heures passaient, et la chose demeurait, inerte, comme un secret échappé des tréfonds de la terre.
Soudain, un frémissement traversa la surface de la créature. Un imperceptible frisson en même temps qu'un bruit, subtil, perça le silence, comme un râle profond. La chose gonfla pour se ramollir  aussitôt. 
De nouveau ce fut le silence
Les hommes s'étaient reculés d’un même mouvement, suspendus, le souffle coupé. Était-ce un battement de vie ou simplement l’illusion provoquée par l’air tremblant sous un pesant soleil ?
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mardi 10 septembre 2024

Cérémonie

 

Voilà
assise nue sur le bureau Laure Sauvignier tente de rassembler ses pensées. De quelle manière a-t-elle a posé ce matin le verre d'eau sur l'évier ? Elle a oublié. S'en trouve contrariée.
Un peu plus tôt, à l'étage, alors qu’elle était allongée sur le plancher crasseux de la chambre bleue, lui étaient parvenus depuis le vestibule de la vieille demeure familiale, les plaisanteries et les rires gras, des convives, des frères et des cousins. Éméchés pour la plupart, ils tenaient en gloussant leurs chaussures à la main. Immobile, s'efforçant de respirer lentement elle s’était rappelé ces mots doux et les promesses qu'on lui avait fait un jour en caressant ses chevilles. Elle sortait à peine de l'enfance, alors. J'aurais du me marier sans faire la difficile plutôt que de rêver de grand large avait-elle songé dans une longue expiration. Tant d'attentes contrariées et d'abîme retenus entre ces murs où flotte un parfum de violette. 
Une fois n'est pas coutume, elle ne sera pas tout à fait prête pour la cérémonie. Déjà quelqu’un chuchote derrière la porte.
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dimanche 17 mars 2024

Réparation

 

Voilà,
sans raison particulière il était revenu dans ce quartier de Morlante où il ne s'aventurait que très rarement. Non qu'il y eût quelque danger à traîner dans les parages. C'était simplement trop loin de l'endroit où il demeurait. Loin d'ailleurs de tous les endroits où il avait vécu. Pendant quelques mois,— c'était désormais comme dans une autre vie car tant d'années s'étaient écoulées depuis — , il lui était arrivé de venir dans le coin. Pour une femme. Dont il ne conservait à présent qu'un vague souvenir. Son visage, ne s'imprimait plus vraiment dans sa mémoire. Quelques particularités physiques et une certaine dextérité dans les choses du sexe, c'est tout ce  dont il était capable de se se rappeler. Sa profession aussi. Son appartement. Elle était récemment divorcée, deux enfants en garde alternée et en bas âge qu'il avait assez peu vus. Peut-être même était-elle de droite. Ils n'avaient guère eu de complicité intellectuelle. C'était simplement une de ces liaisons passagères ou chacun des partenaires cherche à se réparer au contact d'une présence qui après tout peut bien faire l'affaire. Cela avait fini sans qu'aucun des deux n'éprouve le besoin de rappeler l'autre ou de le revoir par la suite. 
Parfois les choses sont simples.
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vendredi 8 septembre 2023

Une étrange sensation

Voilà,
je suis plus bas, vraiment je suis plus bas, et plus lourd aussi. Qu’est-ce que je fais dans ce corps ? ce n'est pas le mien! Je suis gêné aux entournures. Le coude me fait mal, n'est pas à sa place. En plus j'ai une moustache. Ce matin en me levant je n'avais pas de moustache. Je n'ai rien senti et pourtant il semblerait bien que je sois un autre. Et puis ma main droite a une d'odeur comment dire, étrange, que je ne parviens pas à identifier, quelque chose comme une odeur de vieille bête. Je crois que les gens me regardent bizarrement. J'ai la vague sensation que tout déconne. C’est peut-être à cause de ce type là tout à l’heure qui promenait son chien en lui parlant. "Tu vas faire un gros popo et après j’irais au boulot". Je crois bien que c'est ça, j'ai vraiment entendu ça, j'ai pensé c'est dingue, c'est moi ou c'est le monde qui déconne, mais non j'ai vraiment entendu ça, après j’ai eu un moment d’absence je ne me souviens plus, j'ai marché j'ai continué de marcher en pensant à ce que je venais d'entendre, les rues les gens plus rien ne me semblait réel, tout est devenu un peu cotonneux, comment je vais faire qu'est ce que je vais devenir je ne peux pas finir mes jours comme ça il va falloir que je me regarde comment je vais supporter mon dieu dites moi que ce n'est pas vrai que c'est juste un cauchemar que je vais me réveiller...
—  tu Me parles à Moi, enfin tu Me parles, maintenant que tu es dans la merde, tu Me parles, J'existe enfin pour toi, tu crois que c'est aussi simple, que tu vas t'en sortir comme ça ? Tu veux que Je te dise, tu es mal barré, vraiment mal barré, ne compte pas sur Moi, tu peux te brosser, démerdes toi il fallait y penser avant espèce de mécréant...

vendredi 14 octobre 2022

Migraine


Voilà,
peur de s’endormir et de ne pas se réveiller. L’essentiel qu’on n’a pas dit, aux uns et aux autres. Les mots d'amour qui se sont perdus, les excuses demeurées au bord des lèvres, les choses gentilles qu’il eût été bon de partager.
Il aura suffi d'un choc stupide, d'un accident idiot. Parce qu'il s'est cogné la tête contre une porte vitrée  — vraiment c'est trop ballot —un certaine matinée de cette funeste année, il souffre depuis de terribles migraines que chaque nouveau jour rend plus insupportables. Jamais il n'avait envisagé qu'une telle choses pût se produire ni que la souffrance le minerait à ce point. Incapable de faire quoique ce soit. Ni se concentrer ni se reposer.  Ses forces dont il a trop souvent présumé, autrefois, déclinent à présent. La réalité se dissipe dans un brouillard indistinct. Tout échappe  : la vigilance, l'à propos, le courage
Parfois les analgésique lui offrent un répit. Gisant alors sur son lit, parmi tant de pensées si difficiles à formuler, si confuses, il se sent comme une serpillère usée. Et toute cette fatigue qui pèse et l'entrave... Certitude que le temps manquera irrémédiablement... Fermer les yeux, écouter à la radio les histoires des autres, les voix des autres... A bien y réfléchir, il a si peu vécu, lui, au regard de tous les rêves qu'il formait autrefois. Trop traîné, trop paressé, trop bavardé. Sans doute n'était-il pas armé pour faire autrement. Ou bien la pente à gravir était-elle trop raide. Il revient de si loin – mais est-il seulement parti ? –. Sans doute n'a-t-il pas su s'y prendre, saisir les opportunités. Rien de lui ne subsistera. Sera vite oublié. Voudrait être à la fois ici et là, quand déjà il n'est plus vraiment quelque part.  Freddy Capolongo ne se sent pas vieux pourtant, mais passer à l'acte — ce qui n'a jamais été un truc facile pour lui — relève désormais du grand steeple-chase. Il comprend mieux maintenant pourquoi on a élevé la paresse au rang de péché capital. Pfff... N'ira pas au paradis. N'aura pas mis d'ordre dans ses affaires. À peine pris quelques dispositions. Mûrie dans l'étau la douleur, une face hideuse éclôt avec la stridence d'une mèche de perceuse vrillant dans le béton. Envie de s’endormir, de ne pas se réveiller, voilà.

vendredi 22 avril 2022

Nous passions jeunes encore

Voilà,
nous passions, jeunes encore, à peine encombrés du poids léger de l'insouciance. Nos existences frivoles ne réclamaient que la surprise du jour qui vient. Il nous arrivait parfois d'entreprendre de furtives incursions dans un rêve où tout n'était que langue étrangère et, dans cet obscur périmètre, volubiles parmi de tremblantes ombres, sans crainte de nous duper nous-mêmes, nous parlions alors souvent aux chiens et aux fantômes.  

jeudi 2 décembre 2021

Aphone


Voilà,
ce matin Jérôme Frontenac s'est réveillé aphone. C'est fou comme une simple phrase peut vous laisser sans voix, vous dévaster intérieurement, non seulement à cause de ce qu'elle dit mais encore en raison de tout ce qu'elle sous-entend. Il avait fait comme si c'était un détail sans importance. Peut-être même avait-il alors baissé les yeux. A quoi bon réagir, il déteste le conflit. Rétrospectivement il se faisait l'effet d'un pauvre type incapable d'inspirer le respect. En la circonstance la remarque était particulièrement indélicate et malvenue. Les excuses n'y pourraient rien.
Bien sûr il aurait pu penser que c’était un accident, un geste d’humeur un acte manqué, dû à l’épuisement, à une certaine panique et que cela ne s’adressait pas directement à lui, que c’était juste parce qu'il était là. Mais c'est sur lui, précisément que c'était tombé, pas un autre. Simplement parce qu'il avait fait une proposition qui ne semblait pourtant pas prêter à conséquence.
Pendant la nuit il a retourné ça dans sa tête. Dressé des listes, émis des hypothèses. Parfois les gens se trahissent et passent des messages qu’ils ne parviennent pas à formuler. Ça faisait mal. Il fallait bien se rendre à l'évidence, ça suggérait nombre d'éventualités qu'il n'était pas certain d’avoir envie d'admettre. Mais l’événement, c'en était un, tellement imprévisible — semblable à une gifle silencieuse — sans cesse appelait les questions. 
Que devait-il comprendre ? Qu'il coûtait et qu’en même temps il ne valait pas beaucoup. Ou bien que quelque chose de lui, coûtait mais qu'il comptait pour peu. La nuance était mince. Ou bien ne donnait-il pas assez ? Ou voulait-on lui faire payer pour quelque chose qu'il devait trouver tout seul ? Une faute, une négligence ? Cela voulait-il signifier "cela me coûte trop de partager avec toi" ? Était-ce une façon de solder tout ce qui avait été déjà partagé ? Au regard de la somme alors le tout ne valait pas grand chose.
Il avait toujours détesté, les rébus, les charades, les devinettes. Il n'avait pas envie d'être à cette place. Ça le rendait triste. Parfois les fantômes vous rattrapent, et c'est toujours le même vieux linge qui sèche au fil du temps. Il s'est souvenu du titre d'un livre assez populaire dans sa jeunesse. "Éloge de la fuite". Il n'y avait pas d'autre choix. Après tout, chaque partie ferait ainsi l'économie de ce que cela lui coûtait. Et basta, ils en seraient quittes.

jeudi 11 février 2021

Joggeuse


 
Voilà,
il songeait que le capital va toujours où il fait un maximum de profit, c’est-à-dire où les frais de production sont les plus bas. De là à en conclure que le principe de la maximisation du profit agit comme un principe meurtrier, il n'y avait qu'un pas. Et puis dans le jardin du Luxembourg dépeuplé, il pensa aussi que ces derniers mois, avec cette épidémie, entre le moment où une décision de confinement est prise, et son effet, il se passe bien trois semaines. Et que durant ces trois semaines, — à moins d'être directement concernés par la maladie, eux ou leur entourageles gens, pour la plupart,  sont impatients et ne comprennent pas le sens des sacrifices auxquels ils doivent déjà consentir ni pourquoi on leur en impose d'autres. Évidemment les médecins et les personnels soignants n'évaluent pas la situation pareillement, eux qui sont en prise directe avec les incidences du virus sur le fonctionnement des hôpitaux. C'est alors qu'il réalisa que comme en matière d’écologie le temps de latence est de trente à cinquante ans, on ne s'en sortirait pas puisque les décisions que devraient prendre aujourd’hui les gouvernants n’auront d’effet que lorsqu'ils ne seront plus de ce monde. D'ailleurs c’est pour cela qu’elles n’ont jamais été prises par le passé. Il faudrait que la catastrophe soit évidente. Peut-être d'ailleurs l'est-elle déjà sans que nous nous en rendions compte. Ou peut-être sommes nous dans le déni. Personne ne se fait à l’idée que ça peut changer, que ça va changer. En fait on voudrait que les efforts soient pour les autres. La solidarité d’accord mais à condition que ça ne coûte pas. Apercevant la joggeuse qui venait à sa rencontre, il réalisa qu'il l'avait déjà croisée quelques minutes auparavant. Elle courait vraiment vite. C'est sans doute à ce moment là qu'une idée folle commença à germer dans le cerveau de Léonardo Vaccarèse.

jeudi 5 mars 2020

Cabinet dentaire


Voilà,
Marcangelo Bovale s'aperçoit que le cabinet dentaire où il a coutume de se rendre a été racheté par un autre dentiste, Monsieur Joubertin, plus âgé que le précédent qui lui demande, alors qu'il est en train d'effectuer un détartrage ce qu'il pense de son prédécesseur. Bien sûr Marcangelo Bovale, ne peut répondre que par des ahanements inarticulés. Cela fait beaucoup rire les quatre assistantes, toutes plus jeunes et jolies les unes que les autres qui s'affairent autour de son fauteuil, sans pour autant accomplir de tâche précise. D'ailleurs, tout en glissant sur le sol comme Michael Jackson lorsqu'il exécute un moonwalk, elles se livrent avec leurs mains à une sorte de chorégraphie minimaliste comme si elles manipulaient un globe invisible. De temps à autre aussi  des membres de sa famille traversent le cabinet où il opère. Il en profite pour présenter ses enfants, deux adolescents, un garçon et une fille aux dents parfaitement rutilantes qui ne cessent de sourire sans jamais parler. Puis le Docteur Joubertin, décide de préparer un amalgame pour une molaire. Deux de ses assistantes, installent Marcangelo Bovale devant une baie vitrée d'où il est possible d'apercevoir un étang derrière lequel se dresse une église. Du temps passe. Marcangelo Bovale songe, en regardant le paysage qu'au cours de sa vie il aura connu deux années palindromes (1991 et 2002) et qu'il  est probable que peu d'êtres vivants parmi ceux qui ont connu la dernière seront encore de ce monde en 2112 lorsque la suivante adviendra.
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mercredi 5 février 2020

Remise de peine


Voilà,
longtemps il marche en solitaire longeant à travers une sombre banlieue des rues désertes et peu éclairées. Enfin parvenu au centre-ville généreusement illuminé, Léon Durif pénètre dans une boutique aux lumières tamisées où derrière des parois constituées d’aquariums, de jeunes employées font des avances aux clients qui entrent. On ne comprend pas ce qu'elles disent ; on ne voit que leurs gestes plus ou moins équivoques et leurs attitudes parfois subrepticement obscènes. Là, par hasard, il croise avec plaisir un vieux camarade de promotion, un diplomate revenu depuis peu de Moscou. Un vieil ami d'enfance dont le regard est dissimulé derrière d'épaisses lunettes noires en raison d'une hyperphotosensibilité, l'accompagne. Après avoir traîné un temps dans cette boutique ils décident de se rendre ensemble dans un autre magasin tenu par un ancien coiffeur qui désormais vend des bijoux lumineux. L'ami d'enfance du diplomate s'inquiète car il doit bientôt partir en voyage et il s'en veut de n'avoir toujours pas trouvé de cadeaux pour les gens qui l'accueilleront. Rien ne le satisfait et il désespère de trouver quelque chose à son goût. Plus tard, tous trois s'engagent dans une vaste galerie couverte où sont exposées des sculptures monumentales. Approchant de cet empilement de roues de bicyclettes, œuvre du plasticien chinois Ai WeiWei, l'ami d'enfance croit reconnaître, assise sur une antique chaise roulante, une jeune femme, qui s'appelle Sixtine, et à qui, nous informe-t-il, on vient d'accorder une remise de peine, en raison de son état physique. Elle a passé plusieurs mois en prison pour avoir, dit-il "commis quelques petits meurtres et de menus larcins".
(Linked with the weekend in black and white

mercredi 30 octobre 2019

Dormir dans le Métro


Voilà
Il n'a pas choisi. S'est débrouillé pendant des années. A tenté de résister, de s'adapter. A bien fait semblant dans la mesure de ses moyens. Peu à peu les distractions s'étaient réduites. Il ne trouvait plus le moyen de donner le change. Et puis sa façade de rires a fini par se lézarder. Trop d'usure, trop de fatigue. Tout était devenu insipide. Emilio Tempranillo a senti ses forces décliner. Peu à peu il a fini par renoncer. Sans vraiment s'en rendre compte il s'est lentement laissé déchoir. L'espace étriqué de la petite chambre qu'il avait acquise pour ses vieux jours l'oppressait. Afin d'y échapper et de ne pas rester des heures allongé sur son lit, il s'est mis à voyager dans le métro, passant ses journées sur ce réseau qui n'était pas virtuel. Mais il n'y avait personne à qui parler. Ou plus exactement, personne qui voulait lui répondre lorsqu'il parlait. Alors de plus en plus souvent il a commencé à s'assoupir sur les banquettes. A se laisser transporter comme un vieux paquet abandonné. Le soir il retournait chez lui. Puis il a fini par rentrer de plus en plus tard. Un soir, c'était au cœur de l'été, il eut du mal à se souvenir de l'endroit où il demeurait. dans la journée il y avait eu comme un petit claquement dans son œil. Il avait éprouvé une certaine gêne. Tout paraissait un peu plus flou. Il s'est tassé sur lui lui-même, sans s'en rendre compte il s'est pissé dessus. A un moment il a cru entendre quelqu'un lui faire une remarque. Ou peut-être un reproche. Ou bien une menace. C'était une langue qu'il ne comprenait pas. Un enfant pleurait. Fini pensa-t-il. Et en effet il était déjà mort.

lundi 24 juin 2019

En vain


Voilà,
"la solitude ce n'est pas d'être seul, mais d'aimer les autres en vain". Ce vers de Mario Stefani qu'elle avait découvert, bien des années auparavant, écrit par des mains anonymes sur des murs de Venise, peu après que le poète s'y fut suicidé, lui revenait en mémoire. Les lampions de la fête n'allaient pas tarder à s'éteindre. Elle savait qu'elle continuerait à vagabonder dans les rues, vaguement grise. Elle chercherait d'autres bars, et sans doute une fois de plus y trouverait elle un inconnu aussi paumé qu'elle auprès de qui s'abandonner. Combien de temps allait-elle encore tenir à ce rythme là ? Parfois, dans une vitrine, au détour d'un reflet — et c'était toujours le même saisissement — Nathalie Marselan croisait le visage de sa mère, à la fois reproche et menace. Et elle s'étonnait qu'on pût ainsi vivre tant d'années au bord des larmes.

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