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mercredi 1 avril 2026

Romans


Voilà,
désormais il ne parvient plus à finir les romans qu'il lit. De chacun d'entre eux, semble émaner une sorte d'existence en soi, autonome. La simple sensation d'en approcher du dénouement l'embarrasse le désole et l'inquiète à la fois. Peut-être qu'à présent, toute idée de séparation ou d'abandon lui est devenue insupportable. Jeune homme, Corentin Ribier avait lui aussi entrepris d'en écrire un. Mais, craignant que sa vie ne s'achevât en même temps que l'histoire qu'il s'était appliqué de raconter, il avait fini par renoncer, et d'un geste théâtral jeté son manuscrit au feu. C'était dans la grande maison de granit rose faisant face à la plage et qui a toujours été si difficile à chauffer. D'ailleurs dans l'âtre on a depuis peu disposé un appareil électrique au design élégant comme le dit la notice, pratique pour augmenter notablement la température intérieure. Une simulation de flamme LED, ajustable par un bouton avec un effet de bois de chauffage crée l'ambiance d'une véritable cheminée dans tous types de pièces. Un thermostat contrôle la température intérieure de l'appareil et prolonge, toujours selon la notice, la durée de vie. Aujourd'hui, marchant le long de la grève il trouve que cette angoisse de mort constituait là une bien médiocre excuse à sa paresse. première publication 6/10/2017 à 00:13

mercredi 5 novembre 2025

Sous le ciel incertain

 
Voilà,
ce matin-là de lents troupeaux de nuages traversaient le ciel d'automne. On eût dit que la lumière elle-même s’était éteinte comme si la ville entière, vidée de ses passants, n’avait conservé qu’un seul signe de vie, mais une vie déjà retenue, contenue, immobilisée. Un scooter, garé là évoquait dans son attente muette, un animal condamné à ne jamais bouger. Non loin, sur un pan de mur il y avait cette peinture de Seth représentant une petite fille de trois quarts dos, le cou légèrement incliné, absorbée dans la contemplation d’une petite maison de poupée ou peut-être d’un abri d’oiseau. Objet dérisoire pour l’adulte que j’étais, cette fresque suggérait que pour la fillette il constituait tout un monde.
Ce refus muet qu’elle semblait opposer à mon regard, réveilla en moi, sans que je l’aie convoqué, un souvenir ancien, trop longtemps enfoui. Je n’aurais su dire s’il m’appartenait en propre, ou si je l’avais rêvé. Je me revis, enfant, à la campagne dans le jardin étroit de mon grand-père, accroupi devant une cabane improvisée que j’avais construite de planches disjointes et de pierres branlantes. Inutile et fragile, pour l’enfant que j’étais, cette cabane représentait l’espace d’une souveraineté totale, un royaume secret, où je pouvais accueillir l’attente d’un oiseau, ou simplement la secrète promesse d’un mystère pour lequel je n’avais pas de mots. Je revis le vert pâle de l’herbe humide, l’odeur de la terre qu’un crachin d’octobre avait assombrie. Surtout je retrouvais ce sentiment alors éprouvé dans cette position accroupie, que le temps, ne m’entourait plus de sa contrainte mais se dilatait à l’infini, comme si chaque seconde contenait un monde.
Et ce souvenir, enfoui depuis des années, s'offrait avec une netteté d’autant plus poignante qu’il ne surgissait pas juste sous la forme d’une image isolée. Il avait aussi la densité d’un état de disponibilité absolue propre à l’enfance : celui où toute chose ne prend sens que par sa seule présence parce que l'on n’attend rien d’autre que ce qui est là, et que chaque chose – le moindre bruissement d’aile, une goutte tombée d’une feuille – semble chargée d'une infinité de possibles. La petite fille de la fresque, dans son silence obstiné, me signifiait que ce que nous appelons le passé ne s’éteint pas mais qu'il se tient tapi, prêt à se relever au moindre signe, pareil à un oiseau blessé, qui reprend soudain son vol au premier appel, alors que le ciel lui semblait à jamais interdit.
Sous le jour incertain et changeant, je restai longtemps immobile. Debout dans cette rue déserte, rempli de gratitude pour le moment présent, je ne songeai plus à ce que j’avais perdu, ni même à ce que je pouvais encore espérer. C'était comme si le temps  s'étirait et s'effaçait à la fois. Vaguement hagard, un peu étourdi, je réalisai, que tout ce qui fut jamais, tout ce que nous avons cru retenir, toutes les années et les gestes et les instants que nous pensions achevés, tout cela ne cesse jamais vraiment de flotter, impalpable et léger comme une invisible brume, dans l’air que nous respirons.

lundi 9 décembre 2024

L'autre scène

Voilà,
dans ce théâtre peuplé de spectres au fond la-bas tout au fond entre souffle et mémoire se donne une représentation qui jamais ne cesse et toujours se joue de moi. Continûment, des signes aussi obscurs que fugaces traversent la scène, me laissant vague et pantois. Et si des voix confuses peuplent parfois son espace, elles ne sont que bribes plus ou moins compréhensibles, imperceptibles traces de ce qui m'a irrévocablement quitté. 
Et pourtant, c'est aussi l'illusion parfois, que rien vraiment n'a commencé, que les larmes jamais n'épuiseront cet insatiable chagrin mûri dans la plaie toujours vive d'une secrète et très ancienne blessure 

mardi 5 novembre 2024

La Chose

 
 
 
Voilà,
au milieu du dépotoir, la chose gisait là dans la boue, inerte, suintante, exhalant une odeur putride. Relents d'ammoniaque d'essence et de pourriture. Surtout il y avait ce silence pesant laissant craindre l'imminence d'un imprévisible et soudain danger. Nul oiseau ne passait plus dans les parages. Tout semblait s'être figé dans une attente trouble et oppressante.
Depuis des jours, les soldats se relayaient pour monter la garde sans que rien ne se produise. Ils se tenaient à distance, masquant leur malaise. Pas un ne voulait approcher "la bite", comme ils appelaient entre eux cette gigantesque vermine, avec des airs bravaches pour se donner une contenance. Ils l'avaient trouvée là, mystérieuse, incongrue, sinistre. Parfois des mouches bourdonnaient en essaim autour de sa masse gluante. Elles paraissaient dessiner une forme, halo ou couronne mouvante. Elles ne restaient jamais bien longtemps, puis s'éloignaient avant de revenir quelques heures ou quelques jours plus tard. Rien ne semblait régler ces agaçantes apparitions. C'était comme un rite ou une connivence tacite entre les insectes et la bestiole que rien n'expliquait.  Les nerfs étaient mis à rude épreuve. Qui sait s'il ne se tramait pas quelque chose sous terre. Des hommes avaient tenté de s’approcher, au début, la première nuit. Mais à chaque pas vers la chose un vertige sournois les étourdissait. Leur poitrine suffoquait sous un poids étrange, une main invisible les prenait à la gorge. 
On redoutait que le moindre geste, le bruit le plus infime pût réveiller la chose.  
Alors on restait là vigilant, aux aguets. 
Les heures passaient, et la chose demeurait, inerte, comme un secret échappé des tréfonds de la terre.
Soudain, un frémissement traversa la surface de la créature. Un imperceptible frisson en même temps qu'un bruit, subtil, perça le silence, comme un râle profond. La chose gonfla pour se ramollir  aussitôt. 
De nouveau ce fut le silence
Les hommes s'étaient reculés d’un même mouvement, suspendus, le souffle coupé. Était-ce un battement de vie ou simplement l’illusion provoquée par l’air tremblant sous un pesant soleil ?
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mardi 10 septembre 2024

Cérémonie

 

Voilà
assise nue sur le bureau Laure Sauvignier tente de rassembler ses pensées. De quelle manière a-t-elle a posé ce matin le verre d'eau sur l'évier ? Elle a oublié. S'en trouve contrariée.
Un peu plus tôt, à l'étage, alors qu’elle était allongée sur le plancher crasseux de la chambre bleue, lui étaient parvenus depuis le vestibule de la vieille demeure familiale, les plaisanteries et les rires gras, des convives, des frères et des cousins. Éméchés pour la plupart, ils tenaient en gloussant leurs chaussures à la main. Immobile, s'efforçant de respirer lentement elle s’était rappelé ces mots doux et les promesses qu'on lui avait fait un jour en caressant ses chevilles. Elle sortait à peine de l'enfance, alors. J'aurais du me marier sans faire la difficile plutôt que de rêver de grand large avait-elle songé dans une longue expiration. Tant d'attentes contrariées et d'abîme retenus entre ces murs où flotte un parfum de violette. 
Une fois n'est pas coutume, elle ne sera pas tout à fait prête pour la cérémonie. Déjà quelqu’un chuchote derrière la porte.
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vendredi 8 septembre 2023

Une étrange sensation

Voilà,
je suis plus bas, vraiment je suis plus bas, et plus lourd aussi. Qu’est-ce que je fais dans ce corps ? ce n'est pas le mien! Je suis gêné aux entournures. Le coude me fait mal, n'est pas à sa place. En plus j'ai une moustache. Ce matin en me levant je n'avais pas de moustache. Je n'ai rien senti et pourtant il semblerait bien que je sois un autre. Et puis ma main droite a une d'odeur comment dire, étrange, que je ne parviens pas à identifier, quelque chose comme une odeur de vieille bête. Je crois que les gens me regardent bizarrement. J'ai la vague sensation que tout déconne. C’est peut-être à cause de ce type là tout à l’heure qui promenait son chien en lui parlant. "Tu vas faire un gros popo et après j’irais au boulot". Je crois bien que c'est ça, j'ai vraiment entendu ça, j'ai pensé c'est dingue, c'est moi ou c'est le monde qui déconne, mais non j'ai vraiment entendu ça, après j’ai eu un moment d’absence je ne me souviens plus, j'ai marché j'ai continué de marcher en pensant à ce que je venais d'entendre, les rues les gens plus rien ne me semblait réel, tout est devenu un peu cotonneux, comment je vais faire qu'est ce que je vais devenir je ne peux pas finir mes jours comme ça il va falloir que je me regarde comment je vais supporter mon dieu dites moi que ce n'est pas vrai que c'est juste un cauchemar que je vais me réveiller...
—  tu Me parles à Moi, enfin tu Me parles, maintenant que tu es dans la merde, tu Me parles, J'existe enfin pour toi, tu crois que c'est aussi simple, que tu vas t'en sortir comme ça ? Tu veux que Je te dise, tu es mal barré, vraiment mal barré, ne compte pas sur Moi, tu peux te brosser, démerdes toi il fallait y penser avant espèce de mécréant...

vendredi 14 octobre 2022

Migraine


Voilà,
peur de s’endormir et de ne pas se réveiller. L’essentiel qu’on n’a pas dit, aux uns et aux autres. Les mots d'amour qui se sont perdus, les excuses demeurées au bord des lèvres, les choses gentilles qu’il eût été bon de partager.
Il aura suffi d'un choc stupide, d'un accident idiot. Parce qu'il s'est cogné la tête contre une porte vitrée  — vraiment c'est trop ballot —un certaine matinée de cette funeste année, il souffre depuis de terribles migraines que chaque nouveau jour rend plus insupportables. Jamais il n'avait envisagé qu'une telle choses pût se produire ni que la souffrance le minerait à ce point. Incapable de faire quoique ce soit. Ni se concentrer ni se reposer.  Ses forces dont il a trop souvent présumé, autrefois, déclinent à présent. La réalité se dissipe dans un brouillard indistinct. Tout échappe  : la vigilance, l'à propos, le courage
Parfois les analgésique lui offrent un répit. Gisant alors sur son lit, parmi tant de pensées si difficiles à formuler, si confuses, il se sent comme une serpillère usée. Et toute cette fatigue qui pèse et l'entrave... Certitude que le temps manquera irrémédiablement... Fermer les yeux, écouter à la radio les histoires des autres, les voix des autres... A bien y réfléchir, il a si peu vécu, lui, au regard de tous les rêves qu'il formait autrefois. Trop traîné, trop paressé, trop bavardé. Sans doute n'était-il pas armé pour faire autrement. Ou bien la pente à gravir était-elle trop raide. Il revient de si loin – mais est-il seulement parti ? –. Sans doute n'a-t-il pas su s'y prendre, saisir les opportunités. Rien de lui ne subsistera. Sera vite oublié. Voudrait être à la fois ici et là, quand déjà il n'est plus vraiment quelque part.  Freddy Capolongo ne se sent pas vieux pourtant, mais passer à l'acte — ce qui n'a jamais été un truc facile pour lui — relève désormais du grand steeple-chase. Il comprend mieux maintenant pourquoi on a élevé la paresse au rang de péché capital. Pfff... N'ira pas au paradis. N'aura pas mis d'ordre dans ses affaires. À peine pris quelques dispositions. Mûrie dans l'étau la douleur, une face hideuse éclôt avec la stridence d'une mèche de perceuse vrillant dans le béton. Envie de s’endormir, de ne pas se réveiller, voilà.

jeudi 2 décembre 2021

Aphone


Voilà,
ce matin Jérôme Frontenac s'est réveillé aphone. C'est fou comme une simple phrase peut vous laisser sans voix, vous dévaster intérieurement, non seulement à cause de ce qu'elle dit mais encore en raison de tout ce qu'elle sous-entend. Il avait fait comme si c'était un détail sans importance. Peut-être même avait-il alors baissé les yeux. A quoi bon réagir, il déteste le conflit. Rétrospectivement il se faisait l'effet d'un pauvre type incapable d'inspirer le respect. En la circonstance la remarque était particulièrement indélicate et malvenue. Les excuses n'y pourraient rien.
Bien sûr il aurait pu penser que c’était un accident, un geste d’humeur un acte manqué, dû à l’épuisement, à une certaine panique et que cela ne s’adressait pas directement à lui, que c’était juste parce qu'il était là. Mais c'est sur lui, précisément que c'était tombé, pas un autre. Simplement parce qu'il avait fait une proposition qui ne semblait pourtant pas prêter à conséquence.
Pendant la nuit il a retourné ça dans sa tête. Dressé des listes, émis des hypothèses. Parfois les gens se trahissent et passent des messages qu’ils ne parviennent pas à formuler. Ça faisait mal. Il fallait bien se rendre à l'évidence, ça suggérait nombre d'éventualités qu'il n'était pas certain d’avoir envie d'admettre. Mais l’événement, c'en était un, tellement imprévisible — semblable à une gifle silencieuse — sans cesse appelait les questions. 
Que devait-il comprendre ? Qu'il coûtait et qu’en même temps il ne valait pas beaucoup. Ou bien que quelque chose de lui, coûtait mais qu'il comptait pour peu. La nuance était mince. Ou bien ne donnait-il pas assez ? Ou voulait-on lui faire payer pour quelque chose qu'il devait trouver tout seul ? Une faute, une négligence ? Cela voulait-il signifier "cela me coûte trop de partager avec toi" ? Était-ce une façon de solder tout ce qui avait été déjà partagé ? Au regard de la somme alors le tout ne valait pas grand chose.
Il avait toujours détesté, les rébus, les charades, les devinettes. Il n'avait pas envie d'être à cette place. Ça le rendait triste. Parfois les fantômes vous rattrapent, et c'est toujours le même vieux linge qui sèche au fil du temps. Il s'est souvenu du titre d'un livre assez populaire dans sa jeunesse. "Éloge de la fuite". Il n'y avait pas d'autre choix. Après tout, chaque partie ferait ainsi l'économie de ce que cela lui coûtait. Et basta, ils en seraient quittes.

jeudi 11 février 2021

Joggeuse


 
Voilà,
il songeait que le capital va toujours où il fait un maximum de profit, c’est-à-dire où les frais de production sont les plus bas. De là à en conclure que le principe de la maximisation du profit agit comme un principe meurtrier, il n'y avait qu'un pas. Et puis dans le jardin du Luxembourg dépeuplé, il pensa aussi que ces derniers mois, avec cette épidémie, entre le moment où une décision de confinement est prise, et son effet, il se passe bien trois semaines. Et que durant ces trois semaines, — à moins d'être directement concernés par la maladie, eux ou leur entourageles gens, pour la plupart,  sont impatients et ne comprennent pas le sens des sacrifices auxquels ils doivent déjà consentir ni pourquoi on leur en impose d'autres. Évidemment les médecins et les personnels soignants n'évaluent pas la situation pareillement, eux qui sont en prise directe avec les incidences du virus sur le fonctionnement des hôpitaux. C'est alors qu'il réalisa que comme en matière d’écologie le temps de latence est de trente à cinquante ans, on ne s'en sortirait pas puisque les décisions que devraient prendre aujourd’hui les gouvernants n’auront d’effet que lorsqu'ils ne seront plus de ce monde. D'ailleurs c’est pour cela qu’elles n’ont jamais été prises par le passé. Il faudrait que la catastrophe soit évidente. Peut-être d'ailleurs l'est-elle déjà sans que nous nous en rendions compte. Ou peut-être sommes nous dans le déni. Personne ne se fait à l’idée que ça peut changer, que ça va changer. En fait on voudrait que les efforts soient pour les autres. La solidarité d’accord mais à condition que ça ne coûte pas. Apercevant la joggeuse qui venait à sa rencontre, il réalisa qu'il l'avait déjà croisée quelques minutes auparavant. Elle courait vraiment vite. C'est sans doute à ce moment là qu'une idée folle commença à germer dans le cerveau de Léonardo Vaccarèse.

jeudi 5 mars 2020

Cabinet dentaire


Voilà,
Marcangelo Bovale s'aperçoit que le cabinet dentaire où il a coutume de se rendre a été racheté par un autre dentiste, Monsieur Joubertin, plus âgé que le précédent qui lui demande, alors qu'il est en train d'effectuer un détartrage ce qu'il pense de son prédécesseur. Bien sûr Marcangelo Bovale, ne peut répondre que par des ahanements inarticulés. Cela fait beaucoup rire les quatre assistantes, toutes plus jeunes et jolies les unes que les autres qui s'affairent autour de son fauteuil, sans pour autant accomplir de tâche précise. D'ailleurs, tout en glissant sur le sol comme Michael Jackson lorsqu'il exécute un moonwalk, elles se livrent avec leurs mains à une sorte de chorégraphie minimaliste comme si elles manipulaient un globe invisible. De temps à autre aussi  des membres de sa famille traversent le cabinet où il opère. Il en profite pour présenter ses enfants, deux adolescents, un garçon et une fille aux dents parfaitement rutilantes qui ne cessent de sourire sans jamais parler. Puis le Docteur Joubertin, décide de préparer un amalgame pour une molaire. Deux de ses assistantes, installent Marcangelo Bovale devant une baie vitrée d'où il est possible d'apercevoir un étang derrière lequel se dresse une église. Du temps passe. Marcangelo Bovale songe, en regardant le paysage qu'au cours de sa vie il aura connu deux années palindromes (1991 et 2002) et qu'il  est probable que peu d'êtres vivants parmi ceux qui ont connu la dernière seront encore de ce monde en 2112 lorsque la suivante adviendra.
linked with skywatch friday

mercredi 5 février 2020

Remise de peine


Voilà,
longtemps il marche en solitaire longeant à travers une sombre banlieue des rues désertes et peu éclairées. Enfin parvenu au centre-ville généreusement illuminé, Léon Durif pénètre dans une boutique aux lumières tamisées où derrière des parois constituées d’aquariums, de jeunes employées font des avances aux clients qui entrent. On ne comprend pas ce qu'elles disent ; on ne voit que leurs gestes plus ou moins équivoques et leurs attitudes parfois subrepticement obscènes. Là, par hasard, il croise avec plaisir un vieux camarade de promotion, un diplomate revenu depuis peu de Moscou. Un vieil ami d'enfance dont le regard est dissimulé derrière d'épaisses lunettes noires en raison d'une hyperphotosensibilité, l'accompagne. Après avoir traîné un temps dans cette boutique ils décident de se rendre ensemble dans un autre magasin tenu par un ancien coiffeur qui désormais vend des bijoux lumineux. L'ami d'enfance du diplomate s'inquiète car il doit bientôt partir en voyage et il s'en veut de n'avoir toujours pas trouvé de cadeaux pour les gens qui l'accueilleront. Rien ne le satisfait et il désespère de trouver quelque chose à son goût. Plus tard, tous trois s'engagent dans une vaste galerie couverte où sont exposées des sculptures monumentales. Approchant de cet empilement de roues de bicyclettes, œuvre du plasticien chinois Ai WeiWei, l'ami d'enfance croit reconnaître, assise sur une antique chaise roulante, une jeune femme, qui s'appelle Sixtine, et à qui, nous informe-t-il, on vient d'accorder une remise de peine, en raison de son état physique. Elle a passé plusieurs mois en prison pour avoir, dit-il "commis quelques petits meurtres et de menus larcins".
(Linked with the weekend in black and white

mercredi 30 octobre 2019

Dormir dans le Métro


Voilà
Il n'a pas choisi. S'est débrouillé pendant des années. A tenté de résister, de s'adapter. A bien fait semblant dans la mesure de ses moyens. Peu à peu les distractions s'étaient réduites. Il ne trouvait plus le moyen de donner le change. Et puis sa façade de rires a fini par se lézarder. Trop d'usure, trop de fatigue. Tout était devenu insipide. Emilio Tempranillo a senti ses forces décliner. Peu à peu il a fini par renoncer. Sans vraiment s'en rendre compte il s'est lentement laissé déchoir. L'espace étriqué de la petite chambre qu'il avait acquise pour ses vieux jours l'oppressait. Afin d'y échapper et de ne pas rester des heures allongé sur son lit, il s'est mis à voyager dans le métro, passant ses journées sur ce réseau qui n'était pas virtuel. Mais il n'y avait personne à qui parler. Ou plus exactement, personne qui voulait lui répondre lorsqu'il parlait. Alors de plus en plus souvent il a commencé à s'assoupir sur les banquettes. A se laisser transporter comme un vieux paquet abandonné. Le soir il retournait chez lui. Puis il a fini par rentrer de plus en plus tard. Un soir, c'était au cœur de l'été, il eut du mal à se souvenir de l'endroit où il demeurait. dans la journée il y avait eu comme un petit claquement dans son œil. Il avait éprouvé une certaine gêne. Tout paraissait un peu plus flou. Il s'est tassé sur lui lui-même, sans s'en rendre compte il s'est pissé dessus. A un moment il a cru entendre quelqu'un lui faire une remarque. Ou peut-être un reproche. Ou bien une menace. C'était une langue qu'il ne comprenait pas. Un enfant pleurait. Fini pensa-t-il. Et en effet il était déjà mort.

lundi 24 juin 2019

En vain


Voilà,
"la solitude ce n'est pas d'être seul, mais d'aimer les autres en vain". Ce vers de Mario Stefani qu'elle avait découvert, bien des années auparavant, écrit par des mains anonymes sur des murs de Venise, peu après que le poète s'y fut suicidé, lui revenait en mémoire. Les lampions de la fête n'allaient pas tarder à s'éteindre. Elle savait qu'elle continuerait à vagabonder dans les rues, vaguement grise. Elle chercherait d'autres bars, et sans doute une fois de plus y trouverait elle un inconnu aussi paumé qu'elle auprès de qui s'abandonner. Combien de temps allait-elle encore tenir à ce rythme là ? Parfois, dans une vitrine, au détour d'un reflet — et c'était toujours le même saisissement — Nathalie Marselan croisait le visage de sa mère, à la fois reproche et menace. Et elle s'étonnait qu'on pût ainsi vivre tant d'années au bord des larmes.

jeudi 16 mai 2019

Mur, Tour, Nuages et la question du nom


Voilà,
en même temps que son regard avait été attiré par le ciel il avait soudain réalisé qu'il n'avait aucun souvenir que son père l'eût appelé par son prénom. Pourtant sa mémoire de façon générale, lui faisait rarement défaut. Il se sentait même souvent encombré par toutes sortes de réminiscences. S'il se souvenait avoir souvent été appelé "fils" ou "fiston", il ne parvenait aucunement à se remémorer le vieux prononçant son prénom. Cela ne pouvait être objectivement ni vrai ni possible, mais pourtant cela lui paraissait tout à fait vraisemblable. Si cela avait été bel et bien le cas, hypothèse qu'il s'efforçait de considérer comme absurde, Grégoire Ganson  — surnommé durant toute son enfance Gégé par ses copains et même ses profs (de cela par contre il se souvenait parfaitement) —  ne pouvait imaginer qu'il fût en plus, capable d'un tel refoulement. Et puis pourquoi ces pensées l'avaient-elles traversé à un moment aussi insignifiant, si tard dans son existence et dans un un endroit si dénué de grâce ? (linked with skywatch friday)

lundi 29 avril 2019

Saccage


Voilà, 
le saccage a pour elle un tel attrait, suscite une si grande jouissance, qu'il en devient comme une drogue. Aimer lui est insupportable, car il faut donner. Qu'on veuille l'aimer, l'est tout autant car elle confond cela avec de la pitié, au point de se sentir insultée. De toute façon rien de ce qu'elle pourrait recevoir ne sera susceptible de compenser ce que Michaela Molinara considère avoir subi. Parfois elle revendique d'être toxique à l'égard de son entourage, c'est pour cela qu'elle peint la nuit à la bombe. Comme elle se considère comme une victime du sort, elle estime légitime de laisser des traces de sa souffrance sur les murs. C'est sa façon à elle de se défendre, de se venger, d'exprimer son ressentiment à l'encontre de tous et de toutes. (Linked with Monday Murals).

mardi 19 mars 2019

La Guitare au fond de la librairie


Voilà,
tous ces problèmes dont il avait remis l'examen à "plus tard", supposant que plus tard il serait en mesure d'y remédier parce qu'il aurait alors plus d'argent et plus de latitude dans sa vie, eh bien, ils se posaient à présent avec une tranchante acuité. "Plus tard" avait bien fini par arriver et s'était transformé en "maintenant" sans que son ciel ou son horizon ne fussent pour autant dégagés. Apercevant la guitare, posée sur un fauteuil au fond de la librairie, Corentin Bouillet avait alors regretté de ne pas avoir appris à en jouer dans sa jeunesse. Il aurait aujourd'hui, la possibilité comme tant d'autres, de passer de wagon en wagon dans le rames de métro pour y chanter, s'accompagnant de son instrument, des airs des années soixante-dix en espérant glaner quelque menue monnaie.  (Linked with Our world tuesday)

mardi 16 octobre 2018

Le sommeil de la raison engendre des monstres


Voilà,
"La harpiste nous impressionnait beaucoup parce que son instrument ressemblait à un meuble." racontait un photographe évoquant des souvenirs d'enfance lors d'une interview. Et Luca Ciliegiolo songeait surtout que désormais il lui faudrait considérer les escaliers avec circonspection. Il devinait en eux de futurs ennemis. Surtout ne pas se laisser impressionner. Dès qu'ils apparaîtraient, prendre le temps de les observer. Puis il y eut cette chanson stupide qu'il avait toujours détestée dont le refrain disait "ça vit d'eau fraîche et d'air pur un oiseau." Et c'est alors qu'il sentit grandir en lui une colère déraisonnable et qu'il brisa son putain de radio-réveil. Demain serait un autre jour.

dimanche 8 avril 2018

Hypocondrie


Voilà,
pendant une grande partie de sa vie, il s'était beaucoup préoccupé de sa santé, manifestant même une propension certaine à l'hypocondrie. Puis après avoir compris que cette névrose ne lui appartenait pas, qu'elle avait été transmise par sa mère il était parvenu après bien des années à cesser de trop s'écouter, et de fréquenter les médecins pour un oui ou pour un non. C'est précisément à ce moment que la maladie s'insinua dans la vie de Louis-Hubert Argant.
shared with  friday face off -

mercredi 30 août 2017

Les Angoisses


Voilà,
chaque nuit, Stanislas Montils est dévoré par ses angoisses. Autrefois il se réfugiait dans le travail qu'il emportait chez lui. Un travail idiot d'ailleurs. Bilans comptables, feuilles de paie etc... Désormais cela même lui est devenu impossible. La fatigue l'aspire. Dans la cendre ardente de ses insomnies grésillent des rêves fauves. Il cherche son corps de femme dans les lambeaux d'un sommeil déchiré, il voudrait devenir Ida Lupino dans "Road House", Eiko Matsuda dans "L'Empire des sens" ou Audrey Hepburn dans "Breakfast at Tiffany's". Désormais il redoute les mois qui viennent. Il s'est fait licencier sans indemnités de son travail pour faute grave parce qu'un jour au lieu de lui envoyer un lien professionnel, il a, malencontreusement expédié à son responsable qui l'a très mal pris l'adresse d'un site porno qu'il avait coutume de consulter. "Vous qui êtes comptable vous devez savoir qu'il y a des erreurs qui se payent cash". Il était très content de sa trouvaille le gros con. Et il a ajouté "mais je vous remercie, le spectacle de ce transsexuel fermement busté s'ébattant avec un jeune latino très membré m'a ouvert des horizons insoupçonnés sur la complexité des rapports humains". 

vendredi 28 juillet 2017

Dérives

`
Voilà,
les étés se suivaient et se ressemblaient. Ces longues balades dans un Paris livré aux touristes le renvoyaient à son isolement et à son incapacité de s'extraire de cette ville. Le manque d'argent sans doute, et de perspective professionnelle, mais aussi la paresse et le goût de la solitude qu'il trouvait cependant souvent bien pesante l'empêchaient de partir et de se projeter ailleurs ou autrement. Il voulait toute chose et son contraire et finalement n'avait rien. Etre ceci et cela pour en fin de compte n'être personne. Désirer être ici et là et toujours se retrouver au même envers. Si longtemps qu'il s'était perdu, sans doute même l'avait-il toujours été plus ou moins. Il ne s'était jamais senti en adéquation avec la réalité. Oui bien sûr il avait eu des enfants, connu des femmes, vu malgré tout quelques pays. Mais que restait-il de cela. Il aimait pourtant ces moments de dérive urbaine sans but sans préméditation, mais rien de bien nouveau n'advenait. Parfois un irrépressible chagrin submergeait Pierre-François Joubertin, une poignante mélancolie lui serrait la gorge, lui nouait le ventre. Il se sentait si souvent défaillant non seulement au regard des autres, mais à son propre regard. Qu'avait il fait de sa vie qu'il avait laissé filer entre ses doigts ? Que restait il des amitiés anciennes ? Il avait trop souvent et trop mal dormi. Au lieu d'être un homme d'action il n'était demeuré qu'un contemplatif tourmenté. Rentré chez lui, il regardait ces livres alignés dans sa bibliothèque et songeait à tous ces voyages qu'il avait envisagés sans pour autant les faire. A présent les radios, les bilans sanguins, n'auguraient rien de bon quant à sa situation. L'horizon se rétrécissait considérablement. Il n'avait plus envie d'entreprendre quoique ce fut et parfois, le simple fait de devoir se rendre au Franprix du coin lui apparaissait comme une contrainte et un effort insurmontables. Il se souvint vaguement qu'en grec, existait le mot "aporia" pour qualifier cet état. (Linked with the weekend in black and white)

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