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samedi 10 octobre 2026

Mais il y a toujours quelque chose qui m'échappe (24)

  
 
 
Voilà 
ça me revient : le bonheur que ce fut de découvrir la musique de Mohammed El Anka lors de mon premier retour en Algérie en 1983
 
ça me revient l’affiche très colorée du film "George qui ?" de Michèle Rozier réalisée par Folon dans les années 70 et qu'Agnès avait dans sa chambre
 
ça me revient lors du premier concert de Kid Creole et des Coconuts au Palace, du balcon on pouvait voir les hommes affluer par vagues vers le premier rang et quasiment repousser les spectatrices derrière eux pour mieux mater les Coconuts
 
ça me revient le chanteur Michel Delpech a habité à Dhuizon, village du Loir-et-Cher que je connais pour avoir rendu visite un weekend de février 1988 en compagnie d'Enzo Cormann, Catherine Calixte et leur jeune enfant Robin, à Félix Guattari qui demeurait là-bas
 
ça me revient, mon géniteur lorsqu'il était à l'école Polytechnique, fut à un certain moment en relation avec les élèves de l'école. Il avait pris, je ne sais pas exactement pour quelle raison, en grippe l'un d'entre eux qui s'appelait Pérette parce que c'était soi-disant un gauchiste
 
ça me revient : enfant je voulais être astronome
 
ça me revient : lors de ma dernière année d’école primaire à Biscarrosse, le maître de la classe, Monsieur Despons, à la remise des prix m'avait attribué un livre sur le rugby. Le deuxième prix était un livre consacré à l’odyssée de l’aéropostale, car Biscarrosse en avait longtemps été une étape, en particulier grâce à la base d'hydravions Latécoère. Ces deux livres étaient en relation avec la culture locale. J'avais finalement échangé mon livre avec mon camarade, qui s'en était d'ailleurs réjoui.

ça me revient à la fin des années 70 et dans la première moitié des années 80 je lisais assez régulièrement le Nouvel Observateur, que tout le monde appelait le Nouvel Obs
 
ça me revient madame Grangier, mon ancienne voisine quasi centenaire m’avait dit que, dans sa jeunesse, elle avait été dame de compagnie. C’est étrange comme sa voix est encore présente dans ma mémoire
 
ça me revient, c'est Philippe Tiry qui m'a fait découvrir les tomates séchées italiennes, alors qu'on ne trouvait pas ça à Paris. C'était dans la première moitié des années quatre-vingts. Je pense qu'il avait découvert ça à Polverigi un village de la province d'Ancone où se tenait un festival de théâtre
 
Ça me revient le nom de ce vélodrome de Vincennes qu’on appelait la cipale. Je crois quelques arrivées du Tour de France y ont eu lieu 

ça me revient les affiches du Théâtre de la Ville, place du Châtelet  avec le si beau visage de la chanteuse grecque Angéliques Ionatos qui y donnait souvent des tours de chant
 
ça me revient, j’ai vu Dubliners de John Huston en compagnie d’Agnès et de ses parents et peut-être de ses sœurs. Cela reste gravé dans mon esprit parce que Dominique trouvait que c’était une sorte de film testamentaire. 
 
ça me revient quand Delphine et Agnès achetaient de nouvelles chaussures elles en embrassaient la semelle parce que c’était la seule fois où, disait elles c'était possible de le faire
 
ça me revient : Anne Scheffler, qui nous avait hébergé à Nancy, Jean-Marie Verdi et moi lorsque nous jouions "Prométhée porte-feu" au festival était venue me voir jouer dans  "Rêves de Kafka" à Strasbourg. Je ne m'y attendais pas, et nous avions fini la soirée dans une boîte qui s'appelait "les Aviateurs"
 
ça me revient : nous étions jeunes et désargentés, mais on ne rechignait pas à s’offrir parfois du fromage, de chez Quatrehomme ou de chez Barthélémy
 
ça me revient : Marie Amélie achetait souvent du vin blanc Pellehaut chez Péret quand elle allait retrouver ses amis qui habitaient rue Daguerre

ça me revient : l’acteur François Marthouret, lorsqu’il travaillait dans la troupe de Peter Brook souriait tout le temps comme s’il était au comble de la zénitude. Je me souviens aussi de sa très jolie femme l’actrice Sylvie Fennec
 
ça me revient : ce verre pris en terrasse place des Carmes en 1978 en compagnie de Philippe et Dominique, de Bernard Tournois et Catherine Tasca après une représentation de "Ecce Homo" au cloître des Carmes et de la conversation animée entre Catherine qui défendait le spectacle et Tournois qui en disait pis que pendre. Tournois qui par ailleurs était un gros dégueulasse qui aujourd’hui se ferait sûrement "metooer " 
 
ça me revient  : Dans l'appartement de Philippe et Dominique, il y avait posé sur une table du salon, "le catalogue de objets introuvables" de Carelman, en édition originale. Dans les toilettes, il y avait aussi les O édités par Robert Morel. C'était des petits livres ronds reliés par un anneau.
 
ça me revient, pendant le confinement on a fermé les bistros, chose qui n'était même pas arrivé pendant l'occupation
 
ça me revient lorsque nous habitions Châlons-sur-Marne, rebaptisée plus tard, Châlons-en-Champagne parce que ça fait plus chic nous étions un dimanche venu rendre visite à un oncle de ma mère qui habitait St Mandé. Il nous avait fait traverser Paris dans sans sa D.S, nous avions vu de loin la Tour Eiffel, et visité l'aquarium du Trocadero
 
ça me revient, il y a fort longtemps entre la résidence universitaire du CROUS et le boulevard du Port Royal se trouvait un petit magasin où l’on pouvait acheter des marinière et des pulls marins avec trois boutons sur le sommet de l’épaule gauche
 
ça me revient, quand j'avais 17 ans j'ai connu un type un plus âgé que moi qui s'appelait Philippe Archambault ou Archambaut, que ses copains surnommaient waga qui avait une grosse moto BMW bien qu'il fût assez petit. je l'avais rencontré d'abord à Châteaudouble. Il avait un visage assez ingrat, mais cela ne l'empêchait pas de faire de nombreuses conquêtes. Il travaillait à la librairie Tschann, et un jour il m'avait passé un livre censuré (parce que vaguement érotique) de Marc Cholodenko qui s'appelait "Le Roi des fées". Je souviens surtout qu'il ne jurait que par "Le traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations" de Raoul Vaneigem qui a quitté ce monde le 29 juillet dernier

ça me revient, j'ai visité, à Carcassonne, en compagnie de Marie-Amélie la maison où a vécu Joé Bousquet immobilisé dans son lit suite à une blessure de guerre
 
ça me revient quand j'étais petit j'aimais beaucoup Petula Clark, que je trouvais toujours joyeuse et enjouée, et j'adorais quand elle chantait "la gadoue"
 
ça me revient Agnès avait dans sa chambre ce disque du Modern jazz Quartet qui s'appelle "the Sheriff", avec sa curieuse pochette. Je pense que cette formation avait du passer à la maison de la Culture d'Amiens quand son père en était le directeur. J'aimais le morceau Bachianas Brasileiras et je ne savais pas alors que c'était une adaptation d'une pièce de Villa-Lobos. D'ailleurs je ne ssavais pas qui était Villa-Lobos

ça me revient soudain sans que je ne sache pourquoi, ce nom Lise Élina, une femme qui présentait à la télévision, il y a fort longtemps, au temps du noir et blanc, une émission sur le théâtre
 
ça me revient en écoutant une émission consacrée à François d'Assise, que c'est en compagnie de ma cousine, disparue il y a un an que je suis allé voir un été où elle était de passage à Paris "Uccellacci e ccellini" de Pasolini
 
ça me revient, ma fille lorsqu'elle était petite aimait beaucoup le film de Truffaut, les 400 coups 

Ça me revient, quand j’ai vu ça lors de l’exposition Martin Parr, j'ai pensé que vraiment, c'était un sacré coup de bol cette coïncidence entre le chemisier et la mosaïque de photos, et j'ai déclenché.

jeudi 25 juin 2026

Suspicion

 
Voilà, 
"J'ai toujours eu une suspicion à mon égard. Mais cela ne se produisait que de temps à autre, par périodes, avec de longues pauses dans les intervalles qui suffisaient à me le faire oublier. Il y avait en outre des choses peu importantes qui arrivent aussi sans doute à d'autres, mais ne signifient rien de grave pour eux, quelque chose comme l'étonnement qu'on ressent devant son propre visage dans le miroir ou, quand on passe soudain devant une glace dans la rue, en voyant l'image de sa nuque ou même de tout son corps" Franz Kafka (Journaux)
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dimanche 5 octobre 2025

Déambulation

Voilà,
la fondation Cartier pour l'Art Contemporain a quitté l'immeuble du 261 Bd Raspail. Conçu par Jean Nouvel il fut inauguré en 1994 à l'emplacement de l'ancien Centre Culturel Américain qui avait connu des heures glorieuses dans les années soixante-dix. L'architecte avait pris soin de préserver le cèdre planté à cet endroit par Chateaubriand en 1823. Malheureusement il fallut l’abattre en 2020, la sécheresse l’ayant considérablement fragilisé.
J'ai beaucoup fréquenté la Fondation Cartier, qui se trouvait non loin de chez moi. J'y ai fait de nombreuses photos. Celle-ci a été prise en 2008, lors d'une rétrospective consacrée au sculpteur César dont on peut reconnaître une version du pouce géant qui se trouve aussi dans le quartier de La Défense.. 
Pour visiter les collections de la fondation il faudra désormais se rendre dans le centre de Paris, place du Palais Royal. Une adresse prestigieuse et plus centrale. Plus minérale aussi. Avant de se trouver à Raspail avec son petit jardin, la fondation était autrefois située dans un vaste parc à Jouy-en Josas. J'y étais allé il y a fort longtemps avec Agnès.  
 
*
 
 
Non loin, au 11 rue Campagne-première (la rue où meurt le personnage de Belmondo à la fin de "A bout de souffle") se trouve depuis 33 ans la librairie de Hubert Bouccara  "La Rose de Java", librairie hors-norme entièrement consacrée à l’œuvre de Romain Gary et de Joseph Kessel (l'enseigne porte le nom d'un de ses romans). Denis Gombert la décrit comme "un lieu atypique, vrai petit coin de paradis parisien pour lecteurs passionnés".  
 
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Poussant la promenade vers la station de métro Port Royal, je me suis retrouvé, du côté de la rue Pïerre-Nicolle où j'ai quelques souvenirs. C'est là que se trouvait le collège d’Agnès, lorsque je l'ai connue. A l'entrée d'un immeuble, j'ai remarqué cette peinture qui bien sûr n'existait pas à l'époque. 

vendredi 12 septembre 2025

C'est comme ça

 

Voilà,
je suis moins effrayé par la perspective de la mort que par celle de laisser derrière moi tant de choses inachevées ou inaccomplies. Ma mort, en un sens, je peux l’imaginer comme un long sommeil serti dans une nuit plus douce que celles, si souvent agitées, où, en proie à d'obsédantes pensées peuplées de prémonitions, je me retourne avec angoisse, en sueur dans mes draps. Mais l’inaccompli, l’inachevé, ce n’est pas une nuit. C'est comme un bruissement obstiné qui continuerait de résonner alors même que je ne serais plus capable d'entendre les bruits du monde. 
Bien sûr, il y a ces images à peine entrevues, ces dessins ces esquisses tremblantes dans mon esprit, pareilles à des silhouettes fugitives que l’on distingue, le soir, derrière une vitre embuée. Elles se sont évanouies avant même que j'aie pu tracer leur contour. Ces visions, si souvent différées, portent déjà le poids d’un adieu prématuré. Elles me reprochent d’avoir laissé s’éteindre leur éclat sans jamais leur donner la chance d’un corps, d’un trait, d’un cadre. Mais il y a aussi les idées qui n'ont jamais été creusées. Je les évoque, et les imagine aussitôt  comme ces fleurs qui se languissent dans l'obscurité des profondeurs marines. Je finis ma vie avec parfois par le regret de ces pages de ces phrases que je n’ai pas écrites, par paresse par manque de rigueur ou d'assurance.
Mais plus encore que ces œuvres absentes, c’est le désordre concret, celui des choses accumulées et jamais triées, qui m’apparaît comme une seconde mort plus triviale et plus effrayante que l'approche de mon propre effacement. Une inquiétude sournoise et délétère me saisit quand j'y songe. Car il y a ces papiers jaunis empilés dans des boîtes qui n'ont pas été ouvertes depuis des années, les carnets où ne subsistent que quelques phrases hâtives, pareilles à des racines privées de leur plante, et puis ces menus objets qui chacun contiennent, pour moi seul, la mémoire d’un instant : une enveloppe froissée, un billet d'avion, une clef dont la serrure n’existe plus, des vieilles cartes de visites, de téléphone. Je crains que, livrés aux mains étrangères qui viendront après moi, ces restes ne soient perçus uniquement comme le rebut d’une vie maladroitement amassée, et que personne ne devine la chaleur du secret ou l’éclat fugitif de l’émotion qu’ils protégeaient. Ces choses jamais jetées, recèlent des secrets ni grands ni dramatiques, mais elles relèvent de cette embarrassante pudeur, voisine de la honte que nous mettons à ne pas tout montrer de nous-mêmes, à garder pour nous ces petites traces muettes que nous n’avons pas voulu livrer, comme si nous pressentions qu’elles ne prendraient tout leur sens que dans l’ombre. Laisser cela derrière moi, exposer au regard nu des autres ce que j’avais choisi d’enfouir, livrer mes demi-aveux, mes maladresses, mes repentirs, à une lumière crue et étrangère, toute cette survivance maladroite, ce prolongement involontaire de moi-même, m'embarrasse. Et pourtant, je n'ose encore me résoudre à les jeter.

samedi 6 septembre 2025

Ou ce qui reste de singe en moi

 
Voilà,
depuis deux trois ans je vais au cinéma comme on se drogue. C’est la façon la moins toxique que j’ai trouvée de m’absenter de ma vie. Le spectateur que je suis adopte alors la position du rêveur qui se laisse traverser par des histoires. Cela me permet de tenir mes angoisses à distance. Pas toujours, mais la plupart du temps. Pendant ce temps là je ne parle pas, je n’écris pas, je n'ai pas de tentation morbide ni de prétention à produire de la pensée. Je vois des corps des paysages, je m'abandonne à ce transport si particulier. Je suis seul avec moi-même, parmi d'autres solitudes. Et pendant ce temps là, au moins, je n'essaye pas de paraître intellectuellement — et ce blog malheureusement participe en partie de cette pathétique tentation  — pertinent à l'attention des autres. Chacun ses failles narcissiques. Ce n’était pourtant pas le projet initial quand j'ai commencé. Je ne sais pas quand ça m’a pris exactement, cette tendance à commenter bien au delà des images. Au moment de Fukushima peut-être. Faudrait que je regarde.
En fait je suis un gros paresseux. Sans doute parce que je me suis toujours senti en porte-à-faux, autant avec les choses qu'avec les gens. Pour cette raison j'ai préféré éviter de trop sociabiliser.  C'est ce qui m'a amené à réaliser des collages des photos et bricoler des textes. Si j'avais été à l'aise dans la vie je ne me serais jamais engagé dans cette voie. 
En tout cas mon travail graphique est ce qui me ressemble le plus.  
J’aurais pu me contenter de simplement publier des images. Mais je ne pouvais m’empêcher d’y associer des mots. C’est stupide. Ça me bouffe tellement de temps. 
Je fais en outre l'acteur depuis longtemps parce que ça aussi me fait du bien. Et puis sans doute que je n'ai jamais eu envie d'abandonner l'enfant que j'ai été. Essayer de vivre comme dans une cour de récréation, alors que le monde est ce qu'il est (et j'ai compris assez tôt un certains nombre de trucs à ce sujet), c'est une façon comme une autre de sauver sa peau.
A moins que ce soit ce qui reste de singe en moi qui m'ait amené là.
D'ailleurs au passage, si tout se passe comme prévu, je remets ça pendant deux mois deux fois par semaine. 



Quoi qu'il advienne, j'aurais au moins fait quelques rencontres dans cette vie, avec des personnes qui souvent m'auront pris pour un autre. Toutefois quelques unes m'auront vraiment connu et compris, et certaines même m'auront aimé  — du moins je l'espère. En cette matière on n'est jamais sûr de rien.  

jeudi 3 juillet 2025

Possible

 Voilà,
en juin 2024
Aperçue à travers la vitre musée d'Art moderne 
du Centre Georges Pompidou 
cette scène m'avait furtivement semblé
une possible image du bonheur.
Aujourd'hui ce lieu où je me suis si souvent réfugié
pour y trouver dans le foisonnement des œuvres
une joie paisible et muette
où j’ai même travaillé 
(cela me semble désormais une autre vie)
va 
– car on doit le rénover –
fermer pour plusieurs années.
Vivrai-je assez longtemps
pour remettre un jour les pieds dans cet endroit ?

jeudi 10 avril 2025

J’aime / je n’aime pas (18)

 
 
Voilà,
j’aime la deuxième face de "yellow submarine" des Beatles avec les morceaux de Georges Martin orchestrés par lui et que je trouve délicieusement british. Ils ont le charme désuet de certains salons de thé peuplés de vieilles anglaises aux cheveux bleus sentant des parfums poudrés, ils évoquent des images d’Alice au pays des merveilles. Il me semble que Pepperland était aussi le générique (on disait alors indicatif musical) d’une émission de radio de Françoise Dolto ou de Ménie Grégoire.

Je n’aime pas, et c’est peu de le dire, tous ces "reels" avec leurs commentaires dits par une voix synthétique cheap (souvent la même) qui polluent les réseaux sociaux

J’aime réécouter des vieilles chansons de Robert Charlebois, surtout celles écrites par Réjean Ducharme, le célèbre romancier québecois

Je n’aime pas que les acteurs ou les actrices fassent des clics de langue ou tapent de la main sur la table lors d'une lecture par exemple pour appuyer leurs intentions. Je trouve cela atrocement ringard.

J’aime la photo de ce jeune couple prise à la fin de l'année dernière à la Fondation Vuitton lors de l'exposition consacrée à Tom Wesselman qui m'avait beaucoup plu

Je n’aime pas mais vraiment pas du tout que des artistes s’emparent de chansons populaires sur le mode lyrique comme par exemple les feuilles mortes chantées par Benjamin Bernheim, Robero Alagna. Il n’y a que Jessye Norman chantant des blues qui ne trahissait rien. Peut-être parce qu’en tant qu’afro-americaine elle avait le blues à la fois dans l’âme et chevillé au corps.

J’aime faire parfois la grasse matinée et profiter de journées où je ne m'assigne aucun objectif prédéfini, aucune contrainte. En fait je suis un gros paresseux et j'y trouve du plaisir

Je n’aime pas que les gens dans les expositions surpeuplées se posent devant une toile et continuent à tailler le bout de gras sans se préoccuper des gens autours d'eux et surtout derrière eux.

J’aime l'allegro du "Concerto pour violon et hautbois BWV 1060," de Jean-Sebastien Bach. Il a le pouvoir de me transporter bien des années en arrière, dans l'immense salon de l'appartement parisien de Philippe et Dominique. Il passait souvent le dimanche en fin d'après-midi lorsque nous arrivions pour le repas dominical en famille et avec des amis servi parfois à la grande table du salon avec ses deux bancs, quand il y avait du monde, mais le plus souvent dans la cuisine, parfois en comité restreint avec juste les parents les filles et leurs petits copains respectifs

Je n’aime pas quand les gens vous sollicitent et font des propositions remplies de restrictions qui laissent sous entendre qu'en fait ils n'ont aucune envie de vous associer à leur demande. Cette façon de faire miroiter une possibilité et de l'annuler dans le même temps et une forme de perversité mentale insupportable. J'ai connu un metteur en scène spécialiste de ce genre de pratique. 

J'aime regarder les matches de pré-saison du super rugby pacific qui opposent au cœur de l’été austral des équipes néo-zélandaises dans des petits stades de province devant des spectateurs assis sur des pelouses

Je n’aime pas que les gens descendent de la rame de métro ou bien y montent l’œil rivé sur leur smartphone

J’aime regarder le foot ou le rugby à la télé avec ma fille, confortablement vautré sur le canapé et gentiment persifler ensemble sur les joueurs ou les commentateurs 

Je n’aime pas lorsque les gens vous répondent "c’est une excellente question"  à celle que vous leur posez. C’est une formule prétentieuse, vaguement offensante, qui laisse supposer que toutes les questions précédentes étaient stupides ou médiocres, ou que l'on présume que vous puissiez en poser de mauvaises.

J'aime marcher dans de vieilles bonnes chaussures bien à mon pied que je n'ai pas utilisées depuis longtemps

Je n'aime pas ces gens qui, tant qu'on est d'accord avec eux vous témoignent de l'estime mais vous déconsidèrent dès que l'on l'on émet la moindre objection sur un de leurs propos

J'aime entendre chanter les oiseaux dans une ville juste avant l'aube

je n'aime pas devoir m'occuper de papiers administratifs

J'aime l'odeur de la pinède lorsque le ciel est gris et que l'air est doux

je n'aime pas, lorsque l'on photographie la mer, que la ligne d'horizon soit oblique sur l'image

J’aime savoir qu'en Suisse il y a encore des gens qui cultivent le safran selon des méthodes ancestrales

Je n'aime pas le fait que je doive prendre autant de médicaments chaque jour.

j'aime ce proverbe africain qui dit "c’est quand le fou n’est pas de ta famille que sa danse te fait rire"
 
Je n'aime pas succomber à des crises de boulimie
 

J'aime lorsque l'inspiration me visite et que le résultat me satisfait, comme c'est le cas pour cette image réalisée récemment
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dimanche 23 mars 2025

Au musée Picasso

 
 
Voilà,
l'artiste argentin Guillermo Kuitka a créé, à l'invitation du musée national Picasso Paris, une  œuvre in situ dans la chapelle de l'hôtel Salé. Depuis son intervention à la biennale de Venise en 2007, Kuitka a mis en place, en lien avec l'architecture, un nouveau langage qu'il nomme "peinture cubistoïde" où se déploie, directement sur le mur, un ensemble de ligne entrecroisées comme autant de pliures sur le plan, formant un nouvel espace pictural à l'esprit baroque. 
 
 Dans ces expérimentations le cubisme est invoqué comme la trace d'un mouvement qui opère telle une diffraction du réel. "La peinture se fait alors mémoire" dixit le petit cartel qui accompagne l'œuvre.
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lundi 27 janvier 2025

Je cherche la sortie

 

Voilà, 
Le monde perd en netteté, il devient chaque jour un peu plus approximatif. S’y déplacer exige prudence et ne va pas sans maladresse. Ce qui autrefois allait de soi et qui relevait de l’évidence, fait maintenant l’objet d’une certaine suspicion. Aucun jour ne ressemble au précédent. Il n’est de chemin sans obstacle. Toute chose éveille la douleur. Rien de bien spectaculaire. Ce qui se passe demeure énigmatique, mais il est clair que ça se dégrade. Je me désintéresse peu à peu de ce qui m’entoure. Plus précisément ce qui m’entoure ne me parvient plus tout à fait. Je sais que des événements graves se passent un peu partout sur la planète. Mais des intensités inconnues me traversent. Des fulgurances sous-cutanées me brûlent. Des brumes aussi engourdissent mon esprit. C’est donc cela "se parcourir" ? Les mots se disséminent, partent à la dérive. Bon voyage. Tout s'éloigne tout me quitte. Je reste au bord et le bord s’amenuise. Je suis un peu comme un pingouin sur sa banquise. Ce n’est pas si grave après tout. C’est un phénomène très ordinaire et malgré tout fort intéressant. Il ne faut pas regretter. Il y a encore tant de transformations insoupçonnées. Ce qui ne se manifeste pas ici prendra forme ailleurs. Tête chaude paupières lourdes cœur serré. Je cherche la sortie. Ce musée ne me dit plus rien qui vaille.

mercredi 8 janvier 2025

Se réfugier

 
Voilà,
Anne chez qui j'étais il y a dix ans le matin de la tuerie de Charlie Hebdo, et que je n'ai pas vue depuis fort longtemps m'écrit ce matin qu'elle s'est rendue hier soir place de la République espérant un hommage aux victimes. Au lieu de quoi, il n'y avait que des gens se réjouissant de la mort de Jean-Marie Le Pen. Que cette vieille crapule fasciste ait cassé sa pipe à la date anniversaire de la mort de Cabu  — qui l'avait beaucoup caricaturé — est bien étrange. "Le canard enchaîné" a d'ailleurs titré aujourd'hui "Le Pen allongé "Charlie" debout".
Autre curiosité, Dans son livre "Soumission", paru ce sinistre 7 janvier 2015, Houellebecq  imaginait pour 2022 qu'un président issu du parti Fraternité musulmane (le parti des musulmans de France, pure invention de l’auteur) avait nommé François Bayrou Premier ministre. On est en 2025, on n'a pas de parti musulman en France  — et c'est tant mieux — la fille de Le Pen est aux portes du pouvoir, mais on a quand même le pitoyable et médiocre François Bayrou premier ministre d'un président immature qui ayant joué avec les institutions de la République, a rendu cette dernière plus fragile que jamais. 
En Europe, l'Italie est gouvernée par une première ministre néo-fasciste, l'Autriche a depuis hier un chancelier issu du parti neo-nazi autrichien, les Pays-Bas sont gouvernés depuis l'été par une coalition entre la droite et l'extrême-droite. La Hongrie est dirigée par un populiste qui fait les yeux doux à Poutine. En Syrie al-Qaida pris le pouvoir. En Israel et en Palestine, la haine mutuelle n’a plus de limites. Poutine continue de laminer l'Ukraine, et enfin Trump dans un discours délirant et ubuesque envisage d'annexer le Canada, le Groenland le canal de Panama et le golfe du Mexique. En outre on apprend aujourd'hui, que Facebook n'aura plus de fact-checkers si bien que la désinformation va s’amplifier. On est en pleine tragifarce. Bref tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. 
 

Parfois j'aimerais me réfugier dans une peinture ancienne. Comme celle-ci, de Guiseppe Zaïs, (un vedutiste vénitien du 18ème siècle) que j'ai contemplée, il y a fort longtemps, lors de mon premier séjour à Venise en 1985. Lorsque je ressemblais à cela. Je travaillais beaucoup, je jouais le rôle de ma vie, j’avais du succès, j’étais aimé, je me projetais dans l’avenir.

mercredi 6 novembre 2024

Consternation

 
Voilà,
Karl Marx considérait que l’histoire se répète d’abord comme tragédie puis comme farce. Ce qui arrive aujourd'hui Outre-Atlantique est pire qu'une tragédie parce que c'est justement un redoublement de la farce. Personne ne pourra dire qu'il n'a pas été prévenu. On a vu le lascar à l'œuvre durant quatre ans, on a pu constater son ignorance crasse (notamment durant la crise du Covid), sa bêtise, ses incohérences, sa démence mentale, il y a eu les événements du Capitole et sa tentative de sédition, les 34 chefs d'accusations en justice pour des motifs divers. Tous les anciens présidents américains, même les plus cons comme Bush, des vice-présidents, des anciens leaders républicains, les chefs d'états majors, des anciens collaborateurs de Trump ont appelé à voter contre lui. Et pourtant le voilà réélu avec les pleins pouvoirs puisque les républicains sont désormais largement majoritaires au Sénat et peut-être même à la chambre des représentants. Ce n'est pas seulement la défaite du camps des démocrates, c'est la défaite de l'intelligence de l'humanisme, des valeurs qui ont fondé la démocratie américaine il y a presque 250 ans, c'est surtout le triomphe du populisme, de la force brute et obtuse, de l'égoïsme de la bêtise, de la misogynie de la vulgarité et de la haine. 
C'est la récidive qui est consternante. Que le système électoral américain soit obsolète et absurde, c'est un fait, mais tout de même, plus de la moitié des votants ont apporté leurs suffrages à une canaille qui ne cache pas son jeu et revendique avec arrogance sa crapulerie. C'est cette adhésion qui questionne et stupéfie. Mais sans doute l'individu est-il, dans l'iconographie américaine un objet de fascination, comme le suggérait le photographe Andres Serrano. Dans son exposition "Portraits de l'Amérique" au musée Maillol, il y avait cette installation consacrée à Trump. "The apprentice" a pris sa revanche.
La servitude volontaire que j'évoquais il y a huit ans se confirme. L'empire romain a eu ses Caligula, ses Commode, ses Néron. L'empire américain a Trump. Sauf qu’en l’occurrence, c’est le peuple qui l'a choisi et désiré.
 
 

 
 
Hegel mettait l'accent sur la rationalité de l’histoire (on a le droit de rire de ce postulat) en ce sens que chaque étape, même tragique, permet à l’Esprit d’apprendre et de progresser. Apparemment une majorité des citoyens de États-Désunis est inapte à l'apprentissage. Mais peut-être qu'un hégélien verra l'émergence du néo-fascisme américain comme un moment de crise qui, par la négation de ses excès et la prise de conscience collective, permettra une évolution vers des systèmes politiques et éthiques plus équilibrés ⸮ C'est de l'ironie bien sûr. C'est hier que ce pays avait la possibilité d’un stimulant rendez-vous avec son Histoire. Au lieu de cela il a choisi de se perdre sur un chemin bien sombre, bien ténébreux.
J'ai souvent — quitte à passer pour un pessimiste dépressif  — été plutôt lucide quant à la marche du monde, durant toutes ces années où j’ai tenu ce blog. Je n'en tire aucune fierté. Je préfèrerais être l'idiot du village et dessiner avec mes doigts. Je ne me suis jamais fait beaucoup d’illusions sur la nature humaine. Je me range à l'avis de Jean Rostand pour qui "L'humanité est une maladie de la terre. Sur les planètes saines il n'y a pas d'homme". Pourtant je n'imaginais pas que cette réélection se produirait. Je ne pensais pas que le choix délibéré de la connerie fut possible. Surtout après ce débat où il s'était couvert de ridicule. Mais bon, les gens qui votent pour Trump ne sont pas dans le domaine de la rationalité de l'intelligible et de l'argument, ils sont dans celui de la croyance. Et les faits ne pénètrent jamais le monde des croyances.
Et de plus, tout cela advient au pire moment de l'histoire de l'humanité, celui où sa survie est  pour des raisons écologiques et climatiques, plus menacée que jamais, et que sa responsabilité dans cette situation n'est plus à démontrer . On pourrait penser qu'on a atteint le fond, mais non apparemment il sera toujours possible de creuser un peu plus, et l'on peut décemment redouter que le pire soit à venir.
Jamais autant d'ordures patentées et de crétins notoires n’ont accédé en même temps au pouvoir en différents endroits du monde. A la différence des dictateurs de la fin des années trente, ils sont nombreux aujourd’hui à posséder en plus l’arme nucléaire. Bref, on n’a pas le cul sorti des ronces. 
Cela va être difficile d’avoir l’esprit léger dans les années qui viennent. Difficile aussi de s'en tenir aux préceptes du maître de Kopan.
Le weekend dernier, le dramaturge Wajdi Mouawad s’exprimait ainsi dans un entretien au journal Le Monde, : "Avec la probable victoire de Donald Trump, disait-il nous allons entrer dans une ère où la violence comme mode d’expression va se dessiner comme un droit allant de Washington à Moscou, de Tel-Aviv à Téhéran, de Pékin à Washington. Le cercle se referme sur notre époque. Entre la crise climatique et la crise géopolitique, la faillite de cette époque est d’autant plus abyssale que nous élisons ceux qui voient cette faillite comme une victoire. Comme il est chrétien et qu'il croit au salut de l'humanité et à la rédemption, il ajoute "Nous allons devoir faire preuve d’une grande solidarité pour passer à travers le cloaque qui approche et continuer à poser des gestes, si petits soient-ils, pour sauvegarder notre rapport à l’autre. Un rapport où la bonté et l’affection, comme des insectes en voie de disparition, devront être préservées pour être repollinisées plus tard. Sans doute pas de notre vivant. Pour nous, je crains qu’il soit un peu trop tard."
En exergue de cette publication, j'ai mis une photo du buste de Stefan Zweig, dont j'ai déjà parlé il y a quelque  mois. Je crois qu'aujourd'hui, il ne prendrait même pas le temps d'écrire un livre avant de se suicider.

lundi 30 septembre 2024

Se projeter s'identifier se reconnaître

 

Voilà, 
ce jour là, — c'était en Juin dernier — j'accompagnais au musée des gens qui jusqu'à présent n'avaient été que des noms dans un récit et que je découvrais en réalité. Ils avaient tenu à visiter la maison de Victor Hugo, alors oui pourquoi pas. Dans l'une des salles cette apparition. Ces sculptures d'une exposition intitulée "la beauté du geste" de l'artiste Stéphane Simon dont le projet se définissait ainsi : "un ensemble de 10 sculptures réalisées à échelle humaine représentant 5 femmes et 5 hommes incarnant tous les continents, 5 athlètes olympiques et 5 athlètes paralympiques qui seront installés côte à côte sur un même pieds d’égalité pour la première fois dans l’Histoire des Jeux. Dix valeurs humanistes, issues des Chartes Olympiques et Paralympiques, sont associées aux statuaires dans lesquelles les athlètes mais également les visiteurs en provenances de tous les pays du monde pourront se projeter, s’identifier ou se reconnaître.". J'ai dérobé ce plan, parce que les différentes attitudes des sculptures m'évoquaient des gens tenant des portables. Et aussi pour l'ombre portée de la statue à proximité de la gardienne absorbée par son écran..

dimanche 23 juin 2024

Pêle-mêle avec dormeur

 
Voilà, 
le plasticien et mangaka Yuichi Yokoyama explore dans ses bandes dessinées un monde fragmenté, géométrique, composé de volumes simples. le projet "Travaux publics" présente une série de grands travaux qui modifie en profondeur de paysage. Pas de narration ici, l'auteur ne donne avoir que les matériaux, le travail. Les cases étant presque dépourvues de parole, les onomatopées tiennent un rôle important :Yuichi Yokoyama joue sur les idéogrammes pour ajouter à la géométrie des planches. Rien d'autre n'est donné à voir que l'agencement des formes comme si finalement le sujet était finalement le dessin, le processus de création. J'ai vu ce grand mur dans l'exposition du centre Pompidou consacré à la bande dessinée.
 
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Sinon je l'ai déjà évoqué à plusieurs reprises, mais le contraste entre les œuvres et les gardiens de musées qui se tiennent dans leurs parages m'a toujours captivé. Je ne les juge pas. Je comprends l'ennui qui, dans des salles où personne ne vient, peut les engourdir. L'expérience pure du temps qui passe s'avère quelquefois particulièrement éprouvante. Mieux vaut parfois se réfugier dans le sommeil. Même à proximité de toiles fulgurantes comme celles de Bernard Réquichot, cet écorché vif, qui ne put survivre longtemps aux intensités qui le traversaient.
 
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En traînant du côté de la rue de la Huchette, je n'ai pas résisté au plaisir de photographier la porte du théâtre où, depuis 1957, l'on joue sans interruption "La cantatrice chauve" d'Eugène Ionesco. C'est la reproduction d'une œuvre de Massin, un célèbre typographe qui, en 1964, conçut un livre illustré (livre théâtre)  édité par les éditions Gallimard

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Hier, je suis repassé  en haut de la rue de la Montagne Sainte Geneviève devant l'église Saint-Étienne-du-Mont, qui est sans doute celle que je préfère à Paris. Non que je fréquente tant les églises, mais, je l'ai vue tant de fois, en revenant du collège, lorsque j'étais adolescent. Sa pierre n'était pas aussi blonde à l'époque. En fin d'après-midi, alors que le soleil tapait sur sa façade, elle m'a particulièrement ému. Peut-être aussi, à cause de la journée sympathique passée avec des visiteurs étrangers, sous un température douce et estivale. Ou bien la raison se trouvait-elle dans cette l'hypersensibilité aux choses et aux événements que j'éprouve en ce moment, tant je me sens vulnérable. Ce que je pressentais depuis longtemps, que je nommais pour exorciser, j'y suis désormais. Je peux donner un autre nom à ma fatigue. Baste ! Aller malgré tout au devant du soleil, du ciel bleu, je peux encore voir, entendre, marcher, parler...  Oggi fa bel tempo. 

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... et il y avait même une fanfare sous le kiosque à musique du jardin du Luxembourg. Quelque chose d'absolument désuet et parfaitement paisible contrastant avec les nouvelles liées à la campagne électorale et les commentaires parfaitement anxiogènes auxquels on a droit.

mardi 18 juin 2024

Quel est l'objet de l'Art ?


Voilà 
je me souviens de ces années où j'ai découvert Bergson, en fait c'est simple, c'était l'année où j'ai commencé à étudier la philosophie. Ce n'est pas mon prof qui m'a incité à le lire, mais Philippe Tiry. Je crois que j'ai commencé par "Matière et Mémoire", mais sur la recommandation de Philippe, j'ai aussi lu assez tôt "Le Rire" en même temps que "le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient" de Freud qui est un livre très réjouissant. Si Freud était très en vogue dans ces années là, Bergson passait un peu aux oubliettes (sauf pour Gilles Deleuze, mais je l'ignorais alors). La mode était aux penseurs marxistes, au structuralisme et à la philosophie des grands systèmes. Je me souviens avoir été sensible à ce qu'il racontait sur l'image postulant qu'elle n'était pas simplement une reproduction de la réalité extérieure, mais plutôt une création de l'esprit qui révèle notre perception individuelle du monde, l'envisageant comme un phénomène dynamique et subjectif, en constante évolution. Peut-être avais-je cela dans un coin de ma tête quand j'ai commencé à une certaine époque à fabriquer des photomontages, et  que je m'intéressais aux phénomènes d'associations. De toute façon, bien des subtilités, m'échappaient dans la philosophie de Bergson, mais certains échos m'en parvenaient comme cette idée que l'image constitue une médiation entre la matière et la conscience et qu'elle est à la fois une réalité matérielle et un élément de notre perception.  Elles stimulaient des intuitions (autre terme bergsonien) qui m'ont amené à oser laisser libre cours à mon imagination. Voilà pourquoi sans doute je continue encore aujourd'hui à rendre compte de la réalité à ma façon. 
Cet extrait que j'avais il y a bien longtemps surligné, me semble toujours aussi digne d'intérêt. “Quel est l'objet de l'art ? Si la réalité venait frapper directement nos sens et notre conscience, si nous pouvions entrer en communication immédiate avec les choses et avec nous-mêmes, je crois bien que l'art serait inutile, ou plutôt que nous serions tous artistes, car notre âme vibrerait alors continuellement à l'unisson de la nature. 
 Nos yeux, aidés de notre mémoire, découperaient dans l’espace et fixeraient dans le temps des tableaux inimitables. Notre regard saisirait au passage, sculptés dans le marbre vivant du corps humain, des fragments de statue aussi beaux que ceux de la statuaire antique. Nous entendrions chanter au fond de nos âmes, comme une musique quelquefois gaie, plus souvent plaintive, toujours originale, la mélodie ininterrompue de notre vie intérieure. Tout cela est autour de nous, tout cela est en nous, et pourtant rien de tout cela n’est perçu par nous distinctement. Entre la nature et nous, que dis-je ? entre nous et notre propre conscience, un voile s’interpose, voile épais pour le commun des hommes, voile léger, presque transparent, pour l’artiste et le poète.

Quelle fée a tissé ce voile ? Fut-ce par malice ou par amitié ? Il fallait vivre, et la vie exige que nous appréhendions les choses dans le rapport qu’elles ont à nos besoins. Vivre consiste à agir. Vivre, c’est n’accepter des objets que l’impression utile pour y répondre par des réactions appropriées : les autres impressions doivent s’obscurcir ou ne nous arriver que confusément. Je regarde et je crois voir, j’écoute et je crois entendre, je m’étudie et je crois lire dans le fond de mon cœur. Mais ce que je vois et ce que j’entends du monde extérieur, c’est simplement ce que mes sens en extraient pour éclairer ma conduite ; ce que je connais de moi-même, c’est ce qui affleure à la surface, ce qui prend part à l’action. Mes sens et ma conscience ne me livrent donc de la réalité qu’une simplification pratique. Dans la vision qu’ils me donnent des choses et de moi-même, les différences inutiles à l’homme sont effacées, les ressemblances utiles à l’homme sont accentuées, des routes me sont tracées à l’avance où mon action s’engagera. Ces routes sont celles où l’humanité entière a passé avant moi. Les choses ont été classées en vue du parti que j’en pourrai tirer. Et c’est cette classification que j’aperçois, beaucoup plus que la couleur et la forme des choses.”

“Quand nous éprouvons de l'amour ou de la haine, quand nous nous sentons joyeux ou tristes, est-ce bien notre sentiment lui-même qui arrive à notre conscience avec les mille nuances fugitives et les mille résonances profondes qui en font quelque chose d'absolument nôtre ? Nous serions alors tous romanciers, tous poètes, tous musiciens. Mais le plus souvent, nous n'apercevons de notre état d'âme que son déploiement extérieur. Nous ne saisissons de nos sentiments que leur aspect impersonnel, celui que le langage a pu noter une fois pour toutes parce qu'il est à peu près le même, dans les mêmes conditions, pour tous les hommes. Ainsi, jusque dans notre propre individu, l'individualité nous échappe. Nous nous mouvons parmi des généralités et des symboles, comme en un champ clos où notre force se mesure utilement avec d'autres forces ; et fascinés par l'action, attirés par elle, pour notre plus grand bien, sur le terrain qu'elle s'est choisi, nous vivons dans une zone mitoyenne entre les choses et nous, extérieurement aux choses, extérieurement aussi à nous-mêmes. Mais de loin en loin, par distraction, la nature suscite des âmes plus détachées de la vie. Je ne parle pas de ce détachement voulu, raisonné, systématique, qui est œuvre de réflexion et de philosophie. Je parle d'un détachement naturel, inné à la structure du sens ou de la conscience, et qui se manifeste tout de suite par une manière virginale, en quelque sorte, de voir, d'entendre ou de penser. Si ce détachement était complet, si l'âme n'adhérait plus à l'action par aucune de ses perceptions, elle serait l'âme d'un artiste comme le monde n'en a point vu encore.”

Henri Bergson, in "Le Rire"

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mardi 4 juin 2024

Au doigt et à l'œil

Voilà,
on aimerait parfois que la réalité obéisse vraiment au doigt et à l’œil, comme certains gestes devenus quotidiens ont tendance à nous le faire croire. S’il pouvait suffire de scroller pour évacuer un embarras, une contrariété, une angoisse, la vie serait certainement plus simple et légère. Au lieu de quoi on se cogne on se heurte on s’écorche. Même les mots sont devenus des ronces. Cheminer paisible, c’est ça qu’elle voudrait la pensée, mais elle trébuche souvent. La raison s’égare, les phrases s’agencent péniblement. Plus prise sur rien. Agir ? À quoi bon ? Pour faire quoi ? Aller où ?  Le corps est devenu le lieu d’un désordre suspect. On se serait volontiers contenté de l’usure naturelle. Tout a passé si vite. Rien eu le temps de voir. Trop lent pour la frénésie de ce monde. Pas trop bien équipé non plus pour survivre. Je serai pourtant parvenu à me faufiler jusque là. De plus en plus souvent au futur antérieur ces dernières semaines. J’ai remarqué ça. Curieux. Devrais-je m’en inquiéter ? Suis-je sur la voie du renoncement ? Ou bien en train d’acquérir une forme de sagesse ? Je ne vois pas trop d’où elle pourrait sortir celle-là. Paraît que c’est le travail d’une vie. La mienne je l’ai tout de même passée à paresser plutôt. À faire le pitre aussi. J’étais du reste assez bon pour ça. Pitre à l’oral morne à l’écrit. Ou alors je baisse les bras. Ai-je déjà baissé les bras ? Sans m’en apercevoir. Possible. Je suis si distrait.

mercredi 22 mai 2024

Ardenne


Voilà,
je me réveille à Ardenne où je suis arrivé hier. Ma nuit a été celle d’un vieil homme qui plusieurs fois se lève péniblement, et marche à tâtons dans l’obscurité d’une chambre anonyme et inconnue dans le but d’une vidange poussive. Le corps déconne un peu plus chaque jour. Au lieu d’en prendre soin je l’ai négligé ces derniers temps. Ma vie casanière à Paris, les déboires, contrariétés et événements des huit derniers mois m’ont bien ravagé. Je n’ai plus songé à moi durant tout ce temps. Il est probable qu’il y ait un lien de cause à effet.
Pendant le sommeil grande confusion de souvenirs lointains et personnels mêlés à d’autres qui me furent autrefois rapportés. La consultation des archives de Lud S. Dans la splendide bibliothèque de l’IMEC édifiée dans une ancienne abbaye, la conversation avec des chercheurs lors du repas du soir y est aussi évidemment pour quelque chose.
 

Ici les vivants que l’on croise n’ont, la journée durant, que des colloques secrets avec des morts. Ils fouillent l’intimité de leur correspondance, explorent et déchiffrent leurs brouillons qui parfois dévoilent « les sauts et gambades » du cheminement de leur pensée, leurs détours et leurs abandons.
Je ne suis pas venu ici de mon propre chef. Une fois encore, comme si souvent au cours de mon existence, je réponds à une sollicitation. Je participe au projet d’une plasticienne qui a pris l’initiative de ce séjour. Ce déplacement doit faire, entre autres, l’objet de prises de vue. Ce n’est pas moi qui fabrique.
Elle a choisi d’ouvrir avec moi des boîtes dont le contenu est en rapport avec des lieux, des gens, et toutes sortes de contingences qui ont durablement influé sur le cours de ma vie et en partie façonné ce que je suis devenu.
La consultation de ces archives me trouble.
Elle me renvoie à un temps et des gens que je n’ai pas connus, mais qui m’ont pourtant été évoqués par leurs descendants, quand j’étais jeune.
Comme j’ai une excellente mémoire et sûrement aussi les dispositions mentales d’un archiviste, des connexions s’opèrent, en même temps que de lointaines sensations affleurent. Le passé éclaire soudain des pans de vie obscurs. J’avance dans un arrière-pays qui n’est pas le mien, avec lequel pourtant j’entretiens quelque familiarité.
 
 


J’écris ces lignes au petit matin. Écoutant les nouvelles du jour, j’apprends que la Russie organise des manœuvres nucléaires à la frontière ukrainienne. J’ai comme le pressentiment que les mois qui viennent ne seront pas fameux. Je vais faire un tour dans le jardin.

Publications les plus consultėes cette année