vendredi 29 avril 2022

Un Refuge

 
Voilà
au centre d'un magnifique airial de chênes et de pins centenaires, à l'entrée du bourg du Muret, la chapelle Saint Roch (protecteur de la nature et du bétail, mais aussi des pèlerins), offre un bel exemple d'architecture religieuse typique de la région.  Elle se distingue par son campanile (dont la cloche date de 1654) sommé d'une croix, un clocher-mur orné d’un abat-son, et un porche ainsi qu'une maçonnerie en "garluche". Autrement nommée pierre des Landes, la garluche est un grès ferrugineux employé primitivement comme matériau de construction, mais qui a aussi servi, pendant la révolution industrielle du dix-neuvième siècle, de matière première à l'industrie sidérurgique locale. 
Érigée au douzième siècle, la chapelle Saint Roch fut dès cette époque, mentionnée comme une étape sur le chemin de Saint Jacques de Compostelle.  
Bien que trois mois se soient écoulés depuis qu'elle m'est apparue, j'en garde un souvenir ému, en dépit de sa modestie. Cet endroit où tant de générations sont passées dégage une secrète et mystérieuse puissance.  Peuplé de tous ceux qui sont venus s'y recueillir avec foi, il témoigne de ce qui me manque probablement le plus en ce moment. Il me rend, en outre, nostalgique d'un temps, où l'humanité, quoique jamais avare de grands massacres, n'avait cependant pas encore les moyens physiques de concourir à sa propre destruction. Les hommes et les femmes de la région préservant cette chapelle, on su manifester leur attachement à cette terre, et honorer en même temps leurs ancêtres qui l'ont bâtie. Sans doute aussi ont ils eu la chance  — car c'est parfois une grande malédiction de naître ici plutôt qu'ailleurs —  de vivre sous des latitudes jusqu'à maintenant relativement préservées des convulsions de l'histoire.
 
Bien sûr ceci n'est qu'une image. Rien d'autre que le regard ne me rattache à ce lieu. Mais je voudrais m'y effacer, sans conscience ni effroi.

Me fondre en ce paisible asile nimbé de miséricorde où flottent encore de secrètes prières

jeudi 28 avril 2022

Les amoureux russes

Voilà,
le soleil se couchait sur Aigues-Mortes, et vraiment cela avait été une belle journée. J'avais, en bonne compagnie, découvert des endroits que je ne connaissais pas. L'après-midi dans la station balnéaire voisine, surpeuplée en ce lundi de Pâques, je m'étais baigné. Le premier bain de l'année. Je n'avais pu cependant, tout au long de l'après-midi, me départir de ce trouble insidieux, comme si flottait dans cet air printanier et sous cet ardent soleil, le funeste présage d'une catastrophe à venir. Cette apparente insouciance, que je voyais tout autour de moi, cette frivolité de laquelle je participais moi aussi, me semblaient bien irréelles alors que la sauvagerie et la folie enténébraient d'autres latitudes pas si lointaines, et qu'un autocrate fou menaçait de vitrifier les nations qui auraient la velléité de s'opposer à sa volonté de ravage et d'asservissement. 
 
 
 
 
Sur le bord de mer, alors que je photographiais ces deux amoureux, qui ressemblent à tous les amoureux d'un bord de mer, une jeune fille à ma droite tenait une conversation téléphonique aussi joyeuse que bruyante en russe, ou peut-être en bulgare ou en ukrainien, mais ça me semblait quand même bien du russe et je me suis demandé ce qu'elle pouvait penser de ces récents événements. Mais peut-être n'en pensait elle rien du tout. Un peu plus tard, les deux amoureux se sont levés, j'ai compris qu'ils étaient copains de la fille au téléphone quand ils ont discuté avec elle, et puis tous les trois se sont éloignés.

mercredi 27 avril 2022

Il faut être toujours ivre


 Voilà,

"Il faut être toujours ivre. Tout est là : c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
 
Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.


Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge, vous répondront : « Il est l'heure de s'enivrer ! Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise."

Charles Baudelaire - Le Spleen de Paris, XXXIII
 
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dimanche 24 avril 2022

Un revenant

 
 
Voilà,
Place Edouard-Adam à Montpellier, s'offre à la vue des passants un trompe-l’œil monumental et très spectaculaire réalisé par l'atelier du peintre muraliste Olivier Costa, je suppose en 2006, année indiquée au-dessus de l'entrée de la (fausse) librairie où l'on reconnaît la silhouette de l’ancien maire de Montpellier, Georges Frêche, "l’amoureux des librairies et des livres" qui a marqué de son empreinte la vie politique montpelliéraine et régionale de 1973 à 2010, année de sa disparition. En costume sombre, moins bedonnant qu'il ne l'était en réalité, debout sur le seuil de la librairie Adam, il semble inviter les passants à y entrer. En fait, comme en témoigne une photo prise en 2015, il n'a pas toujours été là. En 2017, il fut ajouté dans une posture différente, puis effacé, un espace blanc remplaçant, paraît-il, la silhouette de l'édile, comme s'il n'était qu'un fantôme, et enfin il fut de nouveau rajouté en  avril 2021, tel qu'on l'aperçoit sur cette photo. J'apprécie particulièrement, dans le tissu urbain, ces trompe-l'œil réalistes pour l'illusion qu'ils proposent de perspectives nouvelles et d'une temporalité figée sur un simple pan de mur.
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vendredi 22 avril 2022

Nous passions jeunes encore

Voilà,
nous passions, jeunes encore, à peine encombrés du poids léger de l'insouciance. Nos existences frivoles ne réclamaient que la surprise du jour qui vient. Il nous arrivait parfois d'entreprendre de furtives incursions dans un rêve où tout n'était que langue étrangère et, dans cet obscur périmètre, volubiles parmi de tremblantes ombres, sans crainte de nous duper nous-mêmes, nous parlions alors souvent aux chiens et aux fantômes.  

mercredi 13 avril 2022

Les choses les plus simples

 
 
Voilà,
l'église romane fortifiée de Saint-Martin-les-Eyzies-de-Tayac, bâtie au XIIIème siècle à la fin du Moyen-Age, se caractérise par la présence de tourelle et de mâchicoulis. Je l'ai visitée peu avant de prendre le train du retour après notre visite au musée de la préhistoire et une promenade dans ce village si fascinant en compagnie de ma fille et ma cousine. Cela avait été, an août 2014, une journée joyeuse, détendue, inspirée, une de celles qui longtemps après, continue de resplendir dans la mémoire. Constance s'était amusée à réaliser des bandes annonces d'un film imaginaire avec une application de son smartphone. J'avais fait des imitations et des petits sketches. Le pitre quoi. Nous avions beaucoup ri, surtout ma cousine qui ne perd jamais une occasion de travailler ses zygomatiques. En repensant aujourd'hui à ces quelques heures passées en ce lieu où, depuis tant de siècles, les pierres et les roches témoignent de la puissance de la vie, me reviennent à l'esprit ces quelques lignes écrites par Enzo Paci dans son "Journal phénoménologique" : "Arriverons-nous un jour à comprendre que ce sont les choses les plus simples qui nous donnent le sens de la vie ? Il faut croire que c'est là notre chemin, que le chemin souvent terrible de l'humanité tend vers cela, que la vie est la vie pour cela, que les choses, les pierres, les fleurs, les animaux, les hommes existent pour cette signification de vérité qui attend d'être dévoilée, pour la vérité intentionnelle". 

dimanche 10 avril 2022

Rien de neuf


 
Voilà,
comme il était à prévoir le second tour de l'élection présidentielle opposera, comme il y a cinq ans, l'actuel locataire de l'Elysée dont le bilan n'est pas très brillant : la négation des principes du bien commun,  la suppression des contrats emplois aidés, la suppression de l’Impôt sur la fortune, la baisse des Aides au logement, 137 milliards d’euros de profits des entreprises du CAC 40 en 2021, 1 milliard d’argent public versé aux cabinets de conseil privés dont la plus grande part à McKinsey (qui n’a pas versé un centime de "l’impôt sur les sociétés"), l'affaire Benalla, dont on ne connaît toujours pas les détails, les nassages policiers lors de manifestations pourtant pacifiques et tirs de LBD sur les manifestants, la réforme des retraites, la loi sécurité globale, les tentes de migrants lacérées, le refus de droit d’asile aux lanceurs d’alerte, la gestion hasardeuse de la pandémie, les librairies fermées mais les hypermarchés ouverts pendant celle-ci, la suppression de 5700 lits d’hôpitaux en 2020 malgré le Covid, les milliards versés aux industries automobiles et aériennes sans aucune contrepartie sociale ni environnementale, le vote du CETA, le maintien du Glyphosate, l’augmentation des émissions de CO2, l’incapacité de la France à respecter les accords de la COP21, le démantèlement de la recherche et de l'Enseignement public, la paupérisation des universités et des étudiants, les mensonges divers et les effets d'annonce, et j'en passe. En face, une candidate d'extrême droite raciste et xénophobe, d'une bêtise crasse et qui n'a aucun programme, mais dont les "idées" ont infusé jusque dans l'ancien parti gaulliste. Depuis des années on ne cesse de jouer sur la peur des immigrés — enfin de ceux qui ne sont pas blancs, car malgré tout on se prétend prêt à accueillir les réfugiés ukrainiens (tant mieux pour eux). Les offices d'HLM proposent même par courrier à leurs locataires la possibilité d'en héberger. On n'a pas fait ça pour les kurdes, les afghans et les syriens. bien évidemment. 
Que dire de la gauche ? Elle est morte. Sûrement en raison de la médiocrité de ses dirigeants mais pas seulement. Le peuple français, si tant est que ça veuille dire quelque chose, est assez con en ce moment. Il ne vaut guère mieux que le peuple russe et bien d'autres par le monde. Il ne cesse de se plaindre, mais donne ses suffrages aux candidats qui promettent de l'asservir encore plus. Il rêve d'ordre et de maître. Il y a cinq siècles, Etienne de le Boétie, qui vécut a peine plus de trente ans, a écrit dans un texte génial  —"Le discours de la servitude volontaire" — que les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux". Il constatait et déplorait que les peuples se laissent déposséder sans réagir, en venant même à remercier la bienveillance d’un prince qui les a spoliés. Il insistait sur l'incohérence du peuple : "il est soupçonneux envers celui qui l’aime et confiant envers celui qui le trompe" et remarquait aussi que "le peuple a toujours fabriqué lui-même des mensonges pour y ajouter ensuite une foi stupide". Nous en sommes donc là. Encore et toujours là. Voilà pourquoi, je me suis assez peu exprimé sur la question ces derniers temps. Tout cela me déprime particulièrement. Le rapport du GIEC indique des chiffres alarmants, mais la question écologique, et les conditions de la transformation économique nécessaire pour envisager une transition n'ont pas été abordées. Tout cela est déplorable. Si on en est là, c’est que nous avons aussi des leaders de gauche extrêmement stupides, qui menèrent une politique très  néo-liberale quand ils étaient au pouvoir et qui n’ont pas su se remobiliser, s’unir sur un projet cohérent après la défaite de 2017. Et en plus de tout ça, la guerre est à nos portes.
Il y a quelques mois, j'ai photographié cette amusante peinture murale rue de l'Espérance. Je la poste aujourd'hui, même si désormais les motifs d'espérer se font de plus en plus rares. 
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vendredi 1 avril 2022

Itinéraires recommencés

 
Voilà
"Je reparcours les mêmes rues, aller et retour, dans les mêmes trams, les mêmes autobus. La toile des itinéraires prédéterminés s'étend sur la ville, parcourue par l'histoire vivante (au sens de Husserl) des hommes. Il semble que leur regard laisse quelque chose dans les rues, le long des murs des maisons. Ils se rappellent être passés pendant des années devant un palais ou devant une boutique. Il y a deux ans ou deux mois, quand ils espéraient encore ou n'espéraient plus, et qu'ils attendaient ce qui n'est pas venu, ou se demandait ce que pouvait être cet avenir qui est présent, maintenant devant ce palais ou cette boutique"  écrit Enzo Pacci, 27 mars 1958, dans son "Journal Phénoménologique". Je connais bien cette sensation des itinéraires recommencés. On s'y rend compte de la façon dont les lieux habitent et nourrissent nos rêves. Ils nous confrontent à toutes ces versions de nous-mêmes que l'on avait endossées au gré des circonstances, plus ou moins malgré soi, bien que l'on pût, en certaines époques, s'être persuadé qu'on était maître de son destin. La vie passe en un battement de cils. Des regrets rôdent dans les quartiers à l'abandon où de pauvres fantômes vagabondent. Toujours ils nous appellent mais jamais leur rumeur ne nous parvient.
- Ah bon tu crois aux fantômes toi ?
- J'sais pas. Des fois oui. Quand les murs sont sales et que le ciel est gris.

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