lundi 5 décembre 2022

Chanter dans le chemin

 
Voilà 
Le ciel n’est plus une espérance,
mais seulement une expectative.
L’enfer n’est plus une condamnation, 
mais seulement un vide.

Désormais l’homme ne se sauve ni ne se perd :
Simplement parfois il chante dans le chemin.
 
Roberto Juarroz in Poésie verticale
 

dimanche 4 décembre 2022

Une façade rue de Rivoli

Voilà, 
en Novembre 1999 un groupe d'artiste force la porte d’entrée du 59 rue de Rivoli, un bâtiment haussmannien laissé à l’abandon pendant huit ans par les pouvoirs publics et une grande banque qui a fait faillite et dont les actifs (parmi lesquels deux cent immeubles vacants dans Paris), sont liquidés. Quelques jours plus tard, une dizaine d’artistes viennent squatter l’immeuble, et y installent leurs ateliers qu’ils ne tardent pas à ouvrir aux visiteurs. Un collectif autogéré, « Chez Robert, Electrons libres » voit le jour, et le le lieu, dès sa première année d’existence accueille un public nombreux. Néanmoins, la menace d’expulsion plane toujours au-dessus des artistes. En 2000, une décision judiciaire les contraint à quitter les lieux : les artistes squatteurs ont alors huit mois pour évacuer l’immeuble. Constatant que les occupants sont peu bruyants et qu’ils ouvrent leurs portes au public, la préfecture de Paris décrète qu’elle préfère attendre les élections municipales pour prendre une décision quant à l’ouverture ou à la fermeture définitive du lieu. En 2001, Bertrand Delanoë tout juste élu, s’engage à racheter l’immeuble. Cet accord passé avec les squatteurs constitue un précédent  si bien que par la suite d’autres conventions d’occupation de lieux seront signées avec des collectifs d’artistes-squatteurs.
Après plusieurs années de travaux, la réouverture officielle du 59 Rivoli advient le 9 novembre 2009 légalisant la présence d'artistes, encourageant l’élan créatif dont ils sont porteurs. Elle pérennise en outre un projet devenu réalité : celui d'accueillir, dans un espace alternatif, une  pépinière d’une trentaine d’artistes disposant de leurs propres ateliers ouverts au public afin de partager l’expérience d’une création quotidienne.  
Aujourd’hui, le collectif d’artistes attire chaque année de dizaines de milliers de visiteurs, instituant un nouveau genre d’accès à l’art plus intimiste. De plus il permet de pallier en partie la pénurie d’ateliers d’artistes dans Paris.
Passant récemment dans les parages je n'ai pas eu le temps de m'attarder pour savoir quel était la signification de ces portraits affichés sur la façade.  
 
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jeudi 1 décembre 2022

Son nom de Boghari etc...

 
Voilà
Boghari. La gare de Boghari. Lorsque j'y suis retourné vingt ans après, j'ai pris des photos évidemment. Mais dans l'Algérie socialiste du début des années quatre-vingts, prendre une gare en photo c'était suspect. Un employé des chemins de fer est venu vers moi un peu menaçant. Il voulait saisir ma pellicule, parce que c'était une zone stratégique. Et donc interdiction de s'attarder en pareil endroit. J'ai dû déployer des trésors de diplomatie pour lui expliquer que je photographiais un souvenir d'enfance - ce qui n'est pas simple à faire comprendre - que ce lieu m'avait beaucoup marqué, que quelque chose s'était joué là pour moi et bon j'ai fait le mec ému au bord des larmes. Comme je ne manque pas de disposition pour l'auto-apitoiement, ça a marché. Pourtant ça ne collait pas. Non ça ne collait pas. Ce que je voyais n'était pas conforme au souvenir qui s'était construit dans mon esprit au cours des ans. J'étais déçu. Ce que j'avais en tête, je l'ai finalement retrouvé dans le nord de la Corse, un jour d'été en 86. C'était ça oui vraiment ça : son nom de Boghari dans une autre gare déserte, comme aurait dit la vieille Margot. Et elle aurait ajouté "de retour à Boghari en 82, tu n'as rien vu rien". Tandis que là...



Voilà ce qui est arrivé en 1962, un peu avant ou un peu après les accords d'Evian. La journée avait commencé bizarrement. Ma mère avait pris la 4CV — je me souviens que la plaque d'immatriculation se terminait par K9E — pour aller de Djelfa à Boghari chercher mon père qui s'était absenté quelques jours à Alger pour je ne sais quelle raison. La journée s'annonçait plutôt belle. Un azur sans nuage. Tout se passait normalement sur la route rectiligne jusqu'à ce que ma mère m'ordonne de m'accroupir pour qu'on ne me voie pas. J'ai vu son pied appuyer à fond sur la pédale de l'accélérateur. Je me rappelle d'une odeur de caoutchouc brûlé. Il y avait parait-il une jeep avec le drapeau du FLN, et des résistants qui stoppaient les voitures. Ma mère a franchi le barrage sans s'arrêter. J'ai senti là qu'il s'était produit un événement. Il y avait de la menace dans l'air. Ensuite tout au long de la route je crois qu'elle a redouté de croiser d'autres barrages. Nous sommes arrivés à la gare de Boghari. Un train à vapeur avec des wagons de bois. Des gens qui descendent. Et la personne attendue n'est pas là. La personne qu'on voudrait tant retrouver n'est pas là. Et son absence occupe tout l'espace. C'est pour elle qu'on est venu. Et elle manque. Il ne faut pas poser de question. La mère est folle d'inquiétude. Tout son corps dit à quoi elle pense à ce moment précis. Je ne dois pas montrer que je suis inquiet. Pourtant c'est là que je comprends que mon père peut ne pas revenir, que mon père peut être tué, avoir été tué. Je dois faire comme si je n'existais pas. Plus exactement faire comme si tout cela ne me concernait pas. Être invisible, transparent, absent. Il me reste le souvenir vague de gens qui traversent la voie ferrée après que le train soit reparti. Les herbes entre les rails. Le temps qui commence à tourner à l'orage. Quelques grosses gouttes qui tombent. Ma mère reconnait un homme. Un légionnaire. C'est le légionnaire Anglicker. J'avais dit que j'en parlerais. Un suisse. Lui aussi va à Djelfa. Elle lui demande de nous accompagner. Elle insiste tant, qu'il finit par céder. Je me souviens du retour. Il pleut sans discontinuer. Une pluie abondante, drue, qui ne cesse de frapper sur le capot de la voiture. C'est à peine si l'on voit la route. Le légionnaire Anglicker est à la place du passager. Son pistolet sur les genoux. Il dit qu'il ne faut surtout pas s'arrêter, qu'on ne pourrait pas repartir. Peut-être n'a-t-il pas confiance quand c'est une femme qui conduit. Il y a une excessive tension dans l'habitacle de la voiture. Je suis derrière, Je joue avec un camion rouge. J'essaie de ne pas penser à la réalité. Le problème c'est qu'on est obligé de revenir par la même route. On craint de rencontrer les gens du barrage. Mais bon ils sont comme tout le monde, ils n'ont pas envie de rester sous la pluie, les fellaghas qui pourraient nous égorger. On finira donc par arriver, soulagés. Enfin soulagés, pas tout à fait quand même... Plus tard on comprendra que quelqu'un a oublié de prévenir que mon père ne serait pas au rendez-vous... une sombre histoire de marins danois croisés à Alger.. Ça se trouve il est allé au bordel... Depuis ce temps là, je me sens mal en voiture quand il pleut trop dehors... Est-ce que c'est au retour de ce voyage qu'il m'a offert une floride dinky toys peinte de couleur bronze doré ?


-  Je crois bien oui
-  Tu parles tout seul maintenant ?
-  Ça m'arrive parfois
 
Première publication 13/2/2012 à 22:47

mardi 29 novembre 2022

Hiraeth


 
Voilà,
ici à Paris les jours fraîchissent, mais c'est encore un automne supportable. Il pleut de temps à autre, et ça c'est plutôt bien. En une journée il arrive que le temps change très vite. 
Parce que je me suis créé ces dernières semaines un certain nombre d'obligations qui exigent un temps dont je me sens dépossédé, je suis parfois contraint de devoir sortir plus que je ne le souhaite. Je n'ai pas tant d'activités que cela, mais elles constituent un divertissement que probablement je m'impose pour éviter d'affronter mes terreurs et mes angoisses.
La vie quotidienne est difficile. Évidemment tout est relatif. Ce n'est rien au regard de ce que doivent supporter les Ukrainiens quotidiennement bombardés par le dictateur Poutine et sa clique de généraux fous. Mais on commence à ressentir ici, les effets liés à la crise énergétique qu'amplifie la nécessaire rupture des relations commerciales avec la Russie. Les courses coûtent de plus en plus cher et, sans pourtant commettre d'excès, je vis largement au-dessus de mes moyens. Je veille à l'électricité que je consomme (j'en consomme de moins en moins, mais les factures augmentent tout de même). 
Sinon, je vis dans une sorte de vacillement et d'étourdissement permanent. Ce n'est pas si désagréable que ça d'ailleurs, mais parfois quelque peu perturbant. Il faut se résoudre à n'être plus aussi résistant qu'autrefois aux virus et aux bactéries, accepter les vicissitudes croissantes du corps, consentir aux défaillances de la mémoire autant qu'à la modification des facultés intellectuelles. Parfois une sorte d'indifférence aux choses et aux événements me gagne, en même temps qu'une certaine mélancolie. Il me semble alors éprouver ce que les gallois appellent Hiraeth : la nostalgie d’un lieu et d’une époque qui n’existent plus, le regret de n’avoir aucune prise sur le temps qui s’écoule, l’impression de n’avoir su trouver sa juste place et d’être passé à côté du bonheur. 
Et puis il y a les jours de rédemption. On se retrouve à un endroit où l'on s'est déjà attardé bien des fois, et l'on s'arrête encore. Parce que la lumière est belle, le paysage toujours aussi étonnant. Je refais la même photo. Je crois que j'ai déjà publié le même cadre, en noir et blanc peut-être — cela me dit vaguement quelque chose il faudrait que je fasse une recherche —, je me sens touriste dans ma ville, et c'est comme un bref moment de répit qui n'a pas de prix. Il y a de la beauté dans l'air. Elle ne sauve pas le monde, mais elle me préserve, un bref instant de sa cruauté, de sa sauvagerie, et du sentiment que cela ne va pas aller en s'améliorant.  

dimanche 27 novembre 2022

Gulliver

Voilà,
la semaine dernière j'ai visité au Petit-Palais une exposition consacrée à André Devambez, un peintre et illustrateur particulièrement talentueux de la fin du XIXème et début du XXème siècle dont j'ignorais l'existence. Sur l'un des murs de l'exposition a été reproduit en grand, un des nombreux dessins qu'il réalisa pour accompagner "Les voyages de Gulliver" de Jonathan Swift. Il fut aussi un excellent peintre, proposant des cadrages innovants pour son époque (en particulier des contre-plongées), et aussi très fasciné par les innovations technologiques du début du siècle dernier (avions, téléphone etc). Peut-être en reparlerai-je ultérieurement.

jeudi 24 novembre 2022

Par effraction

Voilà,
il suffit peut-être simplement de revenir au projet initial de ce blog. Si je me trouve dans une telle incapacité à écrire quoi que soit de neuf ces derniers temps ou à apparier des images à des textes, c’est sans doute parce que je me suis égaré en cours de route. Du monde je ne puis plus rien dire d’autre que je n’ai déjà écrit. C’est certainement la raison qui m’incite à republier de vieux articles. Bien sûr mon indignation, ma révolte ou mon chagrin peuvent toujours trouver d’autres motifs. Mais ce sera vraisemblablement du pareil au même. Tout risque à nouveau de prendre la forme du regret ou de la déploration, puisque mes constats sont sans effet sur ce monde. Celui de gens très intelligents ayant une plus grande couverture médiatique non plus d'ailleurs. De cela je me fatigue désormais. Je peux toujours considérer mon pessimisme comme une forme de lucidité, cela n'y change rien. L'Ecclésiaste avait raison : c’est irrémédiablement sans issue. Mais sans espoir de réponse il faut cependant continuer de poser des questions. Il ne reste que cela les questions.
Ma façon à moi de les poser, ce sont précisément les photos — les dessins les collages aussi — que j’introduis dans ces pages. C’est elles que je dois m’obstiner à sonder, à fouiller. J’écris au milieu de la nuit, depuis l’insomnie et la solitude, non loin d'un gouffre au bord duquel je m’agrippe pour ne pas tomber en songeant à l'image ci-dessous qui pourrait a priori sembler quelconque et qui justement ne l’est pas pour moi. 
 
 
Ma perception du réel se disloque parfois, s’effrite le plus souvent. Je perds les noms, je ne mets plus en relation les choses, les événements. Que je change de lieu ou d’espace et aussitôt s’installe une sorte de confusion. Par exemple, telle personne croisée quelques jours auparavant dans une ville, où je l’aurais tutoyée, je vais la voussoyer dans telle autre. Les noms disparaissent, les règles de grammaire que je croyais autrefois maîtriser deviennent énigmatiques.... Mais parfois une fraction de seconde retient toute mon attention ; c'est cette image que je veux raconter. Au début il s'agit simplement de photographier ce tableau de Walter Sickert qui m’intrigue à cause du rouge du personnage qui se tient debout sur une scène. Mais soudain entre la toile et mon regard, s'interpose cette chevelure argentée. J’ai tout de même envie d'isoler cet instant, à cause de la façon dont cette texture prend la lumière sur ce fond carmin, face à cette toile qui m’intrigue en raison des rapports de couleurs que le peintre y a introduits. L’existence de cette image tient à mon trouble devant les choix et les équilibres chromatiques de Sickert. Comme si soudain ces cheveux, occultant les visages au premier plan sur la toile, absorbaient, minoraient  ou déplaçaient  ce trouble. Tout à coup cette masse argentée, se substituant aux spectateurs du premier plan sur la toile m'est apparue comme "bienvenue" et "opportune". Elle introduit de la courbe où il n'y avait que des angles, elle injecte de l'oblique, où il n'y a que verticalité et horizontalité. Bien sûr à l'instant où je déclenche, je ne me formule rien de la sorte. C'est juste l'intuition que je n'ai rien à perdre si je saisis cette intrusion qui déplace mon attention. Soudain, la masse argentée me paraît nécessaire et indispensable et comme une valeur ajoutée à ce que je vois. C'est d'ailleurs bien de cela dont il s'agit, une valeur chromatique ajoutée, en quelque sorte par effraction. A présent, je n'ai plus envie de montrer le tableau dans son entièreté. Si quelqu'un.e veut vraiment trouver ce qui en est caché, qu'il ou elle cherche sur le net ; trouvera facilement. J'aurais peut-être en revanche, la tentation de photographier, dans les prochains jours, des gros plans de cheveux argentés. Pourquoi pas. Il faut que j'envisage ça un peu sérieusement.

mercredi 23 novembre 2022

Samedi, fin d'après-midi, l'été


Voilà,
Cette impression de vide de tristesse et d'abandon qui vous étreint quand le jour décline sur ces petites bourgades autrefois prospères et respectables, devenues inactives et peuplées de modestes retraités ... On a alors la sensation de traverser une ville fantôme et les vestiges d'un monde aboli. Ce paysage me semble illustrer l'effrayante formule d'Hubert Lucot : « la vie humaine n'est plus rentable, il va falloir trouver autre chose».
première publication 24/8/2014 à 00:16

lundi 21 novembre 2022

Les habits de Paul Cézanne

 
Voilà,
après un malaise qui l'avait surpris lors d'un violent orage dans le massif de la Sainte-Victoire, où une fois de plus il était venu peindre sur le motif, Paul Cézanne resta de longues heures sous la pluie et mourut des suites de ce refroidissement. Au cours de la visite de son atelier si fidèlement reconstitué, j'avais été saisi par la puissance de ces habits qui lui ont ainsi survécu. Il y a quelques jours en relisant par hasard ce poème de Roberto Juarroz, j'ai repensé à eux ; pendus au mur, ils demeurent là, tels des spectres, et semblent à tout jamais l'appeler dans le silence.
 
Il est des habits qui durent plus que l'amour. 
Il est des habits qui commencent avec la mort 
et font le tour du monde 
et de deux mondes

Il est des habits qui au lieu de s'user 
 se font toujours plus neufs

Il est des habits pour se dévêtir.

Il est des habits verticaux.
La chute de l'homme
les met debout
Roberto Juarroz (Poésie verticale I,23) 

dimanche 20 novembre 2022

Quelle rue ?

 

Voilà,
dans le quartier de la Butte-aux-cailles, j'ai remarqué un jour cette étrange configuration d'une rue portant deux noms. La rue Gérard se termine au no 55, sans séparation avec le no 1 de la rue suivante, la rue Samson. Le dessin situé sous les deux plaques illustre parfaitement la perplexité que peut éprouver le passant à cet endroit.
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mercredi 16 novembre 2022

La pluie sur le carreau

 
 
Voilà
Pourquoi parler ?
Mais pourquoi se taire ?

Il n’y a pas d’oreille pour notre parole, 
Mais il n’y en a pas non plus pour notre silence. 
Les deux se nourrissent uniquement l’un de l’autre

Et parfois ils échangent leurs zones,
Comme s’ils voulaient mutuellement se protéger.
(Roberto Juarroz in "Poésie Verticale")

lundi 14 novembre 2022

De sa place


Voilà,
Au moment où j'ai déclenché je me suis dit que peut-être l'homme reflété dans la vitre en train de photographier avait eu la même idée que moi et cherchait à obtenir le même effet dans sa photo. Mais je n'ai pas songé par la suite à vérifier si ce qu'il avait vu de sa place pouvait ressembler à ce que j'avais aperçu de la mienne. Cela m'a rappelé cette phrase lue, il y a peu, dans un roman "L'œil dans lequel tu vois le monde est curieusement l'œil dans lequel le monde te voit". 
première publication  31/07/2015 6:57

dimanche 13 novembre 2022

Couples

Voilà,
même si la réalité est pesante, il arrive que des images légères apparaissent au détour d'une promenade. Si elles n'en rendent pas pour autant plus supportable la vie, qui d'après Schopenhauer "oscille comme un pendule de la souffrance à l'ennui", elles attestent cependant, — pour quelques temps encore — de la vanité de nos tourments et du ridicule de nos lamentations. Car c’est peu dire que ce paysage urbain, peuplé de signe absurdes et infantilisants, les rend pathétiquement dérisoires. Et puis parfois, comme il y a sept ans, l'irruption de la barbarie fait voler en éclats la futilité de ces décors et toutes les fausses certitudes auxquelles notre cadre de vie tend à nous faire croire.

vendredi 11 novembre 2022

Comme une image du XIX eme siècle

 
 
Cette photo, prise quelques jours auparavant a été publiée le 18 Avril 2012, à 10:48, lors de la campagne pour l'élection du président de la République française, qui a vu la victoire du candidat de la gauche, dont on a ensuite compris combien il était si peu de gauche, mais cependant un peu moins à droite que tous ceux qui lui ont succédé depuis. C'était donc il y a un peu plus de dix ans, et j'en laisse le commentaire car je ne trouve rien à y changer. 
Cet homme ne doit certainement plus être de ce monde. Son portrait me fait penser à ceux réalisés par Jack London, dans les quartiers du East End à Londres vers 1902.Chaque fois que je regarde cette photo, je suis toujours aussi bouleversé. Je ne parviens pas à réaliser qu'elle a été prise en 2012, dans une banlieue bourgeoise. Depuis bien évidemment, la situation n'a cessé d'empirer.
 
Voilà,
quand je suis reparti dimanche de l'esplanade de Vincennes, après les beaux discours programmatiques de Bertrand Delanoé et de François Hollande (en fait j'ai pris la tangente avant que ce dernier ne termine), j'ai aperçu cet homme sur l'avenue de Paris. Il était si absorbé à démêler les fils d'un sac de jute qu'il ne s'est pas rendu compte de ma présence. J'ai quand même volé ce cadre à l'arrache. J'ai scrupule à faire ça. Qui est cet homme ? Quelle est sa vie ? D'où vient-il ? comment en est-il arrivé là ? Quel accident, quel secret désespoir l'ont amené à cette extrémité à ce dénuement ? Pourtant, je l'ai photographié, comme un mur, comme une bête dans un zoo, sans son consentement, et je ne cache pas son visage. Il n'est plus qu'une image. Réduit pour moi à cet état d'image. Lisse, aseptisée, un effet de style. Si l'on oublie les chaussures de sport et le sac en plastique à sa droite, cette photographie pourrait avoir été prise à la fin du XIX eme siècle, je pourrais même avec les effets que permettent les nouvelles technologies lui donner une certaine patine, fabriquer un autre temps. Et c'est cela qui est terrible. Ce sac et ces chaussures nous rappellent précisément que nous sommes au début du XXI ème siècle. Cette misère qu'on voudrait d'un autre temps, la voilà qui se répand à nouveau de sorte qu'il est impossible de ne pas voir. Écrivant cela je m'aperçois aussitôt que j'ai la mémoire courte, que les images accumulées se laissent ensevelir par les plus récentes. Les jambes dénudées du clochard du zen café, les homeless de New York avec leur caddies, les hommes qui dorment sur les plaques d'égout à Paris, la vieille dame au casque de moto trainant ses cartons la nuit dans une rue huppée de Londres. C'est toujours la même vision : celle du point de non retour, du naufragé devenu épave, si sale si répugnant que le courage manque pour lui tendre la main afin qu'il se relève. D'ailleurs le veut-il, le peut-il encore ? Et quant à moi en suis-je capable, en ai-je même le désir ? Je me souviens il y a longtemps quand je voyageais sans le sou, avoir dormi que d'un œil dans des gares, sur la terrasse de villas fermées, dans des maisons en chantier, entre des rochers, sur des plages froides, ou même dans les fossés. Cela me semblait terriblement aventureux, un peu rimbaldien, cela faisait songer à Kerouac, avec le mythe de la Route. Et puis c'était aux beaux jours et j'avais la vie devant moi. Mais bon, il ne faut pas que la fugue dure trop longtemps. Si l'on sait ce que l'on quitte sans savoir les moyens d'aller où l'on veut, il est probable que tôt ou tard on en vienne à se perdre. Puis j'ai vu des routards se clochardiser, passer de la marge à la zone, de l'errance au rebut. Et ensuite toutes les victimes de la misère économique, les laissés-pour-compte. Je me suis alors rappelé ces moments d'inconfort, les habits sales que l'on garde jour et nuit, les toilettes à la va-vite réduites au minimum, la solitude où l'on marche dans l'écho des voix intérieures, trop nombreuses et confuses, et le sentiment d'abandon et de perdition qui gagne peu à peu. Ces hommes à terre sont la figure de mon propre effroi devant une menace que je redoute, et que j'espère de la sorte exorciser.  

jeudi 10 novembre 2022

Une autre espèce de tangence

 

Voilà
La lumière n’est pas l'unique somme des couleurs.  
Il est certaines dimensions libres
où les couleurs se pressent plus étroitement qu'en elle,
comme des poissons tout neufs dans une mer plus jeune encore.
À partir de là
Il semble possible de reconstruire quelque chose
Qui jamais n'a sauté le signe du commencement, 
une autre espèce de tangence.
 
La somme des couleurs doit inclure un filament
où soient tressés dans un même fil
le regard qui voit
et celui qui ne voit pas 
Roberto Juarroz in "Poésie Verticale" (II,47) 
 
Je m'excuse auprès de certains de mes correspondants de ne pouvoir répondre à leurs commentaires. Pour d'inexplicables raisons qui tiennent à Blogger, il m'est impossible d'accéder à leur formulaire. C'est un grand mystère que je ne parviens pas à résoudre.

mardi 8 novembre 2022

Anniversaires


Voilà,
aujourd'hui fut une étrange journée. Ma fille a eu 21 ans. Cette nuit je me suis réveillé à l'heure de sa naissance. J'ai repensé à cette nuit si intense et qui aurait pu mal tourner et à cette apparition, précédée, pour moi, de tant de terreurs et d'angoisses durant neuf mois, et aussi à la promesse (je crois l'avoir tenue) que je lui fis au lendemain, lorsque je pus enfin la prendre dans mes bras, et plonger dans son regard.
Nous nous sommes parlés au téléphone dans la matinée. C'était bien. Je suis fier d'elle, de ce qu'elle est devenue. Je lui envie bien des qualités que j'aurais aimé posséder à son âge. Une chose est certaine, le meilleur de mon être, c'est elle qui me l'a révélé. 
 
Pourtant une vague mélancolie ne m'a pas quitté de la journée. 
Alors, j'ai écouté des disques des Beatles.
 
Je me suis aussi souvenu que cela fait donc treize ans que j'ai commencé ce blog sans savoir où ça me mènerait. Je me suis lancé là-dedans pour d'obscures raisons qui m'échappent plus ou moins à présent. Il devait y avoir une nécessité, sans quoi je ne me serais pas obstiné à ce point. J'ai fait ce que j'ai pu. Il y a eu des moments de frénésie et d'inspiration. Pas mal de radotages aussi. A force on finit par se fatiguer de soi autant que du monde alentour. Les motifs de se réjouir se font rares. Il n'y a guère que les manifestations de la bêtise pour susciter encore de l'étonnement. Elle prend malheureusement des formes effrayantes. Les élections de cette nuit aux USA, vont sûrement en offrir un exemple. 
Après j'ai cherché une image parmi toutes celles que j'ai réalisées. Je suis tombé sur celle-ci, prise cet été au cours d'une de mes excursions parisiennes. Je me suis dit que je devais ressembler à ça en ce moment. Un vieux chat grincheux, un peu casanier. 
Avec une chanson stupide qui lui trotte dans la tête et qu'il ne peut s'empêcher de bien aimer.
Un vieux chat grincheux qui aimerait qu'on lui foute la paix, qu'on le nourrisse, et lui gratte le dos de temps à autre.
 

lundi 7 novembre 2022

Madame rêve (2)

 
Madame rêve d'atomiseurs
Et de cylindres si longs
Qu'ils sont les seuls
Qui la remplissent de bonheur
Madame rêve d'artifices
De formes oblongues
Et de totems qui la punissent
Rêve d'archipels
De vagues perpétuelles
Sismiques et sensuelles
D'un amour qui la flingue
D'une fusée qui l'épingle
Au ciel
Au ciel
On est loin des amours de loin
On est loin des amours de loin, on est loin
madame rêve ad libitum
Comme si c'était tout comme
Dans les prières
Qui emprisonnent et vous libèrent
Madame rêve d'apesanteur
Des heures, des heures de voltige à plusieurs
Rêve de fougères
De foudres et de guerres
À faire et à refaire
D'un amour qui la flingue
D'une fusée qui l'épingle
Au ciel
Au ciel
On est loin des amours de loin
On est loin des amours de loin, on est loin
Madame rêve
Loin, au ciel
(On est loin) madame rêve
Au ciel
Madame rêve
Paroliers : Alain Bashung / Pierre Grillet / Vic Emerson
Paroles de Madame rêve © BMG Rights Management, Francis Dreyfus 
Music, Universal Music Publishing Group
 

dimanche 6 novembre 2022

Chant d'automne et souvenir d'été


 
Voilà, 
c'est un des dessins qui, cette année illustrait "Paris Plage" cette opération estivale menée par la mairie de Paris depuis . Chaque année, entre mi-juillet et début septembre, sur 3,5 km, la rive droite de la Seine, du quai du Louvre jusqu'au quai de l'Hôtel de ville ainsi que des sites annexes — comme la Place de l'hôtel de ville et le bassin de la Villette depuis  — accueillent des activités ludiques et sportives, des plages de sable et d'herbe, des palmiers. L'été désormais fini, n'est plus qu'un souvenir. On en vient même à oublier à quel point il fut pénible en raison des fortes chaleurs et des incendies.
L'automne est revenu, et ressemble depuis quelques jours à un véritable automne. Il pleut, il vente, le froid revient. Les jours raccourcissent on est passé à l'heure d'hiver. On s'enrhume on se grippe on tousse on se mouche comme c'est le cas pour moi. La lumière diminue en intensité et en durée. On se remémore vaguement un poème appris à l'école, on le cherche sur internet, ah le voilà ce chant d'automne de Charles Baudelaire
 
Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.

Tout l'hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon cœur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé.

J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe
L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.

II me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
Pour qui ? - C'était hier l'été ; voici l'automne !
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

je pense encore aux doux paysages de la semaine dernières à ces bords de plages déserts, à ces moments de contemplation et d'état sans mesure. Me voici revenu à la vie sédentaire parisienne. Il semblerait que je commence mon hibernation, avec tisanes contre les maux d'hiver et soupes en tous genres. Aujourd'hui je ne suis quasiment pas sorti de mon lit. La radio fut ma seule compagnie.

 

 


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vendredi 4 novembre 2022

Vieilleries


Voilà,
choses un peu vieillottes qui rendent nostalgique d'une époque qu'on n'a pas connue et où 
— à bien y réfléchir— 
il n'y avait quand même pas tant de raisons que cela de se réjouir

jeudi 3 novembre 2022

Un dimanche à Majolan


Voilà,
sur un terrain acquis par un riche banquier, Jean Gustave Piganeau, grâce à son mariage avec la fille de Joseph Prom, propriétaire du domaine, le parc de Majolan, situé à Blanquefort, près de Bordeaux a été réalisé dans le goût romantique et baroque, entre 1870 et 1880, par le paysagiste Louis Le Breton
Ce terrain était initialement un marécage et la rivière Jalle dut être détournée afin de créer le lac. Imitant les parcs conçus par Adolphe Alphand à Paris, Majolan fût bâti, à la fois pour afficher la richesse de son propriétaire, mais aussi, dit-on, dans le but d'apaiser et consoler sa fille malade. 
J'y fus dimanche dernier. 
Heureux de le découvrir. On y trouve entre autres de fausses ruines, une grotte artificielle, un temple d’amour, quelques arbres remarquables aussi, comme ce sequoia aux dimensions encore modestes.
Le temps était toujours étrangement doux. 
Depuis la création des relevés météorologiques, aucun mois d'Octobre n'a été, en France, aussi chaud. 
 
 
 Là j'ai tout de même pensé (mais peut-on vraiment appeler ça une pensée) que "Un dimanche à Majolan" aurait pu faire un beau titre pour un roman de Simenon. Je ne sais pas pourquoi m'est aussi revenue à l'esprit cette réflexion de François Jullien dans son dernier essai " De la vraie vie " qui nous alerte en quelque sorte sur l’effacement de la capacité de vie qui est en nous. " je pense que nos vies sont toujours menacées de confinement. Il y a une menace qui pèse sur la vie en tant que telle, pas seulement sur la vie du vital mais sur la vie du vivant. C’est le fait qu’il y a au sein même de la vie cette tendance de la vie à se déserter elle-même". Je sais que cela me guette. Paresse, fatigue, résignation. Mais je m'obstine cependant. Il faut survivre à ses propres désillusions, remercier la vie de nous avoir malgré tout mené jusque là sans trop de dégâts, et persévérer, même s'il s'agit de "rater, rater encore, rater en mieux" comme disait Beckett, oui, continuer tant qu'on le peut, tant que c'est supportable. De toute façon, à la fin ne subsisteront que les vieux refrains les odeurs anciennes et de furtives réminiscences.

mardi 1 novembre 2022

Glaciale et paisible


 
 
Voilà
"Comment ne pas devenir un loup des steppes et un ermite sans manières dans un monde dont je ne partage aucune des aspirations, dont je ne comprends aucun des enthousiasmes ? Je ne puis tenir longtemps dans un théâtre ou dans un cinéma; je lis à peine le journal et rarement un livre contemporain ; je suis incapable de comprendre quels plaisirs et quelles joies les hommes recherchent dans les trains et les hôtels bondés, dans les cafés combles où résonne une musique oppressante et tapageuse, dans les bars et les music-halls des villes déployant un luxe élégant, dans les expositions universelles, dans les grandes avenues, dans les conférences destinées aux assoiffés de culture, dans les grands stades. La solitude est synonyme d'indépendance ; je l'avais souhaitée et atteinte au bout de longues années. Elle était glaciale, oh oui, mais elle était également paisible, merveilleusement paisible et immense, comme l'espace froid et paisible dans lequel gravitent les astres."

"Le Loup des steppes" de Hermann Hesse.

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lundi 31 octobre 2022

Trick-or-treat

 
Voilà  
cette nuit j'ai rêvé que quelqu'un m'insultait presque, pour la simple raison que je n'écrivais que des choses sinistres sur mon blog et que, disait-elle, ça commençait à bien faire ces conneries. Aujourd'hui à Kiev, temps clair, vitesse du vent 11 km/h. La température était de 12°. Cette nuit le thermomètre descendra en dessous de 0. Durant la journée, du fait de frappes massives russes sur l'ensemble du territoire, plusieurs quartiers de la ville ont été privés d’électricité tout comme des centaines de localités dans les sept régions d'Ukraine. En outre, à ce jour , et pour les mêmes raisons, 80 % des habitants de la capitale ne disposaient toujours pas d' approvisionnement en eau. Ce soir, un peu partout en Europe de l'ouest et aux USA les gens fêteront Halloween. Citrouilles, toiles d'araignées, squelettes, trik-or-treat, Joker.

dimanche 30 octobre 2022

L’Escapade


Voilà,
au bord du bassin d’Arcachon, à Andernos-les-bains, station balnéaire où, en compagnie de ma grand-mère qui vivait à Bordeaux, mes parents se rendaient quand j’étais tout petit enfant, se trouve aussi le port ostréicole avec ses petites cabanes colorées où il est possible de déguster des crustacés. Hors saison, c’est un lieu paisible et beaucoup moins fréquenté qu’en été. J’aime beaucoup le graphisme de cette peinture murale où l’on reconnait une pinasse, embarcation à fond plat typique du bassin d’Arcachon fabriquée avec du bois de pin (d’où son nom) et les deux « cabanes tchanquées », montées sur pilotis qui ont été restaurées il y a quelques années. Initialement construites  pour surveiller les voleurs qui s’introduisaient dans les parcs à huîtres, elles devinrent ensuite des maisons de plaisance.
 

vendredi 28 octobre 2022

La pieuvre


Voilà,
Je me perds dans la foule, je cherche une image, insolite, absurde. C’est une autre ville. Je suis un peu perdu. Je tâche, bien que je ne suscite aucune attention particulière, de faire bonne figure. Tout est couleur de chimère. Mes yeux brulent, ma vue baisse. Il y a ce mot, inventé dit-on par Victor Hugo, et cette silhouette détachée de son contexte. Ça fait une curieuse association. Je lis la pieuvre, je pense la guerre. Je ne comprends pas comment font tous ces gens autour de moi pour s’amuser. Il y a le sourire des jeunes filles qui ne voient rien venir, le bonheur des familles, la joie des enfants. On tire à la la carabine à plomb sur des pipes en terre, on mange de la barbe à papa et des pommes d’amour, on tient des ballons au bout d’une ficelle. Ce sont les vacances, l’air est tiède, le ciel chargé d’orages pour ailleurs et pour plus tard. Je suis là, tout me semble bizarre.

mercredi 26 octobre 2022

Devinette


Voilà 
peut-être parviendras tu, avec un peu de patience, à reconnaître la bergeronnette qui, sous la douce lumière d’un automne anormalement doux, picore dans le marais
Peut-être aussi, un bref instant, simplement parce qu’il y aura eu ce fragile paysage, en équilibre entre la nécessité d’oublier et celle de se souvenir, la rumeur du monde t’aura-t-elle paru plus lointaine, comme sur le point de s’évanouir.
Et si la bergeronnette s’est envolée pendant que tu songeais à tout cela, deviens le héron impassible qui guette au bord de l’étang
 



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