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lundi 9 mars 2026

Impressions de Taizé

 
Voilà,
comment ça s'est passé : j'étais dans les parages l'été dernier avec un copain qui possède une maison dans la région. C'était un samedi matin, nous étions allés au marché du côté de la ville de Cluny, un marché très chic d'ailleurs, avec beaucoup de "pârisiens" fortunés. Comme sur la route j'avais vu un panneau indicateur, j'ai dit et si on allait à Taizé
Taizé c'était un nom qui traînait depuis longtemps dans ma tête. Depuis le début des années 70. Oui vers 74 quelque chose comme ça. Dans ma classe se trouvait alors un certain Yves Krier, un beau garçon à la beauté un peu trouble. De longs cheveux blonds qui lui donnaient une grâce presque féminine. Un gars brillant, cultivé, parfois arrogant, mais traversée d’ombres et de tourments. Je pressentais chez lui, sans pouvoir le formuler dans les termes d’aujourd’hui, une inclination secrète vers les garçons – ou peut-être seulement une fluidité, une liberté – que l’époque n’autorisait à nommer. J'ai retrouvé sa trace sur le net. C'est peu dire que la vie nous change.
 Je le croisais parfois en dehors des cours avec un garçon sensiblement plus âgé, qui semblait être pour lui une sorte de mentor. Ils avaient l'air assez liés. Le gars en question s'appelait Jacques Legay, il était plus ou moins chanteur à texte et à guitare, genre Maxime Leforestier, plutôt bon d'ailleurs, avec de jolies mélodies et des chansons assez bien tournées selon mon souvenir. Il avait organisé à Salers, en 1974,  un petit festival de chansons et de théâtre, où je m'étais rendu. C'est par ces gens-là que j'ai entendu parler de Taizé pour la première fois. Il me semble qu'ils avaient en projet de s'y rendre, ou qu'ils y étaient allés dans le cours de l'année. Ces deux gars étaient du genre cathos progressistes et vaguement rebelles (enfin comme on peut l'être chez les cathos). Ils avaient du grandir dans des familles où la religion tenait une grande place. Toutefois ils étaient sensibles aux mouvements qui traversaient alors la jeunesse, l'écologie, les manifestations contre la réduction du sursis militaire, ils fumaient de temps en temps des pétards, adoptaient un code vestimentaire un peu hippie, baba-cool, ce genre de truc. Je me demandais bien à l'époque ce qui pouvait à ce point susciter leur enthousiasme. Plus tard j'ai rencontré d'autres personnes qui en parlaient aussi comme quelque chose d'extraordinaire. Mais bon question religion je me suis arrêté à la communion solennelle, et les cathos même progressistes, ne m'intéressaient pas vraiment. En fait je suis plutôt du genre mécréant et anticlérical. Pour moi, ce qui est écrit dans la Bible n’a jamais eu plus de véracité que les récits de la mythologie grecque, le Mahabarata ou les textes sacrés amérindiens. Les énigmes de l’astrophysique et les mystères de la biologie moléculaire répondent mieux à mes interrogations sur la transcendance. Mais je digresse… Bref, les années passèrent, emportant Taizé dans l’oubli, reléguant ce nom dans un coin obscur de ma mémoire
Mais là, cet été, l'occasion faisait vraiment le larron. C'était trop idiot de se trouver si près et de ne pas y jeter un œil. Ce n'est pas Lourdes, mais tout de même. Donc on est venu un samedi en fin d'après-midi.
J'ai plutôt été déconcerté par cette affaire.
Étonné par la foule que ça draine. Des gens de tous âges et de toutes nationalités. Une organisation et une logistique très au point. Comme un gigantesque camp de vacances autogéré qui fonctionne. Évidemment l'architecture de la communauté a un aspect vaguement concentrationnaire, avec des communs pour la cuisine et la restauration, des baraquement pour dormir. Un petit côté stalag des gens heureux, autogéré avec des chapelles, et une boutique de souvenirs. J'exagère ? Non. Il suffit de regarder une vue aérienne sur le net. Bon il y a aussi des campings alentours pour accueillir la foule des pèlerins.
Ce qui m'a le plus étonné c'est l'air serein et plutôt épanoui de toutes ces personnes. L'effet communauté de gens qui, vus de l'extérieur, semblent se reconnaitre dans un même élan, une même quête.
 
 
 
 Voici ce qu’écrivait l’historien suisse Henri Guillemin en 1992, à propos de Taizé. "Reste ce constat irrécusables que Taizé devient d’année en année, plus vivant, plus attirant. Et ce n’est pas rien, dans notre monde, tel qu’il est, que ces foules de jeunes gens issus de tous les milieux. – excepté, je crois, malheureusement, les milieux ouvriers –, de tous les continents, (y compris, nombre d’agnostiques), se réunissant pour autre chose que des compétitions sportives ou vacarmes  rythmés ; pour causer, ensemble du sens possible de la vie, de l’emploi des jours, de l’existence de Dieu, certaine ou problématique ( et quel Dieu ?), Du message de Jésus-Christ. Et j’ai toujours été frappé, oui, remué, par l’extraordinaire, qualité du silence, respecté par ces milliers d’êtres humains. Pas un bruit, pas même une toux ; une prodigieuse intensité de silence. Que nous sommes loin, – Dieu, merci !– de l’atmosphère irrespirable de certains groupes, dits charismatiques, peuplés de gesticulations convulsives, vociférations. Une grande et belle bonne réalité, cette vie spirituelle, ardente et calme, de Pâques à tout l’été, sur la colline."
Ceci dit, beaucoup de trucs m'ont tout de même paru bizarres. Par exemple, ce qu'on voit sur la photo du haut prise dans ce qui s'appelle la crypte, située sous l'église qui, quant à elle, ressemble à un gigantesque hangar. Là aussi aussi c'est étrange, tous ces gens allongés sur une moquette, certains corps abandonnés au sommeil, à la méditation ou à la contemplation distraite de leur téléphone portable. Scène à la fois paisible et incongrue, comme si l’élan mystique et la banalité la plus prosaïque s’étaient donné rendez-vous dans un même espace.
Évidemment je n'ai pas voulu en rester là sur ces premières impressions et j'ai un peu, comme à mon habitude creusé la question. Je me suis intéressé à l'historique de cette communauté, Et puis j'ai fini par trouver — bien qu'il se trouve sur le réseau Voltaire, un site néo-fasciste et complotiste — un article de Fabien Gaulué très complet, très bien rédigé, extraordinairement clair en ce qui concerne l'historique de cette communauté œcuménique et ses divers développements depuis sa création. Il  y donne même quelques éléments de sociologie sur les personnes qui fréquentent ce lieu. C'est en fait ce qui m'intrigue le plus. Qui sont ces gens ?
Le lendemain, avec mon copain Pascal on a décidé d'assister à la messe.
Il y a avait vraiment du monde, comme en témoigne cette photo prise à la fin de l'office.

 
 Office très étrange d'ailleurs. Les "fidèles" sont pour la plupart assis par terre ou sur de petits tabourets. Le long des murs se trouvent aussi  des bancs pour les gens un peu plus âgés. Des chants méditatifs très caractéristiques de Taizé, courts, répétés plusieurs fois, souvent en plusieurs langues (latin, français, anglais, etc.) sont régulièrement entonnés. J'ai remarqué que nombre des participants les connaissaient par cœur. Pour les débutants ou les étrangers il existe des livres de chants que 'on peut se procurer à l'entrée, et le numéro des cantiques proposés à l'office est inscrit sur des écrans vidéos. Des lectures bibliques, un psaume, un texte de l’Évangile ou de l’Ancien Testament, lus lentement suivi d'un long temps de silence parfois plusieurs minutes, au cœur de l’office. C’est un élément central. Des prières simples et universelles pour la paix, la réconciliation, l’unité des chrétiens, le devenir du monde. Une atmosphère très dépouillée. Quasiment pas de sermon, ou très bref. La communauté est œcuménique : catholiques, protestants et orthodoxes prient ensemble, ce qui explique sans doute la pauvreté du rite. On reste dans le plus petit commun dénominateur.. La communion n’est pas systématique ; elle est proposée selon les traditions et expliquée clairement aux participants. On peut juste être présent, écouter, chanter ou rester silencieux : aucune obligation.  
Tout cela tient à la fois du feu de camp et à d'un woodstock chrétien en plus clean, et paraît être au christianisme ce que les hare krishna sont à l'hindouisme. Cela m'a paru gentil, convivial, peu exigeant et plein de bonnes intentions. Et aussi, sans doute un bon spot de drague, pour jeunes gens en quête de spiritualité et désireux d'échanger leurs fluides.

vendredi 20 février 2026

Résignation


 
Voilà,
j'ai pris cette photo en février 2012, non loin de la section chinoise du troisième arrondissement, à l'angle de la rue Beaubourg et du passage des Ménétriers alors que l'on fêtait l'avènement de l'année du Dragon. D'ailleurs dans le reflet de la vitre on peut deviner la procession. L'attitude de cet homme assoupi — fatigue, accablement, découragement ou peut-être, en guise de défi, suprême indifférence à son propre sort — m'a ému. 
Peu à peu le corps qui n'a plus été touché depuis si longtemps, devient un champ de bataille saccagé par trop de douleurs. La rue chaque jour plus hostile et confuse, n'offre d'autre répit qu'un porche crasseux ou un bout de trottoir. Face à l'incompréhension de ceux qui ne vous regardent même plus, accablé par la fatigue d'une perpétuelle errance, on sombre dans le sommeil. On vient à espérer qu'il nous fera glisser doucement vers la mort qui lui ressemble, et qui nous allègerait du poids de toute cette misère.
Qu'est il devenu celui qui faisait la manche avec si peu de conviction ?

mercredi 11 février 2026

Dormir pour oublier (35)


Voilà, 
ce que montre cette photo est scandaleux, comme c’est le cas pour la plupart des photos de la rubrique "Dormeurs". Mais tant de choses sont scandaleuses de nos jours en France. Elle est loin la belle euphorie des J.O. de 2024 qui ne furent somme toute qu'un trompe-l'œil. D'ailleurs un article du journal Ouest-France daté du 30 Octobre 2025 faisait le point sur ce que cette année olympique avait été pour les sans-domicile. Là encore des records ont été battus.

dimanche 5 janvier 2025

Dormir pour oublier (34)

Voilà,
le 29 décembre, dépité de ne pouvoir entrer à l'exposition de Chiaru Shiota au Grand Palais, j'ai traversé les jardins des Champs-Élysées pour me rendre à l’Hôtel de la Marine, place de la Concorde afin d'y visiter une exposition intitulée "La couleur parle toute les langues", rassemblant près de 80 œuvres de la collection Al Thani. Sur le chemin, à deux pas du Palais de l’Élysée où réside encore celui qui en 2017 disait "je ne veux plus voir un homme ou une femme dans la rue", je me suis autorisé cette photo. Quelques jours plus tard j'ai remarqué un détail qui m'avait échappé sur l'instant. Il rend l'image plus perturbante encore. Si on la scrute attentivement, il est possible d'imaginer une histoire.
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mardi 17 décembre 2024

Dormir et dédormir

  

Voilà,
"de l'autre côté de moi, bien loin derrière l'endroit où je gis, le silence de la demeure touche à l'infini. J'écoute la chute du temps, goutte à goutte, et aucune des gouttes qui tombent n'est entendue dans sa chute. Je sens mon cœur physique oppressé physiquement par le souvenir, réduit à rien, de tout ce qui a été ou de tout ce que j'ai été. Je sens ma tête matériellement posée sur l'oreiller, qu'elle creuse d'un petit vallon. La peau de la taie d'oreiller établit avec ma peau le contact d'un corps dans la pénombre. Mon oreille interne, sur laquelle je repose, se grave mathématiquement contre mon cerveau. Mes paupières battent de fatigue, et mes cils produisent un son d'une faiblesse extrême, inaudible, sur la blancheur sensible de l'oreiller relevé. Je respire, tout en soupirant, et ma respiration est quelque chose qui se produit – elle n'est pas moi-même. Je souffre sans penser ni sentir. L'horloge de la maison, endroit fixe au cœur de l'infini, sonne la demie, sèche et nulle. Tout est si vaste, tout est si profond, tout est si noir et si froid. "Fernando Pessoa in Le livre de L'Intranquillité

mercredi 11 décembre 2024

Dormir pour oublier (33)

 
Voilà,
pour la plupart on pourrait aussi bien les désigner comme "asphaltés", tant ils semblent appariés au bitume du trottoir, ces dormeurs devant lesquels on passe, non pas indifférents, mais impuissants, gênés et vaguement honteux. Pendant les Jeux Olympiques ils avaient été dissimulés, cachés on ne sait où. La ville pouvait enfin ressembler, pendant quelques semaines à celle que l'on voit dans une série populaire.
Et puis tous ces laissés-pour-compte de notre société sont réapparus peu à peu dans les rues de Paris. Au moins ceux-ci ne nous effraient-ils pas. Ils ne résistent plus. Ils glissent doucement vers la mort.
Aujourd'hui, il paraît que 700 enfants dorment aussi la nuit dans les rues de Paris.
Rappelons quelques chiffres au passage : 735 personnes décédées dans la rue l'an dernier, un record. 45 000 lits en moins dans les hôpitaux, depuis que Macron est président. Un autre record. Aujourd'hui les moyens des collectivités locales se raréfient car l'État exige qu'elles fassent des économies. A tel point qu'elles annoncent ne plus pouvoir investir dans les établissements scolaires. On en est là, on coupe dans les budgets sociaux, éducatifs, culturels. Alors envisager des refuges supplémentaires pour sans-domiciles...
Sinon, le nombre de milliardaires français est passé de 65 à 147 en dix ans.
Le plus fortuné d'entre eux, possède une collection d'art contemporain qu'il ouvre au public. La dernière exposition programmée pour clore l'année à la Bourse du Commerce est consacrée à l'arte povera. Je me demande s'il n'y aurait pas là comme du foutage de gueule, par hasard.
C'est donc ça la France de 2024. Ingouvernable. Injuste. Aveugle à la misère. Sourde à la colère aussi. Mais bon, les J.O. furent un succès et Notre-Dame de Paris a été sauvée. Il ne faut pas non plus être trop exigeant n'est-ce pas ?
Pour être tout à fait juste et quitte à déplaire ou choquer cela ne m'importe plus beaucoup. J'ai trop à faire avec ma propre douleur physique. D'ailleurs sur cette photo, ce n'est pas vraiment la misère que j'ai photographiée, plutôt son spectacle obligé, qui est comme un crachat à la face des passants. Ce qui embarrasse la plupart dans cette affaire n'est pas que cela existe, mais plutôt que cela puisse autant se voir et que ça ne coïncide pas avec la réalité plus ou moins glamour et aseptisée que les vendeurs de bagnoles, de parfums, de services bancaires, de cuisines intégrées essaient de nous vendre à longueur de journées dans leurs publicités à la con. Ce type là au sol, qui voudrait  vraiment le recueillir chez soi. Pas moi en tout cas. On s'est pour la plupart résignés à l'idée qu'il est irrécupérable. Simplement il n'y a plus d'asile pour les indigents. Ce service public n'existe plus. Alors  peu à peu (je ne sais pas quand ça a commencé) on a intégré l'idée, accepté le concept de chosification des corps. Il font partie du décor, comme les panneaux Decaux ou les colonnes Morris. Inconsciemment, bien qu'on ne veuille pas se l'avouer, on en vient à les considérer comme ces détenus dans les camps de concentration. Ceux qu'on désignait sous le terme de "Stück" qui signifie, pièce, morceau, partie, élément. Je me souviens très bien de la première fois où j'ai vu des corps-choses. C'était à gauche de cette porte. J'étais enfant. Mais c'était dans un pays qui n'était pas le mien. J'avais au moins conscience de ça, que c'était moi l'étranger. Bien plus tard à Paris, j'ai découverts les clochards. Mais les clochards étaient des personnes. Ils avaient leurs lieux, la place Maubert, la Contrescarpe. Ils vivaient sous les ponts. la doxa considérait qu'ils constituaient une espèce de confrérie. On en faisait même des cartes postales. Ils faisaient partie du patrimoine local, comme les poulbots de la butte Montmartre. Je simplifie bien sûr.  Oui c'est étrange je ne me souviens pas vraiment quand sont apparus en nombre tous ces corps-épaves dans les rues de Paris, ni comment petit à petit j'en suis venu, malgré tout, à subrepticement m'accommoder de cette part de réalité comme le ferait un gardien de camp, finalement.

lundi 28 octobre 2024

Love unlimited

 
Voilà,
c'est dans les années 1830 que l’usage du terme "clochard" s’est répandu à partir du plus grand marché de Paris, point central du ravitaillement de la capitale : les Halles. Comme dans la plupart des marchés français, la cloche était alors utilisée pour y annoncer l’ouverture et la fermeture du marché. Si les marchands et les clients étaient surtout intéressés par le coup de cloche d’ouverture des ventes, les indigents et les mendiants du centre de la capitale attendaient impatiemment celui marquant la fermeture du marché. Ainsi, pouvaient-ils se ruer vers les restes de victuailles laissés par les commerçants.. Leur ponctualité face au son de cloche leur vaudra très vite le surnom de "clochard".
Ce qui cloche aujourd'hui, c'est le nombre vertigineux de pauvres et l'impuissance de notre société à contenir cette détresse. Si les Halles se sont excentrées hors de Paris, la misère elle, y est toujours présente. Et parfois d'étranges collusions s'opèrent. Ainsi cette femme, dans le quartier Beaubourg, allongée devant la boutique "passage du désir" où sont vendus des sextoys et des articles érotiques. Dans la vitrine un présentoir porte la mention "Love unlimited". J'aimerais montrer des choses plus réjouissantes, mais c'est aussi de cela que mes jours sont faits. On ne peut y échapper.
On vit vraiment une époque formidable. Ainsi vont les choses dans le meilleur des mondes possibles

mardi 25 juin 2024

Liste des embarras (la première)

 
Voilà,
l'embarras devant qui, vous recommande habituellement d'excellents livres et attend avec impatience votre avis au sujet de celui, pas très bon, qu'il vient d'écrire.
 
l'embarras devenu quotidien depuis le covid lorsqu'on rencontre un ami ou une connaissance et qu'on ne sait s'il faut l'embrasser le checker ou lui dire bonjour sans l'approcher
 
l'embarras lorsqu'au cours d'une conversation on commence à s'ennuyer des propos de l'autre et qu'on sent bien qu'on a du mal à dissimuler son désintérêt

l'embarras devant celui ou celle qui a beaucoup changé physiquement au point de se demander si une maladie n'est pas la cause de cette transformation

l'embarras à parler de l'avenir avec son enfant quand l'humanité semble mûre pour la catastrophe

l'embarras provoqué par les chauffeurs de bus parisiens qui conduisent leur véhicule en freinant brutalement sans se soucier du confort de leurs passagers
 
l'embarras de n'être ce que l'on est quand on comprend vaguement que l'autre se méprend sur vous

l'embarras en constatant que depuis dix ans je ressasse les mêmes pensées qui pourtant sont justes, vérifiées dans les faits, confirmées par la réalité et qu'au fond je ne suis pas capable de parler de grand chose d'autre, 
 
l'embarras parce que j'ai du mal à faire comme si tout allait bien pour moi alors que l'humanité me paraît courir à sa perte
 
l'embarras au moment de tenter de rédiger ses directives anticipées concernant les dernières volontés sur les soins en fin de vie

l'embarras autant que le sentiment de gâchis éprouvés chaque fois que j'entends la chanson "le vent nous portera" composée par Bertrand Cantat. L'impression que j'avais eue alors, dès la première écoute d'une chanson parfaite, en adéquation avec son temps (sortie peu de temps avant la chute des twin towers). J'avais alors pensé qu'il avait trouvé sa maturité artistique. Et puis il y eut cet horrible meurtre commis deux ans plus tard, l'été de la canicule, sur sa compagne Marie Trintignant

l'embarras de constater que quelques amis pour qui on avait autrefois de l'estime sont devenus complètement cons, pro-russes et complotistes, et sont prêts à justifier les massacres des populations ukrainiennes par de fumeuses considérations géopolitiques
 
l'embarras devant le nom qui ne vient pas, le visage qu'on ne reconnaît plus
 
l'embarras lorsqu'il s'agit de faire sa valise
 
l'embarras quand il faut prendre une décision

l'embarras lorsqu'il m'arrive de plus en plus souvent, à l'écrit, de m'interroger sur l'orthographe de tel ou tel mot, ou quand je ne me souviens plus d'une règle de grammaire, ou pire encore, lorsque je ne m'aperçois même pas d'une erreur

l'embarras devant le persistant spectacle de la misère que la rue nous inflige chaque jour.

dimanche 23 juin 2024

Pêle-mêle avec dormeur

 
Voilà, 
le plasticien et mangaka Yuichi Yokoyama explore dans ses bandes dessinées un monde fragmenté, géométrique, composé de volumes simples. le projet "Travaux publics" présente une série de grands travaux qui modifie en profondeur de paysage. Pas de narration ici, l'auteur ne donne avoir que les matériaux, le travail. Les cases étant presque dépourvues de parole, les onomatopées tiennent un rôle important :Yuichi Yokoyama joue sur les idéogrammes pour ajouter à la géométrie des planches. Rien d'autre n'est donné à voir que l'agencement des formes comme si finalement le sujet était finalement le dessin, le processus de création. J'ai vu ce grand mur dans l'exposition du centre Pompidou consacré à la bande dessinée.
 
*
 

 
Sinon je l'ai déjà évoqué à plusieurs reprises, mais le contraste entre les œuvres et les gardiens de musées qui se tiennent dans leurs parages m'a toujours captivé. Je ne les juge pas. Je comprends l'ennui qui, dans des salles où personne ne vient, peut les engourdir. L'expérience pure du temps qui passe s'avère quelquefois particulièrement éprouvante. Mieux vaut parfois se réfugier dans le sommeil. Même à proximité de toiles fulgurantes comme celles de Bernard Réquichot, cet écorché vif, qui ne put survivre longtemps aux intensités qui le traversaient.
 
*
 

En traînant du côté de la rue de la Huchette, je n'ai pas résisté au plaisir de photographier la porte du théâtre où, depuis 1957, l'on joue sans interruption "La cantatrice chauve" d'Eugène Ionesco. C'est la reproduction d'une œuvre de Massin, un célèbre typographe qui, en 1964, conçut un livre illustré (livre théâtre)  édité par les éditions Gallimard

*

 
Hier, je suis repassé  en haut de la rue de la Montagne Sainte Geneviève devant l'église Saint-Étienne-du-Mont, qui est sans doute celle que je préfère à Paris. Non que je fréquente tant les églises, mais, je l'ai vue tant de fois, en revenant du collège, lorsque j'étais adolescent. Sa pierre n'était pas aussi blonde à l'époque. En fin d'après-midi, alors que le soleil tapait sur sa façade, elle m'a particulièrement ému. Peut-être aussi, à cause de la journée sympathique passée avec des visiteurs étrangers, sous un température douce et estivale. Ou bien la raison se trouvait-elle dans cette l'hypersensibilité aux choses et aux événements que j'éprouve en ce moment, tant je me sens vulnérable. Ce que je pressentais depuis longtemps, que je nommais pour exorciser, j'y suis désormais. Je peux donner un autre nom à ma fatigue. Baste ! Aller malgré tout au devant du soleil, du ciel bleu, je peux encore voir, entendre, marcher, parler...  Oggi fa bel tempo. 

*
 

... et il y avait même une fanfare sous le kiosque à musique du jardin du Luxembourg. Quelque chose d'absolument désuet et parfaitement paisible contrastant avec les nouvelles liées à la campagne électorale et les commentaires parfaitement anxiogènes auxquels on a droit.

mercredi 1 mai 2024

Un autre premier Mai


Voilà,
c'était le premier mai 2019 sur la place Edgar Quinet, cinq ans déjà. J'avais alors entrepris une liste des étonnements. Je devrais recommencer. Les listes c'est bien pratique lorsqu'on n'a pas d'idée. En ce moment j'éprouve ce que les grecs nommaient Aporia qui ne signifie pas simplement une difficulté à résoudre un problème, une contradiction insoluble dans un raisonnement, sens que le français a donné au mot aporie. Non c'est quelque chose de plus ample. C'est aussi l'incapacité de se rendre quelque part, de joindre quelqu'un. C'est le doute réel éprouvé concernant ce qu'on est, ce qu'on doit faire, qu'on doit dire. C'est la sensation de désarroi, d'angoisse même, face aux trois questions kantiennes "Que puis je croire ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ?". Questions qui autrefois constituaient un motif de blague. La réponse se résumait en général à "pas grand chose". 
À présent,
je consulte des sites spécialisés, je cherche des réponses. Des raisons d'espérer. Mais lorsqu'elles me sont données elles sont si complexes qu'elles me paraissent incompréhensibles.
Je n'ai plus envie de me lever, de bouger. Je prends du poids. Fatigue, torpeur. Insomnie.
Comment cette fois-ci en sortir ? 

vendredi 19 janvier 2024

Dormir pour oublier (32)


Voilà,
c'est l'entrée de la station Denfert-Rochereau, durant l'hiver 2018. La même photo aurait pu être prise hier, sous d'autres publicités tout aussi connes. Cela fait des années que ça dure et ne cesse d'empirer. Les gens crèvent, la gueule ouverte aux yeux de tous, sur des places, dans les gares sur les trottoirs. Tout le monde s'en accommode, passe en détournant le regard. On manifeste contre la vie chère, contre les massacres du Moyen-Orient, pour l'Ukraine, contre les violences policières, pour les opposants iraniens et c'est sans doute très bien mais personne ne manifeste contre cette aberrationPendant les confinements des gens sont morts dans la rue parce qu'il n'y avait pas un rond à quêter. On s'en foutait. Leur mort pesait moins que celle des milliers de gens que le covid emportait et moins que la peur qui s’était alors emparée de la population. Oui des gens dorment où ils peuvent, glissant peu à peu du sommeil au cadavre, et la plupart du temps, nous détournons le regard, impuissants et vaguement honteux aussi, que d'autres affaires plus urgentes nous appellent.

lundi 18 décembre 2023

The sleeping Chapter




 
Voilà,
le temps avait paru comme suspendu sous les voûtes de la Conciergerie. Avec "The Sleeping Chapter", troisième chapitre d'Outremonde Théo Mercier, mêlant ses deux activités, de sculpteur et de metteur en scène, plongeait le public dans les profondeurs des songes, au cœur de la nuit et du rêve. Tandis que veillaient des chiens d'argile, des crabes en bois sculpté se déployaient autour d’un paysage de lits de sable baignant dans une installation sonore et lumineuse.
 
 
 
  
Conçues à partir de sable et d’eau, les sculptures s'exhibaient sous la forme de fragments d’architecture, dont la couleur accordée à la pierre du palais de la Cité dialoguait ainsi avec ses voûtes séculaires. Ainsi invité à déambuler entre une cinquantaine d’œuvres fascinantes aux détails on ne peut plus réalistes, le public pouvait à loisir déambuler parmi des lits tout juste défaits, des oreillers moelleux ou des chiens veilleurs. Le tout étant pensé et créé in situ, avec du sable issu de carrières locales, d'ailleurs restitué une fois l’exposition terminée. En poursuivant sa réflexion artistique autour de l’histoire et du temps, Théo Mercier nous conviait aussi à explorer le monde infini des rêves.
Je m'y étais rendu en décembre dernier, le jour de la finale de la coupe du monde de football, après avoir participé à une répétition d'Apnée. C'est fut l'une des plus belles expositions vues l'année dernière.
C'était il y a tout juste un an. 

mercredi 2 août 2023

Léger mieux

Hendaye 2012
 
 
Voilà,

au risque de me répéter, tout comme l’ONG Global Foodprint Network qui, chaque année, calcule le "Jour du dépassement" pour le monde, en croisant l’empreinte écologique des activités humaines (surfaces terrestre et maritime nécessaires pour produire les ressources consommées et pour absorber les déchets de la population) et la "biocapacité" de la Terre (capacité des écosystèmes à se régénérer et à absorber les déchets produits par l’Homme, notamment la séquestration du CO2).

Ce 2 août 2023,  —  ce serait presque une bonne nouvelle par rapport à l'année dernièrenous avons atteint la limite du capital naturel dont dispose la planète. Autrement dit, nous surconsommons et vivons à crédit de ce que la planète peut offrir. Ainsi, pour les 151 jours restants de l’année, l’humanité vit en déficit écologique. Cela signifie qu’il faudrait 1,75 terre pour renouveler ce que l’humanité consomme.

Ce n'est plus un secret pour personne, les activités humaines émettent d’énormes surplus de gaz à effet de serre (CO2) que les forêts et les océans ne peuvent absorber. La surpêche entraîne l’effondrement des ressources halieutiques car les espèces ne peuvent se reproduire à hauteur de ce que nous pêchons, trop d’arbres sont abattus,  etc…

Fin décembre au début des années 70, Novembre au long des années 80, Octobre dans les années 90, le "Jour du dépassement" n’a cessé d’avancer au cours des cinquante dernières années, à l'exception de l'année 2020, celle du confinement généralisé. Depuis 2000, ce jour est passé de septembre à juillet en vingt ans

Toutefois, depuis cinq ans, la tendance s’est stabilisée. Elle est cependant encore loin de s’inverser. En 2022, ce jour intervenait le 28 juillet soit cinq jours plus tôt que cette année. "Difficile cependant de discerner dans quelle mesure cela est dû au ralentissement économique ou aux efforts délibérés de décarbonisation" , constate l’ONG dans un communiqué publié le 5 juin 2023.

Pour atteindre l’objectif fixé par les scientifiques du Giec de réduire les émissions de gaz à effet de serre de 43 % d’ici 2030 « il faudrait déplacer le "Jour du dépassement de la Terre" de 19 jours par an pendant les sept prochaines années », selon Global Foodprint Network.

A part ça la vie suit son cours. Le souvenir des émeutes du mois dernier en France s'est fondu dans la torpeur estivale. C'est comme si ça n'avait jamais existé. C’est le retour des "marronniers" terme qui désigne les sujets qui reviennent chaque année, à la même période, dans les médias écrits ou audiovisuels, en particulier le mercato du football, (il y a deux ans Messi était au centre de toutes les spéculations, maintenant c'est M'Bappé). On ne parle plus beaucoup de la guerre en Ukraine, qui est quand même à nos années 20 ce que fut la guerre d'Espagne à la fin des années 30 du siècle dernier. On évite de parler de la relation entre ce conflit, les hausses des prix de l'alimentation et les risques de famine à venir dans certaines régions d'ici quelques années.  

C'est une bonne occasion pour ressortir une vieille note que j'ai retrouvée parmi celles qui sont rassemblées dans mon smartphone. Il y a un peu plus d'un an, j’ai copié cet article dont je n'ai malheureusement pas retrouvé l’auteur. Je me demande d'ailleurs bien pourquoi je garde des trucs comme ça. Je dois être un peu taré ou maso. Bref ça date du 12 Octobre 2021, quatre mois donc avant l’invasion de l’Ukraine. On peut raisonnablement penser que depuis, la réalité est bien plus alarmante que ce qui est décrit là. Au moins c'est factuel.

"On est donc face à une crise économique majeure. Si le prix du gaz augmente de 57% en 10 mois, c’est parce que le gaz de charbon commence à manquer sur les marchés de gros. Il est probable qu’au bout d’un moment, la demande s’arrêtera. On arrêtera de se chauffer tellement les prix seront élevés. Mais des usines fermeront aussi. En septembre, les prix des produits alimentaires ont augmenté de 33% dans le monde par rapport à la même période de l'année précédente, selon l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture. On atteint désormais des niveaux jamais vus depuis 2011. Les causes de cette hausse record sont bien connues: prix du transport élevé, catastrophes naturelles ayant entamé les récoltes, pénurie de main-d'œuvre... Le coût du transport maritime a été multiplié par dix, les ports en Asie sont congestionnés et se retrouvent dans une situation extraordinairement favorable c’est-à-dire qu’avec moins de trafic, vu l’augmentation des prix, ils gagnent beaucoup plus d’argent. Un trajet prend un mois, deux mois de retard, voire trois mois, et c’est pour ça qu’aujourd’hui, on a une pénurie. C’est de l’ordre de 30 à 40% de produits qui manquent dans certains secteurs.  "La pénurie est déjà une réalité en matière de puces électroniques, de vélos, d’étagères suédoises ou de matériaux de construction. Aujourd’hui, elle touche aussi des vêtements dans les rayons de la fast-fashion, des équipements sportifs mais en fait, elle pourrait toucher tout produit, même alimentaire. En cause là, l’emballage. "Les clients qui avaient l’habitude de se faire livrer en 15 jours-trois semaines, ont à faire face à des délais de livraison qui peuvent être deux à trois fois plus importants, dans certains cas, peut-être même jusqu’à l’année prochaine. Tout dépend en fait de la sorte de papier-carton utilisée," détaille Paul-Antoine Lacour, délégué général de la Copacel, représentant les producteurs français de papiers et de cartons. Mais d’une manière générale, on constate des allongements des délais de livraison, c’est certain."  À dix semaines de Noël, ça complique tout. Mais après les fêtes, seconde épreuve : il faudra faire admettre une augmentation des prix généralisée. Selon le FMI, l’inflation ne devrait être que temporaire et atteindre son pic à la fin de l’année avant de se stabiliser en 2022. La première cause de cette hausse de l’inflation est une explosion des coûts de l’énergie (électricité, gaz, pétrole). Le prix de l’essence ou du gaz de chauffage a grimpé en flèche au cours de ces dernières semaines et la pandémie – bien qu’en partie responsable de cette crise – n’est pas la seule raison. Des tensions géopolitiques ainsi que la présence de monopoles notamment pour le gaz (russe) en Europe ont fait monter les prix jusqu’à atteindre des niveaux encore jamais vus.
 Autre produit qui inquiète : les denrées alimentaires de base comme le blé qui souffrent d’une mauvaise année de récolte – tout comme le café ou le soja dont les prix s’envolent aussi. L’incident du cargo Evergreen dans le canal de Suez a aussi retardé de nombreuses livraisons, ce qui a eu un impact sur l’ensemble du transport maritime pendant des semaines." Si l’année 2020 a été finalement relativement “normale” pour les entreprises qui ont pu compter sur leurs stocks historiques, les réserves sont désormais vides et les usines ne tournent toujours pas à plein régime. Ils ne parviennent plus à répondre à la demande, en pleine croissance." S’il y a bien un produit qui manque plus que les autres, ce sont les semi-conducteurs. Ces petits appareils électroniques sont à la base de la composition de milliers de produits, allant des consoles de jeux, aux smartphones aux voitures. Ils sont un objet essentiel pour notre mode de vie occidental. En plus d’une production limitée, notamment à cause des tensions entre la Chine et Taïwan, les semi-conducteurs sont des produits plus demandés que jamais. Les confinements successifs ont eu un impact extrêmement important sur notre façon de travailler. La mise en place du distanciel a amené les foyers à s’équiper (ou se ré-équiper) en informatique… entraînant une hausse forte et soudaine de la demande en matière de semi-conducteurs. En plus de ces matériaux déjà en pénurie, d’autres industries pourraient être touchées dans les prochaines semaines. C’est notamment le cas des matériaux nécessaires au bâtiment qui sont déjà à la limite de la rupture et donc les délais de livraisons s’allongent de plus en plus. L’industrie du textile est elle aussi surveillée de près par les économistes qui craignent qu’elle n’atteigne le point de rupture rapidement.
Mais un nouvel élément pourrait encore venir compliquer les choses: la pénurie d'engrais. «Le coût des engrais est l'un des principaux moteurs de l'inflation alimentaire mondiale actuelle, car les prix des trois groupes de nutriments – potasse, phosphate et azote – sont à des niveaux jamais observés depuis environ une décennie», alerte ainsi Elena Sakhnova, analyste de la banque d'investissement VTB Capital à Moscou. La tonne d'ammoniac s'échangeait à 590 dollars fin septembre 2021, contre moins de 200 dollars un an auparavant. Une inflation de près de 200% .
Par curiosité, j'ai cherché quelques compléments d'information au sujet de ces histoires d'engrais et de ce qu'il en était pour la France. Sans surprise, la guerre Russo-Ukrainienne est venue exacerber cette situation. La Russie représente : près de 15 % des exportations mondiales d’engrais azotés,  14 % pour les engrais phosphatés et 19 % pour les engrais potassiques. 
La Biélorussie, alliée de Moscou, pèse pour 18 % des exportations d’engrais potassiques. L’incertitude sur le maintien des approvisionnements russes et l’effet des sanctions ont donc ajouté leur lot à la hausse des prix.  
La France dépend directement de la Russie à hauteur d’environ 7 % de ses importations d’engrais (en valeur). Nos principaux fournisseurs sont situés dans l’UE. Néanmoins, les matières premières nécessaires aux fabricants d’engrais européens - gaz naturel, ammoniac pierre à phosphate – sont notamment importées de Russie. 
Alors que de nombreuses unités de fabrication européennes tournent au ralenti pour faire face au renchérissement du coût de l’énergie, on estime que la capacité de productions d’ammoniac de l’UE est amputée de 50 %. Certains fabricants travaillent donc à l’adoption de procédés de fabrication d’engrais sans énergie fossile. C'est la seule bonne nouvelle dans cette affaire. Le suivi de l’indice des prix des moyens de production par l’INSEE montre, entre juillet 2021 et juillet 2022, une hausse de + 86 % du poste engrais et amendements. Notamment
  • + 116 % sur l’ammonitrate
  • + 126 % sur les solutions azotées
  • + 91 % sur l’urée
  • + 71 % sur les engrais simples phosphatés
  • + 108 % sur les engrais simples potassiques

 Dès lors, pour quels ajustements opteront les agriculteurs, à court et moyen terme ? Diminuer les quantités apportées ? S’orienter vers des cultures moins exigeantes en fertilisation ? Augmenter la part de légumineuses dans l’assolement ? le tout sans affecter le potentiel de production ? Si cette situation persiste, un tournant dans les pratiques devra être pris. Le conseil stratégique et pratique des Chambres d’agriculture pourrait ainsi être d’une grande utilité...

Bref, on n'a pas le cul sorti des ronces.
 
Mais bon, c'est l'été, la plupart des gens n'ont pas envie de penser à cela. Pour les plus riches, ça ne change de toute façon pas grand chose, le superflu est juste un peu plus cher. Les classes moyennes elles, se serrent la ceinture mais continuent de s'enthousiasmer pour les mêmes conneries. Depuis Marx le peuple a, en plus de la religion, des opiums supplémentaires (le sport, la télé, les jeux vidéos, les chanteurs de variété, les influenceurs, la VOD, des drogues de synthèse, et même du vrai opium tramadol et fentanyl). De temps à autres, au cours de l'année elles manifestent dans les rues, contre la vie chère, l'augmentation de l'âge de la retraite, plus rarement contre les lobbies thermo-industriels et le saccage de la planète. 
Quant aux pauvres qui crèvent dans la rue, ça évidemment, ça ne mobilise pas les foules. 
Il faudrait tout de même que j'aie, à l'égard du monde et de ses soubresauts la même indifférence que Kafka, qui le 2 Août 1914, notait dans son journal. "L'Allemagne déclare la guerre à la Russie. Après-midi piscine". Je ferais mieux de m’occuper de mes affaires personnelles et de prendre les dispositions qu’impose ma situation présente. 

Avignon 2023
 

vendredi 7 juillet 2023

Petit matin au champ de mars


Voilà
mi-juin, l'année dernière. Au cœur de la première semaine de canicule. Ce jour-là je me suis levé tôt le matin pour aller me promener avant les premières chaleurs. J'ai pris un vélo en location, sur une borne destinée à cet usage. On en trouve facilement à cette heure. J'ai musardé dans les rues désertes. Champ de Mars. Je pose ma bécane. Je me tiens devant ces deux, en toute impunité. Comme le soleil est derrière moi je dois juste me décentrer légèrement pour éviter que mon ombre trop longue ne se projette en premier plan. Outre la symétrie offerte par ces deux corps inconfortablement posés sur ce banc, ce qui m'intrigue c'est "comment en sont-ils arrivés à former cette figure insolite ? Ont-ils beaucoup bu cette nuit ? Pris des drogues ?"

jeudi 25 mai 2023

Rue de Nevers

 
Voilà,
le monde futur que nous imaginions lorsque j'étais adolescent et que je commençais à traîner dans ce quartier,  est désormais devenu le monde présent. Nous l'imaginions tout de même fort différent, sans songer que la misère y serait aussi criante. Je me souviens que j'apprenais alors des rudiments d'économie en classe de première.  On y étudiait par exemple "Les cinq étapes de la croissance économique" de W.W. Rostow (je n'ai appris que tout récemment qu'il était sous-titré "un manifeste anti-communiste" dans sa version originale) dont la théorie datait du début des années soixante. Pour lui, le développement était un processus historique linéaire passant par des étapes définies, par opposition à la vision dialectique des théories marxistes. Chaque pays traversait les mêmes étapes pour passer du sous-développement au développement. Ainsi tous les pays seraient en train de parcourir le même chemin, mais en étaient à des étapes différentes. Selon cette théorie, le développement du tiers-monde irait très vite puisqu'il allait bénéficier des acquis et de l'expérience du monde développé. Après une phase d'accumulation du capital il y aurait une phase de décollage permettant aux pays sous développés de "rejoindre" les pays développés. Dans cette théorie, le développement social était une conséquence naturelle du développement économique. Il n'était donc pas nécessaire de s'en occuper. Bref tout irait forcément pour le mieux dans le meilleur des mondes. 
Inutile d'épiloguer sur la faillite de cette vision.
Il existait cependant à ce même moment, des penseurs vigilants qui nous alertaient sur les dangers de la croissance. Les chercheurs du club de Rome, bien sûr, mais aussi des hommes politiques comme Sicco Mansholt, à l'époque vice-président de la commission européenne chargée de l'agriculture qui avait alors adressé, au président de cette-dite commission  une lettre que l'on vient de rééditer dans laquelle conscient des dangers de l'épuisement des ressources naturelles et énergétiques, il préconisait des solutions que suggèrent aujourd'hui les économistes écologistes. Mais ses propos ne trouvèrent d'écho ni à droite ni à gauche. 
Il paraît qu'en raison de notre évolution génétique au cours de centaines de millions d'années, l'humain n'est pas outillé pour penser le long terme. L'instinct de survie face aux animaux sauvages nous a formaté pour le court terme. C'est notre part bestiale qui continue de déterminer nos actes et nos décisions. Et aujourd'hui encore, tous les systèmes d'organisation sociale et politique échouent à résoudre les problèmes du long terme. Et puis personne ne veut faire des sacrifices pour des bénéfices qu'il ne verra pas et qui profiteront aux générations futures. Le slogan de Mai soixante-huit, "jouissons sans entraves ici et maintenant" est devenu le mantra des riches et des puissants d'aujourd'hui qui se vautrent dans le luxe autant que des classes moyennes qui, pour rien au monde n’abandonneraient les miettes qu’on leur laisse. 
 
Je me souviens aussi de de Joffre Dumazedier qui, dix ans auparavant avait écrit "Vers une société des Loisirs", où il envisageait une société axant son économie sur tous les services de loisirs pouvant être proposés, où le temps de travail des salariés serait réduit pour leur permettre de profiter de ces services en pratiquant un sport ou en assistant à une manifestation culturelle, autant d'activités susceptible de stimuler ainsi la croissance économique. C'était l'époque du "club mediterrannée" et du "camping c'est Trigano"

On étudiait aussi "Pour une réforme de l'Entreprise" de François Bloch-Lainé qui n'était pas un brûlot gauchiste, mais qui apparaît aujourd'hui comme une utopie puisqu'on y envisageait un statut du personnel, un statut du capital et la nécessité d'une magistrature économique et sociale. A propos du statut du personnel l'auteur écrivait tout de même ceci "aucune des conquêtes ouvrières n'eût été possible sans l'appareil syndical. L'existence de syndicats forts n'est pas pour autant contraire aux intérêts bien compris d'employeurs animés d'un esprit nouveau. Il faut donc donner aux syndicats les moyens de s'implanter fortement, notamment en reconnaissant la "section syndicale d'entreprise", mais sans compromettre la liberté individuelle des salariés, en leur laissant le choix de s'exprimer par la voie syndicale - voie privilégiée - ou par la voie directe. Pour renforcer les syndicats, notamment par la formation des militants et des responsables, il faut un financement suffisant et libre qu'on peut organiser de diverses manières".
Mais les "employeurs animés d'un esprit nouveau" se sont perdus en cours de route, comme autrefois le dodo, le hutia nain, ou le glaucope cendré
 
Ces livres inutiles je devrais les jeter.

Donc je me suis habitué à voir crever sur le bitume des êtres qui n'ont plus entendu leur prénom depuis longtemps. Combien d'années a-t-il fallu pour que je perde mon humanité ? Certes leurs corps gisants suscitent quelques réflexions, rappellent de lointaines lectures. Mais au fond je ne m'en préoccupe pas plus que la plupart des gens. Si je veux être honnête ces quasi-cadavres suscitent plus de dégoût et d'effroi que de compassion. Ils sont juste le rappel du peu de cas que la société fait de l'existence des plus démunis, l'image de la vulnérabilité et de l'abandon, les figures du malheur et de la souffrance quand partout on nous incite à acquiescer aux représentations d'un bonheur frelaté reposant sur la consommation. Ce ne sont plus des vies mais l'équivalent des vanités de la peinture classique. À ceci près que de la mort, ils n'ont que l'apparence. Ce ne sont pas des crânes posés sur une table. Si leur cœur bat encore, l'image ne le montre pas. Mais c'est ici que je vis. C'est ça que je vois. Et il semblerait que le sens de mon existence tient essentiellement à ce que je vois, ce que je montre, ce que je dis. Il y a en outre ce que je sais, et à quoi je m'efforce de ne pas trop penser. Il faut faire preuve d'une certaine parcimonie pour s'accommoder de la mauvaise conscience. Par exemple, ne pas trop songer à l’enfer des mines africaines. Des métaux rares y sont extraits par des esclaves noirs de tous âges qui travaillent et meurent dans d’abominables conditions. C'est au prix de ces vies et de ces souffrances que l’on continue de fabriquer pour nous ces petites machines si désirables dont il est bien difficile de s'affranchir. Elles sont tout de même assez pratiques n'est ce pas, pour prendre une photo à la dérobée ou noter ce qui nous passe par la tête.
 

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