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vendredi 29 mars 2024

Sans-abri sur les Champs-Élysées


 Voilà
 
Je joue parfois à m'atteindre.
Je fais avec celui que je fus
et avec celui que je serai
la course de celui que je suis.
 
Parfois je joue à me dépasser.
je fais alors peut-être
la course de celui que je ne suis pas.
 
Mais il est une autre course
où je jouerai à me faire dépasser.
Celle-là sera la véritable course.
(Roberto Juarroz) 

mercredi 1 novembre 2023

Il y a peu de morts entières

 
Voilà
Il y a peu de morts entières. 
Les cimetières sont pleins de fraudes.
les rues sont pleines de fantômes.

Il y a peu de morts entières.
Mais l'oiseau sait sur quelle ultime branche il se pose
et l'arbre sait où prend enfin l'oiseau.

Il y a peu de morts entières. 
La mort est chaque fois plus incertaine.
La mort est une expérience de la vie. 
Et l'on a besoin parfois de deux vies
 pour pouvoir compléter une mort.

Il y a peu de morts entières.
Les cloches sonnent toujours de même.
Mais la réalité n'offre plus de garantie 
et il ne suffit pas de vivre pour mourir.
(Roberto Juarroz)

mardi 25 juillet 2023

La cloche est pleine de vent


 
Voilà
La cloche est pleine de vent, 
bien qu'elle ne sonne.
L'oiseau est plein de vol, 
bien qu'il ne bouge. 
Le ciel est plein de nuages, 
bien qu'il soit seul. 
La parole est pleine de voix, 
bien que nul ne la dise. 
Toute chose est pleine de fuites, 
bien qu'il n'y ait pas de chemins. 
 
Toutes les choses fuient 
vers leur présence

Roberto Juarroz

mardi 23 mai 2023

Ma créature de tous les jours

 
 
Voilà
Je souffre avec ma créature de tous les jours 
et j'aime avec ma créature de toutes les nuits, 
 mais derrière elle deux il est une autre créature 
qui n'est pas forcément moins pauvre,
avec quoi je palpe un peu les alentours du monde.

Je ne sais quand sont nées mes trois créatures, 
ni quand elles ont appris à se connaître, 
mais les trois écoutent quelque chose qui les appelle 
de derrière le néant 
et savent que le visible est une faille de l'invisible 
et peut-être même un appel de l'invisible, 
qui peut être est seul 
comme une autre créature 
et les attend elles trois
(Roberto Juarroz)
 

mardi 11 avril 2023

Pour tous les états intermédiaires

Voilà
Un amour au-delà de l'amour, 
Plus haut que le rite du lien, 
au-delà du jeu sinistre 
de la solitude et de la compagnie. 
Un amour qui n'ait pas à revenir, 
mais non plus à s'en aller.
un amour non soumis 
aux frénésies d'aller et venir, 
d'être éveillés ou endormis, 
d'appeler ou de se taire

Un amour pour être ensemble 
ou pour ne l'être pas, 
mais aussi pour tous les états intermédiaires.

Un amour qui serait comme ouvrir les yeux.
Et peut-être aussi comme les fermer
(Roberto Juarroz) 
 

mercredi 5 avril 2023

Tout regard est un leurre


 
Voilà 
Tout regard est un  leurre. 
 Un regard vrai 
devrait demeurer dans ce qu'il regarde
ou du moins être le flux qui l'irrigue et le fasse croître.

Toutes choses attendent ce regard.
Et si tout attend quelque chose, 
cela peut-il ne pas exister ?

Chacun de nos regards peut-être 
pourrait devenir celui que les choses attendent, 
si nous savions nous déprendre de lui 
comme quiconque donne un pain
(Roberto Juarroz)
 
shared with friday face off

lundi 13 mars 2023

Toute chose fait signe


Voilà,
au lieu de me prendre à des activités plus concrètes et peut-être aussi plus nécessaires – mais j’en suis tout à fait incapable  – et sans doute mû par une sensation d’urgence, je publie ces dernières semaines beaucoup de chroniques sur ce blog. C’est une dérisoire parade au fait que je sens mes facultés intellectuelles et physiques s’amoindrir. Je redoute même de les perdre tout à fait d’ici peu. Il est certes possible que je dramatise la situation, mais tout de même, des symptômes agaçants autant qu’inquiétants s’accumulent. Je dors beaucoup à des heures irrégulières. Quoique je ne sois ni écrivain ni terriblement âgé, j’ai parfois l’impression d’être le personnage interprété par John Gielgud dans "Providence", le film d’Alain Resnais. J’ai tendance à me couper du monde, je vois peu de gens, et c’est très bien comme ça. Lorsque j’en vois je me retrouve dans des situations embarrassantes. L’autre soir au théâtre par exemple, j’ai croisé un camarade que je n’avais pas revu depuis longtemps. Au moins l’ai-je reconnu, je savais qui c’était, où et avec qui il travaillait en ce moment (merci facebook), j’étais en mesure de lui demander des nouvelles d’amis communs, mais me rappeler son nom et son prénom, je m’en trouvai soudain tout à fait incapable. Je crois que ma défaillance est passée inaperçue, mais le malaise suscité m’a poursuivi quelques heures durant. Alors je préfère ne pas trop socialiser. En outre la mémoire des mots et des noms se dérobe aussi quand je suis seul. Il y a quelques jours, j’étais incapable de retrouver le prénom du producteur des Beatles. Je pensais John au lieu de George Martin. D’ici peu, si cela continue j’oublierai bientôt le nom des quatre gars de Liverpool. Je serai alors vraiment cuit
Ces jours-ci, prendre des notes et bidouiller des images, sont les seules contraintes que je m’impose volontiers, en plus de faire les courses parce qu’il faut bien se nourrir. Je lis ou relis quelques bouquins aussi. J’ai cependant du mal à me concentrer, je me lève tard me couche de même. Je me réveille souvent au milieu de la nuit. J’écoute alors de la musique classique à la radio. Cela m’aide parfois à me rendormir, parfois non. Il arrive même de temps à autre que cela me stimule pour travailler, la plupart du temps cela m’intrigue, retient mon attention et suscite ma curiosité. Je me livre alors à toutes sortes de recherches désordonnées sur le net. Et c’est déjà le matin.
De nouveau le merle chante à l’aube, ce qui annonce le retour des beaux jours. Le Forsythia qui a commencé de fleurir plus prématurément que jamais auparavant (les premiers bourgeons ont éclos fin février) s’épanouit et se constelle de fleurs jaunes de plus en plus nombreuses. Peut-être le prunus du jardin des plantes est-il déjà en train de fleurir. Je pourrais aller y faire un saut un de ces jours prochains. Cela me fera une promenade si toutefois cesse la douleur qui s’est installée depuis quelques temps dans ma jambe droite. En attendant je consulte des planches contact et continue de scanner de vieilles photos. Les souvenirs remontent. Je repense à ce poème de Roberto Juarroz, que je lis beaucoup ces derniers temps.
  
Toute chose fait signe vers autre chose.

Vers quoi fait signe 
l'histoire verticale de l'arbre ?
Vers quoi fait signe 
l'oasis de ton corps?
Vers quoi fait signe la lumière
et vers quoi la nuit ? 
Vers quoi fait signe 
la raideur méthodique des morts ?

Peut-être que tout fait signe vers un centre.
Mais tout centre fait signe vers le dehors.

oui, ce poème qui, je ne sais pourquoi, lui aussi fait signe vers ce paisible paysage du port de Cadaquès, pris en Janvier 1991, la veille de la première invasion de l'Irak. Une image du temps passé, dont je ne sais plus si elle est un centre ou un dehors. 

dimanche 5 mars 2023

La Musique de l'Oubli


 
Voilà
Ouvrant les hublots du sommeil, 
me réveille le fantôme d'une musique
 où je ne reconnais pas même 
la mélodie ou les instruments qui l'exécutent

Je ne me réveille pas vraiment,  
mais seulement ce qu'il faut pour l'écouter 
et comprendre que cette musique est faite 
des fantômes de tous les sons 
et des sons de tout ce qui se tait

Je ne me réveille pas vraiment. 
Mais cette musique fantôme, 
de filiation plurielle comme la nuit, 
vient aussi me dire
qu'il est des choses intenses à l'excès 
qui ne sont pas faites pour le souvenir,
car la condition de leur intensité est l'oubli.

Peut-être que cette musique fantôme
est alors ce que j'ai tant cherché :
la musique de l'oubli
(Roberto Juarroz)

jeudi 2 mars 2023

La pensée ne peut tenir dans l'homme

Voilà,
La pensée ne peut tenir dans l'homme
c'est pourquoi elle se lance comme un bélier contre le ciel,
fichée comme un coin entre couleur et couleur
cherchant son lieu
dans le corps du monde
 
Sa charge de puissance nue
ravage les bords et le fond,
comme un courant barbare
qui dévore son lit
 
La pensée est une liberté plus grande que l'homme

(Roberto Juarroz

mercredi 1 mars 2023

J’existe

 

Voilà 
Mon regard m'attend dans les choses
pour me regarder partant d'elles
et me dépouiller de mon regard 
 
Ma mémoire m'attend dans les choses 
pour me démontrer qu'il n'y a pas d'oubli
 
Et les choses s'appuient sur moi,
comme si moi qui n'ai pas de racine, 
j'étais la racine qui leur manque .
 
Serait-ce que les choses 
aussi s'attendent en moi,

Que tous ce qui existe 
s'attend hors de lui-même ?

Et qu'à la fin mes bras 
seront ouverts pour m'embrasser?
(Roberto Juarroz)
 
P.S. une rapide recherche sur internet m'apprend que ce collage est l'œuvre de Thierry Jaspart

mercredi 14 décembre 2022

Leçon de présence


 
Voilà
L’arbre est une leçon de présence,
une leçon sans précédent,
où s’unissent comme en une dimension,
en un temps, un exemple différents,
les questions du souvenir
et les questions de l’oubli.

La chanson par contre est toujours
un écho de la poussière qui se lève
au lieu de la parole qui n’existe pas.
Mais la présence n’est pas la seule magie :
magie est aussi l’absence.
C’est pourquoi l’arbre et la chanson seront toujours ensemble
bien que l’hiver abatte les paroles et les feuilles
 
Roberto Juarroz in Poésie verticale 
 
P.S :je vous recommande au passage d'aller voir le site de Colo Espaces, Instants dont la dernière publication offre un délicat poème de Silvana Ocampo, que j'ai eu le plaisir d'illustrer.
 
Shared with  skywatch friday

lundi 5 décembre 2022

Chanter dans le chemin

 
Voilà 
Le ciel n’est plus une espérance,
mais seulement une expectative.
L’enfer n’est plus une condamnation, 
mais seulement un vide.

Désormais l’homme ne se sauve ni ne se perd :
Simplement parfois il chante dans le chemin.
 
Roberto Juarroz in Poésie verticale
 

lundi 21 novembre 2022

Les habits de Paul Cézanne

 
Voilà,
après un malaise qui l'avait surpris lors d'un violent orage dans le massif de la Sainte-Victoire, où une fois de plus il était venu peindre sur le motif, Paul Cézanne resta de longues heures sous la pluie et mourut des suites de ce refroidissement. Au cours de la visite de son atelier si fidèlement reconstitué, j'avais été saisi par la puissance de ces habits qui lui ont ainsi survécu. Il y a quelques jours en relisant par hasard ce poème de Roberto Juarroz, j'ai repensé à eux ; pendus au mur, ils demeurent là, tels des spectres, et semblent à tout jamais l'appeler dans le silence.
 
Il est des habits qui durent plus que l'amour. 
Il est des habits qui commencent avec la mort 
et font le tour du monde 
et de deux mondes

Il est des habits qui au lieu de s'user 
 se font toujours plus neufs

Il est des habits pour se dévêtir.

Il est des habits verticaux.
La chute de l'homme
les met debout
Roberto Juarroz (Poésie verticale I,23) 

mercredi 16 novembre 2022

La pluie sur le carreau

 
 
Voilà
Pourquoi parler ?
Mais pourquoi se taire ?

Il n’y a pas d’oreille pour notre parole, 
Mais il n’y en a pas non plus pour notre silence. 
Les deux se nourrissent uniquement l’un de l’autre

Et parfois ils échangent leurs zones,
Comme s’ils voulaient mutuellement se protéger.
(Roberto Juarroz in "Poésie Verticale")

jeudi 10 novembre 2022

Une autre espèce de tangence

 

Voilà
La lumière n’est pas l'unique somme des couleurs.  
Il est certaines dimensions libres
où les couleurs se pressent plus étroitement qu'en elle,
comme des poissons tout neufs dans une mer plus jeune encore.
À partir de là
Il semble possible de reconstruire quelque chose
Qui jamais n'a sauté le signe du commencement, 
une autre espèce de tangence.
 
La somme des couleurs doit inclure un filament
où soient tressés dans un même fil
le regard qui voit
et celui qui ne voit pas 
Roberto Juarroz in "Poésie Verticale" (II,47) 
 
Je m'excuse auprès de certains de mes correspondants de ne pouvoir répondre à leurs commentaires. Pour d'inexplicables raisons qui tiennent à Blogger, il m'est impossible d'accéder à leur formulaire. C'est un grand mystère que je ne parviens pas à résoudre.

vendredi 16 octobre 2020

La demeure du rêve


 
Voilà
Le plafond du rêve
est peint d'une couleur étrangère au rêve.

Le plancher du rêve
porte trace de lointaines latitudes.

La demeure du rêve
est voisine d'autres demeures
faites de matériaux différents.

Et l'habitant du rêve
a l'étrange conviction
de n'être pas né là.

Les rôles semblent permutés
et les fonctions interverties.
Tout rêve doit être remplacé par un autre .
Mais l'inévitable échange n'est pas un rêve
(Roberto Juarroz in "Onzième poésie verticale") 

samedi 12 septembre 2020

Et rien de plus



Voilà,
Il est bien regrettable de se retrouver en si piteux état devant un tel paysage.
On tousse dans son coude comme l'exige le nouveau protocole
Songeant devant cette parfaite symétrie à un un certain poème de Roberto Juarroz

Etre.

Et rien de plus.
Jusqu'à ce que se forme un puits au-dessous.

Ne pas être.
Et rien de plus.
Jusqu'à ce que se forme un puits au-dessus.

Ensuite,
entre ces deux puits,
le vent s'arrêtera un instant .

dimanche 12 janvier 2020

Nous sommes de trop



Nous sommes de trop.
Ici ou n'importe où :
quelque part nous sommes de trop.
Nous sommes l'excédent
de quelques pierres transversale du destin.

La musique est faite
des foulées d'un adroit animal
qui s'approche et soudain disparaît.
Les paroles sont les spasmes minuscules
d'une herbe menue qui a trop hâte de pousser
et ne trouve pas son propre soleil, sa propre pluie.
Les amours ou personne,
les amours avec personne,
ou personnes avec ses amours,
sont des orphelins qui tètent
à un sein depuis longtemps épuisé.

Les dieux qui sont tombés,
les dieux qui ne tombent pas
parce qu'ils n'ont jamais été en haut,
la forêt non végétale des dieux,
dialogue uniquement
avec la ligne d'horizon qui nous cerne.

Les mains, qui furent jadis
et les choses qui ne furent jamais
S'ajustent dans ce nœud
qui n'emprisonne rien.
Non, il n'y a pas que nous seulement :
tout est de trop.
Ici ou ailleurs.
(Roberto Juarroz)
Linked with Monday murals)

mercredi 13 novembre 2019

L'autre qui porte mon nom



Voilà,
L'autre qui porte mon nom 
a commencé à me méconnaître. 
Il se réveille où je m'endors, double la conviction que j'ai de mon absence,  
occupe ma place comme si l'autre était moi, 
me copie dans les vitrines que je n'aime pas, 
creuse les cavités que j'élude, 
déplace les signes qui nous unissent 
et visite sans moi les autres versions de la nuit.

Imitant son exemple,
 j'ai commencé à me méconnaître. 
Peut-être n'est-il d'autres manière 
de commencer à nous connaître
(Roberto Juarroz)

vendredi 18 octobre 2019

Dormir pour oublier (29)


Voilà
"Chacun s'en va comme il peut,
les uns la poitrine entrouverte,
les autres avec une seule main,
les uns la carte d'identité en poche,
les autres dans l'âme,
les uns la lune vissée au sang,
et les autres n'ayant ni sang, ni lune, ni souvenirs.

Chacun s'en va même s'il ne peut,
les uns l'amour entre les dents,
les autres on se changeant la peau,
les uns avec la vie et la mort,
les autres avec la mort et la vie,
les uns la main sur l'épaule
et les autres sur l'épaule d'un autre.

 Chacun s'en va parce qu'il s'en va,
les uns avec quelqu'un qui les hante, 
les autres sans s'être croisés avec personne,
les uns par la porte qui donne ou semble donner sur le chemin,
les autres par une porte dessinée sur le mur ou peut-être dans l'air,
les uns sans avoir commencé à vivre
et les autres sans avoir commencé à vivre.

Mais tout s'en vont les pieds attachés,
les uns par le chemin qu'ils ont fait,
les autres par celui qu'ils n'ont pas fait
et tous par celui qu'ils ne feront jamais."
(Roberto Juarroz)
Shared with the weekend in black and white

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