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vendredi 16 octobre 2026

Entre rêves et veilles



Voilà,
Tout le monde mène une double vie. Tout le monde partage sa vie entre l'obscurité et la lumière, nuit et jour, vie privée et vie publique. 
Entre rêves et veilles.
Entre dépossession interne, heureuse, évasée, détendue, ensommeillante, soudain abandonnée, et vie externe, qui se met debout, extatique, inquiète, chauvissante, carencée, sur-le-champ menacée et aussitôt méfiante.
Enfin, en s'élimant, en se trouant, arrivent les jours mêlés de nuit persistante. Ces sommeils décousus, tapissés de promptes insomnies et de songeries extrêmement nombreuses et fugaces.  Arrivent en même temps ces somnolences incontrôlables qui ne connaissent plus pourtant le sommeil à leur terme. Arrive, au cœur de la fatigue, le rêve qui s'interrompt soudain dans l'invisible.  
Pascal Quignard in "Il n'y a pas de place pour la mort"

lundi 12 octobre 2026

Histoire d'eau


 
Voilà,
alors que le réchauffement climatique impose de boire d'avantage d'eau, la majorité de droite de l'Assemblée nationale, invoquant un prétexte écologique, a voté cet été une hausse de la TVA de 5,5% à 20% sur les bouteilles d’eau, ce qui représentera 285 millions d'euros de recettes supplémentaires pour l'État.
On estime en outre que durant l'année 2025, les data-centers liés l'IA ont consommé dans le monde l'équivalent de la consommation annuelle mondiale d'eau en bouteille.
Autre nouvelle. On sait depuis peu que les émissions de gaz à effet de serre de Google et Amazon ont considérablement augmenté cette année au lieu de diminuer. Ainsi n’ont-ils pas tenu leurs engagements en matière de lutte pour le climat. Pour Google, elles ont augmenté de 82% depuis 2019 et de 18% rien que sur l’année écoulée. Quant à Amazon c’est 58% sur la même période et de 16% en un an. Ce groupe avait pourtant promis (mais les promesses n’engagent que ceux qui y croient) d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2040.  Tout cela en raison d’investissements dans l’intelligence artificielle. De plus, le taux de pollution de ces mega-entreprises augmente plus vite que le retour sur investissement lié à l'IA.
C’est cela qui me traversait l'esprit alors que je longeai paisiblement les bords de Marne avec en tête le refrain d'une très vieille chanson qui parle d'été indien, que je trouvai pourtant très bête quand j’étais jeune.

mercredi 7 octobre 2026

La Joie


Voilà,
il y a quelque nuits j'ai entendu à la radio une rediffusion d'un cours de Jankélévitch sur Bergson. Il considère la pensée de ce dernier comme une philosophie de la positivité dans la mesure où l'être n'est pas d'abord ce qui demeure, mais ce qui se crée. Pour Bergson, la vie est une puissance d'invention, et la joie le signe intérieur que cette puissance créatrice a réussi. Si joie et positivité sont liées chez Bergson c'est parce que la joie ne signifie pas simplement "être content" elle est avant tout l'affirmation vécue d'un accroissement d'être. Jankélévitch en déduit que la joie est toujours précaire, précisément parce que la création n'a de cesse de se chercher et qu'elle n'est jamais une possession définitive. 
Aurais-je éprouvé une joie bergsonienne après avoir achevé cette image ?  Je ne saurais trop le dire. Mais la façon dont le processus s’est élaboré, la rapidité avec laquelle l’idée s’est imposée et son application réalisée dans un même élan, m’ont mis dans un état semblable à celui que je ressentais dans ma jeunesse lorsque je n’avais aucun savoir-faire et que chaque trouvaille était le signe d'un "accroissement d'être" et ouvrait sur un champ de possibles insoupçonnés. 

mardi 29 septembre 2026

C'est toujours autre chose que l'on voit


Voilà,
ça pourrait en effet fonctionner ainsi à l'infini : des images redistribuées sur un mode aléatoire, combinées et recombinées s'agrègent en agencements fortuits. Il n'y a bien sûr aucun sens précis à tout cela, aucune signification dans ces recompositions, si ce n'est celui qu'on veut bien lui prêter parce que, n'est-ce-pas, on aimerait tant que les choses et les événements signifient, cela serait tellement plus rassurant. Mais de sens il n'y en a pas. Il n'y a que du chaos. Au mieux du contingent. C'est comme pour le rêve. La nuit le cerveau vidange les déchets du jour et produit des formes insolites à la manière de ces sculptures étranges et fascinantes que les stalactites ont, au cours des siècles, générées dans des grottes. Là on devine un visage une silhouette, un animal ou un groupe de personnages. Mais qui oserait sérieusement convenir que cela procède d'une volonté cachée ? Que la nature a eu le projet de fabriquer et sculpter ces monumentales apparitions ? Il en va de même pour les songes : depuis l'aube de l'humanité on leur prête  des vertus divinatoires que la psychanalyse a réactualisées. J'ai, pour ma part, souvent tendance à penser que nous ne sommes que des formes, des épiphénomènes en interaction avec d'autres formes qui nous traversent et que nous traversons. Je les accueille. Je ne les produis pas, je les perçois je les découvre, les dévoile. Elles sont là tapies dans le champ des possibles, et c'est toujours le même processus : agrégations, condensation, frottements, usure, saturation, réitération, duplication, réplications sédimentation distorsion, brouillages. Je ne fais que reproduire des processus qui existent dans la nature. Ce qui me séduit c'est le caractère organique qui germine dans ces images, comme s'il y avait du muscle du nerf du tissu. Mais encore une fois ce ne sont que des informations retraitées à l'aide d'une machine.
L'humain est la seule espèce vivante qui a besoin d'images. L'Amérique du Nord, pays fondé par d'austères colons protestants hostiles aux images, les a vénérées, et leur voue encore de nos jours un culte effréné, et même les musulmans qui ne veulent pas que l'on représente leur prophète s'en abreuvent. Je m'interroge souvent sur ce besoin de transformer ou de reproduire ce qui existe déjà. L'espèce humaine est aussi la seule qui pense ou qui a longtemps pensé que des esprits hantent la nature. Il est possible qu'après tout une part importante de l'humanité ait aujourd'hui cessé d'y croire puisqu'elle s'acharne à détruire avec une allégresse suicidaire son environnement, cependant qu'elle fabrique des machines pour accroître son intelligence et manifester ainsi sa démoniaque volonté de puissance qui lui sera fatale. J'appartiens à une espèce prédatrice qui a programmé son extinction en saccageant la planète qui l'a vue naître, la transformant en enfer parce que depuis toujours elle rêve d'un dieu qui l'accueillerait dans un hypothétique paradis. Comme je ne crois pas à ces conneries, pour ne pas désespérer, pour trouver quelque plaisir, quelque satisfaction intellectuelle, parce que  — j'en ai déjà parlé —  ces étonnements, ces révélations, ces épiphanies me sont nécessaires, je fais venir les images. Je voyage peu désormais, et compenser par l'imagination ce que je ne trouve pas dans la réalité, me permet de me sentir vivant. 
Évidemment, j'aimerais ne pas avoir à me poser toutes ces questions, que ces pensées ne me viennent pas à l'esprit. Je préfèrerais vivre comme un de ces chats adespotes sur une île grecque, ne pas avoir besoin de simulacre, me satisfaire de peu, de l'éphémère, du passager, me contenter de la forme et de l'odeur de ce qui est là, et jouir de mes rêves. Peut-être ai-je besoin de cela pour me sentir, sinon libre, du moins en mouvement, dans la transformation. première publication 5/08/2017 à 14:00

samedi 12 septembre 2026

Les peuples


 
Voilà,
le peuple en général, d’où qu’il soit, adore qu'on le berne, qu’on lui raconte des histoires, un peu comme les enfants qui chouinent tant qu’ils n’ont pas leur berceuse : ça le rassure ça lui évite d’entendre des vérités trop abruptes. 
Le peuple est souvent très con. 
Qu'importe si ses maîtres font ouvertement preuve de cynisme comme ce politicard madré qui un jour avait sur une chaîne de télé affirmé que "les promesses n'engagent que ceux qui y croient", même aux crapules il accordera ses suffrages. Le peuple est si naze qu'il tend la joue aux menteurs, s’éprend d'amants volages et pervers : bien qu’il pressente obscurément qu'on va le baiser à sec, les mots doux le comblent. Pourvu qu'on lui assure que "tout est possible", qu'on lui offre de l'espoir, comme on accepte un crédit à taux variable. Tu signes aujourd’hui, le remboursement des intérêts te ruinent plus tard.
Le peuple aime les hommes providentiels. 
On le sait depuis Étienne de La Boétie  et son "Discours de la servitude volontaire" (1576) écrit alors que son auteur avait 17 ans — ce qui prouve, contrairement à ce que proclamait Rimbaud, que l'on peut être très sérieux à 17 ans — que c’est bien le peuple qui délaisse la liberté, et non pas le tyran qui la lui prend. Et c'est bien ce qui se passe dans la plupart de nos démocraties qui élisent leurs dictateurs.
Surtout ne pas penser. À la réflexion préférer le mensonge bien emballé. Et surtout, que l’illusion soit désirable, polie, optimiste, et qu’elle tienne chaud la nuit. C’est tellement plus agréable qu’on vous peigne l’horizon en bleu même quand le ciel est lourd de menaces. Parce qu'on préfère la jolie visiteuse parfumé, même si elle vole l’argenterie, à la vérité,  qui entre sans frapper, mouillée de pluie, et laisse des traces de boue dans le salon. 
Fascinante tout de même, cette obstination des peuples à croire, à vouloir croire.
Les politiciens ont cet art, d’emballer l’espoir dans du papier doré. Seulement c'est du vieux papier. À leur image, juste bon pour les ordures, et déjà trop pourri pour le recyclage. Ils vous promettent la lune et vous livrent une pauvre lampe de poche. Ils parlent de "lendemains qui chantent" avec la conviction de quelqu’un qui sait déjà qu’il se sera barré au premier refrain.   
Chaque campagne est un festival d’illusions neuves sur des réalités usées. On repeint l’avenir à grands coups de mots comme "renouveau", "changement", "solidarité". Foutaises... la peinture sèche au soir de l’élection. 
Et puis on lui offre aussi  des boucs-émissaires au peuple. Et ça il aime, il aime vraiment, il en raffole. Il pourrait supporter presque n’importe quelle catastrophe, pourvu qu’on lui fournisse un coupable. Une économie qui s’effondre ? Une guerre qui tourne mal ? Des saboteurs, des traîtres agents de l'Étranger. Une institution qui dysfonctionne ? Des ennemis de l’intérieur. Une société qui ne sait plus très bien où elle va ? Parfait : il suffit de lui montrer quelqu’un à accuser,  et tout le monde retrouve immédiatement le sens de l’orientation. 
Le peuple ne demande pas grand-chose. Il ne réclame pas nécessairement la vérité. La vérité est compliquée, contradictoire, pleine de nuances, et surtout elle oblige parfois à se regarder dans le miroir. Le bouc émissaire, lui, est infiniment plus commode. Il possède l'immense avantage d'être responsable de choses qu'il n'a pas faites, d'événements qu'il ne contrôle pas et, avec un peu d'imagination collective, de phénomènes dont il ignorait même l'existence.
C'est ainsi que prospère le plus vieux commerce du monde politique : vendre une explication simple à des gens que la complexité rebute. Le procédé est admirable de simplicité. On commence par désigner un groupe. On lui attribue quelques malheurs réels, quelques malheurs imaginaires et, pour faire bonne mesure, deux ou trois catastrophes dont personne ne comprend vraiment la cause. Puis on répète. Encore. Et encore. À la fin, l'accusation n'a même plus besoin d'être démontrée : elle est devenue familière. Or l'être humain confond volontiers ce qu'il entend souvent avec ce qui est réel. C'est une faiblesse très en vogue  dans les démocraties occidentales de ce début de siècle.
On lui raconte : "Vous êtes victimes, mais vous savez qui est responsable." Il applaudit. On lui dit : "Vos problèmes sont complexes, mais nous avons trouvé les coupables." Il respire. On lui promet : "Débarrassez vous en et tout ira mieux." Il retrouve immédiatement cette confiance touchante des foules qui viennent de découvrir qu'une équation à vingt inconnues peut se résoudre en brûlant la feuille sur laquelle elle est inscrite. 
Et puis le bouc émissaire a aussi cette exceptionnelle qualité de permettre à chacun de se croire innocent.   
Si tout va mal à cause des étrangers, inutile de se demander ce que les institutions ont raté. Si c'est la faute des riches, inutile d'examiner les contradictions de la société. Si ce sont les pauvres, les intellectuels, les financiers, les fonctionnaires, les journalistes, les complotistes, les technocrates ou les "élites", Super ! Le problème est enfin identifié. Et surtout, il est situé ailleurs. Car le bouc émissaire n'est pas seulement celui que l'on accuse. C'est celui qui nous dispense de nous accuser nous-mêmes. 
Il est le miroir que l'on casse pour ne pas voir son reflet.

Et les peuples ont parfois une remarquable imagination lorsqu'il s'agit de fabriquer ce miroir. Ils peuvent transformer une minorité en menace existentielle, un individu en incarnation du mal, un adversaire politique en traître à la nation, une erreur collective en complot organisé. Plus l'explication est extravagante, plus elle peut devenir séduisante : elle donne au désordre une intention, à l'échec un responsable et à la colère une direction.

Prétendre qu'une crise résulte de milliers de décisions, d'intérêts contradictoires, d'erreurs accumulées, de circonstances imprévisibles et de mécanismes économiques complexes ? Quelle mauvais goût ! Beaucoup plus élégant de découvrir qu'un petit groupe tire secrètement toutes les ficelles. La tentation complotiste permet de transformer l'absurde en scénario.

Et le public adore les scénarios.

Il faut alors des méchants. Des vrais. Avec des visages, des noms, des signes distinctifs. Il faut pouvoir les reconnaître dans la rue, les montrer du doigt, les dénoncer dans un discours. Umne catastrophe avec coupable devient un divertissement. Ainsi se forme peu à peu une nouvelle "doxa" qui gagne majoritairement le peuple. Il s'indigne, partage, répète, amplifie. Il ne sait pas forcément qui a commencé la rumeur, mais sait déjà qui doit être puni. il ne possède pas les preuves, mais déjà une intime conviction le travaille. Et la conviction, lorsqu'elle devient collective, a cette étrange propriété de se prendre pour une preuve. Des millions de personnes se persuadent mutuellement qu'elles ont découvert la vérité parce qu'elles sont très nombreuses à croire la même chose.

Le nombre remplace l'argument.

L'indignation supplée l'enquête.

La répétition vaut pour preuve.

Et le bouc émissaire, au milieu de tout cela, constate, avec un effroi mêlé d'incrédulité, la puissance que ses accusateurs viennent de lui attribuer. Sidéré il ne réalise pas qu'en l'offrant à la vindicte publique ceux là peuvent ainsi conserver intacte l'estime qu'ils ont d'eux-mêmes. 
Le peuple a besoin de héros, de traîtres et de monstres. Il supporte difficilement l'idée beaucoup moins romanesque que ses malheurs puissent être, pour une part, le résultat banal de ses propres choix. 
Le peuple ne manque jamais d'imagination pour trouver des boucs-émissaires. Il manque seulement, la plupart du temps, de mémoire. À l'échelle de l'histoire on sait désormais que quatre-vingts années suffisent pour que s'oublie totalement une abomination historique. L'élection avec 40% des voix d'un parti néo-nazi dans un Land de l'Allemagne semble en être la preuve.
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mercredi 12 août 2026

Futilité


 
 Voilà,
je rêvais autrefois d'étés sereins
de paisibles villégiatures
et d'improbables bords de mer 
je trouvais souvent bon d'être futile, sinon frivole

lundi 20 juillet 2026

Vivre du rêve

 

Voilà,
"Vivre du rêve et pour le rêve, en démontant l’univers et en le recomposant, discrètement, selon le flux et le reflux, des instants où nous rêvons. Faire cela, tout en étant bien conscient, parfaitement conscient, de la totale inutilité de cette activité.
 

Ignorer la vie avec tout son corps, se couper de la réalité avec tous ses sens, Renoncer à l’amour, avec toute son âme. Emplir de sable vain, les vases que nous portons à la fontaine, les vider, puis les remplir à nouveau, le tout avec la plus extrême futilité.
Tisser des guirlandes pour, sitôt, achevées, les défaire entièrement, minutieusement.
Prendre nos couleurs et les mélanger sur la palette, sans avoir devant nous, la moindre toile à peindre."  Fernando Pessoa, Livre de l'Intranquillité, 41 

mercredi 24 juin 2026

Apothéose du sommeil

 
 
Voilà,
"Si je pouvais atteindre un jour à une envolée de style qui concentrerait en moi toute la puissance de l’art – j’écrirais alors une apothéose du sommeil. Je ne connais pas de plus grand plaisir, dans toute mon existence, que celui de pouvoir dormir. L’abolition intégrale de la vie et de l’âme, l’éloignement total des êtres et des gens, la nuit sans mémoire et sans illusions – et n’avoir plus, enfin, ni passé ni avenir… " Fernando Pessoa, in Le livre de l'Intranquillité
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vendredi 19 juin 2026

Une sorte de petit chant


Voilà
"Mon corps ne se décide pas encore. Mais je crois qu’il pèse davantage sur le sommier, s’étale et s’aplatit. Mon souffle, quand je le retrouve, remplit la chambre de son bruit, sans que ma poitrine remue plus que celle de l’enfant qui dort. J’ouvre les yeux et regarde longuement, sans ciller, comme petit, tout petit, j’interrogeais les nouveautés, et ensuite les antiquités, le ciel nocturne. Entre lui et moi la vitre, embuée, marbrée de la souillure des années. Je soufflerais volontiers dessus, mais elle est trop loin. Ce n’est pas vrai. Peu importe, mon souffle ne la ternirait pas. C’est une nuit comme les aimait Kaspar David Friedrich, tempétueuse et claire. Ce nom qui me revient, et ces prénoms. Les nuages chassent, haillonneux, hachés par le vent, sur un fond limpide. Si je patientais je verrais la lune. Mais je ne patienterai pas. Maintenant que j’ai vu j’entends le vent. Je ferme les yeux et il se confond avec mon souffle. Mots et images tourbillonnent dans ma tête, surgissent inépuisables et se poursuivent, se fondent, se déchirent. Mais au-delà de ce tumulte le calme est grand, et l’indifférence. Plus jamais rien n’y mordra vraiment. Le sommier est creusé comme une auge. Je suis couché au fond, bien pris entre les deux versants. Je me tourne un peu, presse contre l’oreiller ma bouche, mon nez, y écrase mes vieux poils tout à fait blancs maintenant je suppose, tire la couverture par-dessus ma tête. Je ressens, au fond du tronc, je ne peux pas préciser davantage, des douleurs qui semblent nouvelles. Je crois que c’est surtout dans le dos. Elles sont comme rythmées, elles ont même une sorte de petit chant. Elles sont bleuâtres. Que tout ça est supportable, mon Dieu. J’ai la tête presque à l’envers, comme un oiseau. J’écarte les lèvres, maintenant j’ai l’oreiller dans ma bouche, je le sens contre ma langue, mes gencives. J’ai, j’ai. Je suce. J’ai fini de me chercher. Je suis enfoui dans l’univers, je savais que j’y trouverais un jour ma place, le vieil univers me protège, victorieux. Je suis heureux, je savais que je serais heureux un jour."  (Samuel Beckett in  "Molloy", 1951)
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lundi 15 juin 2026

Dans sa vie

 
Voilà,
"la mort dut le soulever pour le tirer de la vie comme on tire un infirme de son fauteuil à roulettes. Il était immobilisé dans sa vie aussi solidement, aussi posément que l’infirme dans son fauteuil à roulettes." Quand même, quel joyeux luron, ce Franz Kafka !

mardi 9 juin 2026

Simples passagers


 
 Voilà
"ces incidents malheureux de notre vie, où nous nous sommes montrés ridicules, sordides ou lents d'esprit, il nous faut les considérer, à la lumière de notre intime sérénité, comme de simples ennuis de parcours. En ce monde, voyageurs que nous sommes (volontaires ou non) entre néant et néant, ou bien entre tout et tout, nous sommes de simples passagers et ne devons pas attacher trop d'importance aux désagréments du voyage ou aux cahots de la route" écrit Fernando Pessoa dans Le livre de l'Intranquillité.
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mardi 26 mai 2026

Jazz

Voilà, 
Il y a cent ans exactement naissait Miles Davis. Je me souviens de la première fois où j'ai entendu "Kind of Blue", en 1984 ou 1985 lors d'une soirée chez la fille de l'actrice Josephine Derenne, dans un petit appartement du quinzième, non loin des voies ferrées de la gare Montparnasse, vers la porte de Brançion. J'avais été saisi par la beauté de l'album et particulièrement par le morceau "All blues", et dès le lendemain, je me l'étais procuré. Je me rappelle aussi l'avoir vu en concert à Clermont-Ferrand en 1990.


Curieuse coïncidence le saxophoniste Sonny Rollins, a quitté ce monde hier à l’âge de 95 ans, laissant derrière lui une œuvre elle aussi considérable.  Entre 1958 et 1962, traversant une crise d'identité artistique, s'interrogeant sur les raisons de jouer et la façon de le faire, il cessa de se produire en public et d'enregistrer, au lieu de quoi il alla jouer sous le pont de Brooklyn tous les jours pour travailler inlassablement sont instrument et parfaire sa pratique. Le disque suivant qu'il publia s'appelait "The Bridge".
Au paradis des jazzmen ils pourront de nouveau faire le bœuf ensemble.

samedi 23 mai 2026

Quand mon cerveau découvrait le monde

Voilà,
j'ai la nostalgie de ce temps où mon cerveau découvrait le monde. Quand tout était nouveau, quand chaque lieu, chaque expérience constituait une information enregistrée pour la première fois. Le temps où se fabriquaient les futurs souvenirs. Maintenant je vieillis, il y a de moins en moins de choses neuves dans ma vie. Mon cerveau reconnaît presque tous les schémas du quotidien. Ma manière de percevoir le temps en est modifiée. Tout passe trop vite désormais.
Je fabrique encore des images parfois. Pour continuer de me surprendre. Cela ne va pas toujours de soi. J'essaye, je tente. Je laisse venir. La pensée se déploie autrement. Les idées s'associent selon un principe de non contradiction. C'est plus simple que d'écrire. Agencer les mots exige trop d'effort.
De toute façon et peu importe la raison. Ces derniers temps, il y a un grand désordre dans ma tête. Affolement, incohérence. Incapacité à élaborer un raisonnement.  
Je suis comme un joueur fatigué qui n'a pas la main et abat son jeu. 
Je sais qu'il me faudra bientôt quitter la table mais je ne me sens pas prêt.  
Je m'accroche encore.
Je m'occupe, tant que je le peux. 
il faudrait que je voie des gens, des nouvelles personnes, d'autres paysages.
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lundi 4 mai 2026

Assomption du tardigrade


 
Voilà,
certains de mes occasionnels lecteurs trouvent excessive ma sensibilité aux aléas de ce monde. Ils considèrent que je remâche trop de pensées sombres. D'ailleurs, quand l’occasion se présente ils ne rechignent pas à ironiser comme ce fut le cas il y a une quelques semaines. Sans doute ont ils raison de se gausser sinon de mes inquiétudes, du moins de mon obstination à les ressasser. Rien ne sert de "vitupérer l'Époque", puisque malgré tout, de nos jours, il existe bien des motifs de se réjouir. L’existence des tardigrades par exemple, en est un. 
Ils sont exceptionnels — on le sait déjà en long et en large — : quasiment invincibles, même dans des conditions extrêmes. Les radiations dans l’espace ? Peu leur chaut ! les tardigrades survivent. Et même à des doses plusieurs milliers de fois supérieures à ce que les autres êtres vivants, (dont les humains) peuvent endurer. Ils disposent en effet d’une sorte de bouclier chimique très utile, qui intéresse les scientifiques. Une nouvelle étude parue le 26 février 2025 montre comment ces recherches pourraient conduire à l'amélioration des thérapies contre le cancer.
Les radiothérapies — notamment utilisées pour des tumeurs au niveau de la tête, du cou, de la poitrine —  nécessitent l’usage de radiations pour détruire les cellules cancéreuses. Sauf que ces denières ne détruisent pas seulement les cellules cancéreuses, elles génèrent aussi des effets secondaires très importants et dangereux. "Cela affecte un très grand nombre de patients et peut se manifester par quelque chose d’aussi simple que des plaies buccales, qui peuvent limiter la capacité d’une personne à manger en raison de la douleur et des saignements qui s’ensuivent", explique James Byrne, l’un des chercheurs en oncologie ayant participé à cette étude. « Cela peut être très dangereux, et c’est quelque chose que nous souhaitons vraiment résoudre." Ces effets graves peuvent pousser certains patients à interrompre temporairement et parfois même définitivement ces traitements. S'il existe quelques solutions, très imparfaites, telles que des médicaments ou des gels, la recherche médicale reste en quête de nouvelles solutions pour protéger les patients et les patientes, afin de limiter le plus possible les dommages.
Des chercheurs se sont donc concentrés sur la protéine Dsup, celle qui, chez les tardigrades, participe activement à la suppression des dommages liés aux radiations. Ils ont eu l'idée  de délivrer une dose d’ARN messager, comportant le code génétique de la protéine Dsup, dans les tissus des patients, en amont de la radiothérapie. Grâce à l’ARN messager et ses particularités, les cellules pourraient alors apprendre à exprimer d’elles-mêmes la protéine Dsup au bon moment afin de protéger l’ADN pendant la thérapie. L’un des points forts de notre approche est que nous utilisons un ARN messager, qui ne fait qu’exprimer temporairement la protéine, ce qui s'avère beaucoup plus sûr que quelque chose comme l’ADN, qui peut être incorporé dans le génome des cellules", expliquent les auteurs. En clair : comme l’ARN messager est temporaire, il ne modifie pas l’ADN, ce qui permet de protéger l’ADN des radiations sans l’altérer. 
Les tests effectués chez des souris ont été concluants. On a pu observer une réduction de 50 % du nombre total de "cassures" génétiques causées par des doses de radiation similaires à celles reçues par les patients en radiothérapie. Autre réussite déterminante : la précision de l’ARN messager porte aussi ses fruits, puisque la protéine Dsup ne semble pas étendre sa protection au-delà du site d’injection. Il est donc possible de contourner le site de la tumeur afin que celle-ci puisse être détruite, comme prévu, par les radiations. On détruit le cancer  tout en protègeant le reste du corps, en somme. La prochaine étape de ces recherches consistera à étudier la réaction du système immunitaire face à l’injection de cette protéine par ARN messager. Pouvoir mobiliser cette solution à l’échelle humaine reste encore un défi. Certes, je n’en profiterai pas, mais, ce sont là des résultats plus qu’encourageants pour les générations futures.
Illustration : L'Assomption du tardigrade d'après Le Titien

dimanche 12 avril 2026

Persister tenacement


Voilà,
"La seule attitude digne d'un homme supérieur, c'est de persister tenacement dans une activité qu'il sait inutile, respectant une discipline qu'il sait stérile, et s'en tenir à des normes de pensée, philosophique et métaphysique, dont l'importance lui apparaît totalement nulle". Sans aucunement aspirer au statut d’homme supérieur – notion qui m’est parfaitement étrangère – il me paraît parfois que poursuivre la rédaction de ce blog s'apparente à ce que décrit Pessoa dans le fragment 89 du Livre de l'Intranquillité.
J'entretiens à l'égard de cette entreprise une attitude de plus en plus ambigüe. Lorsque je publie des textes comme celui-ci ou celui-là ou encore cet autre, je suis plutôt content. Je me dis que cela ressemble à ce à quoi j'aspirais lorsque j'ai commencé. Toutefois de plus en plus souvent, j'éprouve — comme je m'en suis déjà ouvert il y a quelques mois — une sorte de découragement mêlé de lassitude, raison sans doute pour laquelle ces derniers temps, je publie souvent d'anciens posts. Car ces exercices d'hygiène mentale me prennent de plus en plus de temps. Trop de pensées tohubohutent dans ma tête ; les mettre correctement en forme requiert une force et une énergie qui m’abandonnent. Je le déplore. Parfois j'ai envie de prendre congé mais une part de moi ne veut pas (ou est incapable) de lâcher l'affaire. C’est que je redoute de ne plus être physiquement en mesure d’écrire d’ici peu. Tout est si laborieux. Même sortir du lit le matin. Alors je m’accroche à l’idée qu’il faut persévérer. 
Pourtant je diffère sans cesse la publication de certains posts déjà rédigés parce qu’ils me semblent inadéquats. Quoi qu’il en soit, tôt ou tard, il viendra bien le moment où je ne maîtriserai plus rien...
Là, présentement, au moment où je rédige ces quelques lignes, je voudrais juste en savoir un peu plus sur les mystères de la comète 3I/Atlas et sur les énigmes soulevées par les phénomènes qu'elle a manifestés depuis son apparition dans notre système solaire. J'ai lu quelques trucs troublants sur les réseaux à ce sujet, mais je n'ai pas assez de connaissances pour faire la part du vrai du faux et du plausible dans ce que je lis. J'espère que lorsque je serai devenu une abstraction, comme cette image, j'aurais accès aux réponses qui, au cours de  mon existence, n'ont jamais rencontré leurs questions. Allez, un petit peu de Bach pour se calmer

mercredi 8 avril 2026

Au fou !


 
Voilà,
je suis souvent d'accord avec les articles que publie régulièrement André Markowicz sur son compte facebook dont il fait un usage tout à fait intelligent et pertinent. Outre la clairvoyance de ses observations et de sa pensée sur le cours du monde, j'admire son opiniâtreté dans cette activité où il est tout à fait légitime, puisqu'il dispose d'une notoriété méritée dans les milieux intellectuels. Pour ceux qui l'ignorent, ou qui sont étrangers à la culture française, c'est un traducteur très reconnu. Il a retraduit tout Dostoïevski, Tchekhov, Pouchkine, Erdmann et de nombreux autres auteurs russes. Il traduit aussi depuis l'anglais, et poursuit aussi une activité de poète et d'éditeur. C'est vraiment un forcené du travail intellectuel. Et je suis heureux de trouver dans ses publications quelque chose qui se rapproche de certaines de mes intuitions que je ne puis formuler avec autant de justesse. Je me permets de relayer in extenso ses deux dernières chroniques parues au cours des derniers jours à propos d'un dangereux connard.
La première intitulée "Disgrâce"
 
"Les insultes de Trump. – Celle contre Macron, d’abord, à propos de "sa femme qui le traite très mal", – venue on ne sait pas de quoi, – , et ,ce ton, et, ça, on en avait l’habitude, le jeu sur l’accent français. On sait très bien pourquoi elle est lancée, cette phrase : parce que, sans doute, l’Europe refuse d’endosser la responsabilité de la nouvelle guerre du Golfe. Ensuite, cette phrase, hallucinante, sur Mohammed Ben Salmane, l’héritier (le dictateur réel) de l’Arabie Saoudite. Dans un forum économique organisé avec l'argent de l’Arabie Saoudite, Trump a dit, – et c’était son discours officiel, pas un aparté : "now [une fois que les USA a retrouvé sa grandeur, pas avec un président "raté"]  he is kissing my ass". Et, un peu plus tard, il a ajouté que, ce fait-là, qu’il devait être en train de baiser le cul du président des USA, il fallait le lui rappeler encore. 
La phrase est à mettre dans les livres d’histoire, me semble-t-il, parce qu’elle explique l’essence même du colonialisme. Le colonialisme, c’est arriver dans un pays et obliger ses dirigeants  à baiser le cul du chef. – Il se trouve que celui qui est censé "baiser le cul" du président américain – pas de n’importe lequel, pardon, seulement, le "cul de moi"  (je l’écrirai comme ça, parce que tout ce que fait Trump est de s'édifier, par ses propres mots, une statue à soi-même – un soi-même qu’il admire tellement qu’il se considère, en cette période de Pâques, comme un nouveau Christ..), – que celui, donc, qui lui baise le cul était le meilleur allié des USA, et, objectivement, que cet homme – comme ses prédécesseurs – n’a existé jusqu’à présent qu’en tant qu’il était un agent des USA. Que, donc, ce que dit Trump est factuellement vrai. C’est le rapport normal qu’instaurent les puissances coloniales avec les pays amis dont elles garantissent l’indépendancez : le pouvoir fantoche baise les pieds, – ça, c’est l’image traditionnelle, ou le cul – c’est l’image trumpienne, – du donneur d’ordre."
Sauf que le fait de le dire, et dans ces termes, dénués de sur-moi (dès lors que rien n’existe au monde qui puisse être, littéralement, au-dessus de Moi) casse la porcelaine dans laquelle tu étais censé boire le thé qu’elles étaient en train de t’offrir.  – La phrase montre surtout non seulement la rupture, mais l’impuissance actuelle où se trouve – non pas Trump mais la puissance des USA, à imposer quoi que ce soit. L’insulte est là pour montrer la déchéance : telle a d’ailleurs été la réaction officielle de l’Arabie Saoudite, qui a fait savoir que, dorénavant, elle achèterait ses armes ailleurs qu’aux USA. 
 
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L’impuissance de la puissance américaine éclate encore davantage dans le dernier tweet sur le  fuckin’ strait" toujours fermé par les Iraniens... Il ne dit même pas le Détroit d’Ormuz. Il dit juste « le détroit », ce qui montre qu’il ne pense qu’à ça.  Et ce détroit, il est "fuckin’" – mot que je n’arrive pas à traduire (j’ai souvent parlé de la difficulté de traduire le mot "fuck", tellement il est, dirons-nous, vaste...) Pas même "fucking" , mais  "fuckin’ ", forme qui montre, par la vulgarité dans la vulgarité, le sens réel : c’est bien l’opération américaine, dans son ensemble, qui est en train d’être "fucked up", parce que, malgré la supériorité militaire, quasiment absolue, d’Israël et des USA, la crise est là, – dans le monde entier, à cause de la bêtise de ce Moi-là. À cause de ce gosse jamais grandi qui s’est fait embarquer dans une aventure dont, visiblement, il ne peut pas sortir vainqueur, – d’où, j’ai l’impression, les frictions que nous sentons entre Israël et les USA ces derniers jours, – ces phrases aberrantes prononcées par un gamin pris en faute : « c’est pas moi qui a commencé... c’est "eux" (les "eux" étant les agents israéliens dans son entourage, et en particulier son beau-fils, Jared Kushner) – il s’est fait baiser, si je puis dire, par les Israéliens... Et il le dit. Dès lors, les Iraniens sont-ils des "crazy bastards", et c’est Trump lui-même qui leur décerne ainsi ce qui peut apparaître comme leur légion d’honneur. – Ils ont la force de faire perdre son sang-froid, et ses moyens, à ce qui se considère comme la première puissance du monde."
 
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Il y a là quelque chose qui tient d’un autre mot que je n’arrive pas à traduire, "disgrace", et qui n’est pas seulement une honte. Je sens dans le mot anglais quelque chose de bien plus fort, et, je dirais, comme de plus impuissant. La constatation d’une déchéance irrémédiable. – Un homme capable d’entraîner la planète entière dans une disgrâce comme on n’en avait pas vu depuis la guerre de 39-45."
Or face à lui qu'y a-t-il ?
Que se passe-t-il aux USA ? Je suis frappé par le fait que, ces derniers temps, les protestations les plus fortes semblent venir non pas des démocrates, mais des républicains, – ou de certains républicains (encore très très minoritaires), alors que tous les autres se taisent, ou applaudissent. Et que cela arrive au moment où, au plus haut niveau de l’armée américaine, une purge élimine je ne sais combien de généraux et d’amiraux, dont le chef d’état-major de l’armée de terre...
Ensuite, quel est le pouvoir du reste du monde une fois que Trump a dit la vérité toute crue, et toute puante, – qu’il a cassé la porcelaine des gens bien éduqués ? L'Occident a bien passé son temps a baiser le cul des USA, avec reconnaissance, et, oui, avec plaisir. Sauf qu’une fois que la chose est dite dans ces termes, et que la phrase dite signifie que, volens-nolens, il n’y a plus de cul à baiser, – forgive my french, n’est-ce pas... – que faisons-nous pour sortir de la honte ?
 
La seconde s'intitule "L'obscène"
 
On se couche en se demandant si, au réveil, il n’aura pas envoyé une bombe atomique sur l’Iran, s’il n’aura pas fait sauter le monde. La première chose qu’on fait en se réveillant, avant même de se lever, c’est d’essayer de voir ce qui s’est passé, et l’impression de soulagement, comme quoi, non, ça continue toujours, est mélangée quand on comprend qu’en fait, s’il veut vraiment négocier, il a accepté comme base de départ les dix points proposés par le régime des mollahs, dix points qui comprennent la légitimation du nucléaire et la reconnaissance que le détroit d’Ormuz est iranien, c’est-à-dire des points qui, s’ils étaient acceptés, signeraient la capitulation des USA, de cette armée qui est, et de très loin, – je ne mets même pas de guillemets, – la plus puissante du monde (je veux bien le croire). Mais tant mieux s’ils négocient, ça va de soi. Et tant mieux s’il y a, ne serait-ce qu’une trêve.
Toujours cette sensation de jamais vu. On n’a jamais vu qu’un président des USA, dans un tweet (ou comment s’appelle un post de "Truth Social" – quel nom quand on y pense !) explique qu’il regretterait beaucoup de détruire une civilisation, "qui ne pourrait plus revenir", qu’il annonce donc un génocide, et, je ne sais pas comment dire, une éradication culturelle, – et qu’il le fasse, juste, pour faire monter les enchères, comme on marchande aux Puces. Non, on n’avait jamais vu ça. Jamais, surtout, on n’avait eu la sensation que la chose était tellement possible, genre Docteur Folamour. Sauf qu’il ne s’agit pas d’un général qui serait devenu fou, mais du maître actuel du monde, et d’un maître du monde qui, autant sa puissance réelle devient de plus en plus fragile, reste toujours capable de le détruire, le monde, – parce qu’il aura toujours des lâches et des assassins, des larbins avides de pouvoir et d’argent, pour suivre ses ordres et continuer de le flatter : il est, n’est-ce pas, l’envoyé du Christ sur terre, le plus beau, le plus intelligent, enfin, je ne sais pas ce qu’il est, mais il l’est. Être à la merci, concrètement, d’un homme qui, en fait, passe ses journées à vitupérer les pommeaux de douche de la Maison blanche, parce que leur pression n’est pas suffisante (c’est, je l’ai appris, statistiquement, le sujet le plus traité dans ses prises de parole publiques), et ses feutres Sharpie  ("c’est pas cher mais ça écrit très bien, j’ai téléphoné au directeur de la boîte pour le féliciter")– avec, quelques heures plus tard, un communiqué de la boîte en question, visiblement très gênée, parce que jamais Trump n’a téléphoné au directeur, – ce long aparté sur les feutres dure, devant les caméras, pendant plusieurs minutes pendant une réunion consacrée à la guerre avec l’Iran... – Et comprendre que ce n’est pas drôle du tout. Que ce grotesque-là ne peut pas faire rire : ce n’est pas celui d’un Lubitsch ou de qui que ce soit. Que ce grotesque est la forme absolue du réalisme. Il est, oui, la réalité de notre vie. Nous vivons entre les mains de ça.
Comprendre aussi, et surtout, que, là, l’histoire se répète vraiment, et pas du coup sous forme de farce, – pas du tout sous une forme comique ou amoindrie. Avoir vu la magnifique mise en scène de Jean Bellorini au Vieux-Colombier, "L’ordre du jour"  d’Eric Vuillard, – une mise en scène, justement, qui joue sur les codes du grotesque... Mais Vuillard montre une réunion des grands capitalistes allemands avec Hitler, et la complicité tranquille de ces "capitaines d’industrie" avec le nazisme. Pas seulement leur complicité, mais les profits qu’ils ont fait, et que, tranquillement, ils font toujours, puisqu’aucun des Krupp, Thyssen et autres n’a jamais été inquiété en 1945, alors même qu’ils avaient ouvert des usines dans les camps.
La question est celle de la responsabilité. – Qu’il y ait un fou à la Maison blanche est une chose (et, déjà, en soi, c’est sidérant), mais qui l’a mis au pouvoir, ce fou ? Et, une fois qu’il a exercé le pouvoir, qui, parmi les grands entrepreneurs américains, lui aura résisté, n’aura pas fait allégeance ? Qui, donc, n’est pas responsable de ce qui pourra se produire ? – Et s’il n’y avait qu’eux... Eric Vuillard évoque le sort, et la responsabilité (même s’il en est victime), du chancelier autrichien Schuschnigg qui, au bout du compte, amène au pouvoir les nazis, même s’il les combat, du bout des lèvres. Et comment ne pas faire le parallèle avec les caciques démocrates aux USA qui ont accepté que Biden s’acharne à vouloir se re-présenter, contre tout bon sens – pour quelles raisons ? Simplement, sans doute, par veulerie, pour ne pas déplaire à leur chef à eux, même si ledit chef, temporaire, était dans un état de délabrement physique accéléré...
Les monstres viennent toujours d'un ventre mou.
Oui, on a vu 8 millions de personnes défiler dans les rues du pays tout entier pour le dernier  "No Kings" et c’est énorme. Ça ne suffit pas, évidemment, même si c’est, là encore, du jamais vu, je crois, dans l’histoire récente. Allez savoir si elles auront lieu, les élections de mi-mandat, si Trump ne trouvera pas quelque chose pour ne pas subir le raz-de-marée d’une débâcle annoncée. Allez savoir ce qu’il trouvera encore pour détourner l’attention de la moitié des dossiers Epstein encore non publiée, et la moitié, visiblement, la plus épouvantable (3 millions, donc, de documents encore inconnus) qui répertorient les meurtres, les actes de torture, – enfin, on ne sait pas quoi, mais quelque chose dans quoi, lui, le président Trump est trempé (pardon du jeu de mots) jusqu’au cou et bien plus. Allez savoir si, finalement, cette folie qui laisse le monde pantois n’est pas aussi jouée, en prévision des poursuites, – si elle n’est pas le seul moyen, à terme, de lui faire éviter la prison...
L’ordre, non pas du jour, mais des choses, mis à nu, – obscène.
Sauf qu’il est devant tous, – engluant tous les yeux. Et donc, qu’il ne l’est plus, obscène. il est la scène même. La seule réalité.
 
 
On peut aussi rajouter qu'il y a, chez le chancre orange,  — persuadé que Dieu l'observe et le soutient — un mépris de tout ce qui n'est pas lui, et même une haine sans mesure de l'autre qui est l'essence même de sa nature psychopathe. Et pourtant près de 40% des américains le soutiennent, et se reconnaissent en lui. Il représente quelque chose de profondément ancré dans la culture et la mentalité de ce pays. Et pas un jour ne passe sans qu'il ne se livre sur son réseau social à une de ses diatribes délirantes. La récente menace d'exterminer toute une civilisation dans un ultimatum terrifiant à l'adresse de l'Iran dans lequel, en proie à une folie génocidaire il s'engageait à commettre des crimes contre l'humanité indescriptibles, n'en est qu'une parmi d'autre. On s'est tellement habitué aux outrances de ce connard obscène vulgaire et méprisant qui confond la force et la puissance (dont il est dépourvu) que l'ampleur de ses propos passera d’ici peu à l'as comme le reste. "Flood the zone" comme l'a théorisé Steve Bannon un de ses mentors, stratège bien connu de l’extrême droite américaine et ancien conseiller particulier lors de sa première présidence. Son idée – qui a fait ses preuves – est d’inonder les médias de “shit” et d’empêcher la vérification des faits afin de remplacer la vérité par des flux de délires. Le message est bien passé. Et quand ce n'est pas trump en personne, ses ministres s'en chargent. Ainsi son ministre de la guerre bigot, qui a comparé un pilote abattu et sauvé  grâce à une mission spéciale au Christ ressuscité. 
Bref aujourd'hui 8 Avril, l'enfer ne s'est pas déchaîné sur le sol et le peuple iranien, et le chaos mondial est encore dans les limites du tolérable si tu n'es pas dans une zone de guerre immédiate. Peut-être existe-t-il encore au Pentagone des esprits lucides ayant convaincu le fou de la Maison Blanche de ne pas déclencher un cycle de destruction mutuelle qui mènerait à l’effondrement des installations de production pétrochimiques mondiales, à la possibilité de rendre le golfe Persique inhabitable et au risque de plonger l’économie mondiale toute entière dans un insurmontable chaos.
Donc c'est un répit. Mais depuis quelques temps nous allons de répits en répits semble-t-il. Cette chronologie de l'incessante victoire de Trump contre l'Iran en témoigne :
 3 mars : "Nous avons gagné la guerre" 7 mars : "Nous avons vaincu l'Iran." 9 mars : "Nous devons attaquer l'Iran." 9 mars : "La guerre touche à sa fin, et de façon magnifique." 11 mars : "Il ne faut jamais crier victoire trop tôt. Nous avons gagné. En une heure, c'était fini." 12 mars : "Nous avons gagné, mais la victoire n'est pas encore totale."13 mars : "Nous avons gagné la guerre." 14 mars : Aux alliés : "Aidez-nous, s'il vous plaît." 15 mars : Aux alliés  : "Si vous ne nous aidez pas, je m'en souviendrai." 16 mars : En réalité, nous n'avons besoin d'aucune aide. 16 mars : "Je testais juste qui m'écoutait." 16 mars : "Si l'OTAN n'intervient pas pour nous aider, ils subiront de graves conséquences." 17 mars : "Nous n'avons ni besoin ni envie de l'aide de l'OTAN." 17 mars : "Je n'ai pas besoin de l'approbation du Congrès pour me retirer de l'OTAN. " 18 mars : "Nos alliés doivent coopérer à la réouverture du détroit d'Ormuz." 19 mars : "Les alliés des États-Unis doivent se ressaisir, prendre leurs responsabilités et contribuer à la réouverture du détroit d'Ormuz." 20 mars : "L'OTAN est lâche." 21 mars : "Le détroit d'Ormuz doit être protégé par les pays qui l'utilisent. Nous ne l'utilisons pas, nous n'avons donc pas besoin de l'ouvrir." 22 mars : "C'est la dernière fois. Je donne 48 heures à l'Iran. Ouvrez le détroit !"22 mars : "L'Iran est mort." 23 mars : "Nous avons eu des discussions très fructueuses avec l'Iran." 24 mars : "Nous progressons dans les discussions." 25 mars : "Ils nous ont fait un cadeau, et il est arrivé aujourd'hui. C'était un très gros cadeau, d'une valeur inestimable. Je ne vous dirai pas de quoi il s'agit, mais c'était un cadeau de grande valeur." 26 mars : "Concluez un accord, sinon nous continuerons à les anéantir." 27 mars : "Nous n'avons pas à être là pour l'OTAN." 28 mars : Pas de déclaration majeure. 29 mars : "Les négociations progressent bien". 30 mars : "Ouvrez immédiatement le détroit d'Ormuz, sous peine de conséquences dévastatrices." 31 mars : "Un accord est imminent et  l'Iran va faire ce qu'il faut pour ça". 1er avril : "Nous verrons bientôt ce qui se passera." 2 avril : Un accord est très probable. S'il n'y en a pas nous poursuivrons les frappes. 3 avril : "Quelque chose d'important va se produire." 4 avril : "L'Iran doit se soumettre « immédiatement » sous peine de graves  conséquences".  5 avril : "Ouvrez ce putain de détroit, bande de cinglés, sinon vous irez en enfer ! Vous allez voir ! Louange à Allah ! 
Y-a-t-il un docteur dans la salle ? 


C'est pourtant bien dans ce monde et avec ces gens qu'il faut encore s'efforcer de vivre. Et pendant ce temps là, une chaleur presque estivale s'est, pour quelques jours, abattue sur la ville. Les arbres de Judée du jardin des Tuileries sont en fleurs, et leur beauté rend ces temps incertains plus supportables.

jeudi 2 avril 2026

Une autre version du mythe

 
 
Voilà
donc une version du mythe digne d’intérêt même si la plupart des historiens et des traducteurs s’accordent à la considérer comme apocryphe. Colportée croit-on, depuis Thèbes ou l’Épire, on en a trouvé quelques traces jusqu’à J’baïl sise dans la gloire passée de l’ancienne Byblos. Elle raconte qu’Apollon, dieu des clartés exactes et des prophéties impeccables, fut condamné à une tâche dont l’humilité défie toute théologie sérieuse : arroser un arbre.
Cet arbre, on le sait, était Daphné.
Il existe des interprétations où la métamorphose illustre le triomphe de la pudeur ; d’autres où elle constitue une fuite élégante hors du désir. Il n'en est guère, toutefois, qui éclairent ce détail tardif et sans doute essentiel : le petit arrosoir.
Apollon, désormais, chaque matin traverse une forêt qui ne lui doit rien. Il remplit son récipient dans un modeste ruisseau — il y a quelque ironie à ce que le dieu qui a tant étanché sa soif aux plus secrètes sources, dépende d’une eau sans légende — ; puis il s’approche du laurier.
Il verse. Verse. Verse.
Parfois, par distraction, par mégarde, et peut-être aussi avec le vague espoir que la parole puisse encore atteindre ce qui s’est retiré dans la fixité végétale, il parle. Daphné, quant à elle, persiste obstinément dans le silence, chose que les oracles n’avaient pas prévue.
Certains exégètes mineurs ont considéré ce rituel comme une punition. D’autres, plus subtils ou plus acharnés, ont reconnu là, sinon une manifestation de sagesse du moins une forme de connaissance sur le point d'être acquise ; Apollon apprend enfin ce que les dieux ignorent depuis toujours : la répétition.
Quant à l’arrosoir, les commentaires divergent. Une hypothèse mentionne (elle a ma préférence) qu’il n’était, à l'origine, destiné à personne,  — ni au dieu ni à l’arbre — mais qu'en secret, implorant la chaste et fière Artémis il réclama d’être rempli chaque jour afin d'épargner au monde de plus amples malheurs.
C’est ainsi qu’il devint le premier objet contribuant à ce que depuis l'on nomme la force des choses

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