samedi 12 septembre 2026

Les peuples


 
Voilà,
le peuple en général, d’où qu’il soit, adore se faire duper. Il adore qu’on lui raconte des histoires, un peu comme les enfants qui réclament une berceuse : ça endort ça rassure ça évite d’entendre les bruits du dehors. 
Le peuple tend la joue aux menteurs, s’éprend des amants volages : le peuple pressent obscurément qu'il va être trompé, mais il aime trop les mots doux. Il aime qu'on lui assure que "tout est possible", surtout ce qui ne se fera pas.  Il aime qu'on lui offre de l'espoir. L'espoir, en politique, est comme un crédit à taux variable : vous signez aujourd’hui, les intérêts vous ruinent demain. 
le peuple aime les hommes providentiels. On le sait depuis Étienne de La Boétie  et son "Discours de la servitude volontaire" (1576) écrit alors que son auteur avait 17 ans — ce qui prouve, contrairement à ce que proclamait Rimbaud, que l'on peut être très sérieux à 17 ans — que c’est bien le peuple qui délaisse la liberté, et non pas le tyran qui la lui prend. Et c'est bien ce qui se passe dans la plupart de nos démocraties qui élisent leurs dictateurs.
Surtout ne pas penser. Préférer le mensonge bien emballé. Pourvu que l’illusion soit désirable, polie, optimiste, et qu’elle vous tienne chaud la nuit. C’est tellement plus agréable qu’on vous peigne l’horizon en bleu même quand le ciel est noir.  Et cela demande tellement moins d’effort que de vérifier un fait ennuyeux. Parce qu'on on préfère la jolie visiteuse parfumée — même si elle vole l’argenterie — à la vérité,  qui entre sans frapper, mouillée de pluie, et laisse des traces de boue dans le salon. 
Fascinante tout de même, cette obstination des peuples à croire, à vouloir croire.
Les politiciens ont cet art, d’emballer l’espoir dans du papier doré. Seulement c'est du vieux papier. À leur image, juste bon pour les ordures, et déjà trop pourri pour le recyclage. Ils vous promettent la lune et vous livrent une pauvre lampe de poche. Ils parlent de "lendemains qui chantent" avec la conviction de quelqu’un qui sait déjà qu’il se sera barré au premier refrain.   
Chaque campagne est un festival d’illusions neuves sur des réalités usées. On repeint l’avenir à grands coups de mots comme "renouveau", "changement", "solidarité". Foutaises... la peinture sèche au soir de l’élection. 
Et puis on lui offre aussi  des boucs-émissaires au peuple. Et ça il aime, il aime vraiment, il en raffole. Il pourrait supporter presque n’importe quelle catastrophe, pourvu qu’on lui fournisse un coupable. Une économie qui s’effondre ? Une guerre qui tourne mal ? Des saboteurs, des traîtres agents de l'Étranger. Une institution qui dysfonctionne ? Des ennemis de l’intérieur. Une société qui ne sait plus très bien où elle va ? Parfait : il suffit de lui montrer quelqu’un à accuser,  et tout le monde retrouve immédiatement le sens de l’orientation. 
Le peuple ne demande pas grand-chose. Il ne réclame pas nécessairement la vérité. La vérité est compliquée, contradictoire, pleine de nuances, et surtout elle oblige parfois à se regarder dans le miroir. Le bouc émissaire, lui, est infiniment plus commode. Il possède l'immense avantage d'être responsable de choses qu'il n'a pas faites, d'événements qu'il ne contrôle pas et, avec un peu d'imagination collective, de phénomènes dont il ignorait même l'existence.
C'est ainsi que prospère le plus vieux commerce du monde politique : vendre une explication simple à des gens que la complexité rebute. Le procédé est admirable de simplicité. On commence par désigner un groupe. On lui attribue quelques malheurs réels, quelques malheurs imaginaires et, pour faire bonne mesure, deux ou trois catastrophes dont personne ne comprend vraiment la cause. Puis on répète. Encore. Et encore. À la fin, l'accusation n'a même plus besoin d'être démontrée : elle est devenue familière. Or l'être humain confond volontiers ce qu'il entend souvent avec ce qui est réel. C'est une faiblesse très en vogue  dans les démocraties occidentales de ce début de siècle.
On lui raconte : "Vous êtes victimes, mais vous savez qui est responsable." Il applaudit. On lui dit : "Vos problèmes sont complexes, mais nous avons trouvé les coupables." Il respire. On lui promet : "Débarrassez vous en et tout ira mieux." Il retrouve immédiatement cette confiance touchante des foules qui viennent de découvrir qu'une équation à vingt inconnues peut se résoudre en brûlant la feuille sur laquelle elle est inscrite. 
Et puis le bouc émissaire a aussi cette exceptionnelle qualité de permettre à chacun de se croire innocent.   
Si tout va mal à cause des étrangers, inutile de se demander ce que les institutions ont raté. Si c'est la faute des riches, inutile d'examiner les contradictions de la société. Si ce sont les pauvres, les intellectuels, les financiers, les fonctionnaires, les journalistes, les complotistes, les technocrates ou les "élites", Super ! Le problème est enfin identifié. Et surtout, il est situé ailleurs. Car le bouc émissaire n'est pas seulement celui que l'on accuse. C'est celui qui nous dispense de nous accuser nous-mêmes. 
Il est le miroir que l'on casse pour ne pas voir son reflet.

Et les peuples ont parfois une remarquable imagination lorsqu'il s'agit de fabriquer ce miroir. Ils peuvent transformer une minorité en menace existentielle, un individu en incarnation du mal, un adversaire politique en traître à la nation, une erreur collective en complot organisé. Plus l'explication est extravagante, plus elle peut devenir séduisante : elle donne au désordre une intention, à l'échec un responsable et à la colère une direction.

Prétenxdre qu'une crise résulte de milliers de décisions, d'intérêts contradictoires, d'erreurs accumulées, de circonstances imprévisibles et de mécanismes économiques complexes ? Quelle mauvais goût ! Beaucoup plus élégant de découvrir qu'un petit groupe tire secrètement toutes les ficelles. La tentation complotiste permet de transformer l'absurde en scénario.

Et le public adore les scénarios.

Il faut alors des méchants. Des vrais. Avec des visages, des noms, des signes distinctifs. Il faut pouvoir les reconnaître dans la rue, les montrer du doigt, les dénoncer dans un discours. Umne catastrophe avec coupable devient un divertissement. Ainsi se forme peu à peu une nouvelle "doxa" qui gagne majoritairement le peuple. Il s'indigne, partage, répète, amplifie. Il ne sait pas forcément qui a commencé la rumeur, mais sait déjà qui doit être puni. il ne possède pas les preuves, mais déjà une intime conviction le travaille. Et la conviction, lorsqu'elle devient collective, a cette étrange propriété de se prendre pour une preuve. Des millions de personnes se persuadent mutuellement qu'elles ont découvert la vérité parce qu'elles sont très nombreuses à croire la même chose.

Le nombre remplace l'argument.

L'indignation supplée l'enquête.

La répétition vaut pour preuve.

Et le bouc émissaire, au milieu de tout cela, constate, avec un effroi mêlé d'incrédulité, la puissance que ses accusateurs viennent de lui attribuer. Sidéré il ne réalise pas qu'en l'offrant à la vindicte publique ceux là peuvent ainsi conserver intacte l'estime qu'ils ont d'eux-mêmes. 
Le peuple a besoin de héros, de traîtres et de monstres. Il supporte difficilement l'idée beaucoup moins romanesque que ses malheurs puissent être, pour une part, le résultat banal de ses propres choix. 
Le peuple ne manque jamais d'imagination pour trouver des boucs-émissaires. Il manque seulement, de temps à autre, de mémoire. À l'échelle de l'histoire on sait désormais que quatre-vingts années suffisent pour que s'oublie totalement une abomination historique. L'élection avec 40% des voix d'un parti néo-nazi dans un Land de l'Allemagne semble en être la preuve.

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