dimanche 24 novembre 2019

Petite ceinture


Voilà,
cette photo je la prends en fin d'après midi un jour du mois dernier où je me baguenaude du côté du quinzième arrondissement sur le site de l'ancienne petite ceinture dont certains tronçons ont été réaménagés en promenade pédestre. Ce jour là, je me suis presque obligé à sortir. "Faut marcher" a dit le docteur, "faire de l'exercice". Moi j'ai plutôt tendance à beckettiser dans mon lit, à me lever tard. Quand il faut bosser je n'ai pas envie d'y aller. J'ai le moral en berne sans trop savoir pourquoi. Mais comme il soleille dehors  et que l'été s'attarde, je me dis pourquoi pas, des idées viendront peut-être en marchant. Mais d'idées, point. Des sensations, des souvenirs plutôt. Mon esprit va à hue et à dia à sauts et à gambades comme disait si joliment Montaigne. Oh il ne va pas bien loin, mon esprit, il musarde dans de modestes regrets, comme de n'avoir jamais pris le petit train d'Auteuil (malgré Verlaine, "Âme, te souvient-il, au fond du paradis / De  la gare d'Auteuil et des trains de jadis", ou de ne m'être jamais permis de franchir l'entrée des entrepôts de Bercy lorsque l'activité y battait encore son plein. 
Et puis je ne sais plus comment j'en viens à songer à ce drôle de monde où de lointains inconnus dont j'ignore le timbre de la voix la démarche la façon de s'habiller sont insidieusement devenus proches. Je pense à cette femme sans apparence plus précisément aux trois lettres de son nom qui la désignaient comme la compagne de l'homme que je ne connais pas mais dont régulièrement je prends depuis des années des nouvelles en consultant son blog, depuis qu'un jour je suis tombé sous le charme de sa production photographique. Ils avaient pourtant eu l'air de bien s'entendre. Je les avais enviés de pouvoir se balader en scooter de nuit dans les rues de cette ville de Floride. Sa vie, ses remarques, son journal de bord m'étaient devenus familiers, et j'avais éprouvé de la peine pour lui à la lecture de cette nouvelle : les trois lettres avaient un jour quitté sa maison. De nouveau il se retrouvait seul. Et puis pendant plusieurs mois, il a disparu des écrans. Un jour il a recommencé à donner de ses nouvelles. II avait eu un très grave accident, et il s'en était fallu de peu pour qu'il mourût. Il avait du traverser les épreuves de l'hospitalisation, mais les trois lettres étaient de nouveau à ses côtés. De nouveau je regarde ses mots ses images. Je l'imagine. Je le suppose. Je l'invente à partir de ses informations qu'il me donne de lui. Il devient une sorte de personnage. Comme nombre de blogueurs qui suscitent mon attention et ma curiosité. 
Et puis je vois ce mur peint je pense à Sami du côté de Perth et à Gracie aussi dans la même ville. Ensuite quatre autres lettres sur un autre blog où dans les chatoyantes couleurs de l'été du noir se broie. Souvent bien des fantômes rôdent parmi les paysages et les souvenirs mêlés qui se donnent à lire. Et puis il y a les poèmes et les histoires en langue espagnole quelque part collectés et partagés depuis un īle des Baléares. En marchant je songe au plaisir enfantin de découvrir ces trésors qui sont comme les pochettes-surprise de l'enfance, ou le cadeau qu'on trouvait autrefois dans les boîtes de lessive Bonux. Tout en réalisant qu'un jour Bonux ne signifiera plus rien pour personne, je me demande comment vit celle qui les traduit en français pour ses lecteurs. Quel est le grain de sa voix, la couleur de ses yeux ? À quoi ressemble sa maison ? Et le philosophe sans qualité qui musarde du côté de Biarritz ? J'envie ses élèves auxquels il dispense des cours. J'aime son ironie distante et l'élégance avec laquelle il manie le sarcasme. Le visiteur qui m'aimait bien, écrivant de subtils poèmes un jour a disparu de la circulation, que devient-il ? Et le misanthrope de Lons-le-Saulnier qui ne donne plus de nouvelles. J'espère qu'il va bien. J'en profite parfois pour parcourir des billets ancien de son blog si érudit si drôle et si joyeusement vachard. Ça me requinque. L. pour sa part a totalement déserté les écrans, alors même qu'elle y écrivait des textes très intimes et très beaux. Et tant d'autres qui me sont devenus familiers. Avec certains  se produisent parfois des échanges, inévitablement superficiels mais toutefois rassurants. Même éphémère une rencontre s'est produite. Écrit on pour se lier, pour se libérer d'une chose trop lourde ? Pour s'alléger ? Pour partager une expérience ? Parce qu'on espère un semblable ? Pour partager un constat ? Pour explorer ou trouver une forme ? Par hygiène ? Pour donner une apparence supportable à sa confusion ? Pour ma part je ne sais pas vraiment. J'écris sans doute pour la femme que ma fille deviendra plus tard. Oui c'est très probable. Pour quelques  autres qui me font confiance, et me soutiennent. J'écris pour combler l'écart entre ce que je vois et ce que je ressens, même si parfois je ferais mieux de fermer ma gueule. J'écris pour ne pas laisser une image toute seule. J'écris parce que je peux encore le faire.
Et songeant à cela je réalise que je ne suis pas en train d'écrire mais de marcher sans but, et que tout ce qui me traverse, je n'arriverai peut-être pas à le restituer, alors il faut faire vite trouver un bus et rentrer chez soi. Dommage, j'étais sur le point de téléphoner à Lionnel, qui habite non loin et que je n'ai pas vu depuis longtemps.


Pour ceux que l'histoire de la petite ceinture intéresse

mercredi 20 novembre 2019

Poupée clouée et autres souvenirs


Voilà,
tu m'as demandé un soir si tous nos souvenirs étaient entreposés dans notre cerveau. Oui, sûrement avais-je répondu. Ce n'est bien sûr qu'une intuition, mais il me semble que si peu de cet organe est utilisé que ce qui est oublié doit être stocké quelque part. Sinon comment expliquer que me soit revenu comme ça, sans raison particulière, sur un quai de gare de banlieue, le souvenir d'Assunta, que les filles de la maison appelaient Sunt, cette vieille italienne austère, au visage émacié, toute de noire vêtue, qui parlait très lentement avec une voix grave. Elle venait quelquefois faire le ménage dans la maison de Châteaudouble, en tout cas, c'est sûr, le premier été de 1973. Elle ne souriait jamais et semblait promener un morne ennui sur toutes les choses qu'elle époussetait. Je ne me souviens pas de l'année où elle a cessé de venir. Dès cet été là, chaque fois que je me promenais dans la campagne, j'étais intrigué par les interventions de Marguerite, la chevrière sauvage que j'ai déjà évoquée il y a longtemps dans ce blog. Je crois que ce personnage fascinait particulièrement Agnès et elle m'avait immédiatement mené sur ses traces. Cette photo date de 1983, et l'on peut comprendre pourquoi j'ai été assez sidéré par cette vision. C'était à l'époque où nous aimions beaucoup les tableaux du peintre surréaliste yougoslave Dado, dont beaucoup représentaient des nouveaux-nés exposés sur des étals de bouchers, et il est possible qu'à ce moment-là j'y ai pensé. Ainsi donc un souvenir appelle une image, qui convoque d'autres souvenirs. Je crois que je suis en perpétuel état d'errance, qui est le nom qu'on donnait autrefois à certains état de folie. L'errance était bien ce qui caractérisait Marguerite, capable de parcourir des kilomètres pour accrocher ses objets et aussi ses imprécations qu'elle notait sur des cartons cousus ensemble et qu'elle attachait ensuite au tronc des arbres.
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lundi 18 novembre 2019

Enfants la nuit dans un magasin biocop


Voilà,
"Parmi les choses que les gens n'ont pas envie d'entendre, qu'ils ne veulent pas voir alors même qu'elles s'étalent sous leurs yeux, il y a celles-ci que tous ces perfectionnements techniques, qui leur ont si bien simplifié la vie qu'il n'y reste presque plus rien de vivant, agencent quelque chose qui n'est déjà plus une civilisation ; que la barbarie jaillit comme d'une source de cette vie simplifiée, mécanisée, sans esprit ; et que parmi tous les résultats terrifiants de cette expérience de déshumanisation à laquelle ils se sont prêtés de si bon gré, le plus terrifiant est encore leur progéniture, parce que c'est celui qui en somme ratifie tous les autres. C'est pourquoi quand le citoyen-écologiste prétend poser la question la plus dérangeante en demandant : "Quel monde allons nous laisser à nos enfants", il évite de poser cette autre question, réellement inquiétante : "A quels enfants allons nous laisser le monde ?" (Jaime Semprun in "L'Abîme se repeuple")
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mercredi 13 novembre 2019

L'autre qui porte mon nom



Voilà,
L'autre qui porte mon nom 
a commencé à me méconnaître. 
Il se réveille où je m'endors, double la conviction que j'ai de mon absence,  
occupe ma place comme si l'autre était moi, 
me copie dans les vitrines que je n'aime pas, 
creuse les cavités que j'élude, 
déplace les signes qui nous unissent 
et visite sans moi les autres versions de la nuit.

Imitant son exemple,
 j'ai commencé à me méconnaître. 
Peut-être n'est-il d'autres manière 
de commencer à nous connaître
(Roberto Juarroz)

lundi 11 novembre 2019

Gastronomie orientale



Voilà,
il n'y a pas très longtemps la docteure de la sécurité sociale, pour m'inciter à équilibrer mes repas, m'a cité une phrase de Mao Zedong qui aurait dit quelque chose comme "le repas du matin c'est pour moi, celui de midi pour mon ami, celui du soir pour mon ennemi" J'ai voulu m'assurer de la véracité de ce propos, non seulement parce que je n'aime pas faire des citations approximatives mais aussi parce que l'embonpoint (et là, au passage, je relève une incohérence orthographique dont la langue française a le secret) de Mao ne me semblait pas attester une diététique convaincante. J'ai donc cherché sur internet et je n'ai rien trouvé à ce sujet. En revanche, les hasards de la sérendipité m'ont amené à cet article fort intéressant que je reproduis ici intégralement:
"Le 31 mars 2012, l’illustrateur tokyoïtes Mao Sugiyama a fêté son 22e anniversaire en optant pour une chirurgie élective d’extraction génitale, connue sous le nom « d’annulation de genre ». Une fois ses organes génitaux retirés, ils ont été congelés et remis à Sugiyama dans un sac en plastique.
Pour couronner le tout, il a offert de vendre ses organes sous forme de repas pour 100 000 ¥ (1 250 $). Et aussi surprenant que cela puisse paraître, six personnes ont précommandé le repas…
Voici le tweet qui a tout déclenché :
« Veuillez retweeter. J’offre mes organes génitaux masculins (pénis complet, testicules, scrotum) comme repas pour 100 000 yens…. Je vais préparer et cuisiner comme l’acheteur le demande, à son emplacement choisi. »
Sugiyama, qui se dit « asexué », est un illustrateur japonais qui aspire à se départir de tous traits sexuels au point de pouvoir « porter publiquement des vêtements transparents ». Pour atteindre son but, le jeune homme a décidé d’enlever tous ses organes génitaux. Mais ce qui vient ensuite est encore plus choquant. Au début, il envisageait de consommer ses propres organes génitaux, mais il a ensuite décidé de les offrir sur Twitter, pour 100 000 ¥ à la première personne ou groupe intéressé. Il a reçu six commandes…
Après que son tweet soit devenu viral, Sugiyama a annoncé qu’il organisait un banquet public, dans lequel il cuisinerait et servirait ses propres organes à la demande de ses clients. La veille de l’événement, l’artiste a tweeté « Je commence à les décongeler », accompagné d’une photo. Le 13 avril, une foule d’environ 70 personnes s’est présentée à l’endroit du banquet, qui a été organisé à Suginami, l’un des 23 arrondissements spéciaux formant Tokyo. L’un des six acheteurs a finalement annulé, mais les cinq autres étaient prêts à obtenir ce pour quoi ils avaient payé.
Habillé comme un cuisinier, Mao Sugiyama a découpé et cuit ses propres organes génitaux le jour J, et les a servi à ses clients curieux. Afin d’être complètement dépourvu de tout trait sexuel, Sugiyama a également enlevé ses mamelons et prévoyait de les servir également, mais après les avoir brûlés avec de l’hydroxyde de sodium, il ne restait apparemment pas grand-chose à cuisiner.
Avant d’organiser le banquet, l’illustrateur japonais s’est fait examiner pour d’éventuelles maladies sexuelles. Les cinq personnes assez folles pour manger ses organes génitaux ont également dû signer un accord libérant Sugiyama et les organisateurs de l’événement de toute responsabilité découlant de la consommation d’organes génitaux humains.
Sugiyama avait plaisanté en disant que se débarrasser de ses organes génitaux réduisait les chances qu’il soit un jour accusé « d’exposition indécente ». Malheureusement pour lui, son événement a été considéré par les autorités comme un acte d’exhibitionnisme. Le maire de Suginami n’était pas content de l’événement ni de la mauvaise publicité qu’il faisait.
La police de Tokyo a ouvert une enquête et a accusé Sugiyama « d’exposition indécente », ce qui aurait pu lui coûter deux ans de prison. La police a tenté d’obtenir un aveu de culpabilité de la part de Sugiyama, mais l’artiste a refusé, affirmant qu’il ne violait pas la loi de quelque manière que ce soit. Il faut dire que le cannibalisme n’est pas illégal au Japon, et l’accusation d’indécence ne s’appliquait pas parce que tous ceux qui assistaient à l’événement savaient exactement dans quoi ils s’engageaient.Une fois que l’histoire a commencé à s’estomper, la colère du maire a également baissé. En février 2013, l’affaire contre Sugiyama a finalement été abandonnée.
On vit une époque formidable non ?
Et puis cette photo, prise il y a quelques années au musée du Louvre, de visiteurs asiatiques dont je suis incapable de deviner s'ils sont japonais ou  chinois, et qui attendait depuis longtemps un texte pour l'accompagner me semble avoir enfin trouvé sa place. De cela je ne suis pas mécontent.

samedi 9 novembre 2019

Trente ans déjà

 

Voilà,
il y a trente ans, lorsque le mur de Berlin est tombé, j'avais l'âge des résurrections et j'étais de passage dans un théâtre de la banlieue de Lyon pour y jouer en tournée la pièce de Brecht "Tambours dans la Nuit". Une femme venait de s'installer chez moi, à Paris, sans m'avoir prévenue qu'elle était mariée (je me rappelle soudain ce détail auquel je n'avais pas pensé depuis des années). Pendant les semaines qui avaient précédé, Jean-Paul Wenzel, notre metteur en scène, avait été tout excité par ce bouleversement d'autant plus historique — je parle bien entendu de Berlin — qu'en plus d'être inattendu, il se produisait sans effusion de sang. Mais là, évidemment, l'émoi était à son comble ."Tu te rends compte" répétait-il, "cet été j'ai déjeuné à Avignon avec Heiner Müller, et il disait que jamais de son vivant il ne verrait la chute du mur". 
Célèbre dramaturge est-allemand, Heiner Müller, pour ceux qui ne le connaissent pas, avait cette particularité d'être un écrivain qui, après avoir été censuré et exclu de l'union des écrivains de son pays dans les années soixante, avait été réhabilité en 1973. Par la suite, il fut toujours un ardent défenseur du socialisme et de la RDA tout en étant critique à l'égard des autorités de son pays. Il a néanmoins pu, dans le courant des années quatre-vingts, disposer du privilège de pouvoir librement circuler non seulement en République Fédérale Allemande, mais aussi dans les pays de l'Ouest, où nombre de ses pièces étaient représentées.
Son cas est significatif : cet écrivain et metteur en scène  résolument socialiste qui s’est somme toute maintes fois brouillé avec le Parti qui le considérait trop critique a toujours trouvé une façon de se faire publier ou de monter des spectacles – malgré des difficultés administratives périodiques. En fait, c’est peut-être par la menace de ternir l’image de la RDA à l’étranger qu'il parvenait à créer un espace de négociation dans les coulisses du régime afin d’obtenir des avantages (et ils étaient nombreux ceux accordés à l'intelligentsia) pour sa propre carrière et sa propre liberté d’expression. 
Que Heiner Müller, lui même n'eut pas soupçonné un tel bouleversement — je prête, peut-être à tort, aux artistes une plus grande capacité de ressentir les frémissements du monde  — nous rappelle combien ce fut alors une fracture dans la compréhension des phénomènes historiques. D'ailleurs avec certains membres de l'Intelligentsia est-allemande il s'est par la suite opposé à la réunification.
Je me souviens avoir regardé avec une vague stupéfaction ces images joyeuses où les berlinois des deux bords fraternisaient en s'étreignant devant la porte de Brandebourg côté ouest, et des premiers coups de pioches contre le mur, et puis le concert de Rostropovitch et tout ça. Une amie, dont la conscience politique ne s'est jamais démentie depuis que je la connais, et qui est encore active et toujours engagée dans les luttes émancipatrices qui secouent le monde, avait aussitôt décidé de se rendre à Berlin, afin d' être au cœur de l'événement. De cette époque j'ai retrouvé cette photo de nuit à Bourg en Bresse, où nous avions joué quelques jours plus tard, prise sur le chemin de mon hôtel, après un de ces dîners au restaurant réunissant la troupe une fois la représentation finie.
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vendredi 8 novembre 2019

Pensif et perplexe

un bel éphèbe, pensif et bien musclé


Voilà,
ce blog a dix ans
et ma fille dix-huit
je suis certes bien moins musclé que ce Marius
méditant au jardin du Luxembourg
mais tout aussi pensif et perplexe que lui.
Pardon, ma fille, pardon
pour ce monde où tu vas faire ta vie d'adulte
ce n'est vraiment pas celui que je voulais 
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mercredi 6 novembre 2019

Ces Retrouvailles



Voilà,
Je ne parviens pas à écrire sur ces retrouvailles début Septembre, lors de l'anniversaire de ma très chère amie Delphine, dans la maison du Loir et Cher, parce que j'en ai été fort secoué et que depuis je me sens dans un état étrange.  Delphine et moi nous connaissons depuis quarante-six ans. Nous nous croisons de temps à autre à Paris. Entre mes dix-sept et mes trente et un ans nous sommes beaucoup vus. C'est la petite sœur d'Agnès, mon premier amour avec laquelle, lorsque nous nous sommes séparés, nous avions passés la moitié de notre vie ensemble. Elle sont toujours là les trois sœurs. Les filles de Philippe et Dominique. Laurence, Agnès et Delphine. C'était ma famille.
La première image de Delphine qui s'est imprimée dans ma mémoire je m'en souviens très bien. Hilare, et plutôt moqueuse. Elle devait avoir quatorze ans. C'était un dimanche midi rue de Vaugirard. J'y avais été invité pour déjeuner. Pour mes parents c'était bizarre. C'était la première fois que j'étais invité chez des gens qu'il ne connaissaient pas. Ma génitrice avait insisté pour que je n'arrive pas les mains vides, et en effet lorsqu'elle m'a ouvert la porte Delphine a vu un gars légèrement emprunté avec un modeste bouquet de fleurs à la main, et elle m'a souhaité le bonjour en se foutant un peu de ma gueule. Je débarquai dans un monde étrange, dans une famille à la fois bourgeoise et assez anticonformiste. Le repas m'avait un peu décontenancé. Ce jour là le père n'était pas là. On ne mangeait pas une entrée, un plat principal et un dessert, mais on picorait dans une multitude de plats différents autour d'une table ronde dans la cuisine dont la fenêtre donnait sur la tour Montparnasse en construction, qui n'était encore qu'une colonne de béton centrale autour de laquelle on montait les différents étages.
Mais je reviens à ce week-end. Il y avait là beaucoup de gens que je n'avais pas revus depuis dix ans vingt ans et même quarante. Et puis ceux que j'avais connus enfants, qui jouaient dans mon salon et qui sont à présent parents. Pendant ces deux jours j'ai vu défiler une grande partie de mon existence, et aussi des possibilités inaccomplies de ma vie. C'était en même temps merveilleux, étrange, déconcertant, paradoxal. Je me sentais à la fois bien et complètement déconnecté. Intensément dans le présent tout autant que dans le passé, errant dans une familière étrangeté, comme si j'avais absorbé une substance hallucinogène. Moi qui ne vais pas souvent dans les fêtes, j'avais accepté l'invitation, sans doute parce que je me suis dit qu'il n'y aurait peut-être plus beaucoup d'occasion de s'apercevoir, parce que désormais bien des choses vont probablement avoir la saveur des dernières fois sans que je ne le réalise vraiment. Peut-être d'ailleurs m'avait on invité persuadé que de toute façon je déclinerais la proposition comme il m'est arrivé tant de fois de le faire. Enfin bref j'y étais. Je devais avoir l'air idiot. Je crois que je n'ai jamais autant souri bêtement.

En fait, Je n'avais rien anticipé, rien imaginé. À cause de ma prosopagnosie j'ai mis un certain temps à reconnaître des gens jeunes, à refaire des connections, à deviner qui est la fille ou le fils de qui. Pareil pour la maison. Il y avait des pièces que j'avais totalement oubliées. Ou qui avaient complètement changé. Les arbres dans le jardin avaient poussé. Tout me racontait que les années avaient passé sans moi, et plus que jamais je me sentais comme un vieil enfant qui somme toute s'est bien peu aventuré. Je réalisais que j'avais tout fait en dépit du bon sens et un peu trop tard. Ou peut-être n'avais-je rien fait rien choisi, Je m'étais laissé porter au gré de ma fantaisie, et parfois au gré de celle des autres. J'ai toujours eu l'impression de ne pas vraiment coïncider avec la réalité, d'être toujours plus ou moins en décalage, inadéquat. Au fond j'ai toujours pensé que ma présence au monde était une anomalie, un accident et que j'étais en trop. Du moins, tant que je vivais avec mes géniteurs. Ensuite beaucoup d'amour m'a été donné et d'amitié. Oui c'est pour ça que j'avais accepté l'invitation. Parce que certains parmi ces gens avaient été ma famille et que j'avais grandi avec eux. Et que même si nos chemins s'étaient séparés, ils étaient toujours là, et leur empreinte demeurait en moi, indélébile. Qu'ils devaient bien se souvenir quelle sorte d'infirme de l'existence je suis, et qu'ils ne m'en tiendraient pas trop rigueur. Mais quand même, il y a toujours eu ce sentiment d'être en inadéquation. Jamais à la bonne place. Peut-être même que lorsque je mourrais, j'aurais encore la sensation que ce n'est pas tout à fait à moi que cela arrive.

J'ai, en particulier revu Suzan, la correspondante anglaise de Delphine, qui était à Châteaudouble en 1973, lorsque Dominique avait transformé la maison en une colonie de vacances pour les amis et amies des filles. Nous ne sous étions pas retrouvés depuis, et ce fut quelque chose de fort et de chaleureux. Comme si ces quarante six ans n'avaient été qu'une parenthèse. C'est cela qui me trouble.

Dans cette parenthèse je suis tout de même devenu le père d'une fille intelligente et talentueuse qui m'émerveille qui d'ici peu sera déjà une adulte. Il a fallu donner plus d'amour que je n'en possédais et faire preuve d'un courage que je n'avais pas, pour qu'elle vienne au monde, pour qu'une femme qui n'a jamais pris la mesure de ce qui m'inquiétait, la porte et la délivre, et fasse de moi un homme que je n'imaginais pas être. Et pour cela, pour cette obstination, pour ce désir, qui n'était pas simplement pas juste un désir d'enfant, mais aussi que je sois le père de cet enfant, je lui suis reconnaissant. Ma fille a donné un autre sens à ma vie. Par la suite des choses, des comportements, des valeurs acquises au contact de cette famille, lui ont été transmises. Si ma fille lorsqu'elle était petite, s'est endormie en écoutant des suites de Bach, ou le concerto pour clarinette de Mozart, ou des pièces de Vivaldi, c'est que j'ai découvert ça grâce à eux qui m'ont en partie éduqué.
Ma vie a pris un autre tour... Je ne suis sûrement pas devenu ce que je souhaitais être. Sous bien des aspects je m'y suis pris comme un manche, j'aurais peut-être du faire quelques concessions à un moment donné, maisj'en étais bien incapable. Et puis je ne me suis jamais vraiment projeté dans le futur. Je crois que j'ai toujours eu un problème avec le temps. Je ne pensais pas que j'arriverai jusque là. J'ai oublié d'arriver à maturité. Je suis passé directement d'immature à blet.
 Tout cela est très confus. J'ai du mal en ce moment à faire la part des choses. La vie n'est pas simple ces temps-ci. Je pense à ces trois vers d'Aragon "La pièce était-elle ou non drôle / Moi si j'y tenais mal mon rôle / C'était de n'y comprendre rien". Plus que jamais, j'en suis là. Les temps redeviennent difficiles. Vieillir, je ne trouve pas ça terrible pour le moment. Ça passe trop vite une vie. Comme l'a dit je ne sais plus trop qui, la vieillesse vient trop vite et la sagesse trop tard.
Mais est-ce bien le lieu où raconter tout ça, et le moment de le faire ?
D'ailleurs est-ce bien nécessaire ? Et pourquoi ne puis-je m'en empêcher ?
Quoiqu'il en soit, ce fut un beau weekend. Deux mois déjà.
Depuis, j'ai retrouvé des images du temps où nous étions insouciants...
Quand je laissais les sœurs me maquiller et que je ne rechignais pas à me déguiser.
"Ah jeunesse ! (il marmonne quelque chose qu'on ne peut pas comprendre) la vie, elle a passé, on a comme pas vécu (il se couche)" . Firs, dans "La Cerisaie" de Tchekhov


mardi 5 novembre 2019

Le Courage des Oiseaux


Voilà,
je n'ai pas beaucoup l'occasion de portraiturer des animaux, et ce n'est pas quelque chose qui me vient spontanément à l'idée. Et puis j'habite dans une ville. Mais, il y a quelques jours, c'était la fin de l'après midi, le temps commençait à fraîchir, j'ai aperçu par la fenêtre de la cuisine, ce moineau, tout recroquevillé sur la rambarde de la coursive. Je l'ai photographié derrière la vitre pour ne pas le déranger. Sa présence m'a ému à ce moment là, sans doute parce qu'il me paraissait si vulnérable, si démuni, et si courageux. J'ai repensé à la chanson de Dominique A. (ce chanteur qui n'a pas son pareil pour me filer le bourdon), qui, chaque fois que je l'entends, me ramène dix ans en arrière et fait surgir dans ma mémoire un certain visage et quelques épisodes de ce qui fut une heureuse illusion. (shared with our world tuesday