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lundi 20 juillet 2026

Vivre du rêve

 

Voilà,
"Vivre du rêve et pour le rêve, en démontant l’univers et en le recomposant, discrètement, selon le flux et le reflux, des instants où nous rêvons. Faire cela, tout en étant bien conscient, parfaitement conscient, de la totale inutilité de cette activité.
 

Ignorer la vie avec tout son corps, se couper de la réalité avec tous ses sens, Renoncer à l’amour, avec toute son âme. Emplir de sable vain, les vases que nous portons à la fontaine, les vider, puis les remplir à nouveau, le tout avec la plus extrême futilité.
Tisser des guirlandes pour, sitôt, achevées, les défaire entièrement, minutieusement.
Prendre nos couleurs et les mélanger sur la palette, sans avoir devant nous, la moindre toile à peindre."  Fernando Pessoa, Livre de l'Intranquillité, 41 

samedi 11 juillet 2026

Substituer l'intelligence à l'énergie

 
 
Voilà,
"Substituer l’intelligence à l’énergie, rompre le lien entre la volonté et l’émotion, en ôtant tout intérêt aux actes de la vie matérielle, voilà ce qui, une fois obtenu vaut plus que la vie même, car il est bien difficile de la posséder entièrement, et si triste de ne la posséder que partiellement". Pessoa (Le Livre de l'Intranquillité §124)
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mercredi 24 juin 2026

Apothéose du sommeil

 
 
Voilà,
"Si je pouvais atteindre un jour à une envolée de style qui concentrerait en moi toute la puissance de l’art – j’écrirais alors une apothéose du sommeil. Je ne connais pas de plus grand plaisir, dans toute mon existence, que celui de pouvoir dormir. L’abolition intégrale de la vie et de l’âme, l’éloignement total des êtres et des gens, la nuit sans mémoire et sans illusions – et n’avoir plus, enfin, ni passé ni avenir… " Fernando Pessoa, in Le livre de l'Intranquillité
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vendredi 19 juin 2026

Une sorte de petit chant


Voilà
"Mon corps ne se décide pas encore. Mais je crois qu’il pèse davantage sur le sommier, s’étale et s’aplatit. Mon souffle, quand je le retrouve, remplit la chambre de son bruit, sans que ma poitrine remue plus que celle de l’enfant qui dort. J’ouvre les yeux et regarde longuement, sans ciller, comme petit, tout petit, j’interrogeais les nouveautés, et ensuite les antiquités, le ciel nocturne. Entre lui et moi la vitre, embuée, marbrée de la souillure des années. Je soufflerais volontiers dessus, mais elle est trop loin. Ce n’est pas vrai. Peu importe, mon souffle ne la ternirait pas. C’est une nuit comme les aimait Kaspar David Friedrich, tempétueuse et claire. Ce nom qui me revient, et ces prénoms. Les nuages chassent, haillonneux, hachés par le vent, sur un fond limpide. Si je patientais je verrais la lune. Mais je ne patienterai pas. Maintenant que j’ai vu j’entends le vent. Je ferme les yeux et il se confond avec mon souffle. Mots et images tourbillonnent dans ma tête, surgissent inépuisables et se poursuivent, se fondent, se déchirent. Mais au-delà de ce tumulte le calme est grand, et l’indifférence. Plus jamais rien n’y mordra vraiment. Le sommier est creusé comme une auge. Je suis couché au fond, bien pris entre les deux versants. Je me tourne un peu, presse contre l’oreiller ma bouche, mon nez, y écrase mes vieux poils tout à fait blancs maintenant je suppose, tire la couverture par-dessus ma tête. Je ressens, au fond du tronc, je ne peux pas préciser davantage, des douleurs qui semblent nouvelles. Je crois que c’est surtout dans le dos. Elles sont comme rythmées, elles ont même une sorte de petit chant. Elles sont bleuâtres. Que tout ça est supportable, mon Dieu. J’ai la tête presque à l’envers, comme un oiseau. J’écarte les lèvres, maintenant j’ai l’oreiller dans ma bouche, je le sens contre ma langue, mes gencives. J’ai, j’ai. Je suce. J’ai fini de me chercher. Je suis enfoui dans l’univers, je savais que j’y trouverais un jour ma place, le vieil univers me protège, victorieux. Je suis heureux, je savais que je serais heureux un jour."  (Samuel Beckett in  "Molloy", 1951)
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samedi 30 mai 2026

Edgar Morin et l'inattendu

 
Voilà.
Edgar Morin est mort. 104 ans en ayant gardé toute sa tête, c'est remarquable. Ma vie durant il aura été dans le paysage intellectuel français, et ses points de vue n'auront jamais perdu de leur acuité ni de leur pertinence, (ce qui n'est pas le cas de tout le monde) et il aura su, sans compromission, se tenir tout au long de sa vie avec droiture et une grande rigueur morale. Il constitue, pour moi, la quintessence de ce qu'est le métier de penser. En cela, il est la continuation de Vladimir Jankélévitch qui fut son professeur de philosophie dans sa jeunesse à Toulouse.
Les nécrologies sont prêtes depuis longtemps et facilement accessibles sur le net, pour ceux que cela intéresse. Je reproduis simplement cet article paru il y a quelques années à la veille de ses cent ans.
′′J'ai été surpris par la pandémie mais dans ma vie, j'ai l'habitude de voir arriver l'inattendu. L'arrivée de Hitler a été inattendue pour tout le monde. Le pacte germano-soviétique était inattendu et incroyable. Le début de la guerre d'Algérie a été inattendu. Je n'ai vécu que pour l'inattendu et l'habitude des crises. En ce sens, je vis une nouvelle crise énorme mais qui a toutes les caractéristiques de la crise. C'est-à-dire que d'un côté elle suscite l'imagination créative et de l'autre des peurs et des régressions mentales. Nous recherchons tous le salut providentiel, mais nous ne savons pas comment.
Il faut apprendre que dans l'histoire, l'inattendu se produit et se reproduira. Nous pensions vivre des certitudes, des statistiques, des prévisions, et à l'idée que tout était stable, alors que tout commençait déjà à entrer en crise. On ne s'en est pas rendu compte. Nous devons apprendre à vivre avec l'incertitude, c'est-à-dire avoir le courage d'affronter, d'être prêt à résister aux forces négatives.
La crise nous rend plus fous et plus sages. Une chose et une autre. La plupart des gens perdent la tête et d'autres deviennent plus lucides. La crise favorise les forces les plus contraires. Je souhaite que ce soient les forces créatives, les forces lucides et celles qui recherchent un nouveau chemin qui s'imposent, même si elles sont encore très dispersées et faibles. Nous pouvons nous indigner à juste titre mais ne devons pas nous enfermer dans l'indignation.
Il y a quelque chose que nous oublions : il y a vingt ans, un processus de dégradation a commencé dans le monde. La crise de la démocratie n'est pas seulement en Amérique latine, mais aussi dans les pays européens. La maîtrise du profit illimité qui contrôle tout est dans tous les pays. Idem la crise écologique. L ' esprit doit faire face aux crises pour les maîtriser et les dépasser. Sinon nous sommes ses victimes.
Nous voyons aujourd'hui s'installer les éléments d'un totalitarisme. Celui-ci n'a plus rien à voir avec celui du siècle dernier. Mais nous avons tous les moyens de surveillance de drones, de téléphones portables, de reconnaissance faciale. Il y a tous les moyens pour surgir un totalitarisme de surveillance. Le problème est d'empêcher ces éléments de se réunir pour créer une société totalitaire et invivable pour nous.
À la veille de mes 100 ans, que puis-je souhaiter ? Je souhaite force, courage et lucidité. Nous avons besoin de vivre dans des petites oasis de vie et de fraternité."
Source Franceinfo : Interview publiée le 1/01/2021
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lundi 16 mars 2026

Entre deux attitudes détestées


Voilà,
"il me faut choisir entre deux attitudes détestées - ou bien le rêve que mon intelligence exècre, ou bien l'action, que ma sensibilité a en horreur ; ou l'action, pour laquelle je ne me sens pas né, ou le rêve, pour lequel personne n'est jamais né.
Il en résulte, comme je déteste l'un et l'autre, que je n'en choisis aucun, mais comme, dans certaines circonstances, il me faut bien ou rêver, ou agir, je mélange une chose avec l'autre."
Fernando Pessoa " Le livre de l'Intranquillité" 

lundi 16 février 2026

Chatoiement


Voilà,
je me souviens du livre de Cees Noteboom "Rituels". Lu en 1988, il m’avait alors durablement impressionné. Il en fut de même pour ses ouvrages ultérieurs. Et puis je me me rappelle aussi le Festival de Chateauvallon en Août 1973. En première partie de Cecil TaylorLe Michel Portal Unit, avec parfois d'étranges instruments. Ce fut mon premier concert de Jazz. Assez déconcertant. J'ai retrouvé sur le net une trace de cette performance. Je suis quelque part dans le public avec Agnès. Portal et Noteboom ont l'un et l'autre disparu la semaine dernière. D'eux subsistent encore les chatoyantes impressions que leurs créations ont fixées dans ma mémoire. 

dimanche 8 février 2026

Une nuit je fus papillon


Voilà,
sur un mur de l'hôpital psychiatrique Sainte-Anne, j'ai aperçu ce papillon peint par l'artiste C215, connu pour ses portraits de célébrités disséminés un peu partout dans Paris. J'en ai déjà montré ici, et encore , et aussi sur cette page.
Le  groupe hospitalier souhaitait donner poésie et couleurs à des sites a priori rébarbatifs, chargés du tabou de la maladie mentale. Désireux, selon un des responsables du projet, de déstigmatiser les troubles mentaux, et de remettre l'hôpital dans la ville afin que celui-ci ne soit plus un lieu à part, il a été demandé à C215 d'intervenir. Il a tout de suite pensé au papillon, car selon lui "sa dimension métaphorique correspond bien à l'idée initiale. Le papillon c'est l'évasion, c'est éphémère, insaisissable et léger… C'est aussi la transformation, comme les gens qui viennent ici pour évoluer, se transformer". Il paraît qu'il y en a d'autres, mais je n'ai aperçu que celui-ci. 
M'est alors revenu en mémoire l'apologue de Zhuāng Zhōu, un penseur taoïste chinois du quatrième siècle siècle av. J.-C.  Il dit en substance ceci : Jadis, une nuit, je fus un papillon, voltigeant content de son sort. Puis je m'éveillai, étant Zhuāng Zhōu. Je me demandai alors suis-je bien le philosophe Zhuāng Zhōu qui se souvient d'avoir rêvé qu'il fut papillon, ou suis-je un papillon qui rêve maintenant qu'il est le philosophe Zhuāng Zhōu ? Qui suis-je en réalité ? Dans mon cas, y a-t-il deux individualités réelles ? Y a-t-il eu transformation réelle d'une individualité en une autre ? Ni l'un ni l'autre, est la réponse. Il y a eu deux modifications irréelles de l'être unique, de la norme universelle, dans laquelle tous les êtres dans tous leurs états sont Un. "
 
 
Sinon, pour passer à un sujet plus léger, le tournoi de rugby des six nations a commencé ce weekend. À ce propos j'aimerais rappeler que si l'on connaît bien Montaigne pour ses Essais, on a tendance à oublier qu'il a aussi claqué quelques bons drops. Il est probable que cette plaisanterie n'atteindra que peu de gens, — essentiellement francophones — mais bon, je fais ce que je peux pour démentir ceux qui me considèrent comme un esprit chagrin qui voit toujours tout en noir.
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dimanche 1 février 2026

Pêle-mêle au pied de la lettre

 
Voilà,
le hasard de certaines promenades, m'a, ces derniers mois, remis en présence avec ces collages intitulés "au pied de la lettre" réalisés par le collectif "les murs ont la paroles". J'ai déjà montré leurs travaux ici ou bien ou encore . Ils illustrent des métaphores courantes de la langue française. Celle du haut s'intitule "le cœur sur la main" ; expression qui désigne la générosité et la seconde s'appelle "tourner de l'œil" ce qui signifie, s'évanouir.

 

Cela me fait toujours plaisir de tomber par hasard sur une nouvelle image de cette série, car je les trouve particulièrement élégantes. Et puis d'une certaine façon cela flatte mon goût pour la collection. 
 

 
À part ça, j'ai fini de lire "Portrait d"une traductrice", sous-titré "Ludmila Savitsky à la lumière de l'archive". C'est un ouvrage universitaire de Patrick Hersant et Leonid Livak, précis détaillé, regorgeant d'informations. J'ai souvent entendu parler de "Lud" dans ma jeunesse. C'était la mère de Nicole Védrès et la grand-mère de Dominique pour qui elle compta beaucoup. Elle fut la première à traduire Joyce, en français, mais aussi Ezra Pound, Virginia Woolf et Isherwood. C'est elle qui avait fait l'acquisition de la maison de Lestiou, à quelque kilomètres de celle du poète André Spire avec qui elle entretint une longue correspondance tout au long de sa vie. Je ne sais d'ailleurs lequel des deux attira l'autre sur les bords de Loire. 
Bien des passages de ce livre sont tout à fait passionnants. Entre autres, ceux concernant les vingt premières années du XXeme siècle où l'on évoque, entre autres  "la question juive" — c'est une expression de l'époque (l'affaire Dreyfus est encore fraîche) et plusieurs ouvrages portent ce titre —, mais aussi  les débats idéologiques après l'apparition du bolchevisme. Il y est fait mention des controverses qui opposaient à ce propos les intellectuels français, et de la situation des exilés russes en France. 
Cela résonne parfois étrangement avec notre époque ; on y trouve la même confusion idéologique, et cela me paraît incroyable qu'on en soit encore là, un siècle après. Comme le constatait Aldous Huxley "le fait que les hommes tirent peu de profit des leçons de l'Histoire est la leçon la plus importante que l'Histoire nous enseigne".. 
Mais l'intérêt du livre réside surtout dans la découverte de la méthode de travail de Ludmilla Savitzky. On peut suivre, grâce à de nombreux documents — fac-similés de manuscrits — qui témoignent des différentes étapes sur un même texte, son lent et patient cheminement pour restituer au plus juste l'intention et le style de l'auteur qu'elle traduit. 
Lisant ceci ma pensée vagabonde. Je repense à Mireille Havet dont Ludmilla Savitsky était l'amie. A la valise que Mireille Havet confia au début des années trente à Lud avec la promesse que jamais elle ne serait ouverte de son vivant, et qui fut trouvée dans le grenier de Lestiou au début du siècle suivant. Elle contenait une correspondance avec Apollinaire (entre autres), et son journal intime. Dominique en favorisa l'édition et en assura la préface. 
 
 
Le photogramme de Dominique, est extrait du film de Nicole Védrès qui s'appelle "la vie commence demain". Elle a alors dix-neuf ans. La ressemblance sur cette photo avec sa fille cadette au même âge m'étonne toujours autant.
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samedi 17 janvier 2026

La Maladie

 
Voilà,
"La maladie se tient tapie sous toute intention comme sous la feuille de l'arbre. Si tu te penches pour la voir et qu'elle se sent découverte, elle bondit, la maigre et muette diablesse, et au lieu d'être fracassée, elle exige d'être fécondée par toi" (Kafka, Journaux)

dimanche 16 novembre 2025

Encore traîner à la Butte-aux-Cailles

Voilà,
il y a quelques mois, me promenant à la Butte-aux-Cailles, j'ai photographié ces deux façades décorées par Louyz cette muraliste qui a beaucoup travaillé dans ce quartier. Pour ceux qui sont intéressés par son travail je recommande ce lien.
 

Sinon, la récente lecture du livre d'Éric Hazan, "L'invention de Paris" m'a fourni quelques informations sur cette fameuse Butte-aux-Cailles qui tient son nom de Pierre Caille, qui en fait l'acquisition en 1543. À l'origine, c'était une colline recouverte de prairies, de vignes et de bois surplombant de 28 mètres la rivière Bièvre qui fut entre 1820 et 1910 progressivement recouverte.  Plusieurs moulins à vent  y avaient été bâtis. Il reste d'ailleurs une rue du nom de moulins-des-prés. C'est aussi là que le eu lieu l'atterrissage du premier vol avec équipage d'une montgolfière sur laquelle avaient embarqué le marquis d'Arlandes et Pilâtre de Rozier.
Dans son livre de proses intitulé "Les Ruines de Paris", le poète Jacques Réda évoque souvent ce quartier. Par exemple : L'ombre monte à la Butte-aux-Cailles. Mais une seule lame de verre ou de jade illumine l'horizon, sur quoi les nuages posent un mur qui tient comme par miracle. Toujours je pense au front bas d'une tête que l'esprit visiterait. Deux étoiles déjà scrutent dans la brèche. Il fait humide et froid. Du côté de la Place d'Italie, un tout autre ciel, en touches de pastel rose et bleu dans la rouille d'arbres lithographiques. Je quitte la rue de Tolbiac. Et là, tout de suite, rue du Moulin-des-prés, comme on dit petit jour glisse un petit soir qui pourrait être d'émeute, car on se sent haut et retranché, familier d'un dédale (rue Samson, rue Jonas) où si les silhouettes qui se défilent supposent une épaisse touffe de peuple encore ici concevable, opiniâtre dans sa façon furtive de se cramponner. Il ne manque peut-être que des armes. On en trouverait. De quoi tenir plusieurs jours sous l'effondrement amorcé des façades (rue Vandrezanne, passage Boiton), et sans nécessité d'avoir à défendre une cause : rien que cette fureur, comme le ciel glacial calcinant au loin des forêts de grues."
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vendredi 24 octobre 2025

Matin d'Automne

 
 
Voilà
Il est transi
De pauvreté
Ce matin d'automne.
 Yosa Buson
 
Cette photo a été prise du côté du cloître St Merri. J'ai récemment lu dans un livre d'Éric Hazan, intitulé "L'Invention de Paris", consacré à l'histoire et à la transformation de la capitale, mais aussi à la façon dont cette ville a été traversée par l'histoire, que, lors des journées révolutionnaires de Juin 1848, dans cette rue, où j'ai autrefois cadré une photo intéressante — je la juge ainsi, parce qu'elle continue de me plaire bien des années après — des barricades furent érigées ici, tout comme en Juin 1832, lors d'émeutes que Victor Hugo, évoque à la fin de son grand livre "Les Misérables". Aujourd'hui, les misérables dorment la nuit sous des tentes de fortune. Ils sont nombreux dans ce quartier à deux pas de Beaubourg et du centre Pompidou qui vient de fermer pour des travaux de restauration qui vont durer près de cinq ans dit-on.

vendredi 10 octobre 2025

Au fond d'un instant sans borne


Voilà,  
"Vivre, c'est errer seul, vivant, au fond d'un instant sans borne. Pour un artiste, toute réflexion sur le temps débouche plus ou moins sur une sorte de panique métaphysique. C'est de cette panique que se nourrit sa création, le présent étant du passé en train de se faire, le passé un ancien futur qui n'a pas tenu ses promesses, le rêve éveillé ne sera jamais réalisé et les rêves de la nuit ne rejoindront jamais ceux du jour." (Laurent Terzieff)

dimanche 31 août 2025

La bonne place


Voilà,
en prenant de l’âge je trouve qu'elle est de plus en plus difficile à trouver la bonne place. Selon Alejandro Jodorowsky, "il faut apprendre à marcher plus lentement, à faire nos adieux à celui que nous étions, et à accueillir celui que nous sommes devenus. Vieillir, ce n’est pas seulement une affaire de temps, c’est une épreuve de courage : accepter notre nouveau visage, embrasser avec fierté ce corps qui nous a portés, et laisser tomber les peurs, les jugements, les fardeaux que les années n’ont pas su effacer. Devenir vieux, c’est apprendre à être en paix avec soi-même, à lâcher ce qui ne nourrit plus, et à chérir ce qui demeure encore. C’est comprendre que la vie se transforme, que les adieux jalonnent la route, et que chaque larme versée peut ouvrir la voie à un sourire nouveau, à un rêve inattendu, à une raison de plus de continuer d’avancer.". Je note, je note... Je vais faire de mon mieux, mais ce n'est pas gagné...
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vendredi 29 août 2025

Comme une journée glacée

Voilà,
"Je vois clairement aujourd’hui que j’ai échoué, et je m’étonne seulement, parfois, de n’avoir pas prévu que j’allais justement échouer. Qui avait-il donc en moi qui annonçât une victoire ? Je n’avais ni la force aveugle des vainqueurs, ni la vue pénétrante des fous.… J’étais lucide et triste comme une journée glacée." Fernando Pessoa Le livre de l'intranquillité 319

samedi 16 août 2025

Pressé d’écrire


 
Voilà,
"tu es pressé d'écrire
comme si tu étais en retard sur la vie
s'il en est ainsi fais cortège à tes sources
hâte-toi
hâte-toi de transmettre
ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance
effectivement tu es en retard sur la vie
la vie inexprimable
la seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t'unir
celle qui t'es refusée chaque jour par les êtres et par les choses
dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés
au bout de combats sans merci
hors d'elle tout n'est qu'agonie soumise fin grossière
si tu rencontres la mort durant ton labeur
reçois-là comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride
en t'inclinant
si tu veux rire
offre ta soumission
jamais tes armes
tu as été créé pour des moments peu communs
modifie-toi disparais sans regret
au gré de la rigueur suave
quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit
sans interruption
sans égarement" 
suggérait au cours des années trente René Char dans son recueil le "Marteau sans maître". Je ne sais si ces consignes s'adressaient à lui-même ou au lecteur éventuel, mais elles me semblent toujours aussi pertinentes. Cela ne vaut d'ailleurs pas que pour les écrivains. Je m'efforce — dans la mesure de mes moyens — d'y souscrire depuis longtemps. Les années amassées et la présente époque chaque jour plus tumultueuse angoissante et confuse, donnent plus d'intensité à ce poème. C'est pourquoi, moi aussi, sommé par je ne sais quelle obscure nécessité, je m'obstine à continuer de bricoler dans mon coin. Je n'ai pas le choix. Je ne peux pas faire autrement. 

samedi 9 août 2025

À nous deux Paris

 
Voilà
"L'avantage de l'époque est que tout est dit. Partout dans le monde la quête du pouvoir redevient ce qu'elle a toujours été. Une mêlée sanglante et l'idée même d'une limite à la logique de la force est désormais inconcevable. Nous sommes face à une apocalypse au sens premier du terme. non pas fin du monde, mais sa révélation. Tout est explicite et, sur la scène, des masques de comédie jouent un texte de tragédie. Détourner le regard du spectacle est presque impossible. Mais à regarder la réalité en face on risque d'être aveuglés par l'éclat d'images de plus en plus violentes qui se réfractent d'un écran à l'autre. Se confronter à la réalité aujourd'hui, c'est tomber dans un état de transe. Devenir la proie d'une hypnose qui est la méthode du nouveau pouvoir pour installer son empire. Face à l'hypnose, la littérature est un interrupteur. Le grain de sable qui empêche la machine d'accomplir son œuvre. Depuis toujours les écrivains traversent la catastrophe future pour que nous n'ayons pas à le faire. La disparité des forces en présence est grande mais le véritable enjeu est de ne pas se laisser intimider par les éclairs et les coups de tonnerre des nouveaux enchanteurs. A l'heure  des prédateurs , tout est fait pour nous convaincre que le retour de la force est inéluctable. Et pourtant, à chaque fois, la lecture d'un livre ouvre la voie à la possibilité d'un avenir différent. Ce qui nous arrive en fin de compte, ce n'est pas l'inévitable mais l'imprévisible. Annoncer l'avenir est toujours un acte de pouvoir, mais imaginer des futurs alternatifs demeurera toujours un acte de liberté
 
 
C'est étrange de découvrir ce texte de Giulano da Empoli, dans le Paris désert, insouciant et frivole du mois d'Août. La capitale est en congé de la plupart de ses habitants. Tout est sur pause, comme chaque année à la même époque. On dirait que le monde extérieur n'existe pas, qu'il n'y a pas de Gaza, d'Ukraine, de fascisme croissant aux USA, de mesures antisociales prévues à la rentrée, que les incendies dus à la sécheresse, les catastrophes climatiques ne sont que des épiphénomènes. Des choses ignobles se trament un peu partout dans le monde. Rarement la paix n'a paru aussi fragile. Certains ne se rendent pas compte. D'autres essaient  de ne pas y penser. C'est peut-être ça l'image de notre avant-guerre. Les bains de soleil qu'on prend à Paris-Plage, les déjeuners qui durent à la cafétéria du musée Carnavalet. La fraîcheur trouvée dans les salles climatisées des cinémas.

Sinon il y a un an la tour Montparnasse ressemblait à cela. Les Jeux Olympiques distrayaient le monde  et toute la France était amoureuse de Léon Marchand, la nouvelle idole de la natation française. Il continue d'ailleurs de forger sa légende puisque il a été sacré la semaine dernière double champion du monde en 200m et 400m quatre nages et a battu un record du monde. Avec ma fille qui avait réservé des billets quelques mois auparavant nous avions assisté à un match de foot au Parc des Princes entre le Japon et le Brésil, et aussi passé une après-midi à regarder des séries de Rugby à sept féminin au Stade de France. Par je ne sais quel tour de passe-passe, les pauvres avaient été éloignés de la capitale, et la ville était propre et joyeuse. Je marchais beaucoup dans les rues, rassuré par le bulletin de santé de ma fille mais, jusqu'au 9 Août, vaguement inquiet aussi, dans, l'attente d'un diagnostic me concernant qui s'avéra finalement favorable.
 

Je me souviens que ce matin là, après avoir levé les yeux vers la tour, j'ai acheté, dans cette petite boutique située sur un tronçon de l'avenue du Maine assez peu fréquenté, une boisson fraîche artisanale servie par une charmante jeune femme.  
Notre président tout con, malgré la désastreuse séquence politique qu'il avait initié, passait son temps à papouiller les champions qu'il félicitait ou consolait. Et si nous avions échappé à une majorité d'extrême-droite au parlement, le pays était privé de coalition apte à gouverner. Les perdants expédiaient donc les affaires courante durant la trêve olympique. 
À l'époque on n'osait imaginer que le crétin orange redeviendrait président dans sa nation. C'est fou de constater à quel point, en si peu de temps, l'Histoire s'est accélérée, et qu'aujourd'hui le monde entier est entré dans une ère irrationnelle et incontrôlable que peu d'experts en géopolitique étaient alors en mesure de prévoir.
Toutes ces réflexions sont un peu décousues, j'en conviens. Si je suis en ce moment bel et bien à Paris, mes neurones, eux, semblent partis en vacances je ne sais où. J'ai du mal à trouver un sens aux rares activiés que j'entreprends. Je ne sais comment me débrouiller de ma vie. J'ai l'impression que je me délite moi aussi. Je suis juste content d'être encore capable d'écrire des phrases. Même si, depuis longtemps je ne suis plus en mesure de, malgré tout, porter un regard poétique sur le monde. J'aimerais bien pourtant.

lundi 9 juin 2025

La Tombe de Carlos Fuentes

 
Voilà
"Je n'ai rien contre les cimetières, je m'y promène assez volontiers, plus volontiers qu'ailleurs je crois, quand je suis obligé de sortir. J'erre les mains derrière le dos parmi les pierres, les droites, les plates, les penchées, et je butine les inscriptions. Elles ne m'ont jamais déçu les inscriptions, il y en a toujours trois ou quatre d'une telle drôlerie que je dois m'agripper à la croix, à la stèle ou à l'ange, pour ne pas tomber" écrit Samuel Beckett dans "Premier amour". 
Comme je vis non loin du cimetière où se situe sa tombe (sobre et sans grand intérêt), où en outre, reposent, comme on dit, de nombreuses autres célébrités, et que parfois, surtout aux beaux jours, cela offre un excellent raccourci pour me rendre à Montparnasse ou pour revenir chez moi (lorsque par exemple je me rends au marché Edgar Quinet, le samedi matin), je me retrouve parfois dans des dispositions semblables à celles décrites dans ce passage.
Il y a quelques temps, passant, avec mon cabas plein de légumes de fruits et de poissons, devant la stèle de Carlos Fuentes, où n'est inscrite que sa date de naissance, j'ai soudain réalisé qu'il devait être pourtant bien mort, et en effet, il a trépassé en Mai 2012 au Mexique. Il paraît que ses cendres ont été ramenées à Paris mais personne n'a pris soin de graver sur sa tombe l'année de son décès. J’ai aussi été étonné par le fait que ses deux enfants soient morts si prématurément.
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jeudi 5 juin 2025

Coupé du monde


 
Voilà,
"Il existe une forme de tristesse qui naît du fait d'en savoir trop, de voir le monde tel qu'il est vraiment. C'est la tristesse de comprendre que la vie n'est pas une grande aventure, mais une succession de petits moments insignifiants, que l'amour n'est pas un conte de fées, mais une émotion fragile et fugace, que le bonheur n'est pas un état permanent, mais un aperçu rare et fugace de quelque chose auquel on ne peut jamais s'accrocher. Et dans cette compréhension se cache une profonde solitude, un sentiment d'être coupé du monde, des autres, de soi-même."
(Virginia Woolf, Vers le phare)

lundi 21 avril 2025

Une vieille histoire

 
 
Voilà,
dans le journal "Le Monde" du 7 avril 1978, c'est à dire il y a quarante sept ans, Gilles Deleuze signait une tribune intitulée "Les gêneurs". Je la livre telle quelle.
"Pourquoi les Palestiniens seraient-ils des "interlocuteurs valables" puisqu'ils n'ont pas de pays ? Pourquoi auraient-ils un pays, puisqu'on le leur a ôté ? On ne leur a jamais donné d'autre choix que de se rendre sans conditions. On ne leur propose que la mort. Dans la guerre qui les oppose à Israël, les actions d'Israël sont considérées comme des ripostes légitimes (même si elles paraissent disproportionnées), tandis que celles des Palestiniens sont exclusivement traitées de crimes terroristes. Et un mort arabe n'a pas la même mesure ni le même poids qu'un mort israélien.
 
Israël n'a pas cessé depuis 1969 de bombarder et de mitrailler le Sud-Liban. Il a reconnu explicitement que l'invasion récente de ce pays était non pas une riposte à l'action du commando de Tel-Aviv (trente mille soldats contre onze terroristes), mais le couronnement prémédité de toute une série d'opérations dont il se réservait l'initiative. Pour une "solution finale" du problème palestinien, Israël peut compter sur une complicité presque unanime ces autres États, avec des nuances et des restrictions diverses. Les Palestiniens, gens sans terre ni État, sont des gêneurs pour tout le monde. Ils ont beau recevoir des armes et de l'argent de certains pays, ils savent ce qu'ils disent quand ils déclarent qu'ils sont absolument seuls.
 
Les combattants palestiniens disent aussi qu'ils viennent de remporter une certaine victoire. Ils n'avaient laissé au Sud-Liban que des groupes de résistance, qui semblent avoir fort bien tenu. En revanche, l'invasion israélienne a frappé aveuglément les réfugiés palestiniens, les paysans libanais, tout un peuple de cultivateurs pauvres. Des destructions de villages et de villes, des massacres de civils, sont confirmés; l'emploi de bombes à billes est signalé de plusieurs côtés. Cette population du Sud-Liban n'a pas cessé depuis plusieurs années de partir et de revenir, en perpétuel exode, sous les coups de force israéliens dont on ne voit pas très bien ce qui les distingue d'actes terroristes. L'escalade actuelle a jeté sur les chemins deux cent mille personnes sans abri. L'État d'Israël applique au Sud-Liban la méthode qui a fait ses preuves en Galilée et ailleurs en 1948: il "Palestine" le Sud-Liban.
 
Les combattants palestiniens sont issus des réfugiés. Israël ne prétend vaincre les combattants qu’en faisant des milliers d’autres réfugiés, d’où naîtront de nouveaux combattants.
Ce ne sont pas seulement nos rapports avec le Liban qui nous font dire: l’État d’Israël assassine un pays fragile et complexe. Il y a aussi un autre aspect. Le problème Israël-Palestine est déterminant dans les problèmes actuels du terrorisme, même en Europe. L’entente mondiale des États, l’organisation d’une police et d’une juridiction mondiales, telles qu’elles se préparent, débouchent nécessairement sur une extension où de plus en plus de gens seront assimilés à des "terroristes" virtuels. On se trouve dans une situation analogue à celle de la guerre d’Espagne, lorsque l’Espagne servit de laboratoire et d’expérimentation pour un avenir plus terrible encore.
 
Aujourd’hui c’est l’État d’Israël qui mène l’expérimentation. Il fixe le modèle de répression qui sera monnayé dans d’autres pays, adapté à d’autres pays. Il y a une grande continuité dans sa politique. Israël a toujours considéré que les résolutions de l’ONU qui le condamnaient verbalement lui donnaient en fait raison. L’invitation à quitter des territoires occupés, il l’a transformé en devoir d’y installer des colonies. Actuellement il considère que l’envoi de la force internationale au Sud-Liban est excellent… à condition que celle-ci se charge à sa place de transformer la région en une zone de police ou en désert contrôlé. C’est un curieux chantage, dont le monde entier ne sortira que s’il y a une pression suffisante pour que les Palestiniens soient enfin reconnus pour ce qu’ils sont, des "interlocuteurs valables", puisque dans un état de guerre dont ils ne sont certes pas responsables."
 
Je réalise aujourd'hui que toute ma vie durant j'ai entendu parler de cette affaire entre les Israéliens et les Palestiniens et de la violence aveugle qui touche les deux camps. J'ai évidemment repensé à tous les actes terroristes parfois fort horribles (en particulier les derniers) perpétrés par les palestiniens, mais je me suis souvenu que l'état d’Israël s'est aussi bâti sur le terrorisme. J'ai fait quelques recherches et suis tombé sur l'article daté du 22 juin 1946 de Maurice Ferro, toujours dans "Le Monde"
 
"Depuis 1945, une transformation profonde s'est produite dans le terrorisme juif. La méthode anarchiste de l'attentat individuel semblait visiblement dépassée. De l'échelon du meurtre, dont le caractère politique n'altère point l'empreinte criminelle, qu'il s'agisse d'un lord Moyne, d'un préfet de police ou d'un quelconque militaire ou agent administratif, les terroristes passèrent au plan de la lutte ouverte et franche, toutes forces déployées. 
 
Ils décidèrent alors de ne plus s'attaquer aux gens mais aux édifices, aux dépôts d'armes et de munitions, aux parcs d'aviation, aux voies de communication. Car ils ne nourrissent de haine ni à l'égard de l'Anglais, soldat faisant son devoir en service commandé, ni, surtout, envers le peuple arabe. L'objet de leur ressentiment n'est même pas l'empire britannique. Les Juifs, pendant toute la durée des hostilités, l'ont aidé sans mesure à combattre le nazisme et le fascisme. C'est à la "politique britannique impérialiste" que les organismes sionistes de combat ont officiellement déclaré la guerre. La réprobation générale, qui au début stigmatisa les agressions personnelles, a progressivement fait place en Palestine à une atmosphère de sympathie pour ceux que les communiqués officiels nomment encore "terroristes". Il n'est pas, croyons-nous, jusqu'aux Arabes, dont le respect de la force est légendaire, qui ne manifestent à leur endroit une certaine admiration... 
 
Cette guerre contre la "politique impérialiste" du cabinet de Londres, trois groupements la mènent : le "groupe Stern" ou "Lohami Cherut Israël" - "les Combattants pour la libération d'Israël" - dont le chef est aujourd'hui Nathan Yellin-Friedman, d'origine polonaise ; l' "Irgoun Zwai Leumi" - ou "Organisation militaire nationale juive" - à tendances "révisionnistes", ayant à sa tête Menachem Beguin, ancien avocat qui fit partie des forces armées polonaises, et la "Haganah" - "Mouvement de la résistance juive" - dont tous les Juifs de Palestine font maintenant plus ou moins partie.
  
Le "groupe Stern" prit naissance en 1941. L'organisation clandestine de la "résistance" sioniste qui, jusque-là, réunissait les "terroristes" les plus éprouvés était l'"Irgoun", commandée par un certain Arazieh qui avait Stem pour lieutenant - internés tous deux en 1940 comme éléments "dangereux".
  
Pro-britannique sincèrement convaincu, Arazieh ne tarda pas être libéré, prit du service dans l'armée anglaise où il gagna la couronne de "major" et trouva la mort en Irak au moment de la révolte de Rachid Ali. Stern, au contraire, résolument anglophobe, fut indigné de la conduite de son chef. Après s'être évadé des locaux où il était détenu, il entra en "dissidence" et fonda l'association extrémiste qui porte son nom. Il devait par la suite être tué à Tel-Aviv au cours d'un engagement avec la police.
 
 Ces trois groupements, à l'heure actuelle, semblent étroitement collaborer. Il ne serait peut-être pas exagéré de prétendre qu'ils obéissent aux directives d'un commun organe coordinateur, analogue à l'état-major-général d'une armée régulière. On ne peut, en analysant la stratégie et la tactique des terroristes, s'empêcher de les considérer comme des émules de ces combattants de l'intérieur qui contribuèrent si puissamment à la libération de l'Europe.
 Dans une première organisation (un premier bureau), tous les effectifs sont soigneusement fichés. La masse, le réservoir, c'est la "Haganah"; les troupes de choc, composées de jeunes gens - et de Jeunes filles, qui manient la mitraillette avec la même aisance que les garçons - sont fournies par la "bande Stem" ou "l'Irgoun".

Leur "deuxième bureau" est fort bien renseigné. Il doit vraisemblablement connaître l'exacte consistance des troupes britanniques stationnées en Palestine, leurs lieux de cantonnement, leurs mouvements et déplacements, ainsi que leurs dispositifs offensifs et défensifs. On ne comprendrait autrement pas la réussite stupéfiante de certains coups de main terroristes, que la conception générale et la rapidité d'exécution ne sauraient seules expliquer.

Quant au "quatrième bureau", il a fait des miracles. Les armes provenant du pillage de dépôts britanniques paraissent-elles être en quantités insuffisantes pour équiper l'armée secrète ? On s'en procure par contrebande. Les approvisionnements abandonnés dans le "désert occidental" par les Germano-Italiens n'ont pas tous été récupérés par les Britanniques. Les Bédouins nomades en ont "découvert" plusieurs qui ont pris, le plus souvent, le chemin de Jérusalem ou de Tel-Aviv. En ce qui concerne les explosifs, les Juifs fabriquent une gélignite dont la qualité, aux dires des Britanniques eux-mêmes, est bien supérieure  à celle qui sort des usines du Royaume-Uni. Et des camions, ressemblant comme des frères à ceux de l'armée anglaise, assurent les transports et les liaisons de " terroristes " vêtus d'authentiques " battle-dresses ".

Le "troisième bureau" n'est certes pas le moins occupé. Nanti des éléments fournis par les divers services, il monte avec minutie les opérations. Ainsi, quand un débarquement clandestin est tenté, une tête de pont est établie à la plage choisie : deux cordons de troupes isolent une bande de terrain qui forme corridor entre le rivage et la colonie où seront recueillis les "immigrants illégaux", cependant que des unités mobiles patrouillent les alentours et que des groupes " indépendants " se livrent à des attaques de diversion contre des postes de police ou des installations militaires, le plus souvent assez distants du théâtre principal.

Un "cinquième bureau", enfin, groupe les "renseignements généraux" et centralise la propagande. La "Haganah", l'"Irgoun" et "Stern" possèdent un poste de radiodiffusion qui s'intitule - "la voix d'Israël, la voix de la résistance juive" - émettant régulièrement sur 45 mètres de longueur d'ondes. Ce poste, en outre, publie un bulletin quotidien d'informations "ronéotypé", que l'on reçoit à domicile nus enveloppe affranchie...

Aussi bien la Grande-Bretagne multiplie-t-elle les mesures nécessaires au maintien de l'ordre. Le pays est virtuellement en état de siège. Les édifices publics, les bâtiments militaires, les gares, sont protégés par d'épais rouleaux de barbelés. Les principaux carrefours routiers sont gardés militairement. Il est formellement interdit de rouler sur les chemins ruraux passé 18 heures. Et des blindés, chars moyens sur roues ou automitrailleuses, tous équipés de postes de T.S.F. parcourent inlassablement les campagnes et les villes.

Pratiquement "évacuée" l'an dernier à pareille époque, la Palestine est aujourd'hui un camp retranché véritable où s'accumule un matériel de guerre ultra-moderne.

À Gaza, des quartiers, des dépôts et des parcs, qui paraissent devoir être occupés en permanence, sont aménagés avec soin. D'importants crédits, de l'ordre d'un million de livres, ont d'ailleurs été affectés à ces travaux. Et s'il n'est pas tout à fait exact que l'on y emploie des prisonniers allemands, certains spécialistes "panzer" sont soupçonnés d'y mettre la main.

Ainsi, la Palestine — dont il ne faudrait pas, sur le plan militaire, dissocier la Transjordanie — centre névralgique des pétroles du Proche-Orient et du précieux lacis des voies de communication impériales, se trouve graduellement transformée en place d'armes...

À cette patiente riposte du formidable outillage britannique, les "terroristes", sans doute, répliqueront par une cohésion encore plus ferme. Ils ont voulu, m'a-t-on assuré, démontrer que le Juif ne se laissait pas intimider par un simple déploiement de forces et était loin d'être couard comme on l'affirme communément.

Mais ce mouvement, si parfait que puisse être son orchestration, est essentiellement négatif, et ne constitue pas une fin. Les Juifs de Palestine, les "importés" comme les autochtones, tous étroitement solidaires, le considèrent comme un premier pas vers la voie de l'affranchissement. On verra peut-être un jour les animateurs de l'armée de libération proclamer, en marge du pouvoir de tutelle, la constitution d'un État juif véritable, pourvu d'un gouvernement provisoire et de cadres administratifs complets. On dira peut-être, de ce rêve d'Israël, que c'est une utopie. C'est pourtant, me suis-je laissé dire, cette utopie que recouvre le manteau du "terrorisme..."

Cette dernière phrase pourrait exactement s'appliquer aux palestiniens d'aujourd'hui.  
Le 2 janvier 2025, le premier ministre israélien a déclaré que la guerre durerait encore un an. Ainsi le gouvernement d'extrême-droite israélien regroupé autour de colons et de bigots extrémistes qui ne valent pas mieux que les islamistes du Hamas vont probablement de la sorte continuer d'engendrer les monstres qui les ont attaqués début Octobre. Comment pourrait-il en être autrement puisqu'au lendemain du massacre perpétré par le Hamas (et l'on sait que Netanyahou a largement contribué à son édification) le ministre de la défense israélien se proposait de combattre  des "animaux humains" et Nétanyahou a déclaré qu'il allait réduire la population de Gaza à son minimum. Il y a dans cette région — j'avais, il y a plus de dix ans partagé un témoignage à ce sujetune sorte de folie suicidaire et meurtrière qui dure depuis des décennies. Ces derniers temps elle semble s'amplifier jusqu'à un point de non retour. 
Mais ce qui est le plus terrifiant, c'est de réaliser que 80 ans après la libération des camps de concentrations du Reich, les descendants des victimes de l'horreur nazie, deviennent à leur tour bourreaux et commettent des crimes contre l’humanité. 
Au fond en 1967, De Gaulle, qui fut alors taxé d'antisémitisme, s'était révélé, lucide, sinon visionnaire, exposant,  — dans un français qui, soixante ans après, fait rêver —  la situation avec autant de nuances que de clarté.
Hier soir, le ministre d'extrême droite israélien Smotrich (un de ceux qui autrefois a applaudi à l'assassinat d'Itzak Rabin) a déclaré "le temps est venu d'attaquer Gaza, de l'occuper, d'y établir un gouvernement militaire, de prendre le contrôle de Gaza et de mettre en place le plan de Trump de déplacer deux millions de gazaouis de cette terre".
Comme l’a écrit André Markowicz "comment les Israéliens ont-ils pu à ce point oublier qu’ils ont été des juifs ?"
On peut garder un relatif espoir en songeant qu'il a bien fallu cinq ou six cents ans pour que français et anglais cessent de se faire la guerre. 
Bref ainsi vont les choses dans le meilleur des monde possibles
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