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mardi 8 septembre 2026

Transport



Voilà
"Cherche à voir en toute chose quelque chose que personne n'a encore vu et auquel nul n'a jamais songé". Cet aphorisme de Lichtenberg convient à cette photo fabriquée dans un autobus, où le regard cherchait autant à fuir l'ennui qu'à donner un sens à ce déplacement. Contempler d'un œil neuf ce qui, si souvent et depuis si longtemps n'a été qu'aperçu, s'émerveiller de sa trivialité et dans le change des formes y trouver un autre mode de transport.
(première publication 14/1/2012 à 1:43)

mardi 1 septembre 2026

L’Été 2026


 
Voilà,
La rentrée officielle commence. Et même s’il reste trois semaines avant l’automne, et que l’été n'est pas fini, c'est toutefois la fin de la trêve estivale. Les programmes des radios, des chaînes de télévision retrouvent leurs animateurs vedettes et leurs créneaux horaires réguliers ; les écoliers, collégiens et lycéens s'apprêtent à regagner le chemin des classes. La saison théâtrale va recommencer, le cours habituel des choses reprend. Le train-train de la vie quotidienne quoi. C'est à dire que l'on s'efforce de faire comme si le monde n'allait pas de mal en pis. On continue de se voiler la face. Sept des neuf limites planétaires ont été franchies, — soit trois de plus qu' il y a quatre ans sur notre pauvre planète — ; on doit se dire en hauts lieux que ce n'est pas si terrible puisqu'il en reste encore deux

Cet été aura commencé en France par une vague de chaleur d’une précocité sans précédent qui m’aura fait comprendre que je suis devenu un vieux corps bien fragile en de telles circonstances 

cet été les commémorations du 250eme anniversaire de l’indépendance des États-Unis auront surtout mis en valeur s’il en est besoin, le grotesque du Président de cette nation en plein effondrement

cet été je n’aurai pas joué à Avignon et ne m'en serai pas porté plus mal

Cet été fin juin, près de 6500 personnes auront trouvé la mort dans un tremblement de terre au Vénézuéla et cela n’aura fait les grands titres que quelques jours 

Cet été j’aurais, grâce à la coupe du monde de football, découvert le drapeau des Îles du Cap-Vert
 
Cet été j'aurais — entre autres— lu "Tous Immortels " l'excellent livre de Paul Pavlowitch, le neveu de Romain Gary, qui dut endosser l'identité de Emile Ajar, l'écrivain imaginaire que Gary s'inventa pour écrire tout autrement sans être exposé à la vindicte des critiques qui ne l'aimaient pas. Le livre retrace la complexité de leur rapport et décrit Romain Gary sous l'angle familial. C'est très intéressant et émouvant. J'aurais aussi lu un recueil de poèmes de Raoul Ruiz, un livre de Pascal Quignard "il n'y a pas de place pour la mort" une monographie très conséquente du peintre Erro, relu "le mal qui vient" de Pierre Henri Castel
 
Cet été durant la première semaine d'Août, trois anciennes partenaires de jeu seront passées de vie à trépas et cela m'aura bien déprimé

Cet été, au parlement français, une loi contraire au droit européen visant à reconnaître une présomption de légitime défense pour les forces de l'ordre dans l'exercice de leurs fonctions aura été adoptée. Un amendement gouvernemental instaurant une présomption de légalité des tirs ayant déjà été adopté en première lecture le 22 janvier 2026, cela revient à légitimer un régime policier en France et à soustraire la police à toute enquête. Cela en dit long sur le fascisme rampant dans ce pays.

Cet été La France aura été sèche et brûlée. Après avoir déjà dépassé 2003 avec la journée la plus chaude jamais observée en France, l’année 2026 aura dépassé désormais les sécheresses de 1976 et 2022. L’indice d’humidité des sols aura atteint son niveau le plus bas jamais mesuré pour un 9 juillet. Et la situation n’aura pas cessé de se dégrader. Vue du ciel, la France apparaît encore aujourd'hui littéralement brûlée : prairies desséchées, défoliation des forêts, cultures d’été en grande souffrance (maïs, soja, tournesol), et moissons d’hiver précoces contribuent à cette couleur. Comme si cela ne suffisait pas, le record national de la nuit la plus chaude jamais observée a été battu avec 30.6°C à Céret dans les Pyrénées Orientales au plus "frais" de la matinée.

Cet été les frappes nocturnes ordonnées par le dictateur russe Poutine visant les populations civiles de Kiev auront été chaque nuit plus intenses et meurtrières, et quotidiennement les ukrainiens auront répondu par de massives attaques de drones sur des objectifs stratégiques russes
 
Cet été l'agence américaine d'observation océanique et atmosphérique a constaté que le phénomène climatique El Niño devrait très probablement "se classer parmi les plus importants jamais enregistrés lors de son pic prévu entre octobre et décembre. On estime désormais à 81 % les probabilité que cet épisode d’El Niño soit très fort, ce qui en ferait l’un des plus intenses enregistrés depuis le début des mesures en 1950.
 
Cet été, Donald Trump aura sans ciller, offert une nouvelle fois au monde une leçon de géographie improvisée, aussi grotesque que révélatrice de son état mental. Lui qui tient entre ses mains le feu nucléaire aura évoqué une attaque de "111 missiles tirés par la République islamique du Japon". Dans la même conférence de presse, il se sera aussi adressé à Zelenski en l'appelant Poutine

Cet été l'Espagne aura connu son pire incendie depuis quarante ans 
 
Cet été aux États-Unis et en Espagne on aura enregistré le mois de juillet le plus chaud depuis que les relevés existent. De même que selon le site Copernicus, les océans auront franchi un nouveau record de chaleur
 
Cet été, en République démocratique du Congo, le virus Ebola se sera propagé à une vitesse alarmante. Trois mois auront suffit pour que le nombre de morts atteigne le bilan de l'épidémie de 2018 qui avait duré vingt-deux mois

Cet été la Chine aura pour la première fois fait revenir et atterrir un lanceur de fusée sur une plateforme en pleine mer afin de le réutiliser par la suite

Cet été une guerre piteusement conclue quelques semaines auparavant aura recommencé pour le contrôle du détroit d’Ormuz sans succès d'ailleurs
 
Cet été, la banque mondiale aura abandonné un objectif crucial pour le financement climatique suite à une pression intense des Etats-Unis. Les pays actionnaires européens, aux côtés de nombreux pays en développement, avaient plaidé pour le maintien de l'objectif et le sauvetage du plan d'action pour le climat, tandis que les États-Unis – qui détiennent un droit de veto actif est le plus grand vote de contrôle à la banque mondiale – ont insisté pour qu'il disparaisse
 
Cet été, Le lac Powell, deuxième plus grand réservoir des États-Unis situé en Arizona et dans l’Utah, approche des niveaux d’eau critiques, comme le montrent les dernières données.Sa gestion peut devenir « très compliquée » dès que le niveau descend en dessous de 3 500 pieds et que le volume d’eau utile passe sous la barre des 4,3 millions d’acre-pieds, selon Jack Schmidt, directeur du Centre d’études sur le fleuve Colorado à l’université d’État de l’Utah. À ce stade, le Bureau of Reclamation serait "gravement préoccupé", a-t-il ajouté. Le réservoir pourrait atteindre un "niveau de mort" lorsque son niveau d’eau descendra à 3 370 pieds ; à ce stade, l’eau ne pourra plus s’écouler par gravité au-delà du barrage de Glen Canyon. Dans un "dead pool", environ 240 pieds d’eau seraient piégés au fond du canyon, incapables d’alimenter les millions de personnes qui en dépendent en Arizona, en Californie et au Nevada, a rapporté le Lake Powell Chronicle.

Cet été au Japon on a introduit une nouvelle terminologie pour qualifier les canicules exceptionnelles. On parle désormais de températures "cruellement chaudes". Une expression qui aurait semblé exagérée il y a encore quelques années, mais qui correspond de plus en plus à la réalité vécue par les habitants. Ceux qui souffrent le plus sont, sans surprise, les personnes âgées aux revenus insuffisants pour acquérir la climatisation.
 
cet été, depuis la canicule européenne, on aura appris que le Chili faisait, durant son hiver, face à l'une des tempêtes les plus intenses de ces trois dernières décennies, et que de fortes pluies des inondations et des vents extrêmes avaient causé de graves dégâts aux habitations et aux infrastructures 
 
Cet été on aura autorisé à Paris la baignade au canal St Martin  dès le courant du mois de Juin

Cet été l'équipe d'Espagne de football aura gagné sa deuxième coupe du monde avec brio

Cet été, en France, François-Noël Buffet, figure liberticide de la droite réactionnaire, aura été nommé par Macron au poste de défenseur de droits et des libertés 
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Cet été, la loi écocide d'urgence agricole, portée par une ministre, pantin de la FNSEA, qui ment et se comporte d'une manière vulgaire et déplacée lors des débats de l'assemblée, loi servant juste à favoriser l'agro-industrie votée par l'assemblée nationale en pleine canicule alors que les fleuves et les rivières sont à sec, que les forêts brûlent et que des milliers d'animaux crèvent dans les fermes usines — une loi donc, conçue pour maintenir des modèles qui deviennent intenables et même les amplifier,  et qui favorise l'agro-industrie tout en étranglant les petites exploitations agricoles...

Cet été j'aurais pour la première fois prêté attention à la chanson "les amis d'autrefois" d'Anne Sylvestre, et je me serai aussi souvenu des étés de mon enfance et des vacances impatiemment attendues comme une promesse d'éternité

cet été en France une repris de justice a annoncé qu'elle se présenterait à la présidentielle, alors que son comportement "interroge sur sa capacité à exercer un mandat électif et à en respecter tous les devoirs, le premier étant celui du respect de la loi" selon les attendus du jugements.
 
cet été de considérables inondations seront survenues à Surat, ville indienne peuplée de cinq millions d'habitants, dite la capitale du diamant puisque 90% des diamants du monde y sont taillés 

cet été j'aurai passé beaucoup de temps — sans doute à cause du confinement lié à la canicule — à regarder les événements sportifs à la télévision, la coupe du monde de football, les championnat des nations de Rugby, un peu le tour de France, des championnats d'Europe d'Athlétisme, de natation, la tournée des All Blacks en Afrique du sud

Cet été le le jour du dépassement de la terre qui signifie que l'humanité a consommé à ce jour plus de ressources naturelles et émis plus de gaz à effet de serre que la terre n'est en capacité d'en produire ou d'en absorber au cours d'une année sera passé inaperçu à cause des canicules des incendies de la sécheresse et de l'étiage très bas des grands fleuves européens.

cet été sur France Musique, une série d'émissions aura été consacrée à Martha Argerich,  une autre sur la musique brésilienne et une autre sur France Culture à François d'Assise ce qui dans le contexte ambiant aura apporté un peu de baume au cœur. 
 
Cet été près de 600 000 hectares seront partis en fumée en Europe ce qui représente la taille moyenne d'un département en France et 160 millions dans le monde, ce qui représente trois fois la taille de l'Espagne; 

Cet été l’armée américaine aura cessé des manœuvres conjointes avec la Corée du Sud

cet été de nombreuses personnes du milieu du théâtre plus ou moins proches auront quitté ce monde, Elisabeth Mortensen, Doncheva, Stephane Ricordel, Dominique Frot, Bérengère Bonvoisin ou des personnalités importantes pour ma génération (Raoul Vaneigem auteur du "traité de savoir vivre à l'usage des jeunes générations")

Cet été des centaines de jeunes marocains bernés par une rumeur selon laquelle l’Espagne ouvrait ses frontières pour une journée seront morts au large des côtes de Ceuta une enclave espagnole en Afrique du Nord. Ils espéraient ainsi pouvoir rejoindre ensuite l'Europe
 
Cet été comme l'été dernier plusieurs réacteurs de la centrale de Gravelines au nord de la France auront été mis à l'arrêt en raison de présence de méduses bloquant les tambours filtrants des stations de pompage d’eau de mer servant au refroidissement.
 
 Cet été il y aura une éclipse solaire partielle à Paris

Cet été le ministre de la sécurité nationale israélien Ben G’vir aura dit qu’il fallait éliminer entre 30 ou 40 palestiniens chaque nuit à Gaza en précisant qu'il ne faut pas uniquement viser les personnes représentant un danger."
 
Cet été Poutine aura mené de plus en plus d’actions menaçantes en direction de l’Europe et proférées des menaces dont on dit qu’elles sont assez fondées 

Cet été l'administration des USA aura tenté d’imposer d’ignobles conditions commerciales au Canada, ainsi que la suppression de subventions du Canada à la culture française, à la présence de medias francophones en ligne et aura refusé de se soumettre à l'exigence du Canada d'étiquettes bilingues sur les produits vendus dans le pays, manifestant ainsi une volonté hégémonique à laquelle les canadiens refusent de se soumettre. Et c'est ainsi ue les Étas-Unis se seront fâchés avec leur meilleur allié

Cet été à la Ferme aux crocodiles, de Pierrelatte, dans la Drôme, dix bébés crocodiles du Nil auront éclôt sans aucune assistance humaine. Pour la première fois, leur incubation s’est intégralement passée dans des conditions naturelles en raison de la longue canicule sur la région qui a créé les conditions idéales permettant à cette espèce subtropicale de se reproduire naturellement dans un sable conservant la chaleur du jour.

Cet été une crue phénoménale probablement liée à l'effondrement d'un glacier au dessus d’un lac de montagne auront ravagé l’amont de la vallée de la rivière Trishuli à la frontière du Népal et du Tibet faisant au moins 903 morts et 4 247 disparus, de part et d’autre de la frontière, à l’heure où sont rédigées ces lignes. Avec le réchauffement climatique ces tsunami d’altitude seront de plus en plus fréquents
 
Je repense à ce que j'avais écrit au début de cette année. Les faits semblent confirmer ce qui était plus que prévisible. Cet été aura juste été juste un peu plus inquiétant que le précédent
Pas de surprise donc — nos étés sont pourris depuis un moment —, mais une évidente sidération. Comme au jour de l'éclipse. Et puis une actualité chassant l'autre tout sera oublié. Et on continuera notre course vers l’abîme étonné à chaque fois des formes nouvelles plus ou moins attendues que cela prendra. 
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lundi 20 juillet 2026

Vivre du rêve

 

Voilà,
"Vivre du rêve et pour le rêve, en démontant l’univers et en le recomposant, discrètement, selon le flux et le reflux, des instants où nous rêvons. Faire cela, tout en étant bien conscient, parfaitement conscient, de la totale inutilité de cette activité.
 

Ignorer la vie avec tout son corps, se couper de la réalité avec tous ses sens, Renoncer à l’amour, avec toute son âme. Emplir de sable vain, les vases que nous portons à la fontaine, les vider, puis les remplir à nouveau, le tout avec la plus extrême futilité.
Tisser des guirlandes pour, sitôt, achevées, les défaire entièrement, minutieusement.
Prendre nos couleurs et les mélanger sur la palette, sans avoir devant nous, la moindre toile à peindre."  Fernando Pessoa, Livre de l'Intranquillité, 41 

samedi 11 juillet 2026

Substituer l'intelligence à l'énergie

 
 
Voilà,
"Substituer l’intelligence à l’énergie, rompre le lien entre la volonté et l’émotion, en ôtant tout intérêt aux actes de la vie matérielle, voilà ce qui, une fois obtenu vaut plus que la vie même, car il est bien difficile de la posséder entièrement, et si triste de ne la posséder que partiellement". Pessoa (Le Livre de l'Intranquillité §124)
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mercredi 24 juin 2026

Apothéose du sommeil

 
 
Voilà,
"Si je pouvais atteindre un jour à une envolée de style qui concentrerait en moi toute la puissance de l’art – j’écrirais alors une apothéose du sommeil. Je ne connais pas de plus grand plaisir, dans toute mon existence, que celui de pouvoir dormir. L’abolition intégrale de la vie et de l’âme, l’éloignement total des êtres et des gens, la nuit sans mémoire et sans illusions – et n’avoir plus, enfin, ni passé ni avenir… " Fernando Pessoa, in Le livre de l'Intranquillité
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vendredi 19 juin 2026

Une sorte de petit chant


Voilà
"Mon corps ne se décide pas encore. Mais je crois qu’il pèse davantage sur le sommier, s’étale et s’aplatit. Mon souffle, quand je le retrouve, remplit la chambre de son bruit, sans que ma poitrine remue plus que celle de l’enfant qui dort. J’ouvre les yeux et regarde longuement, sans ciller, comme petit, tout petit, j’interrogeais les nouveautés, et ensuite les antiquités, le ciel nocturne. Entre lui et moi la vitre, embuée, marbrée de la souillure des années. Je soufflerais volontiers dessus, mais elle est trop loin. Ce n’est pas vrai. Peu importe, mon souffle ne la ternirait pas. C’est une nuit comme les aimait Kaspar David Friedrich, tempétueuse et claire. Ce nom qui me revient, et ces prénoms. Les nuages chassent, haillonneux, hachés par le vent, sur un fond limpide. Si je patientais je verrais la lune. Mais je ne patienterai pas. Maintenant que j’ai vu j’entends le vent. Je ferme les yeux et il se confond avec mon souffle. Mots et images tourbillonnent dans ma tête, surgissent inépuisables et se poursuivent, se fondent, se déchirent. Mais au-delà de ce tumulte le calme est grand, et l’indifférence. Plus jamais rien n’y mordra vraiment. Le sommier est creusé comme une auge. Je suis couché au fond, bien pris entre les deux versants. Je me tourne un peu, presse contre l’oreiller ma bouche, mon nez, y écrase mes vieux poils tout à fait blancs maintenant je suppose, tire la couverture par-dessus ma tête. Je ressens, au fond du tronc, je ne peux pas préciser davantage, des douleurs qui semblent nouvelles. Je crois que c’est surtout dans le dos. Elles sont comme rythmées, elles ont même une sorte de petit chant. Elles sont bleuâtres. Que tout ça est supportable, mon Dieu. J’ai la tête presque à l’envers, comme un oiseau. J’écarte les lèvres, maintenant j’ai l’oreiller dans ma bouche, je le sens contre ma langue, mes gencives. J’ai, j’ai. Je suce. J’ai fini de me chercher. Je suis enfoui dans l’univers, je savais que j’y trouverais un jour ma place, le vieil univers me protège, victorieux. Je suis heureux, je savais que je serais heureux un jour."  (Samuel Beckett in  "Molloy", 1951)
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samedi 30 mai 2026

Edgar Morin et l'inattendu

 
Voilà.
Edgar Morin est mort. 104 ans en ayant gardé toute sa tête, c'est remarquable. Ma vie durant il aura été dans le paysage intellectuel français, et ses points de vue n'auront jamais perdu de leur acuité ni de leur pertinence, (ce qui n'est pas le cas de tout le monde) et il aura su, sans compromission, se tenir tout au long de sa vie avec droiture et une grande rigueur morale. Il constitue, pour moi, la quintessence de ce qu'est le métier de penser. En cela, il est la continuation de Vladimir Jankélévitch qui fut son professeur de philosophie dans sa jeunesse à Toulouse.
Les nécrologies sont prêtes depuis longtemps et facilement accessibles sur le net, pour ceux que cela intéresse. Je reproduis simplement cet article paru il y a quelques années à la veille de ses cent ans.
′′J'ai été surpris par la pandémie mais dans ma vie, j'ai l'habitude de voir arriver l'inattendu. L'arrivée de Hitler a été inattendue pour tout le monde. Le pacte germano-soviétique était inattendu et incroyable. Le début de la guerre d'Algérie a été inattendu. Je n'ai vécu que pour l'inattendu et l'habitude des crises. En ce sens, je vis une nouvelle crise énorme mais qui a toutes les caractéristiques de la crise. C'est-à-dire que d'un côté elle suscite l'imagination créative et de l'autre des peurs et des régressions mentales. Nous recherchons tous le salut providentiel, mais nous ne savons pas comment.
Il faut apprendre que dans l'histoire, l'inattendu se produit et se reproduira. Nous pensions vivre des certitudes, des statistiques, des prévisions, et à l'idée que tout était stable, alors que tout commençait déjà à entrer en crise. On ne s'en est pas rendu compte. Nous devons apprendre à vivre avec l'incertitude, c'est-à-dire avoir le courage d'affronter, d'être prêt à résister aux forces négatives.
La crise nous rend plus fous et plus sages. Une chose et une autre. La plupart des gens perdent la tête et d'autres deviennent plus lucides. La crise favorise les forces les plus contraires. Je souhaite que ce soient les forces créatives, les forces lucides et celles qui recherchent un nouveau chemin qui s'imposent, même si elles sont encore très dispersées et faibles. Nous pouvons nous indigner à juste titre mais ne devons pas nous enfermer dans l'indignation.
Il y a quelque chose que nous oublions : il y a vingt ans, un processus de dégradation a commencé dans le monde. La crise de la démocratie n'est pas seulement en Amérique latine, mais aussi dans les pays européens. La maîtrise du profit illimité qui contrôle tout est dans tous les pays. Idem la crise écologique. L ' esprit doit faire face aux crises pour les maîtriser et les dépasser. Sinon nous sommes ses victimes.
Nous voyons aujourd'hui s'installer les éléments d'un totalitarisme. Celui-ci n'a plus rien à voir avec celui du siècle dernier. Mais nous avons tous les moyens de surveillance de drones, de téléphones portables, de reconnaissance faciale. Il y a tous les moyens pour surgir un totalitarisme de surveillance. Le problème est d'empêcher ces éléments de se réunir pour créer une société totalitaire et invivable pour nous.
À la veille de mes 100 ans, que puis-je souhaiter ? Je souhaite force, courage et lucidité. Nous avons besoin de vivre dans des petites oasis de vie et de fraternité."
Source Franceinfo : Interview publiée le 1/01/2021
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lundi 16 mars 2026

Entre deux attitudes détestées


Voilà,
"il me faut choisir entre deux attitudes détestées - ou bien le rêve que mon intelligence exècre, ou bien l'action, que ma sensibilité a en horreur ; ou l'action, pour laquelle je ne me sens pas né, ou le rêve, pour lequel personne n'est jamais né.
Il en résulte, comme je déteste l'un et l'autre, que je n'en choisis aucun, mais comme, dans certaines circonstances, il me faut bien ou rêver, ou agir, je mélange une chose avec l'autre."
Fernando Pessoa " Le livre de l'Intranquillité" 

lundi 16 février 2026

Chatoiement


Voilà,
je me souviens du livre de Cees Noteboom "Rituels". Lu en 1988, il m’avait alors durablement impressionné. Il en fut de même pour ses ouvrages ultérieurs. Et puis je me me rappelle aussi le Festival de Chateauvallon en Août 1973. En première partie de Cecil TaylorLe Michel Portal Unit, avec parfois d'étranges instruments. Ce fut mon premier concert de Jazz. Assez déconcertant. J'ai retrouvé sur le net une trace de cette performance. Je suis quelque part dans le public avec Agnès. Portal et Noteboom ont l'un et l'autre disparu la semaine dernière. D'eux subsistent encore les chatoyantes impressions que leurs créations ont fixées dans ma mémoire. 

dimanche 8 février 2026

Une nuit je fus papillon


Voilà,
sur un mur de l'hôpital psychiatrique Sainte-Anne, j'ai aperçu ce papillon peint par l'artiste C215, connu pour ses portraits de célébrités disséminés un peu partout dans Paris. J'en ai déjà montré ici, et encore , et aussi sur cette page.
Le  groupe hospitalier souhaitait donner poésie et couleurs à des sites a priori rébarbatifs, chargés du tabou de la maladie mentale. Désireux, selon un des responsables du projet, de déstigmatiser les troubles mentaux, et de remettre l'hôpital dans la ville afin que celui-ci ne soit plus un lieu à part, il a été demandé à C215 d'intervenir. Il a tout de suite pensé au papillon, car selon lui "sa dimension métaphorique correspond bien à l'idée initiale. Le papillon c'est l'évasion, c'est éphémère, insaisissable et léger… C'est aussi la transformation, comme les gens qui viennent ici pour évoluer, se transformer". Il paraît qu'il y en a d'autres, mais je n'ai aperçu que celui-ci. 
M'est alors revenu en mémoire l'apologue de Zhuāng Zhōu, un penseur taoïste chinois du quatrième siècle siècle av. J.-C.  Il dit en substance ceci : Jadis, une nuit, je fus un papillon, voltigeant content de son sort. Puis je m'éveillai, étant Zhuāng Zhōu. Je me demandai alors suis-je bien le philosophe Zhuāng Zhōu qui se souvient d'avoir rêvé qu'il fut papillon, ou suis-je un papillon qui rêve maintenant qu'il est le philosophe Zhuāng Zhōu ? Qui suis-je en réalité ? Dans mon cas, y a-t-il deux individualités réelles ? Y a-t-il eu transformation réelle d'une individualité en une autre ? Ni l'un ni l'autre, est la réponse. Il y a eu deux modifications irréelles de l'être unique, de la norme universelle, dans laquelle tous les êtres dans tous leurs états sont Un. "
 
 
Sinon, pour passer à un sujet plus léger, le tournoi de rugby des six nations a commencé ce weekend. À ce propos j'aimerais rappeler que si l'on connaît bien Montaigne pour ses Essais, on a tendance à oublier qu'il a aussi claqué quelques bons drops. Il est probable que cette plaisanterie n'atteindra que peu de gens, — essentiellement francophones — mais bon, je fais ce que je peux pour démentir ceux qui me considèrent comme un esprit chagrin qui voit toujours tout en noir.
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dimanche 1 février 2026

Pêle-mêle au pied de la lettre

 
Voilà,
le hasard de certaines promenades, m'a, ces derniers mois, remis en présence avec ces collages intitulés "au pied de la lettre" réalisés par le collectif "les murs ont la paroles". J'ai déjà montré leurs travaux ici ou bien ou encore . Ils illustrent des métaphores courantes de la langue française. Celle du haut s'intitule "le cœur sur la main" ; expression qui désigne la générosité et la seconde s'appelle "tourner de l'œil" ce qui signifie, s'évanouir.

 

Cela me fait toujours plaisir de tomber par hasard sur une nouvelle image de cette série, car je les trouve particulièrement élégantes. Et puis d'une certaine façon cela flatte mon goût pour la collection. 
 

 
À part ça, j'ai fini de lire "Portrait d"une traductrice", sous-titré "Ludmila Savitsky à la lumière de l'archive". C'est un ouvrage universitaire de Patrick Hersant et Leonid Livak, précis détaillé, regorgeant d'informations. J'ai souvent entendu parler de "Lud" dans ma jeunesse. C'était la mère de Nicole Védrès et la grand-mère de Dominique pour qui elle compta beaucoup. Elle fut la première à traduire Joyce, en français, mais aussi Ezra Pound, Virginia Woolf et Isherwood. C'est elle qui avait fait l'acquisition de la maison de Lestiou, à quelque kilomètres de celle du poète André Spire avec qui elle entretint une longue correspondance tout au long de sa vie. Je ne sais d'ailleurs lequel des deux attira l'autre sur les bords de Loire. 
Bien des passages de ce livre sont tout à fait passionnants. Entre autres, ceux concernant les vingt premières années du XXeme siècle où l'on évoque, entre autres  "la question juive" — c'est une expression de l'époque (l'affaire Dreyfus est encore fraîche) et plusieurs ouvrages portent ce titre —, mais aussi  les débats idéologiques après l'apparition du bolchevisme. Il y est fait mention des controverses qui opposaient à ce propos les intellectuels français, et de la situation des exilés russes en France. 
Cela résonne parfois étrangement avec notre époque ; on y trouve la même confusion idéologique, et cela me paraît incroyable qu'on en soit encore là, un siècle après. Comme le constatait Aldous Huxley "le fait que les hommes tirent peu de profit des leçons de l'Histoire est la leçon la plus importante que l'Histoire nous enseigne".. 
Mais l'intérêt du livre réside surtout dans la découverte de la méthode de travail de Ludmilla Savitzky. On peut suivre, grâce à de nombreux documents — fac-similés de manuscrits — qui témoignent des différentes étapes sur un même texte, son lent et patient cheminement pour restituer au plus juste l'intention et le style de l'auteur qu'elle traduit. 
Lisant ceci ma pensée vagabonde. Je repense à Mireille Havet dont Ludmilla Savitsky était l'amie. A la valise que Mireille Havet confia au début des années trente à Lud avec la promesse que jamais elle ne serait ouverte de son vivant, et qui fut trouvée dans le grenier de Lestiou au début du siècle suivant. Elle contenait une correspondance avec Apollinaire (entre autres), et son journal intime. Dominique en favorisa l'édition et en assura la préface. 
 
 
Le photogramme de Dominique, est extrait du film de Nicole Védrès qui s'appelle "la vie commence demain". Elle a alors dix-neuf ans. La ressemblance sur cette photo avec sa fille cadette au même âge m'étonne toujours autant.
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samedi 17 janvier 2026

La Maladie

 
Voilà,
"La maladie se tient tapie sous toute intention comme sous la feuille de l'arbre. Si tu te penches pour la voir et qu'elle se sent découverte, elle bondit, la maigre et muette diablesse, et au lieu d'être fracassée, elle exige d'être fécondée par toi" (Kafka, Journaux)

dimanche 16 novembre 2025

Encore traîner à la Butte-aux-Cailles

Voilà,
il y a quelques mois, me promenant à la Butte-aux-Cailles, j'ai photographié ces deux façades décorées par Louyz cette muraliste qui a beaucoup travaillé dans ce quartier. Pour ceux qui sont intéressés par son travail je recommande ce lien.
 

Sinon, la récente lecture du livre d'Éric Hazan, "L'invention de Paris" m'a fourni quelques informations sur cette fameuse Butte-aux-Cailles qui tient son nom de Pierre Caille, qui en fait l'acquisition en 1543. À l'origine, c'était une colline recouverte de prairies, de vignes et de bois surplombant de 28 mètres la rivière Bièvre qui fut entre 1820 et 1910 progressivement recouverte.  Plusieurs moulins à vent  y avaient été bâtis. Il reste d'ailleurs une rue du nom de moulins-des-prés. C'est aussi là que le eu lieu l'atterrissage du premier vol avec équipage d'une montgolfière sur laquelle avaient embarqué le marquis d'Arlandes et Pilâtre de Rozier.
Dans son livre de proses intitulé "Les Ruines de Paris", le poète Jacques Réda évoque souvent ce quartier. Par exemple : L'ombre monte à la Butte-aux-Cailles. Mais une seule lame de verre ou de jade illumine l'horizon, sur quoi les nuages posent un mur qui tient comme par miracle. Toujours je pense au front bas d'une tête que l'esprit visiterait. Deux étoiles déjà scrutent dans la brèche. Il fait humide et froid. Du côté de la Place d'Italie, un tout autre ciel, en touches de pastel rose et bleu dans la rouille d'arbres lithographiques. Je quitte la rue de Tolbiac. Et là, tout de suite, rue du Moulin-des-prés, comme on dit petit jour glisse un petit soir qui pourrait être d'émeute, car on se sent haut et retranché, familier d'un dédale (rue Samson, rue Jonas) où si les silhouettes qui se défilent supposent une épaisse touffe de peuple encore ici concevable, opiniâtre dans sa façon furtive de se cramponner. Il ne manque peut-être que des armes. On en trouverait. De quoi tenir plusieurs jours sous l'effondrement amorcé des façades (rue Vandrezanne, passage Boiton), et sans nécessité d'avoir à défendre une cause : rien que cette fureur, comme le ciel glacial calcinant au loin des forêts de grues."
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vendredi 24 octobre 2025

Matin d'Automne

 
 
Voilà
Il est transi
De pauvreté
Ce matin d'automne.
 Yosa Buson
 
Cette photo a été prise du côté du cloître St Merri. J'ai récemment lu dans un livre d'Éric Hazan, intitulé "L'Invention de Paris", consacré à l'histoire et à la transformation de la capitale, mais aussi à la façon dont cette ville a été traversée par l'histoire, que, lors des journées révolutionnaires de Juin 1848, dans cette rue, où j'ai autrefois cadré une photo intéressante — je la juge ainsi, parce qu'elle continue de me plaire bien des années après — des barricades furent érigées ici, tout comme en Juin 1832, lors d'émeutes que Victor Hugo, évoque à la fin de son grand livre "Les Misérables". Aujourd'hui, les misérables dorment la nuit sous des tentes de fortune. Ils sont nombreux dans ce quartier à deux pas de Beaubourg et du centre Pompidou qui vient de fermer pour des travaux de restauration qui vont durer près de cinq ans dit-on.

vendredi 10 octobre 2025

Au fond d'un instant sans borne


Voilà,  
"Vivre, c'est errer seul, vivant, au fond d'un instant sans borne. Pour un artiste, toute réflexion sur le temps débouche plus ou moins sur une sorte de panique métaphysique. C'est de cette panique que se nourrit sa création, le présent étant du passé en train de se faire, le passé un ancien futur qui n'a pas tenu ses promesses, le rêve éveillé ne sera jamais réalisé et les rêves de la nuit ne rejoindront jamais ceux du jour." (Laurent Terzieff)

dimanche 31 août 2025

La bonne place


Voilà,
en prenant de l’âge je trouve qu'elle est de plus en plus difficile à trouver la bonne place. Selon Alejandro Jodorowsky, "il faut apprendre à marcher plus lentement, à faire nos adieux à celui que nous étions, et à accueillir celui que nous sommes devenus. Vieillir, ce n’est pas seulement une affaire de temps, c’est une épreuve de courage : accepter notre nouveau visage, embrasser avec fierté ce corps qui nous a portés, et laisser tomber les peurs, les jugements, les fardeaux que les années n’ont pas su effacer. Devenir vieux, c’est apprendre à être en paix avec soi-même, à lâcher ce qui ne nourrit plus, et à chérir ce qui demeure encore. C’est comprendre que la vie se transforme, que les adieux jalonnent la route, et que chaque larme versée peut ouvrir la voie à un sourire nouveau, à un rêve inattendu, à une raison de plus de continuer d’avancer.". Je note, je note... Je vais faire de mon mieux, mais ce n'est pas gagné...
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vendredi 29 août 2025

Comme une journée glacée

Voilà,
"Je vois clairement aujourd’hui que j’ai échoué, et je m’étonne seulement, parfois, de n’avoir pas prévu que j’allais justement échouer. Qui avait-il donc en moi qui annonçât une victoire ? Je n’avais ni la force aveugle des vainqueurs, ni la vue pénétrante des fous.… J’étais lucide et triste comme une journée glacée." Fernando Pessoa Le livre de l'intranquillité 319

samedi 16 août 2025

Pressé d’écrire


 
Voilà,
"tu es pressé d'écrire
comme si tu étais en retard sur la vie
s'il en est ainsi fais cortège à tes sources
hâte-toi
hâte-toi de transmettre
ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance
effectivement tu es en retard sur la vie
la vie inexprimable
la seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t'unir
celle qui t'es refusée chaque jour par les êtres et par les choses
dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés
au bout de combats sans merci
hors d'elle tout n'est qu'agonie soumise fin grossière
si tu rencontres la mort durant ton labeur
reçois-là comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride
en t'inclinant
si tu veux rire
offre ta soumission
jamais tes armes
tu as été créé pour des moments peu communs
modifie-toi disparais sans regret
au gré de la rigueur suave
quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit
sans interruption
sans égarement" 
suggérait au cours des années trente René Char dans son recueil le "Marteau sans maître". Je ne sais si ces consignes s'adressaient à lui-même ou au lecteur éventuel, mais elles me semblent toujours aussi pertinentes. Cela ne vaut d'ailleurs pas que pour les écrivains. Je m'efforce — dans la mesure de mes moyens — d'y souscrire depuis longtemps. Les années amassées et la présente époque chaque jour plus tumultueuse angoissante et confuse, donnent plus d'intensité à ce poème. C'est pourquoi, moi aussi, sommé par je ne sais quelle obscure nécessité, je m'obstine à continuer de bricoler dans mon coin. Je n'ai pas le choix. Je ne peux pas faire autrement. 

samedi 9 août 2025

À nous deux Paris

 
Voilà
"L'avantage de l'époque est que tout est dit. Partout dans le monde la quête du pouvoir redevient ce qu'elle a toujours été. Une mêlée sanglante et l'idée même d'une limite à la logique de la force est désormais inconcevable. Nous sommes face à une apocalypse au sens premier du terme. non pas fin du monde, mais sa révélation. Tout est explicite et, sur la scène, des masques de comédie jouent un texte de tragédie. Détourner le regard du spectacle est presque impossible. Mais à regarder la réalité en face on risque d'être aveuglés par l'éclat d'images de plus en plus violentes qui se réfractent d'un écran à l'autre. Se confronter à la réalité aujourd'hui, c'est tomber dans un état de transe. Devenir la proie d'une hypnose qui est la méthode du nouveau pouvoir pour installer son empire. Face à l'hypnose, la littérature est un interrupteur. Le grain de sable qui empêche la machine d'accomplir son œuvre. Depuis toujours les écrivains traversent la catastrophe future pour que nous n'ayons pas à le faire. La disparité des forces en présence est grande mais le véritable enjeu est de ne pas se laisser intimider par les éclairs et les coups de tonnerre des nouveaux enchanteurs. A l'heure  des prédateurs , tout est fait pour nous convaincre que le retour de la force est inéluctable. Et pourtant, à chaque fois, la lecture d'un livre ouvre la voie à la possibilité d'un avenir différent. Ce qui nous arrive en fin de compte, ce n'est pas l'inévitable mais l'imprévisible. Annoncer l'avenir est toujours un acte de pouvoir, mais imaginer des futurs alternatifs demeurera toujours un acte de liberté
 
 
C'est étrange de découvrir ce texte de Giulano da Empoli, dans le Paris désert, insouciant et frivole du mois d'Août. La capitale est en congé de la plupart de ses habitants. Tout est sur pause, comme chaque année à la même époque. On dirait que le monde extérieur n'existe pas, qu'il n'y a pas de Gaza, d'Ukraine, de fascisme croissant aux USA, de mesures antisociales prévues à la rentrée, que les incendies dus à la sécheresse, les catastrophes climatiques ne sont que des épiphénomènes. Des choses ignobles se trament un peu partout dans le monde. Rarement la paix n'a paru aussi fragile. Certains ne se rendent pas compte. D'autres essaient  de ne pas y penser. C'est peut-être ça l'image de notre avant-guerre. Les bains de soleil qu'on prend à Paris-Plage, les déjeuners qui durent à la cafétéria du musée Carnavalet. La fraîcheur trouvée dans les salles climatisées des cinémas.

Sinon il y a un an la tour Montparnasse ressemblait à cela. Les Jeux Olympiques distrayaient le monde  et toute la France était amoureuse de Léon Marchand, la nouvelle idole de la natation française. Il continue d'ailleurs de forger sa légende puisque il a été sacré la semaine dernière double champion du monde en 200m et 400m quatre nages et a battu un record du monde. Avec ma fille qui avait réservé des billets quelques mois auparavant nous avions assisté à un match de foot au Parc des Princes entre le Japon et le Brésil, et aussi passé une après-midi à regarder des séries de Rugby à sept féminin au Stade de France. Par je ne sais quel tour de passe-passe, les pauvres avaient été éloignés de la capitale, et la ville était propre et joyeuse. Je marchais beaucoup dans les rues, rassuré par le bulletin de santé de ma fille mais, jusqu'au 9 Août, vaguement inquiet aussi, dans, l'attente d'un diagnostic me concernant qui s'avéra finalement favorable.
 

Je me souviens que ce matin là, après avoir levé les yeux vers la tour, j'ai acheté, dans cette petite boutique située sur un tronçon de l'avenue du Maine assez peu fréquenté, une boisson fraîche artisanale servie par une charmante jeune femme.  
Notre président tout con, malgré la désastreuse séquence politique qu'il avait initié, passait son temps à papouiller les champions qu'il félicitait ou consolait. Et si nous avions échappé à une majorité d'extrême-droite au parlement, le pays était privé de coalition apte à gouverner. Les perdants expédiaient donc les affaires courante durant la trêve olympique. 
À l'époque on n'osait imaginer que le crétin orange redeviendrait président dans sa nation. C'est fou de constater à quel point, en si peu de temps, l'Histoire s'est accélérée, et qu'aujourd'hui le monde entier est entré dans une ère irrationnelle et incontrôlable que peu d'experts en géopolitique étaient alors en mesure de prévoir.
Toutes ces réflexions sont un peu décousues, j'en conviens. Si je suis en ce moment bel et bien à Paris, mes neurones, eux, semblent partis en vacances je ne sais où. J'ai du mal à trouver un sens aux rares activiés que j'entreprends. Je ne sais comment me débrouiller de ma vie. J'ai l'impression que je me délite moi aussi. Je suis juste content d'être encore capable d'écrire des phrases. Même si, depuis longtemps je ne suis plus en mesure de, malgré tout, porter un regard poétique sur le monde. J'aimerais bien pourtant.

lundi 9 juin 2025

La Tombe de Carlos Fuentes

 
Voilà
"Je n'ai rien contre les cimetières, je m'y promène assez volontiers, plus volontiers qu'ailleurs je crois, quand je suis obligé de sortir. J'erre les mains derrière le dos parmi les pierres, les droites, les plates, les penchées, et je butine les inscriptions. Elles ne m'ont jamais déçu les inscriptions, il y en a toujours trois ou quatre d'une telle drôlerie que je dois m'agripper à la croix, à la stèle ou à l'ange, pour ne pas tomber" écrit Samuel Beckett dans "Premier amour". 
Comme je vis non loin du cimetière où se situe sa tombe (sobre et sans grand intérêt), où en outre, reposent, comme on dit, de nombreuses autres célébrités, et que parfois, surtout aux beaux jours, cela offre un excellent raccourci pour me rendre à Montparnasse ou pour revenir chez moi (lorsque par exemple je me rends au marché Edgar Quinet, le samedi matin), je me retrouve parfois dans des dispositions semblables à celles décrites dans ce passage.
Il y a quelques temps, passant, avec mon cabas plein de légumes de fruits et de poissons, devant la stèle de Carlos Fuentes, où n'est inscrite que sa date de naissance, j'ai soudain réalisé qu'il devait être pourtant bien mort, et en effet, il a trépassé en Mai 2012 au Mexique. Il paraît que ses cendres ont été ramenées à Paris mais personne n'a pris soin de graver sur sa tombe l'année de son décès. J’ai aussi été étonné par le fait que ses deux enfants soient morts si prématurément.
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