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vendredi 10 avril 2026

Pas être à sa place

 
 
Voilà,
dans son dictionnaire des obscure sorrows John Kœnig appelle monachopsie "le sentiment subtil mais persistant de ne pas être à sa place, d'être aussi mal adapté à son environnement qu'un phoque sur une plage, lourdaud et maladroit, blotti en compagnie d'autres inadaptés, rêvant d'une vie dans son habitat naturel, d'un endroit où l'on serait chez soi avec fluidité, brio et sans effort." J’ignore par quelle association d’idées j’en suis venu à penser à cela, à Marseille, sous l'immeuble construit par Le Corbusier appelé "La Cité radieuse" et que les gens du coin ont longtemps surnommé "la maison du fada"

vendredi 3 avril 2026

Comme une prière


 
Voilà,
en Janvier 2012, j'ai pris, au Père-Lachaise, cette photo d'un employé du cimetière durant sa pause. Bien que dans une attitude de prière, il était évidemment en train de consulter son téléphone portable. C'est étrange comme cette manie nous rapproche de la position fœtale. Cela dit, je suis pour ma part assez mal placé pour critiquer, car je passe pas mal de temps à chercher des informations, et il m'arrive même de noter des choses sur ce petit appareil, ou d'en recopier certaines, puisque souvent des informations lues, s'évanouissent et se perdent dans la logosphère sans qu'il soit ensuite possible de les retrouver. Par exemple, hier, alors que j'étais dans le métro, et dans une posture guère différente de celle du protagoniste de ma photo, j'ai noté cet article de Marie Bardiaux-Vaïente très intéressant et instructif et que je livre in-extenso bien qu'il soit assez long. 
 
Je vais écrire un des statuts les plus difficiles en 18 ans de présence sur Facebook, que j'ai eu à écrire. Je coupe les coms, car trop d'enjeux et de sujets connexes que je ne veux pas avoir à subir. Je m'exprime ici avant tout comme historienne spécialiste de ce sujet (ma thèse de doctorat est en ligne et accessible pour qui voudrait saisir plus loin les mécanismes).
"Celui qui aide à conserver la vie d’un homme a le même mérite que s’il avait aidé à conserver le monde entier, et que celui qui laisse détruire une vie quelconque en est responsable comme s’il avait contribué à la perte de tout le genre humain ; qu’un sanhédrin qui prononce une condamnation à mort tous les sept ans, ou même, suivant un docteur, tous les soixante-dix ans, est réputé sanguinaire […] Si nous avions fait partie du sanhédrin, nous n’aurions jamais prononcé une sentence capitale." {Rabbi Akiba et Rabbi Tarphon. (Dans Talmud, « Traité de Maccoth », Chap. I, § 8)}.
En 1978, Joseph Kaplan, Grand Rabbin de France, condamne la peine de mort dans un article du journal Le Monde. De même, le 30 mars 1979, devant le Comité d’étude parlementaire sur la peine de mort réuni sous la présidence du député Pierre Bas, Joseph Kaplan rappelle que le respect de la vie et de la dignité humaine est proclamé dès les premières pages de la Bible, puisque « l’Homme a été créé à l’image de Dieu » :  "Le Grand Rabbin de France souligne que depuis vingt siècles, la conscience juive a condamné la peine de mort, faisant remarquer que si la peine capitale figure dans les textes bibliques, les rabbins, dès le début de notre ère, se sont efforcés de la rendre inapplicable, cherchant, par la critique des témoignages, toutes les raisons possibles pour l’écarter. Il n’en demeure pas moins, a ajouté Monsieur Kaplan devant les Parlementaires, que la société a besoin d’être protégée contre les criminels. Mais si elle a le devoir de punir les coupables, elle a également l’obligation de préserver les innocents de l’erreur judiciaire."{Agence télégraphique juive, bulletin quotidien d’informations, 30 mars 1979.}
Dans l’ouvrage de Jean Toulat, "La Peine de mort en question" publié en 1977, on trouve un passage sur la conception du judaïsme vis à vis de la peine de mort : "Notre position sur la peine capitale […] est un grand aspect de notre conception du respect de la vie humaine, qui doit être absolu. C’est Dieu qui donne la vie. Aucune autorité humaine ne peut se permettre d’en disposer." 
Dès le Ier siècle, la question de la peine de mort s’est posée dans le judaïsme. La peine de mort existe dans la Bible. Les rabbins du Talmud ont tendu à la rendre inapplicable. Les conditions de constat d’un homicide ont tout d’abord été multipliées : les témoignages sont passés au crible et invalidés à la moindre contradiction. La sentence ne devait être rendue que le lendemain et ainsi toute la nuit, les 23 juges tentaient de trouver toute raison d’éviter la peine capitale. "En fait il y a vingt siècles que la conscience juive prend position contre la peine de mort."
Le grand Rabbin Sirat fait une déclaration reproduite par l’AFP en 1981 : "Pour nous la peine de mort doit être vue comme ce qu’elle est : un homicide. Elle relève donc d’un interdit qu’aucun être humain ne peut enfreindre. On trouve dans le Talmud cette remarque d’un rabbin illustre : ″On ne doit nommer membre d’un tribunal qu’un homme capable de trouver de la pureté à un insecte″. Le même Talmud qualifie de sanguinaire le tribunal qui prononce une seule condamnation à mort en soixante-dix ans."
L’État d’Israël est abolitionniste pour les crimes ordinaires (dits de droit commun) depuis 1954. Depuis la proclamation de l’État d’Israël en 1948, la peine de mort a été appliquée 2 fois : en 1948 contre Meir Tobiansky, un officier de l'armée israélienne, accusé de trahison fusillé cette année-là mais réhabilité par la suite, et la très célèbre et médiatique application de la peine capitale en 1962, lorsqu’Adolph Eichmann est exécuté sur la base de la loi de 1950 sur la peine de mort pour les nazis et pour les collaborateurs de nazis.
{Cf à ce propos notre ouvrage : L'enfer est vide et tous les démons sont ici (Malo Kerfriden  au dessin) : https://www.glenat.com/glenat-bd/lenfer-est-vide-tous-les-demons-sont-ici-9782344040041/
Les cinq autres délits capitaux relevant du droit militaire comprennent une sentence discrétionnaire, et sont le génocide, l’homicide de personnes persécutées commis pendant le régime nazi, les actes de trahison sur la base de la loi militaire et de la loi pénale commis en temps d’hostilité, l’emploi et le port illégal d’armes. L’extradition vers Israël n’a vu de condamnation à mort que dans des cas exceptionnels, comme pour Ivan Demjanjuk, un citoyen ukrainien extradé par les États-Unis et condamné à mort en 1988 par un tribunal spécial à Jérusalem, parce que reconnu par quelques survivants comme étant "Ivan le Terrible", un garde nazi du camp de concentration de Treblinka en Pologne. La décision a été annulée en 1993 par la Cour suprême après qu’il a été prouvé qu’il y avait eu confusion sur la personne. 
Israël a ratifié : le Pacte international sur les droits civils et politiques en 1991 ; la Convention sur les Droits de l’Enfant en 1991 ; la Convention contre la Torture et les traitements et punitions cruels, inhumains ou dégradants en 1991 et signé le Statut de la Cour Pénale Internationale, qui interdit le recours à la peine de mort, en 2000. Israël a voté en faveur de la Résolution des Nations unies, du 18 décembre 2008, pour un moratoire mondial sur les exécutions.
Hier, alors que nous étions nombreuses et nombreux à suivre les derniers déploiements de ce qui se tramait depuis plusieurs mois face à une loi qui va à l'encontre de tout ce que le judaïsme préconise depuis ses origines, et par ailleurs de tout ce qui représente le progrès de l'humanité, soit l'abolition de la peine de mort, hier, alors que nous fêtions les 98 ans de la naissance de Robert Badinter, la Knesset a adopté en 3e lecture, par 62 voix contre 48, une loi rétrograde, inique, raciste, immorale, inconstitutionnelle et qui contrevient aux traités internationaux signés par Israël. Il n'est pas acceptable de valider cette loi particulièrement délétère, il n'est pas acceptable de penser qu'elle pourrait être juste et justifiée.
Il est nécessaire de la réprouver pour ce qu'elle est : la seule loi sur la peine de mort au monde qui utilise le critère de l'origine ethnique/la nationalité/l'appartenance à un peuple, une loi qui discrimine de facto, une loi d'apartheid face à la justice et à l'assassinat légal, pour décider à qui elle s'appliquerait ou non. Il n'est pas possible d'accepter la décision prise hier à la Knesset.
Selon le texte : "quiconque cause intentionnellement ou par indifférence la mort d’un citoyen israélien pour des motifs de racisme ou d’hostilité envers une communauté, et dans le but de nuire à l’Etat d’Israël et à la renaissance du peuple juif dans son pays, sera passible de la peine de mort ». La loi instaure la peine capitale pour les hommes et les femmes reconnus coupables de meurtres commis au nom du refus de « l’existence d’Israël". Les Juifs n’y sont donc, de fait, pas soumis, notamment les colons auteurs d’actes de terreur contre les Palestiniens en Cisjordanie occupée. C'est aussi un point qui relève donc de la possibilité d'exécution extra judiciaires dans un territoire sur lequel l'Etat d'Israël n'a aucune souveraineté.  Je parle ici comme historienne, certes, mais aussi...
Comme activiste contre l'antisémitisme et militante antiraciste,
Comme défenseuse des droits humains,
Et enfin et surtout, je parle ici comme militante pour l'abolition universelle de la peine de mort. Il est de notre devoir de nous révolter avec force contre ce qui relève d'une aberration morale, juridique, humaine. La peine de mort n'est jamais une solution. Défendre l'abolition universelle est la seule voie possible. 
 
Il est vraiment étrange et par bien des aspects inquiétant, ce retournement de l'Histoire. Le peuple qui eut à subir des lois raciales voilà un peu moins d'un siècle, avec les résultats que l'on sait, en vient à son tour — et avec la même célérité, le même aveuglement et la même adhésion populaire — à en adopter de semblables. On assiste ainsi à la chute éthique d'un pays qui, en légalisant l'arbitraire à l'encontre de la population palestinienne, s'enfonce un peu plus dans la violence et la discrimination. Voir la figure de proue du suprémacisme juif Ben G'vir — celui-la même qui dans sa jeunesse appelait au meurtre de Shimon Pérès — ,  trinquer une kippa sur la tête (en hébreu en trinquant on s'exclame leh’ayim" ce qui signifie "à la vie") et célébrer une loi qui légalise la mise à mort des Palestiniens a quelque chose de vraiment répugnant. En perdant ainsi son âme il est possible que cette nation, si elle ne se ressaisit pas, ne finisse à plus ou moins brève échéance par s’autodétruire complètement.
J'écris cela depuis un pays où d'ici une quinzaine de jours sera soumis au Parlement un projet de loi qui pourrait amener les juges à opérer un amalgame entre antisémitisme et antisionisme, et faire taire ainsi toute critique contre Israël.

jeudi 2 avril 2026

Une autre version du mythe

 
 
Voilà
donc une version du mythe digne d’intérêt même si la plupart des historiens et des traducteurs s’accordent à la considérer comme apocryphe. Colportée croit-on, depuis Thèbes ou l’Épire, on en a trouvé quelques traces jusqu’à J’baïl sise dans la gloire passée de l’ancienne Byblos. Elle raconte qu’Apollon, dieu des clartés exactes et des prophéties impeccables, fut condamné à une tâche dont l’humilité défie toute théologie sérieuse : arroser un arbre.
Cet arbre, on le sait, était Daphné.
Il existe des interprétations où la métamorphose illustre le triomphe de la pudeur ; d’autres où elle constitue une fuite élégante hors du désir. Il n'en est guère, toutefois, qui éclairent ce détail tardif et sans doute essentiel : le petit arrosoir.
Apollon, désormais, chaque matin traverse une forêt qui ne lui doit rien. Il remplit son récipient dans un modeste ruisseau — il y a quelque ironie à ce que le dieu qui a tant étanché sa soif aux plus secrètes sources, dépende d’une eau sans légende — ; puis il s’approche du laurier.
Il verse. Verse. Verse.
Parfois, par distraction, par mégarde, et peut-être aussi avec le vague espoir que la parole puisse encore atteindre ce qui s’est retiré dans la fixité végétale, il parle. Daphné, quant à elle, persiste obstinément dans le silence, chose que les oracles n’avaient pas prévue.
Certains exégètes mineurs ont considéré ce rituel comme une punition. D’autres, plus subtils ou plus acharnés, ont reconnu là, sinon une manifestation de sagesse du moins une forme de connaissance sur le point d'être acquise ; Apollon apprend enfin ce que les dieux ignorent depuis toujours : la répétition.
Quant à l’arrosoir, les commentaires divergent. Une hypothèse mentionne (elle a ma préférence) qu’il n’était, à l'origine, destiné à personne,  — ni au dieu ni à l’arbre — mais qu'en secret, implorant la chaste et fière Artémis il réclama d’être rempli chaque jour afin d'épargner au monde de plus amples malheurs.
C’est ainsi qu’il devint le premier objet contribuant à ce que depuis l'on nomme la force des choses

mercredi 1 avril 2026

Romans


Voilà,
désormais il ne parvient plus à finir les romans qu'il lit. De chacun d'entre eux, semble émaner une sorte d'existence en soi, autonome. La simple sensation d'en approcher du dénouement l'embarrasse le désole et l'inquiète à la fois. Peut-être qu'à présent, toute idée de séparation ou d'abandon lui est devenue insupportable. Jeune homme, Corentin Ribier avait lui aussi entrepris d'en écrire un. Mais, craignant que sa vie ne s'achevât en même temps que l'histoire qu'il s'était appliqué de raconter, il avait fini par renoncer, et d'un geste théâtral jeté son manuscrit au feu. C'était dans la grande maison de granit rose faisant face à la plage et qui a toujours été si difficile à chauffer. D'ailleurs dans l'âtre on a depuis peu disposé un appareil électrique au design élégant comme le dit la notice, pratique pour augmenter notablement la température intérieure. Une simulation de flamme LED, ajustable par un bouton avec un effet de bois de chauffage crée l'ambiance d'une véritable cheminée dans tous types de pièces. Un thermostat contrôle la température intérieure de l'appareil et prolonge, toujours selon la notice, la durée de vie. Aujourd'hui, marchant le long de la grève il trouve que cette angoisse de mort constituait là une bien médiocre excuse à sa paresse. première publication 6/10/2017 à 00:13

samedi 21 mars 2026

La Gâchette


Voilà,
c'est un grand midi. Il fait chaud, sec. Les moutons embrochés, grillent et tournent en rissolant au-dessus du trou où plus tard on aura enfoui leurs carcasses. L'odeur de la viande qui cuit se mêle à celle du cuir graissé des ceinturons et des holsters, à l'odeur âpre des hommes debout autour du méchoui, et au parfum des épices et des mimosas qui flotte dans l'air. Les femmes sont là aussi, entre elles, mais un peu à l'écart, comme de grandes tâches de couleurs chatoyantes et gaies dans ce monde kaki. Amples et décolletées, leurs robes et leurs jupes sont pour la plupart ornées de motifs fleuris. Pendant qu'elles parlent entre elles, l'enfant cherche un abri dans les ombres qu'elle font, respire leurs fragrances, parfums de métropole, que gagne peu à peu l'odeur du graillon. Il se tient dans leur proximité. Ce n'est pas difficile pour lui. Elles l'aiment bien. Elles trouvent qu'il est un gentil petit garçon. Elles aiment bien sa façon d'être là sans les déranger. C'est pour ça que c'est un gentil petit garçon. Certaines lui passent la main dans les cheveux, le complimentent, se préoccupent de savoir s'il ne s'ennuie pas. Non il ne s'ennuie pas. Il est à hauteur des sexes. Où se joignent les cuisses, de mystérieuses senteurs se nichent et s'exhalent, âcres et capiteuses. Pour rien au monde il ne voudrait être surpris à regarder (bien que l'envie l'en fasse frissonner) sous les jupes des femmes. La honte ainsi qu'une sévère réprimande pourraient sanctionner cette curiosité. Alors, il observe - car elles suent elles aussi - les auréoles qu’il voit grandir à l'endroit des aisselles sur la matière synthétique de leurs chemisiers. Il ne se lasse pas des gestes qu'elles font, de cette façon qu'elles ont de décoller le tissu qui adhère à leur peau avant de l'agiter discrètement, afin de donner un peu d'air à leur poitrine. Ou bien encore, cette manière de tirer sur une bretelle de soutien gorge pour, l'air de rien, de ne pas y toucher, se soulager de la pression de l'élastique. Comme ce sont des femmes de militaires, elles se racontent, un verre de Martini ou d'anisette à la main, des histoires de femmes de militaires. L’enfant semble comprendre que certaines, parmi elles, ont de plus en plus peur ; "les événements" se multiplient. Les attentats aveugles, les embuscades. Lui se sent d'un autre monde. Il va de groupe en groupe. Et comme les hommes autant que les femmes, l'acceptent dans leurs cercles, il rejoint ceux qui ont des képis blancs et des yeux clairs. Il est fasciné par leurs nuques rasées, leurs peaux tannées, leurs avant-bras rougis par le soleil, où des sigles parfois sont dessinés à l'encre sombre. La force qui se dégage de ces corps musclés et virils, où l'on devine parfois de curieuses cicatrices, le rassure. D'autres comme le père ont un képi noir. Leurs canettes de bière à la main, ils parlent fort, rigolent en se donnant du coude ou en se balançant quelques vigoureuses bourrades dans le dos. Tous ces hommes sont dignes de confiance. Ce sont tous des guerriers. Ils défendent cette terre, ils la défendent, ce sont tous des amis, c'est son père qui le lui a dit. Avec eux il ne craint rien. Ils l'aiment bien. Ils lui offrent de l'orangina qu’il boit au goulot comme eux le font avec leur bière. Dans leur compagnie, il trouve aussi de l'ombre, tout en continuant, de loin, à regarder les jambes des femmes, leurs mollets, leurs chevilles. C'est bien. On est entre soi. Entre européens. Parfois il entend le rire de son père. Il a toujours eu honte de ce rire associé au bruit du moteur de ce camion militaire qu’on appelle GMC, lorsqu’il démarre. Bientôt l'après-midi tire à sa fin. Il ne reste plus rien du mouton. Rien. Mais la forte odeur de méchoui demeure sur les doigts graisseux. La voracité des hommes et des femmes a fait son office. Passablement éméchés, ils ont encore envie de s'amuser. A présent ils invitent leurs femmes à les suivre vers une petite cour carrée, exigeant néanmoins qu'elles se tiennent à distance. Ils s'alignent face au mur. Son père lui aussi sort son arme. A l'Enfant qui s'en est retourné du côté des femmes le Père dit que, s’il le veut, il peut venir le rejoindre. Alors l’enfant s'extrait du groupe des femmes pour retrouver son père parmi les hommes. Il est fier. Debout parmi eux. Pendant ce temps le père s’est accroupi derrière lui de sorte que sa tête se trouve au niveau de celle de l’enfant. Avec ses cuisses il maintient les jambes de son fils. Il met son arme dans ses mains. Non sans appréhension, l’enfant serre l'arme avec ses petites mains. Sa main gauche tient la crosse. Le majeur de sa main droite sur la gâchette, l'index le long du fût, comme pour indiquer la direction. Les grosses mains du père enserrent les mains du fils, son majeur posé sur celui de l’Enfant. Le père tient l’Enfant qui tient l'arme. Mais le sentiment de puissance et de possession est passé dans le corps de l’Enfant. Bientôt l’Enfant sent le doigt de son père exercer une pression sur son doigt à lui, de sorte que c’est son propre doigt qui appuie sur la gâchette. Assourdissant vacarme de la détonation. L'effroi soudain du corps surpris par l'effet de recul. Le rire du père dans le dos du fils. Un rire fier et des paroles d'encouragement. Applaudissement des adultes groupés autour de l’Enfant pour l'acclamer. Ils disent bravo. Ils disent voilà un homme. Mais surtout il y a les cris de l'autre côté du mur sur lequel tout à coup, en rigolant, les autres guerriers tirent à leur tour. Derrière il y a des femmes. On les appelle les folles. Elles sont parquées dans une enceinte. Elles hurlent de terreur. Et la terreur redouble à présent que tout le monde tire. L’Enfant aussi veut sa part de cris. Il dit "encore, encore". L'odeur de la poudre est plus excitante que celle de la viande. Sifflement des balles. Cliquetis des chargeurs qu'on éjecte ou qu'on enclenche dans la crosse. Le geste est sec, précis. A présent, encouragés par leur femmes endimanchées les hommes insultent en hurlant celles qui braillent de l’autre côté. Et soudain une irrépressible honte submerge l’Enfant. Les yeux embués de larmes il se mord la lèvre inférieure, ne veut pas crier. Tout à coup le ciel chavire dans son regard. Ne pas tomber, non ne pas tomber.  première publication 15/2/3014 à 12:47 

vendredi 6 mars 2026

Un rêve d'air pur

 
Voilà, 
depuis deux jours le forsythia sur le balcon commence à fleurir. Pour moi, ses petites fleurs jaunes sont vraiment le signe que le printemps arrive. Et cette année il est particulièrement précoce. Le figuier du Mont St Michel, que m'ont offert Toune et Inès en mai 2006 bourgeonne aussi et fait ses feuilles. Mais jamais il ne m'a paru aussi difficile de respirer dans cette ville, pourtant si belle en cette saison mais très polluée depuis quelques jours. Ce matin j'ai repensé à l'air si pur tout en haut de la vallée de Swat. J'y avais alors éprouvé l'étrange sensation d'être en plusieurs lieux à la fois. Les odeurs m'évoquaient des paysages suisses, et je songeais qu'à mon retour en Europe il faudrait que j'aille plus souvent à la montagne. Bien sûr lorsqu'il m'était arrivé de croiser par hasard un berger pachtoune, enturbanné avec sa kalachnikov en bandoulière, j'avais alors réalisé l'absurdité de ma rêverie et la pensée de la paisible Suisse aussitôt s'était dissipée. Pourtant quand au détour d'un sentier m'était apparue cette modeste mosquée de bois si émouvante dans sa simplicité, je n'avais pu m'empêcher de l'associer au souvenir des chapelles de montagnes aperçues quelques années auparavant. Enfin tout ça c'était il y a fort longtemps. Nul doute que là-bas aussi les choses ont bien changé. Il est vraisemblable qu'on n'y vit plus aussi sereinement qu'alors. Mais où peut-on vivre sereinement aujourd'hui lorsque partout ce qui reste d'équilibre et d'harmonie est devenu si précaire et semble céder à une grande hâte de chaos ? Au fait, les abeilles butinent-elles encore dans ces hautes vallées ?  première publication 14/3/2014 à 10:55) 

vendredi 27 février 2026

Attendre


Voilà,
le philosophe Nicolas Grimaldi est mort ce mois-ci. Il avait écrit quelque part "L’attente est constitutive de la conscience. Or toute attente porte en elle le sens de ce qui ne laisserait plus rien à attendre : l’infini, l’éternité, la perfection, la plénitude". La conscience, se révélant comme la pure attente de l’intuition à venir, il entrevoyait cependant le piège qu'elle peut se faire à elle-même : "vivre dans l’illusion que ce qui est important n’est pas encore commencé". et il ajoutait "quoi qu’un homme ait poursuivi et quoi qu’il ait attendu, rien ne le contente, puisque infinis sont les possibles ouverts à son attente. Alors de deux choses l’une : on n’attend plus rien de la vie, ce qui est une façon de la faire mourir, ou bien on en "attend tout", ce qui exige la médiation de l’imaginaire." 
Pour ma part, je ne sais plus trop où j'en suis de cette question. Mais sur les quais de métro, je laisse vagabonder la pensée qui va comme l'écrivait Montaigne "à sauts et à gambades". C'est ma façon à moi de tromper l'attente. 

vendredi 20 février 2026

Résignation


 
Voilà,
j'ai pris cette photo en février 2012, non loin de la section chinoise du troisième arrondissement, à l'angle de la rue Beaubourg et du passage des Ménétriers alors que l'on fêtait l'avènement de l'année du Dragon. D'ailleurs dans le reflet de la vitre on peut deviner la procession. L'attitude de cet homme assoupi — fatigue, accablement, découragement ou peut-être, en guise de défi, suprême indifférence à son propre sort — m'a ému. 
Peu à peu le corps qui n'a plus été touché depuis si longtemps, devient un champ de bataille saccagé par trop de douleurs. La rue chaque jour plus hostile et confuse, n'offre d'autre répit qu'un porche crasseux ou un bout de trottoir. Face à l'incompréhension de ceux qui ne vous regardent même plus, accablé par la fatigue d'une perpétuelle errance, on sombre dans le sommeil. On vient à espérer qu'il nous fera glisser doucement vers la mort qui lui ressemble, et qui nous allègerait du poids de toute cette misère.
Qu'est il devenu celui qui faisait la manche avec si peu de conviction ?

jeudi 12 février 2026

Vacanciers

 
Voilà,
à vingt ans on regarde la mer sur un inconfortable rocher, on fait des projets, une vie passe et pour peu qu'on l'ait traversée sans trop d'encombre, on finit — si l'on est encore en relativement bon état — par emporter ses pliants avec soi pour paisiblement contempler le fleuve et la ville au loin. Je me souviens très bien de cette fin d’après-midi de Juillet sur l’île de la Barthelasse face à la cité des Papes. Les vieux, les familles et les fumeurs de joints se promenaient ou pique-niquaient sur les berges du Rhône. La température tombait doucement sans pour autant atteindre la fraîcheur. Je n'étais déjà plus tout à fait là, songeant à mon retour sur Paris.

vendredi 30 janvier 2026

Carrés cercles et lignes

 
Voilà, 
En septembre 2018, je faisais encore des formations en entreprise. Je me souviens qu'à cette époque il y en avait une que j'aimais particulièrement, et où je me rendais avec bonheur et très décontracté car ce n'était pas moi qui avait le lead, mais un autre animateur. C'était une formation s'adressant à des banquiers chargés de l'inspection et de l'audit. Pour ma part j'étais chargé de jouer le mauvais rôle dans des mises en situation correspondant à celles qu'ils rencontraient dans l'exercice de leur fonction. C'était très sympa je n'avais aucune autre de responsabilité que celle de jouer toutes sortes de personnages — ce que je sais faire assez bien —, et les mettre en difficulté. Les participants appréciaient ma contribution, et moi je m'amusais beaucoup. C'est sûrement après une de ces journées que j'ai pris cette photo sous la Grande Arche de la Défense. 
Je ne veux pas pourrir l’ambiance, mais à l’époque, l'horloge de l'apocalypse, qui symbolise depuis 1947 l'imminence d'un cataclysme planétaire, était à 23:58. Je parle de ça parce que depuis le mardi 27 Janvier on s’est rapproché de minuit. Le Bulletin of the Atomic Scientists l'a réglé à 23:58:35, soit quatre secondes de plus qu'il y a un an. On s’approche, on s’approche…Ainsi vont les choses dans le meilleur des des mondes possibles (j’en bégaye…)

vendredi 9 janvier 2026

Entre quatre murs

 
Voilà,
au fond ça me va de passer la journée comme ça, entre mes quatre murs, sans qu'il ne soit nécessaire de parler à quiconque, en écoutant des émissions à la radio sur Bernard Hermann, les ballets suédois, ou l'œuvre de Camille Saint Saëns. Par ces temps difficiles, c'est bien d'avoir un abri où se retrancher. Et puis dehors il fait bien froid. Pourquoi faudrait-il sortir ?
Être là, juste là. M'occuper à des tâches plus ou moins nécessaires que je la plupart du temps je commence et dont je remets à plus tard l'achèvement. Vivre sans plan ni projet. Dans le déni de ce qui me guette. Lire des poèmes de Benjamin Fondane, des vieux romans de Simenon. Griffonner quelques croquis. Dormir quand j'ai sommeil. Me réveiller au milieu de la nuit. N'avoir de compte à rendre à personne. Savourer le présent tant que c'est possible. Se contenter de ce peu qui est encore la vie. Tant que le corps le permet.

mardi 18 novembre 2025

Là encore


 Voilà
désormais je ne suis plus certain du retour
des saisons je regarde les gens et les lieux
étonné bien souvent je n'en crois pas mes yeux
je suis là encore et je marche dans le jour 

mardi 11 novembre 2025

Mais il y a toujours quelque chose qui m’échappe (20)

 

 
Voilà,
ça me revient
la mélancolie de ce matin d'hiver au Havre en 2009, quand j'y répétais un spectacle qui ne m'a pas laissé un grand souvenir. A l'époque j'avais enchaîné deux créations et une reprise et j'étais vraiment au taquet, mais ma vie privée quant à elle pas au top. Quoi qu'il en soit, je suis reconnaissant à l'existence de me permettre encore de collecter et formuler toutes ces remembrances.
 
ça me revient
Olivia Granville avec sa combinaison rayée dansant dans "Strange days", la chorégraphie de Dominique Bagouet créée à partir du disque éponyme des Doors

ça me revient
les tartes tropéziennes que j’ai découvert grâce à Philippe et Dominique et que l'on achetait parfois à Draguignan

ça me revient
le CIDJ (Centre d'Information et de Documentation Jeunesse) qui se trouvait quai Branly non loin de la tour Eiffel

ça me revient
Agnès adorait le film "Le Viager" de Pierre Tchernia. C'est elle qui m'en a parlé la première fois et me l'a fait découvrir. Et c'est en effet un film très réjouissant, magnifiquement interprété et d'une drôlerie absolue. Michel Serrault y est formidable, ainsi que tous les autres acteurs. Gérard Depardieu jeune y interprète un petit rôle.
 
ça me revient 
Les assiettes que Gérard fabriquait lui-même et l’étonnement qui fut le mien en 1973, lorsque je découvris qu’il avait intégralement conçu au service de table. Je me suis souvenu qu’il avait appris la poterie avec une femme réputée en son temps pour son savoir-faire. Je ne me souvenais plus de son nom, j’ai appelé Agnès qui m’a dit, qu'il s’agissait de Suzanne Dauliach. J’ai fait des recherches sur le Net. Ses œuvres se caractérisaient par leur émail moucheté oscillant entre beige sableux et ocre brûlé, ainsi que par l’utilisation de couleurs chaudes comme l’orange à l’intérieur. Elle a produit divers objets, notamment des pichet, des vases, des assiettes, et autres pièces décoratives, souvent signées de son nom ou d’un monogramme, avec une signature incisée sous la base. Les assiettes de Gérard s’inspiraient de cette technique. Je crois me souvenir qu’on se demandait si Gérard n’avait pas eu une liaison avec elle.
 
ça me revient
avec ma cousine Cathy, lors d'un de ses passages à Paris, nous étions allés voir ensemble Uccellacci e uccellini avec son générique chanté composé par Ennio Morricone, mon film préféré (pour son humour et sa poésie) de Pier Paolo Pasolini dont l'histoire est la suivante : Innocenti Totò (Totò) et son fils Innocenti Ninetto (Ninetto Davoli) errent dans la périphérie et les campagnes qui entourent Rome. Faisant chemin, ils rencontrent un corbeau. Le film précise dans un sous-titre : « Pour qui aurait des doutes ou aurait été distrait, nous rappelons que le corbeau est un intellectuel de gauche, disons ainsi, d'avant la mort de Palmiro Togliatti. »
Le corbeau leur raconte l'histoire de frère Ciccillo et de frère Ninetto (eux aussi interprétés par Totò et Ninetto Davoli), deux moines franciscains à qui Saint François d'Assise ordonne d'évangéliser les faucons (les puissants) et les passereaux (les humbles). Si les deux moines réussissent à évangéliser les deux "classes" d'oiseaux, ils échouent à mettre fin à leur rivalité, les faucons continuant à tuer les passereaux : Saint François leur explique la guerre dans une perspective marxiste et les invite à reprendre leur évangélisation.
La parenthèse du récit du corbeau étant refermée, le voyage de Totò et Ninetto continue. Le corbeau les suit en continuant à pérorer. Les personnages rencontrent successivement des propriétaires terriens dans le champ desquels ils se soulagent et qui les chassent à coup de fusil, une famille vivant dans la misère et à qui Totò ordonne de le payer ou de quitter la maison, un groupe d'acteurs itinérants à bord d'une Cadillac, un congrès de "dentistes dantesques", un propriétaire à qui, cette fois, c'est au tour de Totò de devoir de l'argent. Enfin, ils se retrouvent aux funérailles du dirigeant communiste Togliatti et finalement rencontrent une prostituée.
À la fin du film, les deux, fatigués du bavardage du corbeau, le tuent et le mangent.
 
ça me revient
les premiers disques du groupe "Chicago" étaient des double-albums. Je me souviens aussi que Jimi Hendrix considérait que Terry Kath était le meilleur guitariste de sa génération 
 
ça me revient 
les derniers vœux de François Mitterrand le 31 Décembre 1994 lorsqu'il a dit "je crois aux force de l'esprit et je ne vous quitterai pas". Tout le monde savait qu'il était très malade.

ça me revient
les cigarettes des années soixante-dix, les "look" mentholées, les "Rothmans" et les "Dunhill",  qui étaient très classe et chères, les parisiennes, les "Craven A" très fortes et sans filtre, les "Chesterfield" qui avaient ma faveur
 
ça me revient  
ces quelques semaines durant lesquelles je photographiais les menus détails, tout ce qui me paraissait étrange saugrenu, comme si je voulais prélever des fragments de cette réalité qui me dépassait, où je n'avais plus la place d'agir, dans cet espace aseptisé devenu si vite familier, et où désemparé, mais sans rien en laisser paraître j'accompagnais mon enfant 
 
ça me revient
ce moment si émouvant que l'on voit dans ce film où les Beatles pendant les sessions de l'album "Get back" qui deviendra "Let it be" reprennent "You really got a hold on me" pour se ressouder
 
ça me revient 
de fil en aiguille l'album des Flying Lizards que j'écoutais en boucle en faisant, plus ou moins sous influence des collages  au format 13x18 fin 1979 début 80. C'est à Noël 79 qu'Agnès m'a offert un appareil photo Polaroïd
 
ça me revient
cette période de travail plutôt intense où non seulement il fallait dire tous les mots dans le bon ordre — avec un peu de travail, ça c'est sûr ça pouvait se faire c'est la moindre des choses et c'est la règle du jeu —, mais les gestes et les déplacements adéquats il fallait aussi les trouver. On essayait, on recommençait ce n'était jamais ça. On rechangeait le texte. Quand on parvenait à trouver une piste on faisait une pause. Au bout d'un moment on ne se souvenait plus. On avait tellement tricoté et détricoté sans jamais rien fixer on ne savait plus où on en était. Les intentions non plus ne correspondaient pas d'ailleurs. On se demandait parfois pourquoi on était là. D'autres apparemment auraient pu mieux correspondre. Elle, devant nous, passait son temps à regarder. Elle ne disait rien ne proposait rien pour restituer cette histoire qui semblait pourtant lui tenir à cœur. Peut-être croyait que nous étions dans sa tête. Des mois passèrent, le projet semblait en friche. Un jour elle a proposé de s'y remettre, mais au bout d'un moment sa mollesse d'intellectuelle petite bourgeoise a fini par me dégoûter. En plus elle n'avait guère fait évoluer son texte
 
ça me revient 
mon géniteur alors qu'il regardait Brassens à la télévision chanter "Les passantes" s'exclama un soir "il ne va pas très fort Brassens".
 
ça me revient
à une certaine époque, à la fin des années quatre-vingts ou au début des années quatre-vingt-dix, je me suis pris de passion pour les romans policiers de Stuart Kaminski, narrant les aventures du détective Toby Peters dans les milieux du cinéma hollywoodien.
 
ça me revient 
rue Littré, à Paris au milieu des années 70 il y avait une libraire qui moyennant une modique somme, organisait un système de prêt pour lire des livres plus ou moins récemment publiés. C'est ainsi que j'ai lu "terra amata" de Le Clézio, "le voyage à Naucratis" de Jacques Almira, "L'œuvre au noir" de Marguerite Yourcenar et quelques autres dont je ne me souviens pas
 
ça me revient
"Le comptoir de l'Orient et de la Chine" où dans les années soixante-dix on pouvait acheter des produits chinois fabriqués en Chine populaire, théières en argile, tasses, encensoirs, mais aussi pyjamas et vestes et casquettes bleues 

ça me revient 
à la fin des années 70, j'avais vu le premier film d'un certain Jean-Louis Daniel, très réussi, dont j'aimais beaucoup le titre "Trottoir des allongés" qui hélas fut en suite modifié par le distributeur en "La bourgeoise et le loubard"
 
ça me revient
enfant j'avais paraît-il un rythme cardiaque très lent. Mon géniteur trouvait ça très bien, parce que c'était le rythme qu'avaient les marathoniens et les coureurs de fond. J'ignore d'où il tenait cette information, et en quoi c'était bien pour moi.

ça me revient  
mon premier médecin fut Jacques Chautemps, le père de Dominique, Bien des années plus tard j'ai appris que c'est lui qui assista le poète Roger Gilbert-Lecomte dans ses derniers moments.

ça me revient
Lors de mon premier séjour là New-York un peintre nommé Kostabi dont j’avais vu quelques toiles à New York avait suscité ma curiosité

ça me revient 
Lorsque j’étais en troisième ou en seconde au collège, Saint-Sulpice, Monsieur Brunel, le professeur de français et Monsieur Paulin celui d’anglais animaient un ciné club. C’est là que j’ai vu pour la première fois "Le voyage fantastique" de Richard Fleischer, "Pas de printemps pour Marnie" d’Alfred Hitchcock, et "les Cheyennes" de John Ford.. Je me souviens aussi que mes camarades évoquaient aussi souvent le film "Cat Balou", qui avait dû être projeté à une séance à laquelle je n’avais pu assister, film que je n'ai d'ailleurs toujours pas vu.
 
ça me revient, mais il y a toujours quelque chose qui m'échappe 

mercredi 5 novembre 2025

Sous le ciel incertain

 
Voilà,
ce matin-là de lents troupeaux de nuages traversaient le ciel d'automne. On eût dit que la lumière elle-même s’était éteinte comme si la ville entière, vidée de ses passants, n’avait conservé qu’un seul signe de vie, mais une vie déjà retenue, contenue, immobilisée. Un scooter, garé là évoquait dans son attente muette, un animal condamné à ne jamais bouger. Non loin, sur un pan de mur il y avait cette peinture de Seth représentant une petite fille de trois quarts dos, le cou légèrement incliné, absorbée dans la contemplation d’une petite maison de poupée ou peut-être d’un abri d’oiseau. Objet dérisoire pour l’adulte que j’étais, cette fresque suggérait que pour la fillette il constituait tout un monde.
Ce refus muet qu’elle semblait opposer à mon regard, réveilla en moi, sans que je l’aie convoqué, un souvenir ancien, trop longtemps enfoui. Je n’aurais su dire s’il m’appartenait en propre, ou si je l’avais rêvé. Je me revis, enfant, à la campagne dans le jardin étroit de mon grand-père, accroupi devant une cabane improvisée que j’avais construite de planches disjointes et de pierres branlantes. Inutile et fragile, pour l’enfant que j’étais, cette cabane représentait l’espace d’une souveraineté totale, un royaume secret, où je pouvais accueillir l’attente d’un oiseau, ou simplement la secrète promesse d’un mystère pour lequel je n’avais pas de mots. Je revis le vert pâle de l’herbe humide, l’odeur de la terre qu’un crachin d’octobre avait assombrie. Surtout je retrouvais ce sentiment alors éprouvé dans cette position accroupie, que le temps, ne m’entourait plus de sa contrainte mais se dilatait à l’infini, comme si chaque seconde contenait un monde.
Et ce souvenir, enfoui depuis des années, s'offrait avec une netteté d’autant plus poignante qu’il ne surgissait pas juste sous la forme d’une image isolée. Il avait aussi la densité d’un état de disponibilité absolue propre à l’enfance : celui où toute chose ne prend sens que par sa seule présence parce que l'on n’attend rien d’autre que ce qui est là, et que chaque chose – le moindre bruissement d’aile, une goutte tombée d’une feuille – semble chargée d'une infinité de possibles. La petite fille de la fresque, dans son silence obstiné, me signifiait que ce que nous appelons le passé ne s’éteint pas mais qu'il se tient tapi, prêt à se relever au moindre signe, pareil à un oiseau blessé, qui reprend soudain son vol au premier appel, alors que le ciel lui semblait à jamais interdit.
Sous le jour incertain et changeant, je restai longtemps immobile. Debout dans cette rue déserte, rempli de gratitude pour le moment présent, je ne songeai plus à ce que j’avais perdu, ni même à ce que je pouvais encore espérer. C'était comme si le temps  s'étirait et s'effaçait à la fois. Vaguement hagard, un peu étourdi, je réalisai, que tout ce qui fut jamais, tout ce que nous avons cru retenir, toutes les années et les gestes et les instants que nous pensions achevés, tout cela ne cesse jamais vraiment de flotter, impalpable et léger comme une invisible brume, dans l’air que nous respirons.

vendredi 24 octobre 2025

Matin d'Automne

 
 
Voilà
Il est transi
De pauvreté
Ce matin d'automne.
 Yosa Buson
 
Cette photo a été prise du côté du cloître St Merri. J'ai récemment lu dans un livre d'Éric Hazan, intitulé "L'Invention de Paris", consacré à l'histoire et à la transformation de la capitale, mais aussi à la façon dont cette ville a été traversée par l'histoire, que, lors des journées révolutionnaires de Juin 1848, dans cette rue, où j'ai autrefois cadré une photo intéressante — je la juge ainsi, parce qu'elle continue de me plaire bien des années après — des barricades furent érigées ici, tout comme en Juin 1832, lors d'émeutes que Victor Hugo, évoque à la fin de son grand livre "Les Misérables". Aujourd'hui, les misérables dorment la nuit sous des tentes de fortune. Ils sont nombreux dans ce quartier à deux pas de Beaubourg et du centre Pompidou qui vient de fermer pour des travaux de restauration qui vont durer près de cinq ans dit-on.

vendredi 10 octobre 2025

Au fond d'un instant sans borne


Voilà,  
"Vivre, c'est errer seul, vivant, au fond d'un instant sans borne. Pour un artiste, toute réflexion sur le temps débouche plus ou moins sur une sorte de panique métaphysique. C'est de cette panique que se nourrit sa création, le présent étant du passé en train de se faire, le passé un ancien futur qui n'a pas tenu ses promesses, le rêve éveillé ne sera jamais réalisé et les rêves de la nuit ne rejoindront jamais ceux du jour." (Laurent Terzieff)

vendredi 3 octobre 2025

Le Présent

 
 
Voilà,
le présent n’est qu’un leurre, un rêve qui s’efface
l’avenir le passé y sont liés à jamais
et l’univers se tient, immobile et fugace 
flaque de lumière où tout déjà demeurait

vendredi 12 septembre 2025

C'est comme ça

 

Voilà,
je suis moins effrayé par la perspective de la mort que par celle de laisser derrière moi tant de choses inachevées ou inaccomplies. Ma mort, en un sens, je peux l’imaginer comme un long sommeil serti dans une nuit plus douce que celles, si souvent agitées, où, en proie à d'obsédantes pensées peuplées de prémonitions, je me retourne avec angoisse, en sueur dans mes draps. Mais l’inaccompli, l’inachevé, ce n’est pas une nuit. C'est comme un bruissement obstiné qui continuerait de résonner alors même que je ne serais plus capable d'entendre les bruits du monde. 
Bien sûr, il y a ces images à peine entrevues, ces dessins ces esquisses tremblantes dans mon esprit, pareilles à des silhouettes fugitives que l’on distingue, le soir, derrière une vitre embuée. Elles se sont évanouies avant même que j'aie pu tracer leur contour. Ces visions, si souvent différées, portent déjà le poids d’un adieu prématuré. Elles me reprochent d’avoir laissé s’éteindre leur éclat sans jamais leur donner la chance d’un corps, d’un trait, d’un cadre. Mais il y a aussi les idées qui n'ont jamais été creusées. Je les évoque, et les imagine aussitôt  comme ces fleurs qui se languissent dans l'obscurité des profondeurs marines. Je finis ma vie avec parfois par le regret de ces pages de ces phrases que je n’ai pas écrites, par paresse par manque de rigueur ou d'assurance.
Mais plus encore que ces œuvres absentes, c’est le désordre concret, celui des choses accumulées et jamais triées, qui m’apparaît comme une seconde mort plus triviale et plus effrayante que l'approche de mon propre effacement. Une inquiétude sournoise et délétère me saisit quand j'y songe. Car il y a ces papiers jaunis empilés dans des boîtes qui n'ont pas été ouvertes depuis des années, les carnets où ne subsistent que quelques phrases hâtives, pareilles à des racines privées de leur plante, et puis ces menus objets qui chacun contiennent, pour moi seul, la mémoire d’un instant : une enveloppe froissée, un billet d'avion, une clef dont la serrure n’existe plus, des vieilles cartes de visites, de téléphone. Je crains que, livrés aux mains étrangères qui viendront après moi, ces restes ne soient perçus uniquement comme le rebut d’une vie maladroitement amassée, et que personne ne devine la chaleur du secret ou l’éclat fugitif de l’émotion qu’ils protégeaient. Ces choses jamais jetées, recèlent des secrets ni grands ni dramatiques, mais elles relèvent de cette embarrassante pudeur, voisine de la honte que nous mettons à ne pas tout montrer de nous-mêmes, à garder pour nous ces petites traces muettes que nous n’avons pas voulu livrer, comme si nous pressentions qu’elles ne prendraient tout leur sens que dans l’ombre. Laisser cela derrière moi, exposer au regard nu des autres ce que j’avais choisi d’enfouir, livrer mes demi-aveux, mes maladresses, mes repentirs, à une lumière crue et étrangère, toute cette survivance maladroite, ce prolongement involontaire de moi-même, m'embarrasse. Et pourtant, je n'ose encore me résoudre à les jeter.

vendredi 5 septembre 2025

Chibanis

Voilà,
Chibani vient de l'arabe maghrébin et signifie vieux, vieillard, ancien ou encore "cheveux blancs". Initialement le terme est utilisé pour désigner dans leur propre langue les familles de combattants harkis, émigrées en France au moment de l'indépendance et dont les membres sont parvenus à l'âge de la retraite.
À partir du début du vingt-et-unième siècle, le terme est appliqué à une catégorie de population originaire d'anciennes colonies françaises (majoritairement du Maghreb et dans une moindre mesure Afrique subsaharienne et Extrême-Orient), émigrés en France durant les Trente Glorieuses (1945-1975) sans réussir à se forger une situation stable dans le pays et parvenus à l'âge de la retraite dans des conditions précaires. Par extension, le mot, depuis quelques années qualifie, en langage familier — du moins dans les banlieues et les quartiers populaires à forte densité d'immigrés ou de descendants d'immigrés — n’importe quelle personne âgée. (sources wikipedia)

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