lundi 17 avril 2023

Hier Ahmad Jamal...

Voilà, 
Hier Ahmad Jamal a quitté ce monde. Il s'y sera longtemps attardé, et aura contribué, "avec ses deux mains droites" sinon  à le rendre plus beau, du moins à le rendre plus supportable pour bien des gens. Il est souvent venu jouer en France qui l'aimait bien, et qui aime le jazz que le musicien qualifiait de "musique classique américaine". La radio nationale lui consacre d'ailleurs ce soir deux émissions. Open Jazz et aussi Banzzaï, avec de nombreux enregistrements réalisés à la maison de la radio où il fut régulièrement accueilli. J'aime particulièrement ses interprétations de Poinciana que j'écoute souvent. C'est cet air que je voudrais emporter dans l'autre monde.
C'est aussi un homme qui aura beaucoup aimé Marseille, qu'il considérait comme "sa deuxième maison". Il a donné le nom de cette ville à un de ses derniers albums, lui consacrant un poème qui accompagne sa composition. Il existe trois version de ce morceau, une instrumentale, une autre interprétée par Mina Agossi, et une autre interprétée par Abd Al Malik.
 
MarseilleJe marche souvent seul dans tes ruesEt trop souvent, j'y ai disparu
MarseilleMon cœur si seul cherche ta caresseCar ma vie est trop remplie de tristesseMarseilleDe ta mer de splendeurs et de regretsDe ton soleil implacable jusqu'au soir tard
MarseilleTa voix ne cesse de m'appelerMarseille, Marseille, ville d'éternitéMarseilleOui, tes monuments abondent en nombreTes mystères, au-delà des hommes, nous comblent
MarseilleJamais je ne pourrai regretter le jour béniOù je t'ai rencontré, ouiMarseilleDe ta mer de splendeurs et de regretsDe ton soleil implacable jusqu'au soir tard
MarseilleTa voix ne cesse de m'appelerMarseille, Marseille, ville d'éternitéOui, d'éternitéMarseilleJamais je ne pourrai t'oublier
MarseilleJe marche seul dans tes ruesEt trop souvent, j'y ai disparuMarseille, oui
MarseilleJe marche souvent seul dans tes ruesOui et tu sais, trop souvent j'y ai disparu
Oh, MarseilleMon cœur si seul cherche ta caresseCar ma vie est trop remplie de tristesseMarseilleDe ta mer de splendeurs et de regretsDe ton soleil implacable jusqu'au soir tard
MarseilleTa voix ne cesse de m'appelerOui, elle susurre à mon oreilleMarseille, ville d'éternitéTes monuments abondent en nombreTes mystères, au-delà des hommes, nous comblent
MarseilleJamais je ne pourrai t'oublierJamais je ne pourrai regretter le jour où je t'ai rencontréMarseilleRien que la sonorité de ton nomM'apporte des frissons
MarseilleDe ton soleil implacableDe ta mer de splendeurs et de regretsMarseilleJamais, non jamais, je ne pourrai t'oublier
MarseilleDe ton soleil implacableMer d'éternitéVille d'éternitéMarseille
MarseilleTa voix ne cesse de m'appeler, ouiMarseilleDe ta mer de splendeurs et de regretsVille d'éternitéMa vie est remplie de toiMarseilleOui, c'est ainsi
Je marche seul dans tes ruesEt trop souvent, j'y ai disparu
Oui, MarseilleJe ne peux t'oublier tellement je t'aimeVille lumièreMarseilleLorsque j'arpente tes trottoirs le soirMarseilleAinsi soit-il
 

dimanche 16 avril 2023

Au théâtre du Rond-Point

 
Voilà, 
au Théâtre du Rond-Point, collée contre un mur, on ne peut pas rater cette reproduction d'un dessin de Roland Topor qui fut un dessinateur génial et un écrivain non dénué de talent, dont le rire était une des choses les plus réjouissantes que l'on pouvait entendre. Surprenant de trouver ce dessin dans un tel lieu, car c'est tout de même lui qui a dit "faire du théâtre c'est le meilleur moyen de ne pas s'y ennuyer". 
Je l'ai croisé dans ma jeunesse quelquefois, tard la nuit, dans certains bars à vins de Montparnasse, où lorsqu'il était bien éméché il organisait des courses de camembert. Le principe était le suivant : on coupait un camembert bien fait en deux, on posait chaque moitié en haut d'un plan incliné (une ardoise posée sur des corbeilles et le tour était joué), on y traçait une ligne d'arrivée et on laissait couler en buvant des verres. Celui dont la part arrivait en dernier payait sa tournée. 
Topor, trop tôt et si soudainement parti il y a exactement 26 ans…

vendredi 14 avril 2023

Sur mon balcon


Voilà,
le bulletin d’information de la radio insiste ce matin sur la probabilité d’une sécheresse estivale forte sur presque tout le territoire français, avec des incertitudes concernant les quantités de pluies attendues au printemps dont on sait d’ores et déjà qu’elles ne suffiront à recharger les nappes phréatiques. Le risque est même «très fort» dans près de la moitié des départements métropolitains. Il y a aussi le constat que, année après année, les océans battent de nouveaux records de chaleur. Début avril, les eaux de surface des mers du monde ont enregistré une température moyenne de 21,1 °C, a relevé l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique (NOAA). Un record depuis le début des relevés, en 1981. Sur le net, la tendance est plutôt à s’alarmer sur la disparition des insectes. Une catastrophe, une de plus serait en cours. « Les insectes, qui sont à la base de la chaîne alimentaire, sous-tendent tout le reste. Il est difficile de voir comment les humains pourraient survivre sans les insectes. Peut-être qu’une poignée vivoterait, mais leur existence serait lugubre, morne. La civilisation disparaîtrait, de même que quasiment toutes les espèces de plantes et d’animaux. Ce serait un monde sans nourriture ou presque, sans fleurs, sans couleurs ». Le biologiste Dave Goulson a publié un livre à ce sujet. Ce n’est pas une découverte, cette situation. L’alerte a déjà été donnée voilà bien des années.. Mais comme le disait Churchill « Tous les êtres humains trébuchent un jour sur la vérité. La plupart se relèvent rapidement, secouent leurs vêtements et retournent à leurs préoccupations, comme si de rien n’était ». C’est peut-être ça ce qu’on appelle être positif. S’oublier dans le présent en se disant qu’on n’a pas choix. Quoi qu’il en soit, cette photo a été prise en mai 22, sur mon balcon.

jeudi 13 avril 2023

De vieilles affiches lacérées


Voilà,
en septembre 1983 — je suis certain de la date car sur la planche contact se trouvent des photos de l'enterrement de Tino Rossi — j'ai réalisé une série à partir d'affiches lacérées que les murs et les palissades de Paris offraient au regard des passants. Bien sûr ma fascination pour le travail de Raymond Hains et de Jacques Villéglé dans les années soixante y était pour quelque chose. 
Curieusement, à l'époque où je réalisais ces images d'arrachages, je passais aussi beaucoup de temps à la maison à concevoir avec le plus grand soin au moyen de papiers et de ciseaux, des collages dont l'objet était la reconstitution de réalités imaginaires
Ces images vieilles de quarante ans, traces d'un monde qui ne signifie rien pour ma fille, convoquent de vagues souvenirs. Mais surtout je continue à leur trouver un certain charme. A moins qu'il ne s'agisse plus simplement que de l'émotion ressentie devant les tentatives du jeune homme que j'étais alors.
J'étais déjà séduit par la décrépitude, les ruines, l'effacement. Pour rentrer chez moi, je passais par un quartier en mutation dont on abattait tous les vieux immeubles pour en bâtir de nouveaux. J’ai fini par habiter dans l’un d’entre eux quelques années plus tard. Et j’ai continué de photographier si bien que je dispose à présent de nombreuses images de ces transformations urbaines que je n'ai pourtant jamais publiées sur ce blog. Il faudrait que je le fasse peut-être un jour, en mettant en contrepoint le bâti d'aujourd'hui.

mardi 11 avril 2023

Pour tous les états intermédiaires

Voilà
Un amour au-delà de l'amour, 
Plus haut que le rite du lien, 
au-delà du jeu sinistre 
de la solitude et de la compagnie. 
Un amour qui n'ait pas à revenir, 
mais non plus à s'en aller.
un amour non soumis 
aux frénésies d'aller et venir, 
d'être éveillés ou endormis, 
d'appeler ou de se taire

Un amour pour être ensemble 
ou pour ne l'être pas, 
mais aussi pour tous les états intermédiaires.

Un amour qui serait comme ouvrir les yeux.
Et peut-être aussi comme les fermer
(Roberto Juarroz) 
 

dimanche 9 avril 2023

Murs à la Grande Motte

 
Voilà,
au mois d'Avril, l'année dernière, j'ai passé le lundi de Pâques à la Grande-Motte. Il faisait un temps presque estival. Des années que je voulais visiter cette station balnéaire, qui fut en son temps une ville nouvelle surgie de rien et bâtie sur des marais, une sorte d'utopie du temps des "Trente glorieuses" cette période de plein emploi et de croissance continue durant laquelle, après-guerre, la France s'est reconstruite. On imaginait alors que le futur nous porterait "vers une civilisation des loisirs".  


Je me souviens en tout cas avoir été surpris par ces peintures murales délicieusement rétro, qui rappellent les dessins de Kiraz intitulés "les parisiennes", et où la ville offre une représentation d'elle même, avec ces pyramides inspirées des constructions aztèques.
 
 

samedi 8 avril 2023

Empicassés

 
Voilà,
s'il ne fut pas un artiste aussi complet que Michel-Ange en son temps, qui en plus d'être peintre et sculpteur était architecte — et quel architecte, puisqu'on lui doit tout de même le palais Farnese, l'extraordinaire basilique Sainte Marie des anges et des martyrs, la chapelle des Médicis, la bibliothèque Laurentienne et la basilique Saint-Pierre pour ne citer que quelques-unes de ses réalisations —, Picasso demeure la figure majeure du XXème siècle en matière de peinture. On peut lui préférer Matisse, lui opposer Bacon, Klee, Kandinsky (pour lequel j'ai une particulière admiration car il fut quand même l'inventeur de l'abstraction) ou encore le tendre et merveilleux Mirò, si joyeusement coloré (pour ma part ils me sont tous aussi nécessaires, et je ne parle que de ceux qui ont contribué à l'art moderne du XXeme siècle), mais nul autre n'a fait preuve d'une aussi infatigable persévérance à transgresser les codes de la peinture, et d'une telle puissance de travail. Toujours il a cherché à se renouveler, exploitant le moindre accident, assemblant des objets incongrus pour les transformer en sculpture, métamorphosant parfois des petits cailloux en pierre gravée. Celui qui, à treize ans, dessinait mieux que Raphaël, n'a eu de cesse d'explorer de tordre de déconstruire d'expérimenter avec une aisance déconcertante qu'il lui fallait à chaque fois interroger, remettre en question transgresser nier abolir. 
Hier sur Arte j'ai regardé un passionnant documentaire intitulé "Picasso l'inventaire d'une vie", grâce auquel j'ai appris des nouvelles choses le concernant. On y raconte comment Maurice Rheims, un célèbre commissaire-priseur, se consacra à l'inventaire de son œuvre. Il pensait que cela durerait six mois, cela lui a pris huit ans. Il y raconte sa surprise de découvrir autant de toiles et d'œuvres diverses que Picasso avait produites et entreposées dans ses différentes propriétés et dont personne n'avait soupçonné l'existence : 1885 peintures, 11748 dessins,  1228 sculptures,  2800 céramiques, 18 000 gravures, 6000 litho. Un inventaire qui s'est évalué au début des années quatre vingt, à 1 milliard 300 millions de francs dont 20% sont revenus à l'État français. 
En 1972, pour fêter son 90ème anniversaire, huit toiles du maître malaguène, — les seules dont disposaient alors les collections nationales — furent exposées dans la grande galerie d'honneur du musée du Louvre parmi les chefs d' œuvre du passé. Je me souviens y être allé, et c'est à cette occasion que je fis sa découverte. C'était la première fois qu'on rendait un tel hommage à un peintre encore en vie. Seul Georges Braque en 1963 avait auparavant connu le privilège d'être invité de son vivant au Louvre, mais dans un espace qui lui était entièrement dédié. Il est amusant de constater que tous deux, qui travaillèrent presque de concert à l'invention du cubisme, aient, à quelques années d'écart ainsi partagé cette faveur.
Le film est parsemé de nombreuses anecdotes. L'une en particulier m'a touché. celle de Pierre Daix, qui a beaucoup écrit sur lui, et qui visiblement ne s'est jamais vraiment remis d'avoir connu cet homme tant son émotion est palpable à chacune de ses interventions. Lors de sa dernière visite chez Picasso, celui-ci, avant qu'il ne se séparent, l'emmène dans une petite pièce et tient à lui montrer posée sur une méridienne, la toile ultérieurement  titrée "L'autoportrait devant la mort", le dernier qu'il réalisa.
 

 
Comme on fête le cinquantième anniversaire de sa mort, de nombreux documentaires sont diffusés autour de Picasso. L'un deux est consacré à Françoise Gilot, qui vécut avec lui après-guerre. C'est une femme très intéressante et une peintre très talentueuse. Elle ne s'en laissa pas compter par son illustre compagnon qui n'était pas un homme facile à vivre, à cause de son machisme très espagnol. Il se comportait souvent en tyran domestique. Ce fut la seule femme qui sut se tirer des griffes de Picasso et refaire sa vie, rapidement après l'avoir quitté, la seule peut-être pour démentir cette chanson des Modern Lovers. Picasso fit en sorte de l'invisibiliser, en exigeant de son galeriste qu’il cesse de l’exposer. Le génie n'est pas exempt de mesquinerie. Lorsque Françoise Gilot, exilée aux États-Unis, publia un livre sur sa vie avec Picasso, ce dernier fit tout — sans succès d'ailleurs— pour empêcher sa parution. Et lorsqu'il fut traduit en français, Picasso mobilisa le ban et l'arrière-ban des intellectuels français pour empêcher sa publication. Une pétition fut signée par de nombreux artistes qui par ailleurs se targuaient d'être d'ardents défenseurs de la liberté. Aragon et la Triolette, Césaire, Alain Cuny, Michel Leris, même Jacques Prévert, Vercors, Jean-Louis Barrault et Madeleine Renault, Serge Reggiani, Maurice Rheims, Geneviève Anthonioz De Gaulle... Cocteau, qui toute sa vie fut pourtant confit, d'une admiration peu payée en retour à l'égard du peintre (qui s'en amusait d'ailleurs), eut l'élégance de ne pas signer. Bref, l'homme si sûr de son génie, pouvait être mesquin cruel et d'une grande lâcheté. 
Claude Arnaud, dans un récent ouvrage intitulé "Picasso tout contre Cocteau", confie, que Michel Leiris, surnommait Picasso, "le mage noir", et que ce dernier disait "chaque fois que je change de femme je devrais brûler la précédente". Espérons qu'il ne parlait que des toiles peintes où celles-ci étaient représentées. A un spectateur indignée par un portrait de femme de Picasso, Colette rétorqua un jour "elle n'est pas affreuse, elle est empicassée" . Claude Arnaud, fait malicieusement remarquer  que "empicassé" est le mot qu'utilisent les paysans breton pour désigner une vache à qui leurs voisins ont jeté un sort.
J'ai choisi pour illustrer cet article trois œuvres mineures, aperçues lors de l'exposition Picasso et la préhistoire. De petits galets sculptés, qui révèlent la part d'enfance chez cet artiste. 
Un être qui fit longtemps mon bonheur, un jour me raconta que, lorsqu'elle était enfant, elle pensait être la reine des cailloux. A sa façon Picasso lui aussi régnait sur eux, leur accordant parfois son onction de vieil enfant ("ce pervers polymorphe", selon Freud), lui qui sa vie durant prétendait s'efforcer de dessiner comme eux.

vendredi 7 avril 2023

En pensant à Eugène Dabit

Voilà,
je relis depuis quelques temps — et avec un grand plaisir —, des nouvelles d'Eugène Dabit. Cet écrivain français du XXe siècle, est connu pour avoir écrit "L'hôtel du Nord", qui a inspiré le film "Hôtel du Nord" réalisé par Marcel Carné.  Dans ce grand classique du cinéma français d'avant-guerre, Arletty et Louis Jouvet y interprètent les rôles principaux servis par les dialogues d'Henri Jeanson auquel on doit le célèbre "atmosphère, est-ce que j'ai une gueule d'atmosphère".
Une prose simple et directe, économe, évitant les effets littéraires artificiels pour décrire les scènes de la vie quotidienne et populaire, le souci du détail concret, et les sensations physiques caractérisent le style de Dabit. Ses nouvelles évoquent les conditions de vie des marginaux et des classes populaires d'avant-guerre, parfois les injustices sociales dont ils sont victimes. Dans la restitution des de ces tranches de vie transparaissent les émotions des personnages, souvent à la recherche de joies simples, et désireux de rendre plus supportables des existences souvent précaires où le malheur n'est jamais loin.
Eugène Dabit  mourut subitement du typhus, à Sebastopol en 1936, lors de ce voyage d'intellectuels français en URSS au nombre desquels on comptait, Jef Last, Louis Guilloux, Jacques Schiffrin et Pierre Herbart. André Gide qui en était l'écrivain le plus célèbre relatera ce périple dans Retour de l'U.R.S.S., et lui dédicacera son livre : "à la mémoire de Eugène Dabit. Je dédie ces pages, reflets de ce que j'ai vécu et pensé près de lui, avec lui." 
Il m'a semblé que l'homme sur cette photo prise en Octobre 2005, square Jean XXXIII, entre Notre-Dame de Paris et la Seine, aurait pu trouver sa place dans l'une de ses nouvelles.
 

jeudi 6 avril 2023

Juste une strophe

 

Voilà,
 Le ciel, qui sait nos maux et nos douleurs, / Prend en pitié nos jours vains et sonores. / Chaque matin, il baigne de ses pleurs / Nos aurores. Je me suis rappelé ce bout de poème. En fait non, j'en avais juste un vague souvenir. J'ai du chercher sur la toile, dans ma bibliothèque pour retrouver ce dont il s'agissait exactement. Ça a pris un peu de temps, j'ai fini par en avoir le cœur net. C'est dans "Les Contemplations" de Victor Hugo. Je me doutais quand même que c'était lui, mais le poème dans son intégralité je ne m'en souvenais pas du tout. Il n'y avait que cette strophe, comme sortie de nulle part, comme un bout d'os trouvé dans la terre. J'ai cherché un moment. J'ai du lire ça dans ma prime jeunesse. Je me souvenais juste de cette étrange versification, trois vers de dix pieds, un autre de trois pieds. Peut-être l'avais-je noté quelque part, adolescent, quand je scribouillais de maladroits poèmes. À cette époque où je trainais parfois mon mal de vivre du côté des serres tropicales du jardin des plantes.
 

mercredi 5 avril 2023

Tout regard est un leurre


 
Voilà 
Tout regard est un  leurre. 
 Un regard vrai 
devrait demeurer dans ce qu'il regarde
ou du moins être le flux qui l'irrigue et le fasse croître.

Toutes choses attendent ce regard.
Et si tout attend quelque chose, 
cela peut-il ne pas exister ?

Chacun de nos regards peut-être 
pourrait devenir celui que les choses attendent, 
si nous savions nous déprendre de lui 
comme quiconque donne un pain
(Roberto Juarroz)
 
shared with friday face off

mardi 4 avril 2023

Un fait divers belge

Voilà
une des nouvelles les plus désopilantes qu'il m'ait été donné de lire depuis longtemps (j'ai d'abord cru à un poisson d'Avril) : "un père de famille s'est donné la mort après avoir dialogué pendant six semaines avec un chatbot, un ordinateur doté d'une intelligence artificielle. L'homme était très éco-anxieux, la machine ne l'a pas beaucoup rassuré et la famille accuse désormais Eliza, cette intelligence artificielle de l'avoir poussé au suicide. Ce trentenaire, père de deux jeunes enfants, souffrait depuis plusieurs mois d'une dévorante angoisse de fin du monde causée par le réchauffement climatique. Il a choisi d'en parler avec cette IA, tout d'abord pour lui poser des questions sur les espoirs de survie de l'humanité. La conversation aurait ensuite pris une dimension beaucoup plus humaine. "Elle était devenue sa confidente, une drogue dont il ne pouvait plus se passer", rapporte son épouse au journal La Libre Belgique. Ce n'est qu'après son décès que sa famille découvre la conversation où la victime fait part de ses pensées suicidaires, de la manière dont il compte mourir. Elisa, intelligence spécialement programmée pour ne jamais contredire ses interlocuteurs, le soutient. Suite à ce drame, le secrétaire d'État à la digitalisation a annoncé le lancement d'une réflexion sur la régulation des intelligences artificielles." 
Mais contre la connerie naturelle, apparemment, rien ne semble avoir été prévu. Et, si l'on en croit les programmes de radio et de télé mainstream, on pourrait même supposer qu'elle est, au contraire, fortement encouragée. Quoi qu'il en soit, les commentateurs évoquent désormais avec beaucoup de sérieux, les trois lois de la robotique énoncées pour la première fois par Isaac Asimov en 1942 dans sa nouvelle de S.F. Cercle vicieux (Runaround) :  1) un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger  2) un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la première loi ; 3) un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n'entre pas en contradiction avec la première ou la deuxième loi.
J'ai donc, par curiosité, tapé la première phrase de cet article dans le prompt d'un générateur text-to-image, comme je l'avais déjà fait en décembre. J'ai obtenu ça : 

 
Qu'en conclure ? D'abord que ce générateur n'est pas si intelligent que ça. Je l'avais déjà constaté en décembre dernier, après un entretien avec un nouvel agent conversationnel dont on vantait alors les mérites. Je n'ai même pas publié ce que j'en pensais, tellement cela me semblait peu digne d'intérêt. J'avais l'impression de parler avec un prêcheur évangélique. C'est à dire le degré zéro de la pensée. Revenons à cette image : "un père de famille" c'est forcément un vieux avec une cravate. "Un ordinateur doté d'une intelligence artificielle", c'est une petite fille un peu difforme, blanche et blonde, avec une vague prothèse dans les cheveux. Je trouve même cette image sournoisement licencieuse. Cette petite fille à grosse tête, au cou étroit et au nez mal fini, ne serait-elle pas sur les genoux de ce vieillard pour que leurs visages soient ainsi à la même hauteur ? 
J'ai donc décidé de formuler ma requête avec le paragraphe allant de "un père de famille" jusqu'à "une drogue dont il ne pouvait plus se passer". Et là c'est le grand n'importe quoi :
 

D'une part la mort y semble toujours associé à la vieillesse. En outre, ce générateur d'images a toujours autant de problèmes avec la représentation des mains et les lois de la perspective. Quant à la représentation de l’IA par elle-même, je la trouve assez croquignolesque.
Évidemment, je suis un peu taquin, je propose délibérément des "prompts" vagues et abstraits, voire même confus. Je n'ignore pourtant pas qu'il existe déjà des banques de "prompts" qui s'affirment comme "la solution par défaut en matière d’achat-revente pour gagner du temps, obtenir de meilleures images et dépenser moins de crédits sur les services "d’IA et leurs API". Mais ce qui m'intéresse c'est le côté déconnant de l'affaire. Je cherche l'anomalie. Par exemple, ces générateurs ne prennent pas en considération ce qui choque. Tu files une description d'une scène d'orgie par le marquis de Sade, la machine refuse (mais qui sait peut-être cela marcherait-il avec la description du martyre d'un saint). Il y a malgré tout un certain charme au côté mal foutu, pas encore dégrossi. C'est d'ailleurs ce qui m'intéresse. Cette génération de "possibles totalement improbables" que produit la machine, avec des mains à sept doigts des bouches à cinquante dents, des tératologies numériques, des hasards algorithmiques, bref tout ce qui relève de l'anomalie.
Je me suis en outre livré à une autre expérience. J'ai tapé "elle se confond avec la pénombre. Une viscosité qui a une volonté, de la glu pétrie de haine ". Trois phrases relevées au hasard dans une page des "Travailleurs de la mer" de Victor Hugo. Cette image m'est apparue.
 

 Il est clair que le générateur Text-to-image n'est pour le moment guère compatible avec la poésie. Le résultat se révèle bien énigmatique. Néanmoins, l'image hasardeuse de ces silhouettes égarées dans un désert où se dressent de vastes monuments me plaît. Elle me rappelle ces collages d'architectures utopiques que je réalisais au début des années quatre-vingt.
J'ai ensuite fait d'autres tentatives, cherchant à obtenir des résultats plus scabreux. J'ai bidouillé, traficoté. J'en livrerai peut-être les résultats ultérieurement. Il faut que je laisse reposer. On doit toujours se méfier des enthousiasmes immédiats. 
Je ne peux guère sortir de chez moi, ces derniers temps. En attendant que je me rétablisse, c'est donc à cela que je m'occupe. Entre autres.

dimanche 2 avril 2023

Fresques de l'oratoire de la Villa Litta

Voilà,
lors de ce passage au Louvre, précédemment évoqué, outre les fresques de Boticelli, j'ai aussi découvert celles que réalisa entre 1520 et 1525 Bernardino Luini et qui ornaient l'oratoire de la famille Litta à Greco Milanese près de Milan. Le cartel du musée dit en substance ceci : "Mêlant une composition rigoureuse et un raffinement de la technique picturale, sensible dans le traitement des figures et l'utilisation des couleurs rehaussées d'or, elles rendent compte du style de cet artiste lombard, fortement influencé par la peinture de Léonard de Vinci.". Luini travailla d’ailleurs avec ce dernier quand il séjourna à Milan de 1482 à 1499, puis surtout à partir de 1504 jusqu’à son départ pour la France. Giorgio Vasari, un de ses contemporains dit de lui qu'il fut un peintre "éminemment délicat, qui vaut aussi bien dans la peinture à l’huile qu’en fresque, et il fut une personne très courtoise et au service de son art; c’est pour cela justement que ces louanges lui conviennent et qu’il mérite quelque artifice qui, avec l’ornement de la courtoisie, fasse resplendir l’œuvre de sa vie autant que l’œuvre d’art ".
Ces fresques furent déposées vers 1810, sans doute lors de l'occupation des armées de Napoléon.
 

vendredi 31 mars 2023

A l'ombre des cerisiers

 
 
Voilà,
dimanche dernier je suis allé voir le prunus shirotae, une variété de cerisier du Japon,
qui compte parmi les arbres remarquables du Jardin des Plantes, surtout lors de sa floraison.
J'ai songé aux haikus que Kobayashi Issa leur a consacrés
 
*
 
 Être rien qu'en vie
à l'ombre des cerisiers
cela est miracle.
 
*
 
A l'ombre des fleurs de cerisiers
il n'est plus
d'étrangers. 
 
*
 
Ah, ces fleurs de cerisiers,
comme si descendues
en flottant du ciel ! 
 
et aussi ce dernier qui me semble on ne peut plus d'actualité 
 
 
 
en ces jours récents,
ces temps dégénérés,

des fleurs de cerisiers partout ! 
 

mercredi 29 mars 2023

Des pierres trop lourdes

Voilà,
Nulle autres possibilité de promenade, sinon celle qui mène de ce lampadaire au casino et du casino à ce lampadaire. Réaliser, dans la solitude d'un froid dimanche venteux, que les choses immédiates n'en sont pas pour autant plus saisissables ni compréhensibles. La vie tangue. On n'y peut rien. On la voudrait plus légère, plus soluble dans l'air du temps, mais on demeure là, chancelant, à regarder le paysage trembler. Les nuages passent, tels une armée en déroute. La gorge serrée ; les mots comme de trop lourdes pierres.
 

lundi 27 mars 2023

Tipasa

 

Voilà
"Du côté des ruines, aussi loin que la vue pouvait porter, on ne voyait que des pierres grêlées et des absinthes, des arbres et des colonnes parfaites dans la transparence de l’air cristallin. Il semblait que la matinée se fût fixée, le soleil arrêté pour un instant incalculable. Dans cette lumière et ce silence, des années de fureur et de nuit fondaient lentement. J’écoutais en moi un bruit presque oublié, comme si mon cœur, arrêté depuis longtemps, se remettait doucement à battre. Et maintenant éveillé, je reconnaissais un à un les bruits imperceptibles dont était fait le silence : la basse continue des oiseaux, les soupirs légers et brefs de la mer au pied des rochers, la vibration des arbres, le chant aveugle des colonnes, les froissements des absinthes, les lézards furtifs. J’entendais cela, j’écoutais aussi les flots heureux qui montaient en moi. Il me semblait que j’étais enfin revenu au port, pour un instant au moins, et que cet instant désormais n’en finirait plus. Mais peu après le soleil monta visiblement d’un degré dans le ciel. Un merle préluda brièvement et aussitôt, de toutes parts, des chants d’oiseaux explosèrent avec une force, une jubilation, une joyeuse discordance, un ravissement infini. La journée se remit en marche. Elle devait me porter jusqu’au soir." (Albert Camus - Retour à Tipasa)

dimanche 26 mars 2023

Palissades (2)

Voilà
tenant ma promesse de la semaine dernière, je propose trois vieux pochoirs de Blek le Rat, pseudonyme de Xavier Prou. Entré aux Beaux-Arts de Paris en 1972, il décroche son diplôme d’arts plastiques en 1976, avec une spécialisation en sculpture. Puis il entreprend des études d’architecture l’année suivante à La Villette. Il découvre, lors d’une exposition à Paris, le travail du peintre et photographe anglais David Hockney, figure du mouvement pop-art des années 60. Une scène du film « The Bigger Splash » où l’on voit un homme peindre un visage sur le mur d’un appartement, restera particulièrement gravé dans sa mémoire.
L’art de rue qu’il a découvert à New-York mûrit pendant dix ans en lui avant qu’il n’ose prendre une bombe et peindre les murs. En 1981, il commence à peindre au sein d’un collectif Blek, qu’il forme avec un copain. Leur pseudonyme fait référence à un personnage de bande dessinée italienne, Blek Le Rock.
 Le collectif fabrique des pochoirs le jour et graffite la nuit dans les 14e et 18e arrondissements de Paris où à l’époque, des dizaines de maisons étaient abandonnées et murées. Un vaste terrain de jeu , comme le fut la palissade entourant le chantier de la pyramide du Louvre.
Lors de la Saint Sylvestre du 31 décembre 1982 au 1er janvier 1983, ils taguent des dizaines de rats et de tanks autour du Centre Pompidou. Quand les gardiens viennent leur demander ce qu’ils font, ils répondent : « de l’art »! Un an plus tard, Blek Le Rat poursuit son épopée artistique anonyme tout seul et naît alors une certaine reconnaissance. Pour lui c’est le début de la notoriété. "J’ai pris la photo d’un vieil Irlandais dans Libé et l’ai peint dans plusieurs villes de France au pochoir. L’impact a pris une dimension à laquelle je ne m’attendais pas du tout. Je retrouvais mon pochoir dans différents journaux pour traiter des sujets qui n’avaient parfois rien à voir avec le graffiti… ", raconte-t-il. Cet homme en noir deviendra la marque de fabrique de Blek Le Rat. Les pochoirs présentés ici ont été réalisés au milieu des années 80.
Blek Le Rat a laissé sa patte sur les murs des plus grandes villes du monde. Son travail a inspiré de nombreux artistes de la scène urbaine, comme Banksy chez qui l’on décèle des pochoirs très semblables.

vendredi 24 mars 2023

Vestiges romains

Voilà,
en 1995, alors que nous étions en tournée à Béziers avec un spectacle, Jean Alibert, Lionnel Astier et moi fîmes un détour par Sète pour y voir la tombe de Georges Brassens, pour lequel nous éprouvions une commune admiration. Pour ce qui me concerne, il me bouleverse toujours autant. Nous étions ensuite allés faire un tour en bord de mer, où j'ai aussi pris cette photo. Quand je suis retourné à Sète, en Avril dernier, j'ai secrètement espéré que le hasard de mes pas me conduirait à cette relique romaine que j'avais photographiée, et qui m'était alors apparue dressée au milieu d'un tas d'immondices entassées à ses pieds. Mais je ne l'ai pas revue.

jeudi 23 mars 2023

Jaune et bleu

Voilà,
je ne l'ai pas fait exprès mais c'est une photo aux couleurs de l'Ukraine. Ça pourrait aussi bien être aux couleurs de la Suède. Le jaune allié au bleu me réjouit. À cause de ma dyschromie sans doute. Mais, passant par là, c'est surtout ce reflet inattendu qui a retenu mon attention. Une fraction de seconde j'ai cru être sujet à une hallucination. Je n'ai pas immédiatement compris ce que je voyais. A première vue les choses ne me semblaient pas à leur place. 
En fait l’ancien Louvre des antiquaires, ce grand bâtiment haussmannien en arrière-plan va abriter dès 2025, un deuxième site de la Fondation Cartier pour l’art contemporain. C’est à Jean Nouvel, architecte du site situé Boulevard Raspail, qu’a été confié le soin de dissimuler durant toute la durée des travaux, ces disgracieuses cabanes de chantier qu’on appelle Algeco. Deux des quatre faces du cube sont parées de miroirs. Une troisième devrait bientôt l’être à son tour pour couvrir les actuels échafaudages, et la quatrième restera couverte d’une bâche représentant les arcades face à elle. Les façades donnent à voir, selon l’orientation, le reflet des bâtiments alentours, le Louvre et le Conseil d’État et bien sûr, celui du ciel. 
 

Sinon, 
mon valet me chuchote qu'il ne faut pas faire chier le monde juste parce qu'on a le sentiment de ne pas s’être vraiment accompli au cours de son existence. Il me rappelle aussi cette citation d'Horvath "Quand je suis vraiment moi-même, je suis très différent, mais cela n'arrive qu'exceptionnellement.
Mon valet est très espiègle, et je ne sais alors s'il parle de lui ou s'il fait allusion à moi. 
En outre, il me conseille aussi de programmer de vieux posts, publiés quand je commençais tout juste ce blog et que j'avais très peu de lecteurs. "Choisir exige beaucoup moins d'efforts que rédiger, Et puis de toute façon tu racontes toujours les mêmes choses" s'exaspère-t-il. "Et de moins en moins bien. C'est pénible à la fin."
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mardi 21 mars 2023

Dans l'ambre du passé


Voilà, 
ces fractions de secondes, bien des années après, comme serties dans l'ambre du passé. Ces instants insignifiants qui pourtant exigeaient de ne pas se laisser oublier. Je me souviens d'errances solitaires dans la ville froide et humide, de cet accablement et ce sentiment d'échec que je traînais alors, songeant qu'il me faudrait vivre désormais avec ça, le restant de mes jours. Était-ce à cause de la lumière pâle, de cette silhouette solitaire, de l'étonnement d'être là ? J'ai pris la photo. Depuis j'ai vécu plus d'années que je n'en avais alors. 

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