Voilà,
Je me souviens de Benoît, dont j’avais fait, en 1990, la
connaissance à Gray en Haute-Saône, lorsque nous répétions une pièce de
Dürrenmatt, “Romulus le Grand” que nous irions plus tard jouer à Paris, puis à
Alès. Dans le spectacle, nous formions tous les deux une paire de domestiques,
et bien que l’ambiance de le la troupe ne fut pas très bonne, le tour grotesque que prenaient parfois les choses nous faisait souvent rire. Il arrivait
cependant qu’il maugréât quelquefois contre l’incompétence du metteur en scène
et de sa femme qui faisait office d’assistante. Il se mettait alors dans des
états que je comprenais mais qui selon moi ne méritaient pas une telle dépense
d’énergie. Il était jeune et sortait du conservatoire. Je lui disais que s’il
ne prenait pas un peu plus de distance il se ferait beaucoup de mal dans ce
métier. Je me moquais de lui parfois, parce qu’il passait beaucoup de temps à
téléphoner, et je lui disais en le taquinant que cela faisait vraiment "très acteur." Pendant ce temps-là, dès que j'avais un peu de temps libre je faisais des photos et des dessins, des empreintes à la mine dans les combles du théâtre où travaillait la délicieuse Anne Deschaintres, notre costumière et scénographe. Je me
rappelle aussi ces soirées passées au bar du théâtre à repasser dans le vieux jukebox “J’ai des doutes” de Sara Mandiano. Nous reprenions alors en chœur le refrain qui reflétait notre point de vue sur le processus en cours. Finalement, comme cela arrive souvent tout se passa plutôt moins mal que
nous l’imaginions. Le spectacle sans être fameux fut présentable et eut même un petit succès d’estime. A la
dernière au festival d’Alès, Benoît avait, en loge et à mon insu, préparé du
champagne que nous bûmes sur scène pendant la représentation dans des coupes en
étain.
Puis comme cela arrive fréquemment, nous nous vîmes
souvent les mois qui suivirent le spectacle, et puis par la suite de moins en
moins, nous téléphonant seulement de temps à autre pour prendre des nouvelles.
Une fois, à ma grande surprise, car nous nous étions perdus de vue, alors qu’il
répétait à Béthune un spectacle qui devait être présenté au festival d’Avignon,
il m’appela, pour évoquer avec nostalgie le bon temps de nos répétitions et le
plaisir qu’il avait eu à travailler en ma compagnie. Je ne m’étonnais qu’à moitié de
tels épanchements que je mettais plus
sur le compte de son tempérament de diva qu’il aimait à cultiver que sur un réel élan d’affection. Il me demanda
si je pensais descendre à Avignon pour le voir, je lui répondis que je ne savais pas, que de toute façon je le verrais à
la fin de la saison prochaine, puisque je savais son spectacle programmé dans
un théâtre national. Ce fut en fait la dernière conversation que j’eus avec
lui. Séropositif depuis des années sans que personne de son entourage ne le
sût, sa maladie se déclara précisément durant le festival. Il mourut sept mois
plus tard. Un ami commun m’apprit sa disparition début janvier 1995, quelques jours
après que j'eus envoyé à Benoît mes vœux de nouvel an.








