mardi 13 juin 2023

Ne pas chercher à comprendre



Voilà
longtemps que je le pense, si notre espèce finit par disparaître un jour de cette planète, grâce à l’efficacité croissante des techniques de destruction, ce n’est pas la cruauté qui sera responsable de notre extinction et moins encore, bien entendu, l’indignation qu’elle suscite ; ni la cruauté, ni la vengeance, mais bien plutôt la docilité, l’irresponsabilité de l’homme moderne, son abjecte complaisance à toute volonté du collectif. Les horreurs que nous venons de voir, et celles pires que nous verrons bientôt, ne sont nullement le signe que le nombre des révoltés, des insoumis, des indomptables, augmente dans le monde, mais bien plutôt que croît sans cesse, avec une rapidité stupéfiante, le nombre des obéissants, des dociles, des hommes, qui, selon l’expression fameuse de l’avant-dernière guerre, "ne cherchaient pas à comprendre".  écrivait Georges Bernanos en 1947 dans "La France contre le robots". 
Mais, c'est un réflexe terriblement humain. "Ne pas chercher à comprendre" remplacé aujourd'hui par "faut pas se prendre la tête". 
On voudrait tellement que le monde ne change pas trop, ni trop vite. S'en tenir aux rituels anciens, immuables. Boire un verre en terrasse sans songer au monde tel qu'il devient ni aux nouvelles qui nous renvoient à l'absurdité de notre condition : il fait chaud à Paris où il n’a pas plu depuis le 16 mai. Trois semaines sans aucune précipitation, cela ne s’était pas produit à cette période de l’année dans la capitale depuis 1949. Et malgré une nuit de précipitations les sols d’Ile-de-France et plus globalement de la moitié nord du pays s’assèchent à nouveau. Oublier qu'il y a une semaine à New-York à cause des incendies au Canada, l’air est devenu irrespirable pendant quelques jours. Qu'il était alors conseillé de ne pas sortir ni de faire du sport, d’utiliser des masques et de recourir à l’air conditionné en fermant les fenêtres. Que si les écoles restaient ouvertes, les activités en plein air étaient supprimées. On rêvait d'un autre futur autrefois, dans les années cinquante. On imaginait que le progrès susciterait le bien être collectif, qu'il serait un moyen d'accéder au bonheur pour l'humanité. On espérait une gouvernance mondiale, celle des Nations Unies.... Putain on est loin du compte...
On ne veut pas songer non plus aux horreurs provoquées par l'invasion russe en Ukraine et aux terribles répercussions alimentaires pour une bonne partie de la planète, — puisque c'est un des greniers à blé du monde — qui ne manqueront pas d'aller en s'amplifiant. On veut oublier que depuis trois mois la température des océans survole tous les records, que celle de l'air décolle dans le monde depuis le début du mois de juin, et que l'étendue des glaces est au plus bas. On veut juste profiter d'une belle soirée de printemps, sur la place Dauphine, en se rappelant des airs d'il y a cinquante ans, quand l'album "dark side of the moon" paraissait, et que la marque de jeans Levi's offrait en France cette affiche publicitaire créée et réalisée par Gilles Bensimon pour l'agence CLM-Bbdo avec la place de la Concorde transformée en un vaste campus universitaire couvert de pelouse
 
.
Ce que j’ai simplement compris pour ma part, c’est que j’appartiens à une espèce qui depuis des siècles, cherchant à domestiquer la nature, l’a peu à peu saccagée, et qu’il n’est de retour en arrière possible. Tous ceux qui ont, au cours des cinquante dernières années, tenté d’alerter sur les dangers à venir n’ont recueilli que sarcasmes ou indifférence. Et maintenant je suis fatigué. Pas docile, ni obéissant, non, juste fatigué.

dimanche 11 juin 2023

Au facteur Cheval


Voilà,
la partie de la façade du magasin d'antiquités de Versailles "Au facteur Cheval", située à gauche du porche est en fait en trompe-l'œil parfaitement exécuté. Je me suis amusé à donner à l'image une légère patine pour en accentuer le côté désuet. Je l'ai aperçu il y a une quinzaine de jours alors que je me rendais au parc du château.

 
Il recommence à faire très chaud, avec des températures plus estivales que printanières.  Dans le parc ce dimanche toutes les fontaines fonctionnaient. Ce qu'on appelle communément  "Les grandes eaux de Versailles". Cela ne sera peut-être plus un spectacle aussi fréquent d'ici quelques temps puisque de plus en plus on parle de sécheresses récurrentes pour les années à venir.

samedi 10 juin 2023

Avancer

 
Voilà,
chaque pas exige un effort et une attention démesurée au regard de ce que la même action requérait autrefois. L'impression d'avancer sur une ligne de crête fort étroite et très friable. Où que se porte le regard, le vertige n'est jamais loin. Pas d'autre solution, pourtant que d'avancer, obstinément, avec ce qu'il reste de force, jusqu'à l'épuisement, jusqu'à la chute dont on ne se relèvera pas.
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vendredi 9 juin 2023

A l'ombre


Voilà,
c'était tout juste quelques jours avant mon voyage au Pakistan, en Août 91, donc. Traînant au jardin du Luxembourg — je me souviens qu'il y faisait très chaud ce jour-là (mais si peu au regard de ce que nous connaissons désormais) — cette dame assise, profitant de l'ombre avait retenu mon attention, pour la façon dont elle plantait ses talons dans le sol. Elle ne semblait pas vraiment détendue. Il est probable qu'à cet instant j'aie aussi pensé à Lisette Model et eu l'envie de réaliser un cliché à sa façon. 
J'avais alors la moité de l'âge que j'ai actuellement. Je vivais avec une femme sensuelle mais plutôt oisive et qui pour cette raison commençait à devenir encombrante. Je n'avais pas beaucoup d'objectifs dans la vie, à part un 50 mm. L'idée m'avait traversé à l'époque de faire une formation dans le design industriel. Mais trop velléitaire et me sentant trop vieux pour une reconversion, j'avais vite renoncé. Je manquais d'assurance et j'ai donc persévéré dans mes erreurs. Je me laissais porter par le cours de choses. J'étais un comédien qui travaillait raisonnablement au théâtre. J'avais un petit réseau. Je ne cherchais pas de travail, on m'en proposait. J'avais toujours plus ou moins un projet en vue. Pas toujours des trucs exaltants, mais l'argent rentrait et j'avais, comme on dit, "du temps pour moi". Je vaquais, cherchant à retenir parfois quelques fractions de secondes qui suffisaient à mon plaisir. 
C'était un autre temps. L'URSS s'effondrait. D'aucuns proclamaient la fin de l'Histoire. Comment a-t-on pu énoncer de telles conneries ?
J’écris cela par une tranquille et paresseuse matinée de printemps. Dans une trompeuse quiétude. Comme si de rien n'était. Un barrage a été détruit dans le sud de l’Ukraine par l’envahisseur russe, causant des inondations et noyant des gens qui ne peuvent être sauvés à cause des frappes militaires sur les secouristes. New-York suffoque sous un nuage de pollution dû aux incendies qui parcourent le Canada d’Ouest en Est, des records de température sont battus en Extrême-Orient, cela fait 25 jours d’affilée (un record depuis 1949) qu'il n'a pas plu ici. On espère des averses pour le week-end. En attendant il fait 30° à l'ombre à 11 heures du matin.
On assiste à cela qui est bien étrange : on commence tout juste à s'apercevoir que l'ampleur des ravages (prévus pourtant depuis des années) est pire que ce que l'on avait imaginé. On comprend trop tard et encore trop lentement qu'une lente catastrophe sans précédent pour l'humanité a vraiment commencé. Ce n’est plus une possibilité, une probabilité, c’est une réalité. On a pu, certes sans toutefois éviter de nombreux incidents et accidents nucléaires,  jusqu'à présent contenir le péril d'une guerre atomique, mais désormais on réalise qu'on est encore plus vulnérables devant les conséquences de nos actions contre la Nature.  Le bulletin d'information de la matinée, à ce titre, était bien éloquent. Ce qui était loin, devient soudain proche. Le ciel ocre des villes du nord de l'Amérique, les grands incendies, semblent les signes avant-coureurs de ce qui nous menace inéluctablement. Comme si cela frappait à notre porte.
Mais bon, il y a aussi des trucs bien. Même en ces temps funestes, il y encore beaucoup de trucs bien à vivre à éprouver. Nombre de gens s'emploient à rendre, dans ce chaos, l'existence plus douce, plus intelligible, plus sensible. À nous rendre plus disponible et poreux à ce qu'il reste encore de beauté. Par exemple, cet animateur qui se nomme Christian Merlin et qui présente sur France-Musique une émission intitulée "Au cœur de l'orchestre" où il partage avec enthousiasme son érudition. France-musique, que j'ai commencé à écouter plus souvent pendant le confinement, parce que j'en avais ras-le-bol de toutes les parlottes souvent bien connes et prétentieuses relatives à l'événement qui saisissait et immobilisait la planète, fut pour moi une sorte de havre pour l'esprit. 
Je suis content que, dans ce pays si accablant à bien des égards, dont la mentalité suscite à juste titre tant de sarcasmes de la part des étrangers, il existe encore ce service public. Il suffit juste d'appuyer sur un bouton pour avoir rendez-vous avec des mondes insoupçonnés. Par exemple, grâce à cette chaine, j'ai découvert hier Albert Roussel, un compositeur dont j'ignorais jusqu'à l'existence. Albert Roussel avait le cul bordé de nouilles. C'était un rentier. Il n'a jamais eu besoin de vraiment travailler. Mais son temps libre, il l'a consacré à la composition musicale, et il a eu bien raison car il avait beaucoup de talent. J'ai aussi découvert il y a peu les "litanies à la vierge noire" de Francis Poulenc, et c'est fort beau. Ce sont de menus plaisirs. je les prends.
Évidemment "appuyer sur le bouton" ne va pas de soi. Tant de plaisirs faciles et frelatés nous sont proposés dans ce monde où, en outre la bêtise si souvent arrogante ne cesse de se propager sans qu'il semble possible de la contenir.


 
Je regarde les fougères, présentes sur terre depuis bien plus longtemps que nous. J'espère qu'elles pourront nous survivre.  Elles sont si belles.
 

mardi 6 juin 2023

Soirs de Printemps


Voilà,
il y a aussi ces soirs de printemps où la solitude pèse un peu plus que de coutume. Comme l'inspiration ne vient pas, pour tromper l'ennui, pour ne pas tourner en rond seul dans la maison, où il y a pourtant bien des choses pratiques à faire, je me convainc qu'il faut sortir, marcher un peu, voir autre chose. Autre chose, c'est souvent le cinéma. Ça dépayse, ça transporte. On ressort de la salle, et c'est de nouveau Paris. La lumière est belle, les journées durent longtemps. Il ne fait pas trop chaud. Une étoile solitaire brille dans le ciel. C'est à la fois le jour encore et déjà la nuit. Les lieux ordinaires prennent une apparence plus insolite, se chargent de mystère.


Certains soirs, la jeunesse s'attarde bruyamment sur les trottoirs. Je traverse des groupes sans susciter la moindre attention. Mes jambes ne sont plus aussi alertes, ma démarche plus hésitante, mes pieds traînent malgré moi, et parfois je trébuche. Les faux pas, ça me connaît désormais. Je me sens plus vulnérable, et de plus en plus étranger à ce monde. Je n'avais pas imaginé autrefois que je verrais autant de filles tatouées avec un anneau dans le nez, ni que je me sentirais vieux, un jour. Je repense à cette phrase de Romain Gary, dans "Les Promesses de l'Aube": "... je vais souvent dans les endroits fréquentés par la jeunesse, pour essayer de retrouver ce que j'ai perdu. Parfois je reconnais le visage d'un camarade tué à vingt ans. Souvent ce sont les mêmes gestes, le même rire, les mêmes yeux, quelque chose toujours demeure. Il m'arrive alors de croire presque qu'il est resté en moi quelque chose de celui que j'étais à vingt ans, que je n'ai pas entièrement disparu".
 


Et puis il y a aussi tous ces restaurants, ces bars ouverts la nuit, toute cette animation joyeuse à côté de laquelle je passe, toute cette apparente insouciance, quand pour moi la légèreté n'est plus tout à fait de mise. Combien de temps cela va-t-il encore durer, combien me reste-t-il encore de printemps où pouvoir marcher, en relative bonne santé, malgré tout, sans trop d'embarras ? Enfin il y a ce contraste, entre ce dont on parle tous les jours – cette catastrophe collective de moins en moins sournoise, qu'il est impossible de ne pas voir, de ne pas entendre, de ne pas sentir – et la futilité, sans doute nécessaire pour tenir à distance l'idée de ce qui nous menace. Moi aussi je tâche de faire bonne figure. Mais en fait c'est à cela que je ressemble. Et toujours ces voix qui s'éteignent une à une, de plus en plus souvent.


lundi 5 juin 2023

Cabanes

 
 
Voilà,
C’est une chose à la fois absurde et cruelle à constater, mais aux beaux jours lorsqu’il m’arrive d’apercevoir, en certains endroits peu passants de la ville, ces cabanes de fortune bâties par des sans-domicile-fixe, un peu plus débrouillards et bricoleurs que les autres, ce qu'il reste d'enfant en moi réalise — non sans un soupçon de honte d’ailleurs — combien j'aurais aimé en avoir de semblables lorsque j'étais gamin. Bien sûr aujourd'hui, de façon générale, je préfère ce genre de cabane. Mais bon, c'est ça qu'il m'est donné de voir dans la ville qui doit accueillir les Jeux Olympique dans à peine plus d'un an. 
Sinon, c'est la journée mondiale de l'Environnement. Un jour dans l'année, ça devrait bien suffire non

dimanche 4 juin 2023

Boucherie du temps passé


Voilà,
je me souviens — aussi bizarre que cela puisse paraître — qu'en passant un dimanche devant la boucherie du temps passé me sont revenues en mémoire deux phrases de Chris Marker, le génial auteur, entre autres, de "La jetée". La première disait "Le hasard a des intuitions qu’il ne faut pas prendre pour des coïncidences" et la seconde, lue dans le livre de photos intitulé "Le Dépays" qui est tout de même un titre magnifique " Le passé c'est comme l'étranger : ce n'est pas une question de distance, c'est le passage d'une frontière". Je passe beaucoup de frontières ces derniers temps. Les souvenirs m'assaillent plus que de coutume. Je trouve ça étrange et un peu inquiétant.
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jeudi 1 juin 2023

Trois grâces

 
Voilà
en quelque sorte une réinterprétation contemporaine des Trois grâces, thème on ne peut plus classique dont il existe des traces depuis l'antiquité et abondamment illustré par les grands maîtres de la peinture. Il m'est d'ailleurs déjà arrivé de les apercevoir sous une autre apparence au cours d'une promenade sans m'en rendre vraiment compte.
Je ne saurais dire laquelle est Aglaé (qui représente la splendeur) Euphrosyne (la joie) ou Thalie (l’abondance). Ensemble, selon Hésiode elles incarnent un idéal de beauté et sont liées à Vénus déesse de l’amour qu'elles accueillirent à sa naissance, certainement avec le même soin que celui qu'elles accordent désormais à leurs sneakers et leurs smartphones.

mercredi 31 mai 2023

Un bon conseil (2)



Voilà,
Détruis-toi pour te connaître, construis-toi pour te surprendre, l'important n'est pas d'être, mais de devenir 
— Je veux bien mais quand même, t'as vu ma tronche ? 
 
- Destroy yourself to get to know yourself, build yourself to surprise yourself, the important thing is not to be, but to become
- I don't mind, but you've seen my face ? 
 

lundi 29 mai 2023

Tout ce que nous possédons



Voilà
Que de poètes
sont déjà venus ici,
que de poètes
ont déjà écrit
sur l’éblouissante annihilation,
face à ces dramatiques profils minéraux,
si proches de la motte originelle de glaise
antérieure à la forme ;
des choses
réduites à rien d’autre qu’un amoncellement,
quasi naturelles ;
des choses placées
à la frontière de la main qui travaille, du vent et de l’eau ;
c’est ici
que retentissent les sifflets du vent,
c’est ici
que résonne l’écho de la voix affolée du vide, du creux, de la fente,
silence nuancé de murmures,
et maintenant
je suis l’un de ceux qui voient clair, moi aussi :
l’informe,
le passé monstrueux,
ce furent les sculpteurs de l’inverse
qui les réduisirent à cela,
les auteurs
du cruel théorème
qui nous condamne au présent
et répète
que nous ne savons rien du tout, que rien ne vaut même la peine,
car notre passé et notre avenir ne sont
que des pas vers l’informe pérennité,
et c’est à grand-peine que nous observons
la réalité dispersée par ici et par là,
dans un autre endroit
où nous sommes encore moins existants :
c’est bien nous
qui sommes des fantômes,
et la solidité
est ce qui se tient là-bas,
parmi ces ruines
qui ne cessent de répéter
que cela
– RIEN DU TOUT –
est tout ce que nous possédons.

(Claudio Willer) 

dimanche 28 mai 2023

"Le Futur n'est pas écrit"


Voilà
Dans un entretien réalisé en Mars 2020, c'est à dire pendant le premier confinement, Nicolas Truong demande à la philosophe Claire Marin "comment imaginez-vous le monde d'après". Celle-ci répond "J'ai beaucoup de mal à l'imaginer, parce que, pour reprendre une image de Descartes, il a mille côtés. Il y a tellement de paramètres en jeu, que la représentation du monde qui pourrait en émerger est presque impossible. Je sais, par contre, ce que j'espère. Une prise de conscience à l'échelle collective de la nécessité de repenser notre lecture du monde social, la valeur des métiers, le sens d'une vie en commun, le rapport à la nature. Une réflexion sur la précipitation effrénée de nos vies, la démesure de déplacement, de notre consommation. A l'échelle individuelle, une plus grande lucidité face aux petits contrats de mauvaise foi que l'on passe avec soi-même. Mais je ne suis pas très optimiste quant à la réalité de ces prises de conscience et de ces changements personnels et politiques. Face à catastrophe, on préfère toujours se rassurer en la considérant comme une parenthèse plutôt que comme un avertissement. "
Elle a eu raison de ne pas être optimiste. Il y a quelques jours j'ai lu dans le journal "le Monde" un article effarant, intitulé "Inde, Nouvel Eldorado de l'aviation civile", où il est question d'investissement massifs pour construire des aéroports, acheter des avions et former des dizaines de milliers de pilotes et de techniciens. J'avais pourtant cru comprendre qu'il était nécessaire de décarboner, d'abandonner les énergies fossiles en raison de la crise climatique. Il m'avait semblé que les scientifiques du GIEC avaient prescrit quelques recommandations. Ici en France, notre président avait stupéfié nombre d'observateurs, lors de ses vœux de nouvel an, en faisant part de sa surprise devant la rapidité du changement climatique et des canicules de l'été passé. La semaine dernière il a suggéré une pause réglementaire européenne sur les normes environnementales afin d'accélérer la réindustrialisation de la France.  Des gens essaient pourtant d'éveiller des consciences. Par exemple lors de l’Assemblée Générale de la banque BNP Paribas, des scientifiques, membres du collectif Scientifiques en Rébellion, se sont invités. Venus pour dénoncer son impact environnemental  et confronter le Conseil d’administration de la banque sur ses financements des énergies fossiles., ils ont été hués par l’assemblée des actionnaires. Pareil au C.A de Total hier dont la policie protégeait les actionnaires
Ces comportements vont bien évidemment à rebours de l'Histoire à mesure que l’eau que nous buvons, la nourriture que nous mangeons, ou les sols que nous foulons deviennent toxiques. Le climat se réchauffe, la biodiversité se meurt l’eau vient à manquer, mais on continue cette course à la croissance sans reconnaître cette simple réalité qu'il n'est de croissance infinie possible dans un monde fini. Il est vraisemblablement plus facile de se représenter la fin du monde plutôt que la fin du capitalisme, je suppose. Bien sûr que "le futur n'est pas écrit" comme le prétend Shepard Fairey sur son immense fresque, mais il me semble tout de même, que l'humanité est à l'image de ces alpinistes filmant une avalanche sans réaliser qu'elle va les ensevelir. C'est tellement absurde qu’il ne reste qu'à en rire. En attendant, chaussons nos lunettes de soleil.


jeudi 25 mai 2023

Rue de Nevers

 
Voilà,
le monde futur que nous imaginions lorsque j'étais adolescent et que je commençais à traîner dans ce quartier,  est désormais devenu le monde présent. Nous l'imaginions tout de même fort différent, sans songer que la misère y serait aussi criante. Je me souviens que j'apprenais alors des rudiments d'économie en classe de première.  On y étudiait par exemple "Les cinq étapes de la croissance économique" de W.W. Rostow (je n'ai appris que tout récemment qu'il était sous-titré "un manifeste anti-communiste" dans sa version originale) dont la théorie datait du début des années soixante. Pour lui, le développement était un processus historique linéaire passant par des étapes définies, par opposition à la vision dialectique des théories marxistes. Chaque pays traversait les mêmes étapes pour passer du sous-développement au développement. Ainsi tous les pays seraient en train de parcourir le même chemin, mais en étaient à des étapes différentes. Selon cette théorie, le développement du tiers-monde irait très vite puisqu'il allait bénéficier des acquis et de l'expérience du monde développé. Après une phase d'accumulation du capital il y aurait une phase de décollage permettant aux pays sous développés de "rejoindre" les pays développés. Dans cette théorie, le développement social était une conséquence naturelle du développement économique. Il n'était donc pas nécessaire de s'en occuper. Bref tout irait forcément pour le mieux dans le meilleur des mondes. 
Inutile d'épiloguer sur la faillite de cette vision.
Il existait cependant à ce même moment, des penseurs vigilants qui nous alertaient sur les dangers de la croissance. Les chercheurs du club de Rome, bien sûr, mais aussi des hommes politiques comme Sicco Mansholt, à l'époque vice-président de la commission européenne chargée de l'agriculture qui avait alors adressé, au président de cette-dite commission  une lettre que l'on vient de rééditer dans laquelle conscient des dangers de l'épuisement des ressources naturelles et énergétiques, il préconisait des solutions que suggèrent aujourd'hui les économistes écologistes. Mais ses propos ne trouvèrent d'écho ni à droite ni à gauche. 
Il paraît qu'en raison de notre évolution génétique au cours de centaines de millions d'années, l'humain n'est pas outillé pour penser le long terme. L'instinct de survie face aux animaux sauvages nous a formaté pour le court terme. C'est notre part bestiale qui continue de déterminer nos actes et nos décisions. Et aujourd'hui encore, tous les systèmes d'organisation sociale et politique échouent à résoudre les problèmes du long terme. Et puis personne ne veut faire des sacrifices pour des bénéfices qu'il ne verra pas et qui profiteront aux générations futures. Le slogan de Mai soixante-huit, "jouissons sans entraves ici et maintenant" est devenu le mantra des riches et des puissants d'aujourd'hui qui se vautrent dans le luxe autant que des classes moyennes qui, pour rien au monde n’abandonneraient les miettes qu’on leur laisse. 
 
Je me souviens aussi de de Joffre Dumazedier qui, dix ans auparavant avait écrit "Vers une société des Loisirs", où il envisageait une société axant son économie sur tous les services de loisirs pouvant être proposés, où le temps de travail des salariés serait réduit pour leur permettre de profiter de ces services en pratiquant un sport ou en assistant à une manifestation culturelle, autant d'activités susceptible de stimuler ainsi la croissance économique. C'était l'époque du "club mediterrannée" et du "camping c'est Trigano"

On étudiait aussi "Pour une réforme de l'Entreprise" de François Bloch-Lainé qui n'était pas un brûlot gauchiste, mais qui apparaît aujourd'hui comme une utopie puisqu'on y envisageait un statut du personnel, un statut du capital et la nécessité d'une magistrature économique et sociale. A propos du statut du personnel l'auteur écrivait tout de même ceci "aucune des conquêtes ouvrières n'eût été possible sans l'appareil syndical. L'existence de syndicats forts n'est pas pour autant contraire aux intérêts bien compris d'employeurs animés d'un esprit nouveau. Il faut donc donner aux syndicats les moyens de s'implanter fortement, notamment en reconnaissant la "section syndicale d'entreprise", mais sans compromettre la liberté individuelle des salariés, en leur laissant le choix de s'exprimer par la voie syndicale - voie privilégiée - ou par la voie directe. Pour renforcer les syndicats, notamment par la formation des militants et des responsables, il faut un financement suffisant et libre qu'on peut organiser de diverses manières".
Mais les "employeurs animés d'un esprit nouveau" se sont perdus en cours de route, comme autrefois le dodo, le hutia nain, ou le glaucope cendré
 
Ces livres inutiles je devrais les jeter.

Donc je me suis habitué à voir crever sur le bitume des êtres qui n'ont plus entendu leur prénom depuis longtemps. Combien d'années a-t-il fallu pour que je perde mon humanité ? Certes leurs corps gisants suscitent quelques réflexions, rappellent de lointaines lectures. Mais au fond je ne m'en préoccupe pas plus que la plupart des gens. Si je veux être honnête ces quasi-cadavres suscitent plus de dégoût et d'effroi que de compassion. Ils sont juste le rappel du peu de cas que la société fait de l'existence des plus démunis, l'image de la vulnérabilité et de l'abandon, les figures du malheur et de la souffrance quand partout on nous incite à acquiescer aux représentations d'un bonheur frelaté reposant sur la consommation. Ce ne sont plus des vies mais l'équivalent des vanités de la peinture classique. À ceci près que de la mort, ils n'ont que l'apparence. Ce ne sont pas des crânes posés sur une table. Si leur cœur bat encore, l'image ne le montre pas. Mais c'est ici que je vis. C'est ça que je vois. Et il semblerait que le sens de mon existence tient essentiellement à ce que je vois, ce que je montre, ce que je dis. Il y a en outre ce que je sais, et à quoi je m'efforce de ne pas trop penser. Il faut faire preuve d'une certaine parcimonie pour s'accommoder de la mauvaise conscience. Par exemple, ne pas trop songer à l’enfer des mines africaines. Des métaux rares y sont extraits par des esclaves noirs de tous âges qui travaillent et meurent dans d’abominables conditions. C'est au prix de ces vies et de ces souffrances que l’on continue de fabriquer pour nous ces petites machines si désirables dont il est bien difficile de s'affranchir. Elles sont tout de même assez pratiques n'est ce pas, pour prendre une photo à la dérobée ou noter ce qui nous passe par la tête.
 

mardi 23 mai 2023

Ma créature de tous les jours

 
 
Voilà
Je souffre avec ma créature de tous les jours 
et j'aime avec ma créature de toutes les nuits, 
 mais derrière elle deux il est une autre créature 
qui n'est pas forcément moins pauvre,
avec quoi je palpe un peu les alentours du monde.

Je ne sais quand sont nées mes trois créatures, 
ni quand elles ont appris à se connaître, 
mais les trois écoutent quelque chose qui les appelle 
de derrière le néant 
et savent que le visible est une faille de l'invisible 
et peut-être même un appel de l'invisible, 
qui peut être est seul 
comme une autre créature 
et les attend elles trois
(Roberto Juarroz)
 

vendredi 19 mai 2023

Une Adoratrice du soleil

 
Voilà, 
en Mai 2022, après avoir vu cette magnifique exposition sur la nouvelle objectivité allemande dans les années 20, j'ai remarqué cette femme qui prenait le soleil au milieu des pigeons comme si elle régnait sur ces volailles. Elle me semblait bizarre. Enfin plus précisément, je trouvais bizarre l'idée de venir avec son pliant et de se poser là, de façon si ostentatoire. C'est qu'en fait je n'aime pas beaucoup la minéralité de cette étendue pavée et inclinée s'étalant devant le centre Georges Pompidou.  

jeudi 18 mai 2023

Pas besoin de chercher midi à quatorze heures

 
Voilà, 
c'était aussi simple que ça, il n'y avait pas besoin de chercher midi à quatorze heures, je n'en pouvais plus, j'en avais ma claque, ras-le-bol, ras-la-casquette, plus la force, la foi, le courage, l'énergie de faire face à son indécision, à ses atermoiements, à sa paresse égoïste. C'était physique aussi, je ne supportais plus sa mollesse d'universitaire petite-bourgeoise-bohème ni ses caprices d'enfant gâtée qui pensait que tout lui était dû. 
Parfois elle donnait l'impression qu'elle s’imaginait qu'on était à l’intérieur de sa tête, nous les deux interprètes qu'elle avait sollicités. Elle regardait la scène et nous demandait de recommencer sans indiquer ce qu'elle voulait. Parfois elle baillait quand on proposait de possibles solutions. Si on le lui faisait remarquer elle nous expliquait qu'elle était fatiguée.
Avais-je attendu d'elle plus qu’elle n’était en mesure de donner ? Probable. Sinon je ne me serais pas investi bénévolement dans cette affaire. Toujours est-il qu’il était clair désormais qu'elle n'avait rien à m'apporter intellectuellement, artistiquement, humainement. Je m'étais trompé sur son compte, et je n'avais pas envie de persévérer dans mon erreur. C'est cela que je me reprochais le plus, d'avoir espéré un miracle, une fulgurance, une inspiration qui eût donné à ce projet une autre dimension. Après tout il lui était arrivé d'écrire de bonnes choses auparavant. Mais là vraiment, elle n'était pas très inspirée. Ce n'était pourtant pas faute d'avoir fait des suggestions, des propositions. Sans doute était-elle incapable de trouver la juste distance pour raconter cette relation entre un père et une fille sur fond de rupture sentimentale. En outre, bien que prof d'université avec un titre de docteur en arts du spectacle (ce qui est quand même assez croquignolet) elle se trouvait totalement dépourvue de méthode et d’imagination. 
Était-ce une marque de vieillesse, ou parce que, sentant confusément que le temps m'était compté, je n'avais pas envie de dilapider mon énergie à des foutaises, à une histoire personnelle dénuée d'intérêt, racontée sans originalité ni fantaisie.
Ou bien manquais-je de patience, d'indulgence ? 
Bien sûr il y a des acteurs qui ont besoin de jouer à tout prix (ce qui la plupart du temps veut dire gratuitement), mais pas moi. Pas plus que les gens n'ont un besoin absolu de voir du théâtre, je n'ai besoin d'en faire. Bref, je n'avais pas envie de repartir pour une nouvelle série de répétitions. Une semaine par-ci, quinze jours par là. Et puis il y avait eu le Covid, et de nouveau une semaine ici, quelques jours là. Depuis le temps que ça durait, et que ça ne progressait pas. Et puis entre-temps elle avait fait un enfant. Sans doute avait-elle mieux à faire. Au moins ce projet avait-il servi à ça, pour elle. 
Cela m'est rarement arrivé dans ma vie de quitter un projet. Il y a aussi que pendant quelques mois, j'ai côtoyé une femme d'un authentique talent, d'une persévérance farouche, une véritable artiste ne ménageant pas ses efforts et mue par la nécessité de faire entendre ce qu'elle avait à dire. Qui plus est, respectant les partenaires qu'elle avait embarqués dans sa traversée, toujours soucieuse de leur bien-être et de leur confort. Cela sans doute y était pour quelque chose. 
Et puis, il y a eu "la goutte d'eau qui a mis le feu au poudre" comme disait Maurice Roche, injustement tombé dans l'oubli. Le petit détail apparemment insignifiant mais qui, ajouté à tout le reste m'a incité à prendre la fuite. "J'écris avec mon inconscient" s'était-elle exclamée un jour alors que je lui faisais part de quelques incohérences dans sa pièce ; "conasse pour qui tu te prends ? écris plutôt avec une gomme et un crayon pour faire des corrections" avais-je aussitôt eu envie de répondre, mais je m'étais ravisé par souci de bienséance, pour ne pas la blesser. Cette bêtise, cette prétention me sont cependant restés en travers de la gorge. Cela a suppuré quelques jours et puis  j'ai fini par lui cracher le morceau, c'était fini. 
Quelque jours après, marchant d'un pas léger rue Saint-Antoine, J'ai aperçu cette statue à laquelle jamais auparavant je n'avais prêté attention. C'était Beaumarchais, qui du haut de sa superbe, jetait un petit regard ironique sur les passants. Un grand auteur, lui, ce Beaumarchais qui en 1777, après le succès de sa pièce « Le Barbier de Séville »,  commença à militer pour la reconnaissance du droit d'auteur et créa avec quelques uns de ses semblables, le bureau de législation dramatique, dénommé société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) depuis 1829, et institution toujours en activité. Cette initiative trouva son application lors de la Révolution française, notamment avec l'abolition des privilèges et avec l'inscription des droits d'auteur dans la loi Le Chapelier de 1791 garantissant à tout écrivain ses droits patrimoniaux et moraux. J'ai fait un clin d'œil à Beaumarchais mais il ne m'a pas répondu. Poursuivant mon chemin par cette belle matinée d'hiver, j'ai songé que si ça continuait comme ça, il faudrait que je prenne congé de la basse-cour de l'espèce, que je me fasse ermite. Je me suis souvenu d'une fort jolie série d'émissions sur la solitude entendue l'été dernier. Oui peut-être suis-je devenu définitivement misanthrope, après tout. Quoi qu'il en soit, c'est précisément dans des salles situées à la SACD, que je répète en ce moment en vue d'une reprise de spectacle où j'ai toujours beaucoup de plaisir à retrouver mes partenaires..

dimanche 14 mai 2023

Ailleurs que dans le mensurable

 
Voilà
 "Tout homme aura peut-être éprouvé cette sorte de chagrin, sinon la terreur, de voir comme le monde et son histoire semblent pris dans un inéluctable mouvement, qui s’amplifie toujours plus, et qui ne parait devoir modifier, pour des fins toujours plus grossières, que les manifestations visibles du monde. Ce monde visible est ce qu’il est, et notre action sur lui ne pourra faire qu’il soit absolument autre. On songe donc avec nostalgie à un univers où l’homme, au lieu d’agir aussi furieusement sur  l’apparence visible, se serait employé à s’en défaire, non seulement à refuser toute action sur elle, mais à se dénuder assez pour découvrir ce lieu secret, en nous-même, à partir de quoi eut été possible une aventure humaine toute différente. Plus précisément morale sans doute. Mais, après tout, c’est peut-être à cette inhumaine condition, à cet inéluctable agencement, que nous devons la nostalgie d’une civilisation qui tâcherait de s’aventurer ailleurs que dans le mensurable" Jean Genet in "L'atelier de Giacometti"

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vendredi 12 mai 2023

Perdre son temps relève d'une certaine esthétique

 Voilà,
"Perdre son temps relève d’une certaine esthétique. Pour les subtils de la sensation, il existe un formulaire de l’inertie qui comporte des ordonnances pour toutes les formes de lucidité. La stratégie mise en œuvre pour combattre la notion de convention sociale, les impulsions de nos instincts, les sollicitations du sentiment, exige une étude approfondie dont le premier esthète venu est tout à fait incapable. Une étiologie rigoureuse des scrupules doit être suivie d’un diagnostic ironique de notre servilité à l’égard de la norme. Il importe aussi de cultiver notre habileté à éviter les intrusions de la vie ; un soin doit nous cuirasser contre notre sensibilité à l’opinion d’autrui, et une molle indifférence nous matelasser l’âme contre les coups bas de la coexistence avec les autres".  Fernando Pessoa  in "Le livre de l'intranquillité" (315)

jeudi 11 mai 2023

Un Dimanche à Bagatelle

 
Voilà,
je me souviens très bien de ce dimanche à Bagatelle, vers 2005 ou 2006 où nous étions allés ma fille sa mère et moi, voir, je crois, une exposition en plein air. Il me semble que c'était celle sur les cabanes, ou peut-être cette autre consacrée à Frans Krajcberg je ne me souviens plus exactement. Ce petit bob, très charmant, lui avait été offert, je crois, par Pascal M. et son épouse, mais je n'en suis pas tout à fait certain. 
Chaque fois que je montre cette photo à ma fille, je lui dis en plaisantant "fleur parmi les fleurs", mais en même temps c'est vraiment ce que je pense. Ce dont je me souviens avec certitude, c'est qu'à l'époque elle était assez rebelle avec un fort esprit de contradiction et que je passais beaucoup de temps à la recadrer, et lui expliquer ce qui était licite et illicite selon nos règles de vie. J'aime particulièrement cette photo. Le temps a si vite passé depuis. Presque vingt années dans un battement de paupières. Ces dernières semaines, j'ai eu aussi envie de réécouter "les chansons pour les petites oreilles" d'Elise Caron, qui ont beaucoup bercé son enfance. Je suis très fier de lui avoir fait découvrir ça. Je trouve ce disque toujours aussi génial. Depuis quelques semaines, elle vit à Barcelone. Que cet être si délicieux soit apparu dans ma vie, est ce qui a pu m'arriver de mieux. 

lundi 8 mai 2023

L'inexplicable roc

 
Voilà,
"Quatre légendes nous rapportent l’histoire de Prométhée : selon la première, il fut enchaîné sur le Caucase parce qu’il avait trahi les dieux pour les hommes, et les dieux lui envoyèrent des aigles, qui lui dévorèrent son foie toujours renaissant. 
Selon la deuxième, Prométhée, fuyant dans sa douleur les becs qui le déchiquetaient, s’enfonça de plus en plus profondément à l’intérieur du rocher jusqu’à ne plus faire qu’un avec lui. 
Selon la troisième, sa trahison fut oubliée au cours des millénaires, les dieux oublièrent, les aigles, lui même.
Selon la quatrième on se fatigua de ce qui avait perdu sa raison d'être. Les dieux les aigles se fatiguèrent, fatiguée, la plaie se referma. 
Restait l’inexplicable roc. – La légende tente d’expliquer l’inexplicable. Comme elle naît d’un fond de vérité, il lui faut bien retourner à l’inexplicable" (Franz Kafka)
 

dimanche 7 mai 2023

Les petits signaux

 

Voilà 

En même temps que je songeais qu’il faut savoir interpréter les petits signaux que la vie nous fait, deviner le monde, le palper avec sa pensée, je me suis souvenu de tous ces animaux domestiques morts pendant l'enfance, et combien leur perte à chaque fois, m’avait affecté, parce qu'ils étaient les êtres vivants dont je me sentais le plus proche. Et puis par un inexplicable saut sémantique j’ai réalisé que durant sept mois j’ai été le contemporain de Robert Walser, qui trouva la mort en décembre 1956 au cours d'une balade. Il existe deux photos de son corps inerte gisant dans la neige. J'ai déjà eu l'occasion de l'évoquer, lui que Franz Kafka cite avec admiration dans son journal. Le suisse de trois ans son ainé, avait alors déjà publie des poèmes, de courtes pièces de théâtre, et le roman "Les enfants Tanner". 

Walser était un grand adepte de la promenade (c'est le titre d'un des ses livres) dans laquelle il trouvait à la fois réconfort et inspiration. Je partage aussi ce goût pour la flânerie, à laquelle, de façon générale, l'art de la photographie doit beaucoup. C'est en 2017, musardant dans cette friche qui s'appelait "Les grands voisins"  à l'emplacement de l'ancien hôpital Saint Vincent de Paul, et qui fut quelques temps un endroit un peu festif, que j'avais repéré ce mur, avec un papier collé et une peinture murale.

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vendredi 5 mai 2023

Les quatre saisons

 
 
Voilà, 
cette silhouette voûtée à la démarche opiniâtre et presque mécanique avait immédiatement attiré mon regard. Cette apparition très théâtrale et saugrenue à la fois (sans doute à cause de la casquette et de l’imperméable) évoquait des personnages de Beckett, vus dans un film qu'il avait lui-même réalisé. Peut-être parce que ce petit homme plié en deux n’ayant plus d’autre horizon que le sol exprimait l’acharnement à durer qui caractérise les figures du dramaturge irlandais. J’ai eu la tentation de recadrer l’image sur les deux personnages, parce que j’ai vraisemblablement saisi la scène une seconde trop tard, pour que l’image soit mieux équilibrée. Mais j’aime qu’il y ait aussi ce panneau d’interdiction étrange avec la silhouette d’un piéton et le nom au dessus de l’étal de primeurs qui raconte que ces deux silhouettes ne sont pas à la même saison de leur vie.

mercredi 3 mai 2023

Ainsi vont les choses

 
Voilà, 
des ombres menaçantes se seraient glissées sous le lit. Soudain saisi d'effroi.
Ce n'est pas vraiment un cri qui surgit du corps, plutôt une sorte de plainte apeurée pareille à un long brame. 
Sortir du sommeil en battant des bras frapper le matelas s'apercevoir qu'il n'y a rien en dessous du lit et que ce n'est pas une autre maison vétuste, mais la sienne, juste la sienne et que la ville n'est pas minée et qu'il n'est d'intrus animés de mauvaises intentions
Il en est toujours ainsi,  
tapi dans un coin de son espace onirique, le rêveur demeure le maître invisible des lieux, prêt, quoi qu'il arrive, à réveiller le dormeur si une image, un peu trop perturbante, prend brusquement toute la place et de la sorte occulte le récit.
Mais tout de même, en sueur, tremblant, le rêveur s'interroge. 
Est-ce là l'issue d'une longue apnée ? 
Une rétroaction du futur comme dans le film "La jetée" ? 
Est-ce la mort installée en tapinois dans les cellules qui soudain s'autorise, à la faveur du sommeil quelques effractions, histoire de disséminer subrepticement des bouts de son funeste message ? 
Se rendormir tant bien que mal. 
Au matin toujours les mêmes voix, faussement enjouées. Étrange comme elles semblent prendre plaisir à énoncer des catastrophes comme si ça devait ne jamais les concerner. Est évoqué un scientifique spécialiste en intelligence artificielle. Pour manifester son désaccord et ses craintes relatives à la mise sur le marché d'un produit dont il estime les perspective d'avenir effrayantes, il a décidé de quitter son entreprise-monde. Se rendormir.  
Vagues songes peuplés de murmures et bruissant de questions. "La vie est un chemin parsemé de pierres et de défis... Est-il vrai que tout est simplement là, à notre portée ?...  Et que faire de tant d'abîme pour si peu de ciel ?". Et puis entre veille et sommeil, se mêlent sensations anciennes et paysages autrefois aperçus. Les draps moites collent à la peau. Les cauchemars et les angoisses se dissipent dans la torpeur du corps abandonné. Il serait si bon et si simple de quitter l'existence de la sorte.


Dehors le monde suit son cours. Il recommence à faire chaud.

 
 
 
Des choses aberrantes y adviennent. Mineures certes, mais aberrantes tout de même, augurant peut-être de bien pires anomalies. On s'en étonne, on s'en amuse, on peut trouver même ça formidable, mais il est possible que l'on déchante à terme. Bref, John Lennon, mort depuis quarante trois ans, chante avec Mac Cartney, une chanson à laquelle il n'a pas contribué, dont il n'a jamais prononcé les mots, et sans qu'une telle possibilité pût même être envisagée par l'auteur de la chanson.
 
 


ou bien encore une de ses compositions réorchestrée dont il n'existait que des versions démo.
et l'on imagine que les quatre sont encore vivants et ont joué ensemble
comme si rien n'était advenu comme si la mort n'avait pas frappé
 


 ainsi vont les choses
 

lundi 1 mai 2023

J'aime Paris au mois de Mai


Voilà,
il faut prendre les choses comme elles s'offrent. Cette douceur dans l'atmosphère, même trompeuse, il faut la recueillir. En profiter. On ne sait pas de quoi seront faits les mois qui viennent. On en a quand même une vague idée. Le retour des jours heureux, les lendemains qui chantent personne n'y croit plus guère désormais. Cependant, ici en Europe de l’ouest, tout le monde fait l'autruche. 
On parle beaucoup moins de la guerre en Ukraine, comme si le contexte se résumait là-bas à un statu quo. Mais enfin les guerres ça évolue et la situation est bien plus tendue qu'il y a un an. Il suffit d'une étincelle. Et puis il y a aussi des répercussions économiques, alimentaires. En outre, ça contamine aussi beaucoup l'air les rivières les sols. On n'a toujours pas épongé, en Europe, les ravages écologiques de la deuxième guerre mondiale, nul besoin d'en remettre une couche, par les temps qui courent, avec le réchauffement climatique, la multiplication des pollutions de toutes sortes, l'extinction des espèces. Je n'en ai que trop parlé au cours des dernières années. La nature humaine étant ce qu'elle est, non seulement elle continue de s'aveugler du désastre existant, mais elle en invente de nouveaux.
Soyons dupes des effets d'annonce et passons à autre chose.
Cette photo je l'ai prise très tôt un matin de l'année dernière. Il commençait à faire très chaud et seules les premières heures de la matinée étaient supportables. J'aime quand la Seine, est ainsi étale, lisse, captant parfaitement les reflets de ses berges. Alors de vieux refrains remontent du tréfonds de la mémoire. On se met à fredonner. Et l'on se prend à envier ces temps où l'avenir semblait chargé de promesses et d'espérances, ou Paris n'était alors pour moi qu'une ville inconnue et lointaine, uniquement racontée en chansons.



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