vendredi 16 novembre 2012

L'ange


Voilà,
quand elle était petite lui avait-elle raconté, elle parlait aux cailloux sur le bord des chemins, car elle s'imaginait être la reine des cailloux. Un soir à lui aussi elle avait parlé. Elle avait bien vu qu'il n'était pas un caillou, car entre temps bien sûr, elle avait appris à faire la part des choses, mais elle lui avait tout de même parlé, à lui. Elle avait un grand front, de hautes pommettes et le dessin de ses lèvres, régulier et harmonieux, l'avait tout de suite ému. Oui, la première fois où il l'avait aperçue, il l'avait regardée comme une princesse. Il n'avait jamais lu de contes autrefois, mais il avait tout de même entendu parler de ce genre d'apparition. Aussitôt il l'avait aimée, et elle le lui avait bien rendu. Ce fut leur façon à eux de s'inventer une histoire. Un jour bien des années plus tard, elle confectionna pour lui une petite cage avec des allumettes. Dedans elle y avait enfermé une fleur de pissenlit, sans doute parce que les fleurs de pissenlit volent dans l'air comme les anges. Elle le lui avait envoyé dans un paquet avec une carte postale qu'elle avait elle-même fabriquée, et des mots d'amour très doux, écrits derrière, avec beaucoup de fautes d'orthographe (elle en faisait tant). Ils étaient si différents et se sentaient pourtant si proches. Longtemps ils vécurent ensemble, comme des amants, comme frère et sœur aussi. Et puis, il avait bien fallu devenir adultes. Ils s'étaient attardés des années durant. Ils devaient maintenant faire leur route, chacun de son côté, parce que le bonheur parfois, on piétine dedans, et les fourmis qu'on avait dans les jambes, un jour, les voilà qui s'en vont, elles émigrent vers d'autres rêves et nous les suivons dans leurs détours. La petite cage avec l'ange, longtemps il l'a gardée, longtemps après qu'ils se furent éloignés l'un de l'autre. Un jour, il a fini par l'ouvrir et l'ange est reparti. Un ange, ça ne peut pas vraiment rester en captivité. Ce cadeau, le plus émouvant peut-être qui lui eût été jamais donné, ce présent, il fallait le rendre à la nature, loin des choses passées. Oui, étrange, c'est à cela qu'il repensait - c'était si loin désormais - devant la cabane du pêcheur... Peut-être parce qu'elle avait été bâtie de bric et de broc sur la barque des rêves évanouis...

2 commentaires:

  1. quelle belle histoire (ainsi que la photo).

    Ça lui a quand même pris plusieurs années avant de libérer l'ange hen ?

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  2. Il y là ce qui donne envie de boire à l'alcoolique à jeun. Mis dehors tout misérabilisme (car l'alcoolique à jeun et tremblant ne sacrifie pas encore à sa manie) c'est... vraiment le ton. Mais
    il y a là aussi, je suppose humblement, une page intrinsèquement magnifique.

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