Voilà,
nous nous pensions modernes car affranchis des dogmes anciens, et nous trouvions décalé autant qu'insolent notre goût du paradoxe. Jeunes et revenus de tout, nous affichions un certain cynisme. Nos aînés avaient échoué à rendre le monde meilleur. Nous n'aurions pas leur naïveté. Nous étions déterminés à prendre notre part, en considérant la réalité d'un œil froid. Il serait dit que nous ne nous laisserions pas berner quitte à renoncer à nos idéaux. Nous trouvions bon d'exalter quelques valeurs anciennes par goût de la provocation. Il nous fallait des projets de l'action et des amphétamines. Nous exaltions le mélange, la diversité, le métissage. Ah oui, la nouveauté se devait d'être intéressante.
Les années passent. Un jour on s'aperçoit, comme jamais auparavant dans une glace. Et on se demande soudain comment c'est arrivé.
On n'a rien vu venir, pourtant c'est là. La paresse, peut-être. A moins que ce ne fut la peur de s'engager, de choisir, ou plus simplement la crainte de faillir. Au fond, on n'était pas aussi insolent qu'on avait voulu le laisser paraître. Et l'on s'est laissé happer sournoisement, imperceptiblement. On n'est pas devenu celui qu'on avait imaginé. On se reconnaît quand même, vaguement honteux de cette version avariée de la jeunesse et de ce sourire confinant à la grimace qui trahit une secrète amertume. Il y a quelque chose qui cloche. Dans ce morne reflet on cherche parmi les rides, celles qui témoignent de notre reddition.
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