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mardi 15 juillet 2025

Comme un bateau-mouche

 
Voilà,
Je ne suis pas particulièrement hypermnésique, mais tout à coup reviennent en mémoire, ces mois de juillet que je passais à Paris, lorsque j'habitais sous les toits du bâtiment Boncourt de l'École polytechnique, rue de la montagne sainte Geneviève. Cela se passait lorsque mes parents avaient "posé leurs congés" pour Août. J'aimais ces temps de solitude où je traînais essentiellement au quartier latin, dans les librairies, chez les disquaires alors nombreux du côté du boulevard St Michel ou de la rue des écoles. J'aimais me promener. Parfois, je longeais la Seine avec ses bouquinistes et je poussais jusqu'au pont Alexandre III pour voir la Tour Eiffel. Je le fais encore souvent, c'est un panorama dont je ne me lasse pas car je suis toujours un touriste dans cette ville.
Ou bien lorsqu'il faisait très chaud je passais l'après-midi à la maison à regarder le tour de France, surtout les épreuves de montagne. C'était au temps de  la rivalité entre Eddy Merckx et Luis Ocaña. Je glandais pas mal, lisant parfois, écoutant de la musique sur mon Teppaz. Parfois, je me faisais du pop corn à la poêle. 
C'était une préadolescence paisible. Les deux parents travaillaient. Je pouvais jouir pleinement du temps qui passe. Tout était au présent ou au futur proche, et l'avenir pouvait bien attendre.
A présent j'entrevois le terme de ma vie trop vite passée. Impossible de ne pas y penser. C'est dans l'ordre des choses. On ne peut sans cesse procrastiner. Il faudrait que je me prépare. 
Trop de gens autour de moi disparaissent. Pour le moment je suis encore là, relativement valide. Tant que dure le miracle, quelle que soit sa nature, il faut à tout instant s'en réjouir, bien sûr. Mais tout de même, il arrive parfois que, telle un bateau-mouche sur la Seine, passe une légère angoisse...

dimanche 23 juin 2024

Pêle-mêle avec dormeur

 
Voilà, 
le plasticien et mangaka Yuichi Yokoyama explore dans ses bandes dessinées un monde fragmenté, géométrique, composé de volumes simples. le projet "Travaux publics" présente une série de grands travaux qui modifie en profondeur de paysage. Pas de narration ici, l'auteur ne donne avoir que les matériaux, le travail. Les cases étant presque dépourvues de parole, les onomatopées tiennent un rôle important :Yuichi Yokoyama joue sur les idéogrammes pour ajouter à la géométrie des planches. Rien d'autre n'est donné à voir que l'agencement des formes comme si finalement le sujet était finalement le dessin, le processus de création. J'ai vu ce grand mur dans l'exposition du centre Pompidou consacré à la bande dessinée.
 
*
 

 
Sinon je l'ai déjà évoqué à plusieurs reprises, mais le contraste entre les œuvres et les gardiens de musées qui se tiennent dans leurs parages m'a toujours captivé. Je ne les juge pas. Je comprends l'ennui qui, dans des salles où personne ne vient, peut les engourdir. L'expérience pure du temps qui passe s'avère quelquefois particulièrement éprouvante. Mieux vaut parfois se réfugier dans le sommeil. Même à proximité de toiles fulgurantes comme celles de Bernard Réquichot, cet écorché vif, qui ne put survivre longtemps aux intensités qui le traversaient.
 
*
 

En traînant du côté de la rue de la Huchette, je n'ai pas résisté au plaisir de photographier la porte du théâtre où, depuis 1957, l'on joue sans interruption "La cantatrice chauve" d'Eugène Ionesco. C'est la reproduction d'une œuvre de Massin, un célèbre typographe qui, en 1964, conçut un livre illustré (livre théâtre)  édité par les éditions Gallimard

*

 
Hier, je suis repassé  en haut de la rue de la Montagne Sainte Geneviève devant l'église Saint-Étienne-du-Mont, qui est sans doute celle que je préfère à Paris. Non que je fréquente tant les églises, mais, je l'ai vue tant de fois, en revenant du collège, lorsque j'étais adolescent. Sa pierre n'était pas aussi blonde à l'époque. En fin d'après-midi, alors que le soleil tapait sur sa façade, elle m'a particulièrement ému. Peut-être aussi, à cause de la journée sympathique passée avec des visiteurs étrangers, sous un température douce et estivale. Ou bien la raison se trouvait-elle dans cette l'hypersensibilité aux choses et aux événements que j'éprouve en ce moment, tant je me sens vulnérable. Ce que je pressentais depuis longtemps, que je nommais pour exorciser, j'y suis désormais. Je peux donner un autre nom à ma fatigue. Baste ! Aller malgré tout au devant du soleil, du ciel bleu, je peux encore voir, entendre, marcher, parler...  Oggi fa bel tempo. 

*
 

... et il y avait même une fanfare sous le kiosque à musique du jardin du Luxembourg. Quelque chose d'absolument désuet et parfaitement paisible contrastant avec les nouvelles liées à la campagne électorale et les commentaires parfaitement anxiogènes auxquels on a droit.

samedi 28 mai 2022

Les 24 préludes

 
Voilà,
j'ai entendu par hasard cette nuit à la radio, quelques uns des 24 préludes pour piano de Maurice Ohana, et j'ai repensé à l'amphithéâtre Poincaré de l'École Polytechnique, rue de la Montagne Sainte Geneviève. J'en ai déjà parlé il y a quelques années. Je suis donc allé sur Youtube, pour les réécouter plus attentivement. Étrangement, comme pour le morceau de Feldman "Palais de Mari", je retrouve la même sensation et d'une certaine façon le même transport en réentendant ces préludes. Non d'ailleurs, je ne les réentend pas, puisque je les découvre. Mais c'est l'écho d'un lointain désir qui me parvient aujourd'hui (dans le dixième ou onzième prélude par exemple) C'était ainsi que j'éprouvais, intuitivement le son. Ce type d'harmonies et de timbres, ces alternances de rythmes. J'explorais maladroitement le clavier, fasciné par la profondeur des graves, les échos de la pédale que je faisais durer jusqu'au silence. Ou alors je dispersais d'aigrelettes notes sur les dernières touches. Recommençant, osant même parfois quelques trilles — comme au début du huitième du dix septième, ou dans le 22 ème prélude — et aussi de vagues accords dispersés et — puisque je n'y connaissais rien —  forcément dissonants que je faisais durer. Mais ça me plaisait. J'aimais ce que cela me faisait, à moi. J'avais l'impression de pénétrer du mystère. Que ce soit clair. Je ne dis pas que je faisais du Ohana — j'ignorais jusqu'à son existence —, mais c'est vers quelque chose de semblable, que m'entraînait le contact de ce piano dans l'amphithéâtre désert. Oui le lieu et le moment appelaient ça, ce genre de climat musical. C'était comme si le présent se matérialisait en une suite d'instants aux couleurs dissemblables, comme si je pouvais tout à coup palper le temps, lui assigner une forme. Rien d'autre alors ne comptait que ce qui advenait au hasard des touches.
Je ne veux pas dire non plus, que la musique d'Ohana ressemble à celle d'un ignorant musical. Ce sont au contraire des compositions subtiles qui ont exigé beaucoup de temps pour être conçues. Mais elles possèdent pourtant la force et la puissance de la spontanéité. Ces pièces, dit-on constituent un hommage aux préludes de Chopin. Pour ma part, c'est surtout l'affranchissement des conventions qui me touche. Le côté "buissonnier" face au clavier. Enfin, je dis peut-être des conneries, parce que je n'y connais pas grand chose en musique, je n'ai pas les mots pour en parler — et c'est bien en cela que la musique est stupéfiante, c'est qu'elle peut aisément se dispenser des mots — mais pour moi, ces préludes d'Ohana ont la saveur et le charme infini des premières fois, la grâce des commencements, et constituent une suite d'apparitions disparaissantes comme aurait dit Vladimir Jankélévitch.
Il est aussi possible que les formes ne soient pas crées, mais qu'elles apparaissent soudain et que certains les perçoivent les saisissent et les transforment, à la façon d’un cristal que l'on taille et qui devient diamant. C'est exactement ce que j'éprouve à l'écoute cette musique. Elle exprime parfaitement ce dont je rêvais alors, secrètement sans être en mesure de le formuler.
En plus je trouve les partitions très belles graphiquement.

jeudi 16 septembre 2021

Un jour étrange


Voilà, 
exposition Vivian Maier ce matin mais la journée hantée par la disparition de Philippe Adrien, un metteur en scène avec lequel j’ai beaucoup travaillé à une époque. Nombre de souvenirs sont remontés surtout en raison de toutes les publications sur facebook depuis l’annonce de son décès hier. Pourtant, souffrant de la maladie d'Alzheimer cela faisait plusieurs années qu'il s’était en quelque sorte déjà effacé de ce monde. Mais bon j'ai repensé à ce spectacle formidable intitulés "Rêves de Kafka" et à la passionnante aventure collective que cela avait été il y a plus de trente-cinq ans. Et combien elle avait contribué à me transformer. J'en reparlerai peut-être. Ce fut une rencontre déterminante parce qu'elle tombait au bon moment, et pour lui et pour moi. 
Ensuite j’ai traîné au jardin du Luxembourg où j’ai fait quelques photos. J’aime bien les derniers jours de l’été quand on va vers l’automne et qu’il fait encore beau et que les gens profitent du soleil qui va se faire rare. Puis mes pas m'ont porté vers la rue de la Montagne Sainte-Geneviève. J'ai vaguement envisagé d'aller au cinéma, mais j'étais trop fatigué. Je suis rentré chez moi en début d'après-midi. Je me suis aperçu que je ne pouvais plus supporter les conversations à la radio. Mais je ne suis pas certain de supporter encore les conversations de façon générale. J'ai relu des passages de "Chaminadour" de Marcel Jouhandeau. Cela m'a inspiré quelques idées que je n'aboutirai pas, faute de temps et de force. Je voudrais surtout changer d'air, de ciel et de fréquentations. Je ne crois plus en grand chose.

vendredi 5 février 2021

Le Bar des Pipos


Voilà,
j'ai pris cette photo il y a fort longtemps, en 1998, je crois. Mais Le Bar des Pipos, existe toujours. Les "Pipos" c'est ainsi qu'on appelait les polytechniciens qui étudiaient juste en face lorsque l'École Polytechnique, dont on peut apercevoir l'entrée principale reflétée sur la vitre du bar,  se trouvait encore rue de la Montagne Sainte Geneviève. Ce fut mon quartier entre 1970 et 1975. Toute ma découverte de Paris s'est faite à partir de cet endroit, de cette petite place. Si l'on remonte par la gauche, la rue de la Montagne sainte Geneviève continue vers l'église. La petite échoppe qui fut autrefois une librairie papeterie où l'on vendait des journaux, puis ensuite une librairie, puis un restaurant corse, a été récupérée par le restaurant "L'écurie" une vieille institution du quartier qui faisait l'angle de la rue de la Montagne Sainte Geneviève et de la Rue Laplace. Un peu plus haut sur la gauche juste avant l'église, perpendiculaire, se trouve la rue Saint-Etienne-du-Mont rejoignant la rue Descartes et qui m'a toujours ému, parce qu'elle est inchangée depuis deux siècles. Les soirs d'hiver, avec la neige, elle m'évoquait des illustrations de calendrier de l'Avent.
J'espère qu'au printemps il sera de nouveau possible d'aller boire des coups à la terrasse des Pipos. Si je me souviens bien, ils ont un très bon Saint-Joseph là-bas. Rien n'a changé, le comptoir est un bon vieux zinc. Je ne suis pas un acharné des cafés parisiens mais là j'ai envie d'y retourner. La petite épicerie que l'on aperçoit était autrefois asiatique. C'est là que j'ai pour la première fois goûté des boules de cocos et des pâtisseries vietnamiennes à la pâte de soja. La rue que l'on voit se prolonger mène tout droit vers le Collège de France. Elle passe devant le restaurant "le coupe-chou" qui me faisait rêver lorsque j'avais quinze ans. Plus tard, j'y ai mangé car un des comédiens de la troupe de Didier Flamand qui s'appelait Francis Lemonnier, en était propriétaire. C'est là que nous faisons nos repas de premières et de dernières. 
Je me demande si je ne suis pas en train d'éprouver cette sorte de nostalgie dépourvue de regret que les japonais appellent Natsukashii 

mercredi 7 octobre 2020

Mais il y a toujours quelque chose qui m'échappe (2)



Voilà
Ça me revient, 
j'ai été un des derniers lecteurs du journal "Combat" qui a disparu en Aout 1974. Il eut un éphémère héritier qui s'appelait "Le Quotidien de Paris"

Ça me revient, 
le labdanum est une fragrance que j'aime particulièrement, j'ai trouvé son nom au Musée des parfums du Palazzo Mocenigo à Venise

Ça me revient 
Je ne sais pas pourquoi n'associe la chanson "Paris s'éveille" à un cours de sport en plein air au lycée de Parentis-en-Born. Dans mon souvenir c'est un matin, il fait un peu frais. Paris m'est alors inconnu, mais ce matin-là cette chanson me rend nostalgique d'un endroit que je ne connais pas.

Ça me revient, 
à l'époque de la parution de l'album "Greetings from Asbury Park" on désignant Bruce Springsteen comme le nouveau Bob Dylan

Ça me revient, 
rue de la montagne Sainte Geneviève, il y avait dans les années soixante-dix, juste en face de l'Ecole Polytechnique, une boite de nuit appelée le Sélénite qui disait on appartenait à Johnny Halliday et  dont la façade argentée rappelait vaguement Le Lunar Module, mais peut-être que je confonds et qu'il s'agissait de "La bulle"

Ça me revient, 
ma mère trouvait dans les années soixante que la chanson de Gainsbourg "Couleur café", était raciste. Pourtant en la matière, elle avait quelques longueurs d'avance. Elle trouvait aussi que la chanson "Je voudrais être noir" de Nino Ferrer était du racisme à l'envers

Ça me revient, 
dans les années soixante, ce qu'on avait appelé le "drame de Cestas", un petit bled dans la Gironde, un type s'était retranché avec ses deux enfants dans sa ferme et avait fini par se suicider après les avoir tués

Ça me revient : 
les clarks, ces chaussures qui étaient à la mode quand j'avais entre 15 et 17 ans. De même qu'on était Soit beatles ou Rolling stones, qu'on achetait Best ou Rock et folk les journaux musicaux, eh bien on était soit Clarks, soit comme Agnès, Kickers. Pour ma part, les clarks finissaient toujours par être percées au niveau du gros orteil..

Ça me revient : 
certains noms, Dhuizon j'ai mis un moment à retrouver le nom du village où habitait Felix Guattari situé près de la clinique de la Borde et où je suis allé une fois . Celui qui tenait le bureau de tabac où se rendait mon grand père était-ce Malardeau ? par contre le boucher de Dampierre qui faisait une viande très tendre s'appelait Gentillot ou Gentilleau

Ça me revient, 
cette excursion en Février dernier avec ma fille à la fondation Vuitton pour voir l'exposition Charlotte Perriand, où j'ai pris cette photo

Ça me revient : 
le générique de fin de la deuxième chaîne dans les années 70 avec les hommes volants de Jean-michel Folon et la musique de Michel Colombier dont je me suis aperçu bien des années après, plus précisément lors de l'enterrement de PhilippeTiry, qu'elle était très inspirée d'un adagio du concerto pour hautbois en ré mineur de Alessandro Marcello qui fut diffusé en cette circonstance et qui fut retranscrit par Bach pour devenir l'adagio BWV 974

Ça me revient, 
cette histoire que racontait mon père à propos de Juliette Gréco qui vient de mourir. Il disait qu'elle lui devait un sandwich qu'il lui avait payé dans sa jeunesse à Saint Germain des prés où il l'avait soi-disant côtoyée dans les années d'après-guerre
 
Ça me revient, 
que pour mes quarante ans, lors de ce repas surprise organisé par Christelle, me fut offert un coffret de l'intégrale de Georges Brassens

Ça me revient, la première fois où j'ai failli tomber dans les pommes, c'était lors d'une répétition avec Didier au gymnase Japy — et cela me faisait bizarre de faire du théâtre dans un endroit où l'on avait parqué des juifs avant de les déporter —

Ça me revient
ces excursions que nous faisions parfois avec Dominique Philippe et les filles, le dimanche matin au  Musée des Arts et traditions populaires, près du jardin d'acclimatation

Ça me revient,
dans les années 70, il y avait souvent à l’angle de la rue de Buci et de la rue Jacob un type qui jouait de l’orgue de Barbarie posée sur une carriole noire qu’il poussait et sur laquelle se trouvait un babouin attaché à une chaîne. C’était aussi l’époque où de nombreux hare krisna vêtus de toges oranges se trimballaient dans le quartier en psalmodiant leurs prières
 
Ça me revient 
De Gaulle en1963 disant "la mano en la Mano"(j'habitais à Châlons sur Marne) à Mexico, et aussi pendant l'été 1967, j'étais en vacances avec mes parent à La Mongie "vive le Quebec libre" et je sais qu’il a aussi dit "Fécamp une ville du courage une ville du lointain, une ville de la mer et qui veut le rester et le reste", mais ça on me l’a rapporté bien plus tard

Ça me revient 
la librairie « La joie de lire » de François Maspero Rue Saint Séverin vers Saint Michel

Ça me revient
lorsque j'avais huit ans, c'est à dire vers 1964, il y avait encore des pièces d'un ancien franc qui dataient de l'époque de Pétain puisqu'il y avait la francisque sur l'une des faces et qu'elles comptaient pour un centime
 
Ça me revient, 
c'est Pierre Schoeller, le cinéaste qui le premier m'a parlé du livre d'Anna Tsing "Le champignon de la fin du monde"
 
Ça me revient 
le regard clair de Jean-Marie Lhôte dans son bureau du Musée des Arts Décoratifs, sa bienveillance sa modestie et sa grande érudition dont témoigne sa bibliographie, et sa connaissance des jeux à travers les siècles

Ça me revient, sans que je ne sache pourquoi, mais il y a toujours quelque chose qui m'échappe...

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dimanche 21 juin 2020

Le jour où j’ai vu André Malraux



Voilà,
aux alentours du Panthéon, un artiste nommé, C215 peint sur les boîtiers électriques ou sur certains murs du quartier les portraits de ceux et de celles qui reposent dans cet édifice au frontispice duquel est inscrit "Aux grands hommes la patrie reconnaissante". Parmi eux se trouve André Malraux, l'auteur de "La condition humaine" qui inventa et dirigea le Ministère de la Culture sous de Gaulle. Une admiration réciproque et une amitié sincère liaient ces deux hommes aux parcours pourtant si différents. Mes parents militaires n'aiment pas De Gaulle au prétexte qu'il avait bradé l'empire colonial et surtout l'Algérie, et se moquaient de Malraux lorsqu'il passait à la télévision à cause des nombreux tics dont il était affligé. Et puis mon père exécrait les intellectuels, j'en ai déjà parlé ici ou bien . De Malraux, on disait en plus qu'il était opiomane, drogué, je ne sais quoi d'autre encore. Ce qui du coup me le rendait a priori plutôt sympathique.
Entre 1970 et 1975, j'ai habité à l'Ecole Polytechnique, rue de la montagne Sainte Geneviève, établissement militaire où mes parents travaillaient et bénéficiaient d'un modeste appartement de fonction sous les toits du bâtiment Boncourt. En 1971 ou 1972, Malraux vint donner une conférence à l'amphithéâtre Poincaré à l'attention des polytechniciens. Etonnamment, mon géniteur me proposa d'y assister car il pouvait me faire discrètement rentrer si je le souhaitais. Ainsi donc m'étais-je faufilé tout en haut de l'amphi, que je connaissais bien. Certains samedi je venais y caresser avec un mélange d'effroi et de fascination les touches du grand piano noir qui s'y trouvait. J'avais alors une quinzaine d'années.
Malraux assis derrière le vaste bureau, commença son discours, tassé recroquevillé sur lui même, bredouillant de façon presque inaudible, projetant parfois ses bras dans l'air de manière désordonnée. Il y a des dessins de kafka qui me font songer à cette vision. J'étais gêné, embarrassé par le spectacle de ce vieillard, assailli de tics, qui ne semblait pas maîtriser son corps. Un mot existe en finnois Myötähäpeä (qui se prononce "meuhtaapear" pour signifier la honte qu'on éprouve pour un autre. C'était exactement ça. Et en même temps je ressentais une grande pitié pour lui. J'en avais les larmes aux yeux. Et puis petit à petit un changement s'opéra. À peine perceptible dans un premier temps. Oui il semblait que le corps trouvait peu à peu une certaine fluidité. Une gestuelle étrange commençait à sculpter son espace, les bras se déployaient parfois, et la parole devenait audible, ample. Comme si le corps et la pensée s'accordaient enfin. Quelque chose d'indéfinissable prenait mystérieusement forme devant moi. Des idées s'incarnaient soudainement. C'était un spectacle sidérant et envoûtant . Quasi hypnotique. L'intelligence se manifestait là comme un acte purement physique, une incarnation puissante et visionnaire. Une présence. Ce que je voyais là c'était la réflexion en mouvement, l'esprit qui se représentait dans une chorégraphie assise, étrange et violemment poétique, c'était la pensée comme une irruption, une insurrection, avec une forme de folie assumée malgré le costume et la cravate. Jamais de ma vie, je n'avais assisté à un événement aussi fascinant et mystérieux.
Je ne savais alors pas, toutes les douleurs et les deuils que cet homme avait du affronter au cours de son existence.
Quelques années après, j'ai pu parler de Malraux avec Philippe Tiry. Car lors de l'inauguration de la maison de la culture dont il fut le premier directeur, il avait pu avoir de longs échanges avec lui. Et puis il y eut aussi cette singulière exposition à la fondation Maeght, intitulée le musée imaginaire. Oui Malraux c’était aussi ça, l’homme qui a eu le projet (hélas avorté puisqu’il n’y en eu qu’une dizaine aujourd’hui toutes reconverties en salles de spectacle) d’édifier une maison de la Culture par département. Du moins favorisa-t-il dans notre pays la décentralisation culturelle. Oui il fut un temps en France où l’on considérait la culture comme un service public au mème titre que l’enseignement ou la santé. Mais aujourd’hui on voit dans quelle piètre considération on tient les personnels de santé les chercheurs et les enseignants. Quant à la culture... Le gouvernement vient tout juste d’autoriser la réouverture des casinos. Les théâtres sont toujours en quarantaines et les musées d’un accès limité.
Je sais bien tout ce qu'on pourra m'objecter au sujet de Malraux et qui n'est pas infondé : sa mythomanie, son goût pour l'affabulation et qu'il fut trafiquant et pilleur d'œuvres d'art dans sa jeunesse, certain verront en lui un chantre de l'appropriation culturelle, ou critiqueront son adulation  hystérique à l'égard de de Gaulle, ou encore railleront son goût pour l'emphase et l'autocitation.
Mais je m'en fous complètement.
Il y a eu cette vision dans ma vie tout comme il y eut l'éloge funèbres de Jean Moulin au Panthéon et l'hommage à Georges Braque dans la cour carrée du Louvre qui sont particulièrement poignants, et me bouleversent toujours autant lorsque je les entends.
Ça ne m'empêche pas d'aimer aussi des œuvres de Cioran, Thomas Bernhard, Bukowski entre autres, et les dessins de Reiser. 
D'ailleurs  je suis même très capable de m'en moquer. J'adore l'imiter et je le fais très bien.
(linked with Monday Mural)

mardi 30 avril 2019

Les deux cassettes du Pop Club


Voilà,
pendant l'été de 1972 et l'hiver de 1974 — j'habitais alors rue de la Montagne Sainte Geneviève, ce qui explique le choix de cette photo — j'ai enregistré au hasard sur deux cassettes audio des morceaux de rock pour la plupart, et quelques un de jazz et de blues aussi qui passaient au Pop Club de José Artur dont la programmation était assurée par Bernard Lenoir qui fut par la suite un des animateurs de la chaîne de France-Inter. Il fallait être vigilant pour couper avant que les animateurs ne se mettent à parler, et c'était bien lorsque deux ou trois morceaux s'enchaînaient. Je n'avais pas toujours le temps de noter les titres des morceaux qui souvent étaient des disques en import qu'on ne trouvait que chez des disquaires comme Clementine ou Givaudan et nombre d'entre eux me sont ainsi demeurés inconnus. Pendant les années qui suivirent, j'ai continué d'écouter cette sorte de compilation sans particulièrement m'en préoccuper. Je me souviens que je l'avais encore dans ma chambre d'étudiant rue Saint Placide et que ces morceaux dont je ne connaissais ni les titres ni les interprètes ont accompagné bien des endormissements. Le son de ces cassettes n'était d'ailleurs pas très fameux — sur certaines chansons on entendait même des craquements dus à des orages lors de la captation. Le niveau sonore n'était pas non plus uniforme. Bref c'était un enregistrement de daube. Puis j'ai écouté d'autres choses, sur d'autres supports et les cassettes ont été délaissées, même s'il m'arrivait de m'en rappeler de temps à autre. Comme j'ai une très bonne mémoire des choses de la vie courante et que je peux relier celles-ci à des états émotifs, je me souvenais vaguement de certains indices qui me permettraient de retrouver — si l'envie s'en manifestait un jour — les titres de quelques uns de morceaux mais pas tous.
Il y a une dizaine d'années j'ai réécouté les deux cassettes, et comme entre temps il y avait eu l'apparition de Shazam, qui reste pour moi, une des applications les plus géniales qui existe, j'ai décidé de reconstituer ces playlists sur mon ordinateur. Cela a pris un certain temps, car toutes les chansons n' y étaient pas répertoriées. Certaines, je les ai trouvées en décryptant les paroles et en faisant des recherches sur internet. A présent sur les 48 morceaux qui constituaient cette bande son de mon adolescence, trois demeurent encore énigmatiques, échappant à toute identification. Certains titres ont été particulièrement difficiles à retrouver : la version de "Down in the flood" de Finnegan and Wood, "How long" de John David Souther, la version live avec le medley Sing Joy/Tutti frutti de Buzzy Linhart, qui me plaisait particulièrement à l'époque pour son côté totalement déjanté, "Jumped through my window" d'Arthur Lee, "Gimme that beat" de Junior Walker and the all stars, "Message" de Barefoot Jerry, "What's happening" de Byzantium (celle là j'étais assez fier de le retrouver) et "Oxymorron" du groupe allemand Guru Guru.... Pour ce qui demeure encore inconnu, je sais qu'avec un peu de ruse et d'obstination, je pourrais aboutir, mais je crains de ne pas survivre à la résolution de cette énigme. C'est comme mon copain Albert Delpy, qui lorsqu'il est arrivé — il y a fort longtemps à Paris — s'était promis de visiter le Louvre, ce qu'il n'a finalement jamais fait et ne fera jamais me dit-il, car il pense que cela pourrait hâter sa fin. Sans doute cet archaïsme de la pensée magique est-il ce qui nous relie encore à nos lointains ancêtres des cavernes. Enfin c'est juste une supposition, une intuition, une hypothèse. je suis ni psy ni anthropologue...



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vendredi 7 juillet 2017

Polytechnique


voilà,
au début des années soixante-dix, dans le périmètre ceint par la rue Descartes, la rue Clovis, la rue du Cardinal Lemoine un bout de la rue Monge et la rue des Écoles,  j'habitais avec mes parents à l'Ecole Polytechnique sise en haut de la Montagne Sainte Geneviève dans un appartement de fonction situé sous les combles du bâtiment Boncourt qui abrite aujourd'hui le ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche. Dans sa première affectation là-bas, mon père était responsable du matériel. C'est lui qui s'occupait de tout ce qui concernait les travaux à l'intérieur de cette vénérable institution. Il avait donc des ouvriers civils qui travaillaient sous ses ordres. L'un deux, un peintre en bâtiment qui s'appelait Roger Dijoux (je ne suis pas sûr de l'orthographe de son nom) que je croisais de temps à autre dans le bureau de mon père situé dans un petit renfoncement peu après l'entrée du 17 rue Descartes, lorsque parfois j'allais le rejoindre en fin de journée à l'occasion d'un pot qui se tenait là avec ses employés. Dijoux, était un rouquin frisé avec des cheveux épais qui le faisaient ressembler au chanteur de Slade un groupe de rock de ce temps-là. Je ne sais pas pourquoi il s'était pris de sympathie pour moi et m'avait prêté des disques sans doute pour parfaire mon éducation musicale. Il était venu peindre ma chambre, et peut-être avait il remarqué que je ne possédais que très peu de vinyles. Je me souviens particulièrement de l'album "Between the buttons" et du premier Stones avec Route 66. Je ne pouvais imaginer alors que cet homme resterait inoubliable pour cette raison là. Peut-être aussi est il associé à l'odeur de peinture qui imprégna longtemps ma chambre. C'est lui qui était venu la repeindre, d'un bleu pétrole que j'avais choisi sur un nuancier, et qu'il avait pris tout de même soin d'atténuer.

dimanche 14 mai 2017

Mose Allison et des souvenirs qui viennent


Voilà,
j'aime toujours autant la voix de Mose Allison, et aussi la façon dont il fait sonner son piano comme si les notes glissaient grâce à ce toucher délicat sur le clavier. Parfois même il lui arrive d'être à la fois virtuose et désinvolte. Je l'ai découvert un soir vers l'âge de quinze ans en enregistrant au hasard sur mon mini K7 des morceaux qui passaient à la radio. C'est comme ça que j'ai entendu pour la première fois "One Room Country Shack", enchaîné au "Take this Hammer" de Leadbelly. Comme je n'avais pas retenu les titres et le nom des chanteurs, et qu'à l'époque il n'y avait pas toutes les possibilités permettant de retrouver la trace d'un morceau retransmis à l'antenne, ces deux chansons et leurs interprètes restèrent énigmatiques pendant des années. Même si désormais la question ne se pose plus, puisque l'on sait que le tronc commun de l'humanité est l'Afrique, j'ai d'ailleurs longtemps cru que, pour aussi bien chanter le blues, la voix de Mose Allison était celle d'un homme noir. J'aimais sa douceur veloutée, et l'humour désabusé qu'elle distillait. C'était ce temps au sortir de l'enfance où je m'endormais le soir avec la radio. Les morceaux que j'y entendais me faisaient parfois voyager dans des mondes imaginaires, inconnus, où vers des régions qu'il me semblait possible de visiter un jour. Il faudrait que j'en parle un peu plus précisément un jour. Certaines photos de Bill me font bien évidemment aujourd'hui penser à ce morceau "One room Country Shack", et je suis heureux de retrouver grâce au web des paysages autrefois rêvés dans lesquels je me laissais dériver au gré de mon imagination. C'était le temps où la vie semble vaste et ouverte à tous les horizons. À l'époque j'habitais rue de la Montagne-Sainte-Geneviève dans l'enceinte de l'Ecole Polytechnique où travaillaient mes géniteurs. Je traînais beaucoup dans le quartier à mes heures perdues. J'aimais particulièrement cette vieille boutique non loin, que j'ai prise en photo dans le courant des années 90, craignant qu'elle ne disparaisse complètement. C'était une ancienne armurerie transformée à l'époque en dépôt de journaux-papeterie, avant de devenir une librairie. Maintenant on y vend des charcuteries et autres spécialités culinaires corses, je crois, et la façade a complètement changé. première publication 14/5/17 à 10:58



     

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