mardi 16 février 2021

Okay Café


 
Voilà,
en ce moment il ne me reste plus de goût pour grand chose. Écrire m'est trop pénible. Choisir les mots, les tournures de phrases, couper les cheveux en quatre afin de tenter de préciser une pensée, un fait, lui donner une couleur particulière, je n'ai plus la patience, tout ça est bien long à venir et les idées trop rares. Hésiter pendant un certain temps, comme ce fut le cas récemment entre  "Elle tressaille soudain en étouffant un sanglot "ou bien "elle tressaille et ne parvient à retenir ses larmes", à quoi bon ? Et pourquoi fallait-il qu’elle pleure cette conne ? Pourquoi n’aurait-t-elle pas été plutôt saisie par une féroce envie de chier qui l'aurait immédiatement détournée de ce lieu qui la ramenait à ses souvenirs ? 
Mais bon je l'ai déjà évoqué, je m'impose cette discipline comme une gymnastique mentale. Cela donne ainsi à d'autres la possibilité d'exprimer leurs fantasmes de domination. Comme l'intraitable grammairien.ne ou le.la lexicologue obsessionnel.le qui plutôt que de m'envoyer un aimable message pour me signaler une erreur ou suggérer une autre formule va me bombarder de majuscules anonymes. Ça se trouve c'est quelqu'un de très bien, qui manque juste de tact. Pourquoi imaginer un vieux con grincheux et tatillon que la retraite rend maussade ? Et encore tout ça n'est pas bien grave. Il paraît qu'il existe pire ailleurs. Peut-être aurais-je d'ailleurs du apposer au début de ce message un "Trigger Warning" — que les québecois ont astucieusement traduit par le mot-valise "traumavertissement" —, car quand même, j'ai non seulement tenu un propos qui peut paraître sexiste et insultant pour quiconque éprouve de la peine, mais aussi énoncé de peu amènes jugements sur les "seniors" et les "malcomprenants".
Donc, par paresse, je traîne sur mon ordinateur, je retrouve de vieilles photos. Celle-ci date de fin Octobre 2011, prise depuis une péniche lors d'une excursion sur le canal de l'Ourcq avec ma fille. A cette époque je n'avais pas trop de problèmes d'argent. Je n'en étais pas pour autant insouciant. Mais je prenais encore d'aimables clichés de la vie parisienne. Même ça désormais ne me divertit plus. toutefois j'éprouve encore du plaisir à redécouvrir des images autrefois négligées et auxquelles finalement je trouve un certain charme.
Sinon, hier j'ai acheté du mimosa qui embaume la maison. Quoi d'autre ? j'ai aussi envie de rencontrer des inconnus. Et pourquoi pas un mécène ou un bienfaiteur. On peut rêver, non?
 

dimanche 14 février 2021

Couleurs chaudes par temps froid

 
Voilà,
non loin de chez moi, se trouve un restaurant qui organise aussi des cours de salsa dans la journée. Je n'y suis jamais entré, ni pour manger, ni pour danser, sans doute à cause de ces rabatteurs qui le soir sur le Boulevard Edgar Quinet encouragent le passant à s'y rendre, en précisant pour l'appâter qu'on y rencontre de très belles filles. J'ai toujours pensé que la Pachanga était une boîte un peu louche, un attrape nigaud, mais en regardant le site je me dis qu'à la réflexion cela n'est peut-être pas le cas. Je suis passé en début d'après-midi, dans cette rue Vandamme que je n'emprunte pas souvent car je n'avais jamais prêté attention à cette peinture murale aux couleurs chaudes qui se trouve à l'entrée dudit club-restaurant bien évidemment fermé depuis des mois en raison de l'épidémie de Covid. (Linked with Monday murals)

samedi 13 février 2021

En cherchant un livre


Voilà,
Chick Corea, Louis Pons, Jean-Claude Carrière... ces derniers temps des artistes, qui ont stimulé mon univers sensible et intellectuel, qui m’ont aidé à penser, ont accompagné des périodes de création, ou m’ont simplement offert des moments de plaisir, ont quitté cette réalité. Ils furent les compagnons du jeune adulte en formation que les années passées depuis m'ont rendu de plus en plus incertain — je parle de celui qui s’efforçait de se frayer un chemin dans un monde hostile, incompréhensible bien souvent énigmatique. Leur disparition me rappelle à quel point leur œuvre fut autrefois précieuse. Je n’imaginais pas vieillir à l’époque, je ne songeais pas que cela fût même possible. Il m’arrivait parfois, en de très rares moments de me projeter dans cette vague et abstraite hypothèse, mais sans être en mesure d’en imaginer la condition ni l’état. Je connaissais peu de vieux et n’avais aucune empathie particulière pour ceux que je croisais. Je ne voulais surtout pas leur ressembler. D’ailleurs je faisais commencer la vieillesse bien plus tôt que je ne le fais maintenant. J’éprouvais pourtant une admiration sans borne pour Henri Michaux — déjà bien âgé —, mais s’il me semblait le comprendre à l’aune de nos expériences communes, (les drogues et l'hypocondrie), j’étais incapable de vraiment le ressentir aussi intensément que je le supposais. Pourtant je m’en sors pas mal. Je fais encore illusion. Les fées Kératine et Mélamine se sont penchées sur mon berceau. Ce sont bien les seules d’ailleurs...  On me croit plus jeune que je ne le suis à cause de mes cheveux noirs. Peut-être le suis-je vraiment d'ailleurs. Après tout n'ai-je pas perdu ma dernière dent de lait à 64 ans ? Cette apparente jeunesse me permet d'entendre des gens de mon âge ou parfois même ne l'ayant pas encore atteint, pérorer du haut de leur "expérience" et même m'expliquer la vie. Prenant l'air un peu con, non sans une certaine jubilation, je les écoute dispenser leurs théories souvent vaseuses et leurs prétentieuses considérations. Quand je suis très lassé de ces conneries, il m'arrive parfois d'avoir envie de leur balancer qu'à cinq ans je savais déjà à quoi ressemble un type égorgé et les tripes à l'air qui gît dans un fossé et quelques autres détails mais à quoi bon. Où je m'aperçois que j'ai franchement pris un coup de vieux dans la tête, c'est que les gens me fatiguent avec leurs histoires. J'ai déjà tant de mal à me rappeler des miennes...
Sur la photo du haut, il manque un élément. Le livre de Louis Pons consacré au dessin. Un ensemble de notes et d'aphorismes, sur lequel je n'arrive pas à remettre la main. Rien ne m'agace tant que ce genre de situation. En le cherchant — sans succès donc —, je suis tombé sur d'autres documents. En particulier un petit carnet où la mère de ma fille a noté toutes les choses horribles que j'ai pu dire pendant sa grossesse, tant j'étais paniqué. J'ai éprouvé non seulement une immense honte, mais un terrible chagrin et le remords de lui avoir infligé ça, elle qui est une bonne et très courageuse personne. Il lui en fallu de la force pour résister. Même si je n'ai pas été pris par surprise et que j'ai acquiescé à son désir d'enfant, l'attente de celui-ci a été pour moi une source d'angoisse terrible, que j'ai extériorisée, sans discernement. Je m'en suis voulu par la suite de n'avoir pas été capable de manifester de l'amour pour l'être-à- venir, et d'avoir tant récriminé sans soutenir celle qui le portait. C'est sûr que j'ai irrémédiablement déchu à ses yeux. Dans ces circonstances les femmes préfèrent un mâle protecteur, même quand elles on demandé à un vieil enfant de les féconder. Je ne suis devenu père que lorsque j'ai tenu ma fille dans mes bras. C'est comme ça. La première fois, je lui ai tout dit, tout raconté du difficile chemin qui m'a conduit vers elle, je lui ai dit que je l'aimerai toujours et promis que je serai là pour l'aider. Sans doute était-ce un peu prétentieux, puisque désormais je ne lui suis d'aucune utilité en maths en physique en chimie en biologie, mais elle s'en sort très bien sans moi.
J'ai aussi retrouvé des pages que j'avais écrites pour et par elle, alors qu'elle n'avait que huit mois. Elles sont justes. Elles sont belles. Ça a atténué l'état dans lequel je me trouvais. En fouillant par-ci par là à la recherche de ce satané bouquin, je suis tombé sur ces graffiti dont je ne me souvenais plus. Impossible de savoir de quand ils datent exactement. Les années quatre-vingt sans doute. J'ai toujours eu besoin de laisser sortir mes monstres. Ceux que j'appelle mes clandestins.

 

jeudi 11 février 2021

Joggeuse


 
Voilà,
il songeait que le capital va toujours où il fait un maximum de profit, c’est-à-dire où les frais de production sont les plus bas. De là à en conclure que le principe de la maximisation du profit agit comme un principe meurtrier, il n'y avait qu'un pas. Et puis dans le jardin du Luxembourg dépeuplé, il pensa aussi que ces derniers mois, avec cette épidémie, entre le moment où une décision de confinement est prise, et son effet, il se passe bien trois semaines. Et que durant ces trois semaines, — à moins d'être directement concernés par la maladie, eux ou leur entourageles gens, pour la plupart,  sont impatients et ne comprennent pas le sens des sacrifices auxquels ils doivent déjà consentir ni pourquoi on leur en impose d'autres. Évidemment les médecins et les personnels soignants n'évaluent pas la situation pareillement, eux qui sont en prise directe avec les incidences du virus sur le fonctionnement des hôpitaux. C'est alors qu'il réalisa que comme en matière d’écologie le temps de latence est de trente à cinquante ans, on ne s'en sortirait pas puisque les décisions que devraient prendre aujourd’hui les gouvernants n’auront d’effet que lorsqu'ils ne seront plus de ce monde. D'ailleurs c’est pour cela qu’elles n’ont jamais été prises par le passé. Il faudrait que la catastrophe soit évidente. Peut-être d'ailleurs l'est-elle déjà sans que nous nous en rendions compte. Ou peut-être sommes nous dans le déni. Personne ne se fait à l’idée que ça peut changer, que ça va changer. En fait on voudrait que les efforts soient pour les autres. La solidarité d’accord mais à condition que ça ne coûte pas. Apercevant la joggeuse qui venait à sa rencontre, il réalisa qu'il l'avait déjà croisée quelques minutes auparavant. Elle courait vraiment vite. C'est sans doute à ce moment là qu'une idée folle commença à germer dans le cerveau de Léonardo Vaccarèse.

mardi 9 février 2021

Nuit, La Défense

 
Voilà,
"Pourquoi la forme est-elle belle ? Parce que, je crois, elle nous aide à contrer notre pire crainte, celle que la vie pourrait n’être que chaos, et que donc notre souffrance ne veuille rien dire." La formule de Robert Adams est touchante, parce que naïve, car oui la vie est un chaos où, quoi qu'on fasse notre souffrance est dépourvue de sens. So what ? Nous ne pouvons y faire grand chose. Cette pensée rappelle celle d'un personnage de Dostoïevski, "la beauté sauvera le monde". Je n'en crois rien bien sûr. D'ailleurs n'a-t-on pas trouvé de la beauté dans la plus effroyable catastrophe que l'homme ait engendré et trop souvent reproduite. 
Une image n'est qu'une image, elle permet de faire écho à la réalité, mais aussi de la transformer parfois. Il peut arriver que notre regard atténue l'emprise de ce monde trivial et y trouve matière à poésie. L'image agit alors telle un charme, comme on nommait au moyen-âge l'enchantement produit par la magie ou par le sort dans le but d'apaiser la douleur. Rien de plus. Et cela ne dure jamais longtemps.

dimanche 7 février 2021

L'Arbre bleu


Voilà,
sur le billet précédent j'évoquais quelques souvenirs liés à la petite place située en face de l'ancienne École Polytechnique. Si on longe celle-ci, on remonte la rue Descartes qui croise la rue Clovis et se continue jusqu'à la place de la Contrescarpe. Puis dans le prolongement, c'est la rue Mouffetard qui redescend vers Censier Daubenton. Juste après le croisement de la rue Clovis, au 46 rue Descartes on peut apercevoir cette fresque, intitulée "L'arbre bleu" réalisée en 2000 par Pierre Alechinsky qui fut notamment l’un des membres influents du groupe COBRA (1949-1951) fondé par les poètes Christian Dotremont et Joseph Noiret, les peintres Karel Appel, Constant, Corneille et Asger Jorn. l'une des marques distinctives d'Alechinsky est d'entourer son motif central de cases, vignettes inspirées des prédelles des retables médiévaux. A droite de cette fresque, un poème d'Yves Bonnefoy intitulé "L'arbre des rues"

Passant,
regarde ce grand arbre
et à travers lui
il peut suffire.

Car même déchiré, souillé,
l'arbre des rues,
c'est toute la nature,
tout le ciel,
l'oiseau s'y pose,
le vent y bouge, le soleil
y dit le même espoir malgré
la mort.

Philosophe,
as-tu chance d'avoir l'arbre
dans ta rue,
tes pensées seront moins ardues,
tes yeux plus libres,
tes mains plus désireuses
de moins de nuit.
 
Quelques mètres plus bas, on peut apercevoir le café "Le Bateau ivre", titre d'un des plus célèbres poèmes de Rimbaud, (auquel soit-dit en passant Yves Bonnefoy a autrefois consacré une monographie) où se donnaient dans ma jeunesse des lectures littéraires. Des artistes débutants s'y produisaient aussi avec leur guitare. Je n'ai jamais osé y rentrer. Non loin, sur l'autre trottoir, au 37 se dresse un immeuble qui abrita autrefois le poète Paul Verlaine.  

 
 
Ainsi, par la grâce du petit commerce, les deux poètes qu'une liaison orageuse réunit autrefois se voient de nouveau associés. A ce sujet, il fut, par l'entremise d'une lettre signée par de nombreux abrutis, proposé il y a quelques mois que tous deux soient rapatriés au Panthéon dont le frontispice s'orne de la devise "Aux grands hommes la patrie reconnaissante", au prétexte que "le fait de faire entrer ces deux poètes qui étaient amants, oui, ensemble, au Panthéon aurait une portée qui n'est pas seulement historique ou littéraire, mais profondément actuelle". Notre actuel ministre de la culture s'est enthousiasmée pour cette proposition débile, de même que quelques intellectuels désireux de faire le buzz. Une telle ineptie, a de quoi atterrer car elle témoigne d'une volonté de refaire l'histoire au profit d'une cause par ailleurs tout à fait respectable. Mais l'idée de séquestrer au Panthéon ce "voyou" que fut le jeune Rimbaud, qui railla avec génie le "patrouillotisme" français, fit l'Eloge de la Commune, et manifesta souvent une ironie cruelle à l'égard des grands hommes de son temps, cette idée on se demande comment elle a pu germer tant elle semble absurde. Un excellent article du journal "Marianne", recense d'ailleurs tous les arguments contre cette proposition à laquelle il n'a heureusement pas été donné suite. 
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vendredi 5 février 2021

Le Bar des Pipos


Voilà,
j'ai pris cette photo il y a fort longtemps, en 1998, je crois. Mais Le Bar des Pipos, existe toujours. Les "Pipos" c'est ainsi qu'on appelait les polytechniciens qui étudiaient juste en face lorsque l'École Polytechnique, dont on peut apercevoir l'entrée principale reflétée sur la vitre du bar,  se trouvait encore rue de la Montagne Sainte Geneviève. Ce fut mon quartier entre 1970 et 1975. Toute ma découverte de Paris s'est faite à partir de cet endroit, de cette petite place. Si l'on remonte par la gauche, la rue de la Montagne sainte Geneviève continue vers l'église. La petite échoppe qui fut autrefois une librairie papeterie où l'on vendait des journaux, puis ensuite une librairie, puis un restaurant corse, a été récupérée par le restaurant "L'écurie" une vieille institution du quartier qui faisait l'angle de la rue de la Montagne Sainte Geneviève et de la Rue Laplace. Un peu plus haut sur la gauche juste avant l'église, perpendiculaire, se trouve la rue Saint-Etienne-du-Mont rejoignant la rue Descartes et qui m'a toujours ému, parce qu'elle est inchangée depuis deux siècles. Les soirs d'hiver, avec la neige, elle m'évoquait des illustrations de calendrier de l'Avent.
J'espère qu'au printemps il sera de nouveau possible d'aller boire des coups à la terrasse des Pipos. Si je me souviens bien, ils ont un très bon Saint-Joseph là-bas. Rien n'a changé, le comptoir est un bon vieux zinc. Je ne suis pas un acharné des cafés parisiens mais là j'ai envie d'y retourner. La petite épicerie que l'on aperçoit était autrefois asiatique. C'est là que j'ai pour la première fois goûté des boules de cocos et des pâtisseries vietnamiennes à la pâte de soja. La rue que l'on voit se prolonger mène tout droit vers le Collège de France. Elle passe devant le restaurant "le coupe-chou" qui me faisait rêver lorsque j'avais quinze ans. Plus tard, j'y ai mangé car un des comédiens de la troupe de Didier Flamand qui s'appelait Francis Lemonnier, en était propriétaire. C'est là que nous faisons nos repas de premières et de dernières. 
Je me demande si je ne suis pas en train d'éprouver cette sorte de nostalgie dépourvue de regret que les japonais appellent Natsukashii 

jeudi 4 février 2021

Déplorations


Voilà,
Je déplore ne pas me trouver en ce moment à cet endroit, je veux dire non loin de la mer
 
Je déplore le fait que l’un des plus beaux disques jamais édités porte un nom aussi con et une couverture aussi peu en accord avec la musique qui y est gravée. Je veux parler d’atomic basie bien sûr.

Je déplore qu’en entendant aujourd’hui l’album « songs of Leonard Cohen » mon incapacité à l’écouter sans être hanté par le jeune homme que j’étais alors et accablé par le constat que ma vie n’a pas ressemblé à ce que je rêvais d’en faire.

Je déplore cet embarras dans lequel au moment d’un départ ou d’une arrivée, nous mettent les gestes barrière qui, depuis quelques mois nous privent du témoignage de la joie ou de la gratitude

Je déplore apercevoir autant de masques usagés jetés n'importe comment dans la nature 
 
je déplore le fait que les gens qui gueulent parce que les bars sont fermés ne gueulaient pas aussi fort quand on a fermé les lits d'hôpitaux, qu'on a réduit les budgets pour la recherche ou pour l'enseignement.
 
je déplore devoir  parfois me heurter à l'incommensurable bêtise et l'acrimonie des "imbéciles heureux fiers d'être nés quelque part", qui revendiquent leur terroir comme un étendard, et qui, pour peu qu'on écrive de Paris, vous assignent à ce lieu, vous reprochant soudain d'être de la capitale avec tous les clichés s'y afférant
 
je déplore avoir quelquefois la faiblesse d'accorder du temps à des gens qui n'en valent pas la peine et qui par conséquent me le font perdre

je déplore  constater que le proverbe "si jeunesse savait et si vieillesse pouvait" s'avère aussi juste
 
je déplore  ne pas savoir jouer du piano ou de la guitare
 
je déplore être aussi fauché en période de crise
 
mais heureusement je trouve qu'il y a encore bien des motifs de se marrer 
(Linked with skywatch friday

dimanche 31 janvier 2021

Les Résistants et les Essentiels

 
Voilà,
sur Instagram un copain, que j'aime bien pourtant, poste une photo de lui rentrant dans un théâtre au premier jour des répétitions, légendée de la sorte : "l'impression de rentrer en résistance". Rapport au fait que tous les théâtres sont fermés en raison de la pandémie. Étonnant de la part d'un acteur supposé connaître le poids et le sens des mots — la base tout de même du travail d'interprétation, non? —.
Rentrer en résistance, Vraiment ? 
T'inquiète pas copain, Déjà tu n'es pas dans l'illégalité. Si tu sors en dehors des horaires prévus, tu risques tout au plus une amende de 135 balles. Certes c'est beaucoup — dura lex, sed lex —. Cependant les flics ne t'emmèneront pas dans une cave, on ne te retournera pas les ongles, ta famille ne sera pas menacée, et personne ne te passera la gégène sur les testicules. Tu aurais risqué bien plus si tu étais allé manifester dans la rue ces deux dernières années en France. Je te rappelle juste les chiffres officiels assez effrayants : 2.448 manifestants blessés, 440 incarcérés, 11.000 en garde à vue, 1 décès. 19.071 tirs de LBD, 1.428 tirs de grenades lacrymogènes instantanées, 5.420 tirs de grenades de désencerclement entre le 17 Novembre 2018 date de la première manifestation parisienne des Gilets Jaunes et le 1 décembre 2019. Peut-être d'ailleurs que toutes les lois liberticides passées en loucedé au prétexte de l'urgence sanitaire, t'offriront une raison valable d'ici quelques temps de vraiment rentrer en résistance. J'espère alors que tu n'en parleras pas sur Instagram. 
Allez, je veux bien supposer que c’était du second degré.
 
(...)
 
Je n'ai pas vérifié si mon camarade a mis sur son compte facebook  — parce que franchement j’ai autre chose à foutre —  un bandeau où est écrit non-essentiel, à l'instar de bien des comédiens qui ont ainsi manifesté par antiphrase à quel point ils se considèrent comme essentiels. Déjà là-dedans il y a un paquet de  crétins souvent très prétentieux, narcissiques et autocentrés. Beaucoup témoignent d'une grande indigence en matière de culture, et peinent à échafauder un raisonnement. Ce n'est pas grave d'ailleurs, l'intelligence du jeu, passe par d'autres canaux, elle est aussi faite de beaucoup d'instinct et d'intuition et d'une maîtrise de ses émotions. De nombreux artistes sont d'habiles artisans d'eux mêmes. Ils sont comme des Stradivarius, à la fois le luthiste et l'instrument. Mais il vaut mieux qu'ils ne s'occupent pas d'autre chose, d'épidémiologie en particulier, ce qui est très tendance depuis un an. Et puis nombre de mes amis comédiens n’ont fait ce métier que parce qu’ils ne pouvaient s’adapter au monde social, pour sauver leur peau en quelque sorte, pour exprimer ce qu’ils éprouvaient, pour canaliser leur névrose, pour donner forme à leurs angoisses. Je connais peu d'entre eux qui ont agi en se disant "je vais faire ça pour être essentiel". Pour ma part, cette idée ne m’a jamais effleuré. Sinon j'aurais fait médecine, infirmier, philosophe, rebouteux, ou de la recherche scientifique... Il est possible au contraire que la superficialité de l'affaire m'ait paru un excellent exutoire pour fuir les abîmes d'angoisse, les gouffres d'effroi où je craignais de sombrer, et ainsi échapper à une certaine réalité. Et puis la perspective de vivre des personnages, de continuer a faire semblant, de poursuivre cette activité  enfantine qui consiste à jouer, se déguiser, d'aller d'une époque à l'autre, de rester immature, est assez partagée par tous ceux qui se sont engagés dans cette voie. Quand tu es comédien, si tu interprètes un gros con, on te trouve drôle on te félicite, et en plus on te paye pour ça, alors que dans la vie, quand tu es con on te crache à la gueule. Si tu joues un pervers psychopathe avec talent, on peut même te filer une récompense au lieu que dans la réalité on t'envoie en taule ou en asile psychiatrique.

(...)

Pour ma part en ce moment, je finis de répéter un court spectacle qui se jouera la semaine prochaine devant une poignée de professionnels, et qui sans doute finira mort-né. En un an il y a eu tant de productions programmées annulées ou reportées qui attendent de trouver un théâtre, qu'il est probable qu'au regard de l'engorgement prévisible, il n'y aura pas suffisamment de dates de lieux ni d'argent disponibles pour tout le monde. J'en suis fort dépité mais pourtant ce qui me préoccupe, c'est que depuis l'apparition du nouveau variant, je redoute d'être contaminé dans le métro ou dans la rue, en dépit de toutes les précautions que je prends. Le couvre-feu en vigueur, n'empêche pas qu'il y ait beaucoup de monde dans les rues et les transports publics.
Je vois autour de moi, des gens qui se fatiguent de cette paralysie générale — et moi aussi je suis fatigué —, et qui voudraient que les lieux de culture réouvrent. Moi aussi, je voudrais retourner dans un musée, une salle de cinéma. Lacan disait "la réalité c'est quand tu te cognes". Aujourd'hui, la réalité c'est la pandémie qui révèle toutes les incohérences des organisations qui structurent nos existences. Il est étonnant de constater que les mêmes qui critiquaient   — à juste titre — Macron et sa rhétorique martiale ("nous sommes en guerre"), adoptent les la même posture et se fantasment aujourd'hui en résistants. 
C'est déjà pas mal de résister au virus quand tu l'as chopé, ou de résister en te planquant pour ne pas le choper. Et puis il est vraisemblable que ceux qui trouvent qu'on en fait trop aujourd'hui contre ce virus, seront les mêmes qui dans trois mois gueuleront qu'on en n'aura pas fait assez aujourd'hui, si par malheur la situation venait à empirer comme c'est le cas dans les pays voisins, dont pourtant les politiques sanitaires ont été très efficaces et pertinentes durant la première vague.
Depuis quelques temps il se trouve même des leaders populistes qui, en dépit des leçons qu'il y aurait à tirer de la débâcle trumpienne en matière de gestion de la pandémie, considèrent que porter le masque ne sert à rien, que la fermeture des restaurants est absurde, et le confinement inutile. Certains appellent à la désobéissance civile considérant qu'il y a là une dictature sanitaire. 
Bref, c'est le chaos dans les pensées. Et le pouvoir redoute par dessus tout le chaos dans les rues, car la colère qui existait ces deux dernières années demeure toujours vive. Le président a cristallisé sur sa personne beaucoup de ressentiment et parfois même une certaine haine en partie due à son mépris de classe et à son manque d'empathie envers les populations défavorisées. Et même lorsqu'il essaie de faire semblant, il est tellement peu crédible que cela redouble l'acrimonie des gens auxquels il s'adresse. 
Ce qui est le plus étrange, c'est que cette situation fait fi des clivages politiques, et l'on voit des personnes intelligentes se mettre à colporter des publications complotistes sur les réseaux sociaux. 
Souvent, il m'arrive aussi de douter, de me demander si cette maladie est vraiment aussi grave qu'on le prétend, si on ne pourrait pas s'en accommoder, comme le XIX eme siècle s'est accommodé de la tuberculose lorsqu'il n'y avait aucune solution pour l'enrayer. Pourtant je fais partie des populations à risque. J'ai conscience des troubles mentaux très préoccupants induits chez certaines populations par ce confinement, et de la misère qui grandit, en particulier dans le milieu étudiant. Et en même temps je me répète que cette situation n'est pas l'Afghanistan ou le Kurdistan, que les jeunes adultes mâles d'aujourd'hui ne subissent pas le sort de toute une génération appelée sous les drapeaux à la fin des années cinquante et au début des années soixante pour faire 18 mois de guerre en Algérie ; ce n'est pas l'occupation nazie, la déportation des juifs ou les tranchées sanguinaires de la guerre de 14, ou pour en revenir à notre époque, c'est sans commune mesure avec le siège de Sarajevo, ou encore avec ce que vivent aujourd'hui les libanais, ou ce qu'on vécu les syriens ces dernières années. Je n'ai pas de solutions j'ai conscience que la crise économique à venir risque d'être terrible. Surtout pour les vieux, et ceux qui ne sont plus sur le marché du travail. Je sais aussi que les spéculateurs se portent bien et se sont enrichis.
 
(...)
 
A part ça, c'est dimanche, il fait gris, il pleut et à présent la nuit est tombée. En début d'après midi ma fille m'a proposé que nous allions faire un tour. Elle avait envie de marcher avant de se remettre au travail. Nous avons poussé jusqu'à l'Odéon, sommes revenus par le Luxembourg, puis le Bd Raspail. Ce fut mon bonheur du jour. 
De retour à la maison, j'ai relu une partie du "Roman inachevé" d'Aragon, puis j'ai écrit cela en écoutant des sonates pour flûtes de Bach.
Bach oui, même dans ses œuvres profanes, on peut dire sans risque de se tromper que lui, est vraiment essentiel. Comme disait Cioran, "S'il y a quelqu'un qui doit tout à Bach c'est bien Dieu"
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jeudi 28 janvier 2021

Ce petit air de flûte

 
Voilà,
"Ce petit air de flûte s'enfonçait très bien dans le paysage. On glissait, on flottait, on effleurait des girouettes. C'était paisible comme une odeur de buis ; tout un jardin s'ouvrait pour faire plaisir au cœur. Le temps ? Mais il durait mieux. Et la petite flûterie continuait à l'ombre d'une vigne" Norge in "Les Oignons"  Linked with skywatch friday - my sunday best 

mercredi 27 janvier 2021

Le Moulin de la galette

Voilà,
nous cherchons en effet des signes qui nous donneraient une raison d'espérer, nous les guettons même, mais ils sont rares. Une rue déserte est elle un signe ? Sans doute oui, en ces temps de confinement. Celui de la joie abolie. Et le Moulin de la Galette, vestige d'un temps ancien qui fut au XIXème siècle une guinguette bruyante, ou le populo venait danser (de célèbres tableaux de Renoir et de peintres impressionnistes en témoignent) a désormais des allures de fantôme. 
Quand j'étais enfant, passait à la télévision un émission animée par Albert Raisner, intitulée "Age tendre et tête de bois"où les artistes de variétés en vogue venaient se produire. Je crois me souvenir qu'elle était enregistrée au moulin de la Galette. 
"La cloche de mon cœur chante à voix basse un espoir très ancien". Je ne sais pourquoi ce vers d'Aragon me revient en mémoire.

dimanche 24 janvier 2021

Fleur de pavé


Voilà,
Elle aura bien essayé, mais sans y parvenir. Les démons et les monstres étaient plus forts. Les fantômes aussi. Et le puissant instinct de destruction de cet homme. L'attention la tendresse et l'amour qu'elle lui portait n'auront pas suffi. Qui veut disparaître ne peut se reconnaître dans l'émerveillement des commencements et se hâte au contraire de les abréger. 
L'appel du gouffre aura été plus puissant que celui de la lumière. Tant qu'elle l'a pu, elle a tenté d'entretenir les braises, de maintenir la flamme pour le soutenir. Mais que faire quand il y a trop de fatigue, trop de chagrins, trop de souffrance pour durer dans le oui. Le poids de cette souffrance bien sûr qu'elle le comprenait. Mais parfois il s'égarait, en proie à une peur panique autant qu'irrépressible. Il fuyait, dévoré du dedans par une secrète terreur. Un jour elle n'a pu que constater l'étendue du désastre. Toujours plus vaste. Et c'est elle alors qui a pris la fuite. Un autre jour, bien des années après, le hasard la mène devant cette porte qu'elle a si souvent poussée. Sur laquelle parfois il lui était arrivé, redoutant le pire, de cogner des deux poings. Apercevant le dessin délicat de cette rose comme inopinément surgie du pavé, elle tressaille soudain et ne parvient à retenir ses larmes.
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vendredi 22 janvier 2021

Betty Boop La liste des voix



Voilà
Déchirante celle de John Lennon, quand il chante "Help", "I should have known better", "Julia", "Cold turkey", "Just like starting over", "Jealous guy", "Hey bulldog", "I'm losing you"
 
sensuelle Chrissie Hynde  gémissant presque "Brass in pocket" avec les Pretenders

si désespérée celle de  Billie Holiday

Il y a le miel de Nina Miranda la chanteuse brésilienne

celle très rauque de Angela RoRo

lascive et désinvolte chez de Ray Davies quand il chante Sunny afternoon

Flûtée comme Rickie lee Jones sussurant "dat dere"
 
alanguie la voix de Gainsbourg dans couleur café
 
la guimauve si douce de baby love chantée par Diana Ross
 
Janis Joplin si douloureusement inspirée chantant summertime on n'a jamais fait mieux pour ce morceau 
 
Joyeuses celles d'Ella Fitzgerald et Louis Armstrong chantant ensemble can't we be friends
Ella qui chante avec un cricket à Antibes Juan les pins
Ella qui commence Mr Paganini dans un rire à Berlin en 1961
 
déchirante de tom Waits dans invitation to the blues
 
chaude et reconnaissable entre toutes celle de Georges Brassens
 
quoiqu'il en soit
ne supporte plus les voix,
les voix du matin, les voix bavardes, ostentatoires,
et toutes plus ou moins semblables des animateurs infatués d'eux mêmes, des éditorialistes pontifiants, des pseudo-experts suffisants.

celles enregistrées du métro pour vous annoncer les stations, le danger des pickpockets ou du gap entre le train et le quai, 
seuls trouvent encore grâce à ses yeux, les présentateurs de musique classique, dont l'enthousiasme ou l'affectation ne le choquent pas trop,
ou les conversations scientifiques sur des chaînes culturelles, parce qu'elles offrent à l'esprit la possibilité de s'ouvrir sur d'autres horizons

mercredi 20 janvier 2021

Ombres



Voilà,
 ce poème de Louis Aragon intitulé "Ombres" dans le recueil "Le Crève-cœur" publié en 1941
résonne étrangement aujourd'hui et semble résumer l'année écoulée

"Ils contemplaient le grand désastre sans comprendre
D'où venait le fléau ni d'où venait le vent
Et c'est en vain qu'ils interrogeaient les savants
Qui prenaient après coup des mines de Cassandre

Avons-nous attiré la foudre par nos rires
Et le pain renversé qui fait pleurer les anges
N'avons-nous pas cloué la chouette à nos granges
Le crapaud qui chantait je l'ai mis à mourir

Aurais-tu profané l'eau qui descend des neiges
En menant les chevaux boire à la mare bleue
En août lorsque ce sont des étoiles qu'il pleut
Qui de vous formula des souhaits sacrilèges

La malédiction des échelles franchies
Devra-t-elle toujours peser sur nos épaules
Nos vignes nos enfants nos rêves nos troupeaux
La colère du ciel peut-elle être fléchie

Ils regardent la nue ainsi que des sauvages
Et s'étonnent de voir voler chose insensée
Sous l'aile des oiseaux leurs couleurs offensées
Sans savoir déchiffrer l'énigme ou le présage

Nostradamus Cagliostro le Grand Albert
Sont leur refuge d'ombre et leur abêtissoir
Ils vont leur demander remède pour surseoir
Au malheur étoilé des miroirs qui tombèrent

Leur sang ressemble au vin des mauvaises années
Ils prétendent avoir mangé trop de mensonges
Ils ont l'air d'avoir égaré la clef des songes
Le téléphone échappe à leurs mains consternées

A leurs poignets ils ne liront plus jamais l'heure
Reniant le monde moderne et les machines
Eux qui croyaient avoir la muraille de Chine
Entre la grande peste et leurs bateaux de fleurs

Quelle conjugaison des astres aux naissances
Expliquerait leur nudité leur dénuement
Et ces chemins déserts de Belle au Bois dormant
Sous la dérision des pompes à essence

Dans le trouble sacré qu'enfantent leurs remords
Tout ce qu'ils ont appris leur paraît misérable
ils doutent du soleil quand le sort les accable
Ils doutent de l'amour pour avoir vu la mort"
linked with skywatch friday

lundi 18 janvier 2021

Culture et Barbarie


Voilà,
dès lors que survient un attentat perpétré par des fanatiques se réclamant de l’islam — généralement, des crétins décérébrés manipulés par des fanatiques religieux sectaires —  il y a toujours un clampin qui se pique d'un discours opposant la barbarie à la culture. Ça me gonfle un tantinet. Les mêmes genres de connards existent chez les juifs les bouddhistes et les chrétiens. Ils sont tout aussi nocifs et pareillement cons. D’où ça sort cette idée ? Il me semble au contraire que la culture et la barbarie ont toujours fait bon ménage. Les exemples sont légions. Heidegger s'est très bien accommodé du nazisme. On faisait jouer aux déportés de la musique classique allemande à l'entrée de chambres à gaz pour accompagner ceux qui allaient y trouver la mort. Et encore, les nazis font, a posteriori, figures d'enfants de chœur quand on connaît le raffinement dans la cruauté dont les japonais, à la même époque, firent preuve en Mandchourie. Le Japon n'est pas une nation acculturée à ma connaissance. Je ne parle pas de toutes les horreurs commises au nom du christianisme et de la civilisation sur à peu près tous les continents. Et le peuple qui a produit des génies comme Dostoievski, Tolstoï, Tchekhov, Borodine, Tchaikovski, Rachmaninov, s'est, lors de la période communiste accommodé d'une tyrannie qui ne relevait pas exactement de l'idée qu'on se fait d'un comportement civilisé. Je ne parle même pas du gouvernement chinois dont on sait le sort qu'il réserve à ses opposants.
Évidemment, constater cela ne constitue en rien, une excuse quelconque pour des horreurs récentes.
Il faudrait aussi se rappeler bien des civilisations se fondent sur la barbarie. La judéo-chrétienne, comme les autres. Combien d'abominations décrites dans la bible, combien d'horreurs dans l'Iliade ?  Attaché au char d'Achille, le corps d'Hector traîné autour des remparts, constitue un bien joli moment d'ignominie — certes mise en poésie — qu'il me fut donné de traduire en cinquième alors que je n'avais que onze ans. Alexandre Vialatte dans une de ses chroniques rappelle que "à Rome les spectacles du cirque ne soulevaient aucune objection.(...) Pline, qui était l'homme le plus civilisé de l'époque et le plus scrupuleux aussi, trouvait à ces massacres un sens éducatif : ils habituaient les spectateurs au mépris stoïque de la vie ; mais il s'agissait de celle des autres". Quelle illusion d'imaginer que l'éducation et la culture seraient une garantie de nous préserver de la barbarie. D'ailleurs toutes les civilisations ont maintenu un certain attrait pour la barbarie.
Nos musées et même nos églises sont remplis de scènes horribles génialement peintes ou magnifiquement sculptées, et l'on pourrait multiplier les exemples à l'envi. Et que dire de l'idée républicaine telle qu'elle s'est développée en Europe ? Ne s'est elle pas construite sur quelques massacres et une longue période de terreur commandités par des gens qui connaissaient la philosophes des Lumières et s'étaient entichés de la Grèce antique ? Tout ça pour qu'advienne un général ivre de pouvoir qui se proclama Empereur, et se doubla vite d'un criminel pour exporter sa vision de la civilisation. Mais consolons nous les rois qui le précédèrent n'étaient guère plus vertueux. Ne parlons pas des européens ayant migré en Amérique du Nord et qui ont bâti une nation grâce à l'importation d'esclaves africains et au génocide des populations indiennes.
Croire que que l'éducation et la culture constituent une barrière me paraît bien naïf. Nos technocrates, qui ont grandi dans de belles familles cultivées, fréquenté les grandes écoles, ne sont pas avares d'actes barbares, non plus. Mais c'est une barbarie plus moderne plus sophistiquée qui s'exerce par procuration et demeure impunie. Empoisonner les travailleurs de l'amiante en connaissance de cause, favoriser l'épandage de produits hautement cancérigènes pour ceux qui les utilisent, polluer les nappes phréatiques au seul nom du profit, c'est une barbarie qui s'érige en norme et parfois même en morale : "nous préservons l'emploi". Elle procède aussi d'une croyance fanatique : celle de l'ultralibéralisme. Notre barbarie à nous est d'une autre nature. Elle s'accommode de l'indifférence autant que du sarcasme. 
Nombre d'activités accomplies quotidiennement et qui ne semblent pas prêter à conséquence ne sont possibles que grâce à l'exploitation de nouveaux esclaves rendus tels pour satisfaire nos besoins. On bouffe des tomates collectées dans les Pouilles par des clandestins privés de droits et corvéables à merci. Le cacao cueilli par des enfants exploités en Côte d'Ivoire utilisé pour confectionner de la crème au chocolat dont raffolent nos bambins, nous l'achetons quand même. En République démocratique du Congo, des enfants âgés de 10 ans à peine, s’enfouissent dans des trous guère plus larges que leur corps. Ils y passent des heures, à déterrer de minuscules morceaux de cobalt pour en faire des batteries de téléphone portable. Le tout pour 2 dollars par jour. Offrir un diamant
 probablement extrait dans une mine de Centrafrique conquise grâce à la corruption, des guerres, des massacres, avec leurs lots de mains coupées et d'enfants soldats sacrifiés, passe pour un geste qui fait toujours plaisir à qui le reçoit, paraît-il. 
Remplir de carburant le réservoir de sa voiture est un acte anodin qui suscite peu de questions. Souvent pourtant ce carburant est extrait dans un pays africain ou au Moyen-Orient, et constitue une manière de financer des familles et des gouvernements qui, avec cet argent, gardent des millions d'êtres humains dans l'asservissement et la pauvreté. 
Faut-il aussi parler de toutes ces personnes que nous forçons à émigrer, à mourir, à s'appauvrir, puisque, avec notre confort, nous avons réchauffé la terre, causant des désertification et des inondations.
Et moi aussi je suis barbare. Parce que pour être honnête, j'y pense et puis j'oublie. Je sais que ça existe mais qu'y puis-je ? Bien sûr je signerai des pétitions, je pourrais apposer le petit émoticône qui fait Grrr au bas d'une notifications facebook. Mais force m'est d'admettre ma complicité, et que somme toute ne cela me préoccupe pas tant que ça, en tout cas beaucoup moins que la précarité grandissante dans laquelle je me trouve, et l'incertitude où me tient l'approche de la vieillesse. Tout au plus puis je, avec un cynisme désabusé, m'autoriser le luxe de ces contradictions, faute de mieux. (Linked with our world tuesday)

dimanche 17 janvier 2021

Des visages sur un mur

 
Voilà
devant le mur constellé de figures grotesques peint par Bojan Nicolic lui revient à l'esprit, cette phrase de Charlie Chaplin : "aussi inévitable que la mort, la vie est une chose merveilleuse même pour une méduse". Ce dimanche, ses pas l'ont poussé jusqu'à cette proche et paisible banlieue. Ce n'est pourtant que la fin de l'après-midi, mais il éprouve déjà cette angoisse diffuse qui précède une nouvelle semaine. Vide, sans désir, sans idées, sans projet, tout lui semble hors de portée. Il s'en faut de peu pour que le moindre paysage ne se change en larmes. Depuis des jours sa propre parole lui semble n'être que du sable. Il parle à trop peu de gens. Et les visages qu'il croise ne lui indiquent rien d'immédiatement compréhensible ou d'identifiable. Ceux qu'il distingue sur ce mur apparaissent plus vivants que ceux aperçus dans la rue. 
Quoi qu'il en soit, il y a, ici, le chant mince et obstiné des oiseaux. c'est réconfortant. Ailleurs, au même moment des fourmis fourmillent, les termites termitent et la rimicaris hybisae,  — une espèce de crevette sans yeux qui vit à 5000 mètres de profondeur dans une eau à 450° au dessus d'un volcan sous marin des Caraïbes — attend son heure pour s'épanouir. 
Oui la vie est une chose merveilleuse. Mais la nuit va tomber bientôt. Bouger, il faut bouger encore pour échapper à ce qui nous quitte. Et rejoindre son terrier, aussi, avant que ne sonne l'heure du couvre-feu. (Linked with Monday mural)

samedi 16 janvier 2021

La paix à l'agonie


Voilà,
cela se passe il y a exactement trente ans, le 16 Janvier 1991 : elle est venue me rejoindre dans cette petite ville du Sud où depuis bientôt un mois je répète un spectacle. Elle est arrivée depuis et elle me reproche déjà de ne pas être assez souvent avec elle à Paris, d’accepter de travailler loin, en province. Elle sait qu’après cette ville, il y en aura une autre encore où j’irai m’installer pour trois semaines, afin de préparer un autre projet. Je lui réponds que c’est comme ça, que c’est la vie de bien des comédiens, qu’elle devrait comprendre. Mais elle, qui est une actrice peu sollicitée m’accuse de ne penser qu’à mon métier. Que puis je répondre ? Je fais ce que je peux, je me débrouille. J’aimerais bien faire autre chose parfois, négocier des contrats plus juteux, ne pas avoir de soucis d’argent, et mener à bien des projets solitaires, voyager ou me retrancher du monde, qu’importe, et n’avoir de comptes à rendre à personne, mais bon c'est une période où l'on me propose assez souvent ce genre de travail, et comme j'ai alors le souvenir à vif des périodes de disette je prends ce qui vient. Et puis toutes ces discussions me semblent vaines, inutiles. Une guerre commence, peut-être va-t-elle embraser le monde entier. Une intervention militaire gigantesque se prépare qui s’appelle "Desert Storm". Il fait pourtant si beau dehors. Ce matin la lumière d’hiver inonde la petite chambre d’hôtel aux murs blancs. Aussi, lorsque je la vois lire ce journal dont le titre pourrait aussi bien résumer l’état présent de notre relation, je lui demande de garder la pose. Je sais exactement ce que je fais. Je veux que ce soit ça, la trace et la forme de ce moment où je deviens un autre qui commence à en avoir ras-le-bol et se projette déjà dans un futur qu'il bricolera sans elle. Ce moment où je commence à envisager la rupture. Elle sera lente, il y aura d’autres photos. Je l'aimais bien, pourtant. Hélas, il existe une loi implacable : les relations asymétriques sont rarement faites pour durer.

jeudi 14 janvier 2021

J'en sais ce que savent les mots


Voilà,
"Je dis ça maintenant, mais au fond qu'en sais-je maintenant, de cette époque, maintenant que grêlent sur moi les mots glacés de sens et que le monde meurt aussi, lâchement, lourdement nommé ? 
J'en sais ce que savent les mots et les choses mortes et ça fait une jolie petite somme, avec un commencement, un milieu et une fin, comme dans les phrases bien bâties et dans la longue sonate des cadavres.
Et que je dise ceci ou cela ou autre chose, peu importe vraiment.
Dire c'est inventer.
Faux comme de juste.
On n'invente rien, on croit inventer, s'échapper, on ne fait que balbutier sa leçon, des bribes d'un pensum appris et oublié, la vie sans larmes, telle qu'on la pleure.
Et puis merde."
Samuel Beckett

lundi 11 janvier 2021

Tranche de culture


Voilà,
j'ai pris ce cliché en Janvier ou Février mais je ne me rappelle plus l'année, je me souviens juste qu'il faisait froid et que j'étais tout seul et que je ne trouvais pas ça bien. Je me suis alors promis de refaire plusieurs fois la même photo, à différentes époque en gardant le même cadre. Mais chaque fois que j'ai essayé, il y avait un truc qui empêchait. Des travaux, des échafaudages, une bâche. Bref, au bout d'un moment j'ai renoncé.

dimanche 10 janvier 2021

Le Passe-Muraille


Voilà, 
"Dutilleul était comme figé à l'intérieur de la muraille. Il y est encore, à présent, incorporé à la pierre. Les noctambules qui descendent la rue Norvins à l'heure où la rumeur de Paris s'est apaisée, entendent une voix assourdie qui semble venir d'outre-tombe et qu'ils prennent pour la plainte du vent sifflant aux carrefours de la Butte. C'est Garou-Garou Dutilleul qui lamente la fin de sa glorieuse carrière et le regret des amours trop brèves. Certaines nuits d'hiver, il arrive que le peintre Gen Paul, décrochant sa guitare, s'aventure dans la solitude sonore de la rue Norvins pour consoler d'une chanson le pauvre prisonnier, et les notes, envolées de ses doigts engourdis, pénètrent au cœur de la pierre comme des gouttes de clair de lune."  
C'est ainsi que s'achève la nouvelle de Marcel Aymé, intitulée "Le Passe-Muraille". Cette statue, inaugurée en 1989, œuvre de Jean Marais, qui fut surtout un acteur de cinéma français très populaire de l'après-guerre jusqu'au milieu des années soixante-dix (même si sa carrière continua jusqu'à sa mort), et l'interprète favori de Jean Cocteau, se trouve à l'endroit même que ce passage évoque, tout à côté de l'immeuble montmartrois où vécut Marcel Aymé, et non loin de l'atelier du peintre Gen Paul, et de l'immeuble où demeura pendant la guerre l'écrivain Louis-Ferdinand Céline son grand ami. J'ai pris cette photo, lundi dernier, lors d'une promenade sur la butte déserte, alors qu'habituellement il est difficile dans la journée de s'y balader, à cause du grand nombre de touristes. Ce fut un très agréable après-midi, bien qu'il fît un peu frisquet, et j'en profitai même pour rendre visite à un ami que je n'avais pas vu depuis longtemps.  (Linked with Monday Mural

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