jeudi 9 juin 2022

Penser aux homards

 
 
Voilà,
"Jamais nos mots ne disent les choses ; voici mon enfer le plus secret, écrire, c'est se séparer, c'est admettre douloureusement qu'à chaque étape de l'écriture, quelque chose renonce et meure. On a beau polir, enrichir, sculpter le corps des phrases, on ne cesse de se trahir soi-même, il y aura nécessairement des perditions entre l'idéal et le monde, entre le monde et la représentation que l'on s'en fait, puis entre cette représentation et l'image mentale qui en surgit, puis entre l'image mentale et sa mise en mots, puis entre la mise en mots et ce qui va pouvoir s'écrire, puis entre l'histoire dont on a rêvé et ce qui sera vu ou imprimé et la page noircie n'est que la pauvre doublure grimaçante de ce qui ne cesse pas de s'écrire mais qui toujours échappe à l'écriture".
Est-ce pour ces raisons que j’écris de moins en moins sur ce blog ? C’est possible. Ce dont Pessoa se plaint, sans que cela ne l’ait toutefois empêché d’accomplir une œuvre considérable, est un symptôme que j’ai maintes fois constaté, et même douloureusement éprouvé. Il m'a toujours tenu dans un rapport conflictuel à l’écriture. Avec ces publications régulières depuis treize ans, j’ai tenté de le surmonter. Mais aujourd'hui encore mon constat ne diffère guère de celui que je formais déjà dans mon devoir du bac philo consacré au langage : les mots ne sont que l'anamorphose de la pensée. Trop de pièges dans la langue. On est condamné à se trahir. Et rédiger au plus près de sa pensée nécessite un temps que mes dispositions physiques et mentales ne me permettent pas.
Là n’est pourtant pas, dans cette entreprise dont il me semble, presque à mon insu, me déprendre, peu à peu, la principale raison de ma désaffection. C’est que, — je l'ai déjà mentionné à bien des occasions — de nombreux brouillons de textes ont été accumulés, qui attendent une image. Et grand nombre d'images n’ont pas non plus encore trouvé de texte. Tout cela manque désormais de spontanéité. Je ne me sens pas plus en adéquation avec moi-même qu'avec le monde et en outre, l'inspiration me fuit, tant l’actualité mondiale autant que les vicissitudes du corps alimentent des frayeurs qui me paralysent. Il est à craindre que désormais rien n'aille en s'améliorant.
C'est quoi déjà la phrase de Nietzsche ? Ah oui "dangereux de passer, dangereux d'être en chemin, dangereux de se retourner, dangereux de trembler et de rester sur place". 
 

*

Quelque chose s'est cassé, je n'ai plus la force. Tout me semble dérisoire et inutile au regard de ce qui se passe sur cette planète. Je n'arrive pas plus à me projeter qu'à me préserver. Et sous la guirlande des jours aux jours ajoutés je me sens parfois comme un boxeur dans les cordes, je n'ai plus la force de lutter contre mes démons intérieurs, contre la pieuvre invisible qui m'enserre m'étouffe et m'injecte je ne sais quel venin, contre les menaces du dehors et la farandole macabre de notre époque qui voit un autocrate fou, semblable à ceux des bandes dessinées de mon enfance menacer du feu nucléaire certaines capitales européennes. Il y a des moments où je comprends le suicide de Stefan Zweig.
Même prendre des photos ne m'amuse plus autant qu'autrefois. Les traficoter, les transformer, les subvertir, encore un peu, oui. Mais je vois bien que ça n'intéresse pas les gens. Les images comme celles du 28 mai, du 4 juin et du 6 juin qui ont exigé de ma part le plus d'effort et de travail et qui sont parmi celles que je préfère de ma production, laissent mes lecteurs parfaitement indifférents, lorsque je les publie. Cela me navre. Alors je traîne. Je me promène quand je ne suis pas trop fatigué. Je vais au cinéma, ou voir des expos. Tant que je peux encore regarder et marcher. Je découpe des bouts de cartons pour les lombrics de mon lombricomposteur, il parait que c'est bon pour eux. Je passe des matinées à écouter de la musique classique mais aussi de la variété vietnamienne des années soixante dix, des vieux morceaux de jazz. Le matin j'épluche des légumes, pour mettre en place le régime alimentaire supposé me sauver. Parfois j'ai l'impression de partir à la dérive. Je vaque. Sans goût sans désir. Il est vrai que sur ce point je suis assez peu sollicité. Je n'ai pas beaucoup de vie sociale.
Il y a peu, sur internet j'ai lu ceci : "Quand tu n'as plus d'espoir, pense aux homards qui se trouvaient dans l'aquarium du restaurant du Titanic".
Ouais. Bof. Pour ma part ça ne le fait pas trop.
Sinon, cette photo, il y a longtemps que je voulais la publier. Au bord de l'abstraction. Mais plus vraiment figurative. Comme une forme donnée, autant à l'inquiétude qu'à la menace.

lundi 6 juin 2022

Dans le sommeil est-ce que je vis seulement comme sujet ?



Voilà
"Dormir. La pensée semble en accord avec le corps : Elle n'émerge pas du corps. Dans le sommeil, est-ce que je vis seulement comme sujet ? Non pas seulement comme un rêve, de toute façon. Je suis dans un contact profond avec une espèce de corporéité anonyme. Dans la veille, je commence à regarder, à me mouvoir. Le corps devient une expression qui est mienne. Dans le rêve, l'expression est désincarnée, elle ne s'actualise pas dans le mouvement réel mais dans le fantasme. C'est seulement dans la veille qu'il y a une expression kinesthésique, un geste effectivement accompli. Le Langage même a son origine dans le geste, dans la vie du corps. Langage gestuel. "( Enzo Paci 23 juillet 1956)

samedi 4 juin 2022

La petite porteuse d'eau

Voilà,
"Perspectivité de la nature. La nature dans le complexe de ses relations, contient aussi bien les formes qui émergeront en elle dans les yeux d'un insecte que celles qui émergeront dans les yeux de l'homme. La structure et le rythme sont traduisibles en de nombreuses langues, en de nombreuses formes émergentes" écrivait le 5 Juillet 1956 Enzo Paci dans son "Journal phénoménologique". Pour ma part, je ne sais si je vois avec les yeux d'un insecte ou ceux d'un rêveur, si je rêve ainsi parce que je me suis hybridé à des machines, et que ce qu'il me reste de nature et de merveilleux tient à la fois dans une jardinière de balcon et sur un écran d'ordinateur. C'est ainsi que m'est apparue ma petite porteuse d'eau.
Je procède comme autrefois, lorsque, enfant, je disposais mes soldats de plomb dans les plis d'une couverture qui devenaient autant de tranchées, ou bien quand jeune homme j'assemblais, faute de voyages, des bouts d'images pour m'inventer des paysages. Je bricole, j'assemble je juxtapose, je mets en relation des choses qui n'ont aucun rapport, je sample je mixe je triture je crée des formes à partir d'autres formes, je mélange et cache le diable dans les détails, je m'interstice, je fraude, passe en contrebande des fictions décalées, des représentations subverties afin d’enrayer, d'infléchir le cours de la réalité immédiate. Je joue, je ne fais que ça, parce que je suis immature, parce que je ne veux pas regarder la réalité en face. Je n'y peux rien c'est comme ça. Au reste c'est de loin la part de moi qui m'est la plus supportable. Si au moins j'étais capable de m'en tenir qu'à ça. Mais je ne peux m'empêcher de commenter, d'émettre un avis, une réflexion sur ceci-cela. Un peu comme Gaev, dans "La Cerisaie" de Tchekhov, à qui sa nièce Ania répond ainsi : "mon oncle mon gentil tu ferais mieux de te taire, de te taire "

vendredi 3 juin 2022

Promiscuité

 
Voilà,
c'est un lointain souvenir car cette photo, prise au parc floral de Paris, lorsque des concerts de jazz y étaient donnés durant les week-end de juillet, remonte au début des années 2010. Je ne sais à quoi j'ai pensé à ce moment là, sûrement ai-je déploré qu'il y ait trop de monde, que je ne puisse cadrer seulement la femme et le volatile, j'ai aussi dû vraisemblablement songer à Léda et son cygne, des conneries comme ça... En fait je n'aime pas trop ces oiseaux-là. Ils sont assez méchants. De façon générale je ne les supporte que de loin. Tout ce qui porte plumes, quoique nécessaire à la nature, ne m'inspire en outre, guère confiance. Ce n'est pas à proprement parler une phobie, mais je me méfie. J'imagine toujours que ces bestioles, pourtant souvent très belles, trimballent des maladies potentiellement transmissibles. Néanmoins je considère qu'elles méritent le respect. Ainsi dans la proximité que révèle cette scène, je vois le signe d'un abus manifeste, d'un empiètement, qui me dérange ; les humains y sont vraiment trop intrusifs. 

dimanche 29 mai 2022

L'amateur de singes

Voilà,
c'était en mars dernier, près du salon de coiffure où je me rends ordinairement, il y avait cette boutique où l'on vend du thé, avec sa devanture peinte que je n'avais jamais vue auparavant. J'ai trouvé ça surprenant. Surtout cette fausse perspective avec le jeune homme sur son banc, dont on pourrait imaginer qu'il soit par exemple en train de lire l'histoire de l'amateur de singes dans "Le vrai classique du vide parfait" de Lie Tseu : "A Song vivait un amateur de singes. Il aimait les singes et en  possédai tout un troupeau. Il était capable de comprendre leurs désirs et les singes (de leur côté) comprenaient leur maître. Il restreignait sa propre nourriture pour satisfaire les singes, mais survint une disette, et il dut diminuer la nourriture des animaux. Cependant, craignant que ceux-ci ne se rebellent, il leur dit tout d'abord avec ruse : «si je vous donnais le matin trois châtaignes, et le soir quatre, cela suffirait-il ?". Tous les singes se levèrent furieux. Se ravisant, il dit alors : "Soit, vous aurez le matin, quatre châtaignes et le soir trois. Sera-ce suffisant ?". Les singes se couchèrent, satisfaits.
C'est ainsi que les êtres, les uns habiles, les autres sots, se dupent les uns les autres. Le cheng-jen dupe, grâce a son intelligence, la foule des sots de la même façon que fit l'amateur de singes qui dupa ceux-ci. Sans changer le nom ni la chose, il sut les rendre furieux, puis joyeux. J'aime beaucoup cette fable qui pourrait se rapporter à la vie politique du pays où je vis.
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samedi 28 mai 2022

Les 24 préludes

 
Voilà,
j'ai entendu par hasard cette nuit à la radio, quelques uns des 24 préludes pour piano de Maurice Ohana, et j'ai repensé à l'amphithéâtre Poincaré de l'École Polytechnique, rue de la Montagne Sainte Geneviève. J'en ai déjà parlé il y a quelques années. Je suis donc allé sur Youtube, pour les réécouter plus attentivement. Étrangement, comme pour le morceau de Feldman "Palais de Mari", je retrouve la même sensation et d'une certaine façon le même transport en réentendant ces préludes. Non d'ailleurs, je ne les réentend pas, puisque je les découvre. Mais c'est l'écho d'un lointain désir qui me parvient aujourd'hui (dans le dixième ou onzième prélude par exemple) C'était ainsi que j'éprouvais, intuitivement le son. Ce type d'harmonies et de timbres, ces alternances de rythmes. J'explorais maladroitement le clavier, fasciné par la profondeur des graves, les échos de la pédale que je faisais durer jusqu'au silence. Ou alors je dispersais d'aigrelettes notes sur les dernières touches. Recommençant, osant même parfois quelques trilles — comme au début du huitième du dix septième, ou dans le 22 ème prélude — et aussi de vagues accords dispersés et — puisque je n'y connaissais rien —  forcément dissonants que je faisais durer. Mais ça me plaisait. J'aimais ce que cela me faisait, à moi. J'avais l'impression de pénétrer du mystère. Que ce soit clair. Je ne dis pas que je faisais du Ohana — j'ignorais jusqu'à son existence —, mais c'est vers quelque chose de semblable, que m'entraînait le contact de ce piano dans l'amphithéâtre désert. Oui le lieu et le moment appelaient ça, ce genre de climat musical. C'était comme si le présent se matérialisait en une suite d'instants aux couleurs dissemblables, comme si je pouvais tout à coup palper le temps, lui assigner une forme. Rien d'autre alors ne comptait que ce qui advenait au hasard des touches.
Je ne veux pas dire non plus, que la musique d'Ohana ressemble à celle d'un ignorant musical. Ce sont au contraire des compositions subtiles qui ont exigé beaucoup de temps pour être conçues. Mais elles possèdent pourtant la force et la puissance de la spontanéité. Ces pièces, dit-on constituent un hommage aux préludes de Chopin. Pour ma part, c'est surtout l'affranchissement des conventions qui me touche. Le côté "buissonnier" face au clavier. Enfin, je dis peut-être des conneries, parce que je n'y connais pas grand chose en musique, je n'ai pas les mots pour en parler — et c'est bien en cela que la musique est stupéfiante, c'est qu'elle peut aisément se dispenser des mots — mais pour moi, ces préludes d'Ohana ont la saveur et le charme infini des premières fois, la grâce des commencements, et constituent une suite d'apparitions disparaissantes comme aurait dit Vladimir Jankélévitch.
Il est aussi possible que les formes ne soient pas crées, mais qu'elles apparaissent soudain et que certains les perçoivent les saisissent et les transforment, à la façon d’un cristal que l'on taille et qui devient diamant. C'est exactement ce que j'éprouve à l'écoute cette musique. Elle exprime parfaitement ce dont je rêvais alors, secrètement sans être en mesure de le formuler.
En plus je trouve les partitions très belles graphiquement.

mercredi 25 mai 2022

Les matins où je redoute la banalité


 Voilà 
"une de mes promenades favorites – les matins où je redoute la banalité de la journée qui s'annonce, autant que l'on peut craindre la prison – consiste à partir lentement à travers les rues, avant l'ouverture des magasins et des boutiques, en écoutant les lambeaux de phrases que les groupes de jeunes gens ou de jeunes filles (ou des deux) laisse tomber, comme des aumônes ironiques, dans cette école invisible de ma méditation en liberté". (Fernando Pessoa)

mardi 24 mai 2022

Des faits encore des faits

 
Voilà,
des faits encore des faits, même si "les faits ne pénètrent pas dans le monde de nos croyances", les ventes de voitures de luxe, de yachts et de jets privés ont explosé durant la pandémie de covid. Des polluants du quotidien s'avèrent délétères pour la construction du cerveau de jeunes enfants. En février de violentes tempêtes ont fait cinq morts en Europe. Pour enrayer le déclin démographique la Chine veut limiter les avortements non médicaux. Au Brésil des inondations ont ravagé la ville touristiques de Petropolis après les pluies les plus importantes en quatre-vingt dix ans. Dans l'Europe entière les agriculteurs malades de pesticides sont abandonnés à leur sort. Plus d'une femme sur quatre dans le monde a été victime de violences conjugales. En Australie les koalas sont désormais une espèce en danger. Trois des cinq banques européennes qui financent le plus les hydrocarbures sont françaises. En Bretagne, les conséquences de l'acidification des océans sont évaluées sur les huîtres. Manger plus sainement peut permettre de gagner dix ans de vie. La famine menace treize millions de personne dans la corne de l'Afrique. Selon le WWF la pollution plastique atteint toutes les parties des océans. La terre abriterait 9200 espèces d'arbres n'ayant pas été découvertes. Le broyage des poussins mâles est désormais interdit dans les filières françaises de poules pondeuses. En Colombie au début du mois de février, des feux en Amazonie ont mis la capitale sous "alerte environnementale". L'Islande compte cesser la chasse à la baleine dès 2024. L'armée russe a bombardé une centrale nucléaire en Ukraine. Il fait +30°C par rapport à la normale en Arctique et + 40°C en Antarctique. Il y a quelques semaines nous apprenions que l'Amazonie est sur le point de franchir un point de bascule et de devenir une savane : quasiment aucune reprise presse ni TV. Will Smith met une claque à Chris Rock aux oscars : tous les médias sont en ébullition, émission spéciale, des débats interminables pour savoir s'il méritait une claque ou pas. Covid : atrophie du cerveau, risques d'AVC... ces effets recensés sur le long terme, même après une forme légère. 500 morts suite à des inondation en Afrique du sud. En Inde et au Pakistan, la température atteint le seuil fatal à l’homme au mois de mai 2022. A mesure que la terre se réchauffe, les primes d’assurance augmentent, devenant inaccessibles pour une grande partie de la population australienne. Le dernier rapport du GIEC incarne l’avertissement le plus sévère jamais lancé à l’humanité. Pour les experts, le comportement humain accélère de manière alarmante le réchauffement climatique et facilite donc la survenue de catastrophes en tout genre. Les météorites transportent avec elles toutes les molécules nécessaires pour l’apparition de la vie sur Terre. Le changement climatique va accélérer les transmissions virales entre espèces. 89% des déchets plastiques trouvés sur les fonds marins profonds sont du plastique à usage unique provenant des activités humaines sur terre, tel que bouteilles, sacs et l’enveloppe d’aliments. Mais les plastiques utilisés en mer sont aussi une source de pollution : le polystyrène expansé, les bouées ou encore les filets de pêche représentent environ 18% des microplastiques présents dans les mers et océans. Six sur neuf ; le monde vient de franchir une nouvelle limite planétaire, et ce pour la deuxième fois de l’année. Cette sixième limite planétaire concerne le cycle de l’eau, et plus particulièrement l’eau verte, celle qui est absorbée par les végétaux. Sécheresses historiques en Californie, et dans une bonne partie de l'Amérique du Sud, ce qui a ruiné une partie des récoltes depuis le mois de février. Mégafeux en Sibérie, vagues de chaleur exceptionnelles dans le désert Africain, etc. etc. etc. En France. Et bien nous sommes aussi concernés : plusieurs départements en alerte sécheresse au mois d'avril... Au mois d'avril !! Un "avion de l’apocalypse" (un Boeing 747 modifié nommé Boeing E-4B) résistant aux bombes nucléaires de l’US Air Force s’est envolé pour une brève mission d’entraînement le lundi 28 février au-dessus du Nebraska. Son décollage est intervenu peu de temps après l’intervention du président russe Vladimir Poutine au cours de laquelle il annonçait mettre les forces nucléaires de son pays en état d’alerte maximale. Des bourgeons éclosent trop tôt, des oiseaux sont balayés par des cyclones, des insectes se reproduisent à gogo... Les hivers sont plus chauds et plus courts, et cela bouleverse les écosystèmes. Bombardements russes, incendies, eau contaminée, fuites radioactives... La guerre contre l’Ukraine pollue. Les dommages pourraient être irréversibles. Le sol, lui, est durablement contaminé. Mais les retombées ne sont que très peu étudiées. Avant l’invasion de l’Ukraine la faim dans le monde touchait près d’une personne sur dix et un tiers de la population était en insécurité alimentaire, sans accès régulier à une alimentation adéquate. À Zagreb il existe un musée des broken relationships. Suite à l'invasion de l'Ukraine, Mc Donald a fermé 847 restaurants en Russie. Une nouvelle marque est née "Uncle Vanya". Ils ont pris le logo de Mc Do, et l'ont tourné à 90°. En raison de la guerre en Ukraine, et de la sécheresse en Amerique l’année dernière La tonne de blé approche les 400 euros, soit le double de son prix à la fin 2021. Malgré la pandémie, le niveau de CO2 dans l’atmosphère atteint un nouveau record. On lit parfois des choses étranges, et je m'étonne que personne e trouve rien à y redire. Washington accuse Moscou d'utiliser l'arme de la faim. Mais c'est quand même bien Washington qui maintient un embargo sur Cuba depuis soixante ans. Un jeune homme de dix-huit ans armé d'un fusil d'assaut a tué dix-huit enfants dans une école primaire du Texas. Le diable n’a plus rien à faire sur terre l’humain le surpasse en besogne.

dimanche 22 mai 2022

"J'ai plus d'une corde à mon art"


Voilà, 
depuis le début des années 80 les pochoirs de la street-artiste Miss-Tic, qui ce weekend a quitté le monde des vivants, font partie du paysage parisien, y apportant une touche de poésie. Celui de gauche a été repéré en Avril 2020, dans le sixième arrondissement vers la rue Mazarine je crois, l'autre se trouve dans ma rue. C'est dans le quatorzième arrondissement où je vis qu'elle a réalisé sa première intervention. Sa signature, elle l'a trouvée dans un vieil album de Picsou. C'était le nom dont elle a retranché une lettre de la petite sorcière qui veut toujours s'emparer du sou fétiche du vieil oncle radin. D'arrondissements en arrondissements, préférant les ruelles peu exposées aux boulevards, elle essaimait ses dessins en noir et blanc, représentant des filles sexy souvent dans des attitudes plus ou moins provocantes portant des robes fourreau,  des décolletés, ou des porte-jarretelles. Un texte lapidaire les accompagnait jouant la plupart du temps sur les mots (et pour cela intraduisibles) : "Chair amie, Tes griffes me coulèrent dans le ventre, J'en miaule encore" ou bien "J'ai le mal de taire et mes ailes en réclament encore". Parfois les messages semblaient plus intimes, comme des appels: "Je suis bien seule", ou : "Bricole-moi un été", "J'aime l'inconnu et les inconnus", "Fais de moi ce que je veux", "Je laisse à désirer", ou encore celui que j'ai photographié "la solitude est la rançon de la lucidité".  
Je me réjouissais de découvrir au gré de mes promenades une nouvelle image. C'était sa façon de nous donner de ses nouvelles, comme si elle nous passait le bonjour.  Il y avait souvent beaucoup d'astuce et d'esprit dans ses phrases-slogans et ses détournement de sens qui faisaient parfois songer à ceux du cinéaste Jean-Luc Godard. 
Il faudra faire sans elle, désormais.
De nombreux photographes ont suivi le travail de celle qui s'affichait "voyelle du mot voyou" et des sites web lui ont été consacrés. Il en existe même d'ailleurs un tout ce qui a de plus officiel
 
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vendredi 20 mai 2022

Mais il y a toujours quelque chose qui m'échappe (8)

 

Voilà,
Ça me revient
les chewing-gum "Hollywood" à la cannelle l'été 1968, qu'on pouvait trouver au bar-tabac  (là où j'ai goûté mon premier coca-cola) des parents de Gélinet, un gars de ma classe. C'est lui qui en avait apporté à l'école. Je me souviens aussi des  chewing-gum "Chiclets" et des "wrigley's"

Ça me revient
l'année scolaire, lorsque j'étais à l'école communale de Biscarrosse, finissait aux alentours du 14 juillet. Mais à partir du premier juillet avec Mr Despons, ou Mr Peyreigne, la classe se transformait en une sorte de garderie. On rangeait la salle de classe, on fabriquait des planeurs en balza, on regardait le tour de France à la télévision. Je ne pouvais imaginer alors que ces souvenirs seraient, plus tard, une image du bonheur, et qu'ils me hanteraient jusqu'à la fin de mes jours
 
Ça me revient,
cette polka jouée à la flûte, générique d'histoires sans paroles, une émission qui diffusait dans les années soixante des films muets de Charlot, Max Senett, Harold Lloyd, et qui passait le dimanche en début de soirée

Ça me revient
"les parisiennes" de Kiraz que je regardais distraitement dans les "Paris-Match feuilletés dans les salles d'attente de médecin ou de dentiste au cours des années soixante dix. je considérais cela comme de l'humour petit-bourgeois. Aujourd'hui ce graphisme ne me semble finalement pas si inintéressant que je le pensais alors.
 
Ça me revient
que Dave Brubeck et Oscar Niemeier sont morts le même jour et que j'avais fait un post à ce sujet 

Ça me revient
il existait en Italie dans les années 70 un mouvement de contestation qui se nommait "les indiens métropolitains" dont les membres s'enduisaient le visage de peintures multicolores. Agnès, trouvait ça très amusant comme dénomination. Ils avaient même un cri de guerre pour clore leurs discours : " Scemi, scemi ! " (c'est-à-dire : idiots, deux fois). Ils usaient de dérision de second degré et de slogans ironiques, tels que : " Le pouvoir aux patrons ! " ou " L'école de masse est une injustice, nous voulons la sélection ! ".
 
Ça me revient
pour mes vingt ans Agnès m'avait offert l'album de Yes "Close to the Edge". A l'époque j'aimais bien aussi les illustrations de leurs disques faites par Roger Dean.
 
Ça me revient
l'apparition des berlingots de lait à la fin des années soixante
 
Ça me revient
les montres kelton étanches (on m'en offrit une, comme ce fut le cas pour la plupart de mes copains lors de ma communion solennelle). Le slogan de la publicité était "vous vous changez changez de kelton" mais je crois que j'en ai déjà parlé
 
Ça me revient
la première personne qui m'a parlé du film "Un jour sans fin" s'appelait Nathalie Adam. Je me souviens aussi que ce film a beaucoup été évoqué durant la pandémie
 
Ça me revient
Agnès, lorsque je l'ai connue, avait dans sa chambre le disque de Stomu Yamash'ta intitulé "Red Buddha" avec sa pochette rouge. Il me semble que c'était la bande originale d'un spectacle qu'elle avait, avec ses parents, vu à l'Espace Cardin  et dont elle me parlait alors avec enthousiasme. Je l'ai réécouté il y a peu sur you tube
 
Ça me revient 
c'est Pierre-Alain Chapuis, lorsque nous étions en tournée à Madrid, qui m'a fait découvrir l'orchiata dans un grand parc où, en compagnie d'Agnès nous avons pris un verre ensemble.
 
Ça me revient
à la fin des années soixante ou peut-être au début des années soixante-dix un groupe de rock hollandais appelé Ekseption avait fait un hit avec une adaptation à l’orgue Hammond de la cinquième de Beethoven
 
Ça me revient
Catherine la femme d’Enzo Cormann était une fan inconditionnelle de la chanteuse Sade
 
Ça me revient
le massif du Tanneron : lorsque, début Août 1973 nous étions, allés chercher Agnès à l'aéroport de Nice avec Dominique, nous avions aperçu cette colline ainsi nommée et Dominique m'avait raconté l'histoire de Martin Gray. Sa propriété, sise-là, avait été dévastée par un incendie où toute sa famille trouva la mort. A la suite à cet événement il avait écrit un livre intitulé "Au nom de tous les miens"
 
Ça me revient,
il y avait dans les années soixante-dix, rue Vavin, un traiteur russe qui s'appelait "Chez Dominique"
 
Ça me revient,
un jour pluvieux de cet hiver devant le Palais de Chaillot, j'avais vaguement associé la place de Trocadéro à un livre de Patrick Modiano, mais je ne sais plus lequel.
 

jeudi 19 mai 2022

Les Anomalies


 
Voilà,
ce matin France Musique diffusait un entretien avec le metteur en scène russe Kyril Serebrennikov à propos de son film sur Tchaikovski, présenté au festival de Cannes. La barcarolle extraite de l'ensemble "Les saisons", qui évoque le mois de Juin servit à un moment de ponctuation musicale. J’ignorais ce répertoire de pièces brèves pour piano. En fait, je connais peu la musique de Tchaikovski en dehors du "Lac des cygnes"et de "Casse-noisettes" . Donc, sur ma plateforme favorite, j'ai cherché ces morceaux dont chacun illustre un mois de l'année.  Et là, j'ai eu la surprise d'apprendre que Tchaikovski comptait  parmi les maîtres de la relaxation et de la chill music. Je me réjouis d'avoir vécu jusque là, pour l'apprendre. Sinon, il est probable que je vais, la journée durant, demeurer chez moi, peu vêtu, volets clos et fenêtres ouvertes, pour échapper au premières chaleurs. Heureusement il y a aujourd'hui un peu de vent. 
A part ça, au cours de la nuit, parcourant mes carnets, j'ai retrouvé ce passage de Felix Guattari que j'avais noté : “dans une séquence de temps où tout le monde s'ennuie, un événement surgit qui, sans que l'on sache trop pourquoi, change l'ambiance. Un processus inattendu conduit à secréter des univers de référence différents; on voit les choses autrement; non seulement la subjectivité change, mais changent également les champs du possible, les projets de vie". Je ne sais exactement à quelle période il se réfère pour établir ce constat, (parle-t-il de Mai 68 de l'Italie de années 70 ?) pas plus que je ne puis dater ce texte.  J’ai du remarquer cette citation il y a quelques mois sur le net (sans doute au cours de l’un des confinements liés à l’épidémie de covid, car elle circulait beaucoup à ce moment-là) mais il est clair – et c’est le moins qu’on puisse dire – que ces derniers temps, l’ambiance change, en effet. Seulement à l’ennui risquent de substituer les ennuis. 
Car il n’y a pas un événement singulier mais plutôt une accumulation d’événements qui modifient l’équilibre des forces et des valeurs qui, jusqu'à présent, semblaient régir la marche du monde. Et soudain cela ne fonctionne plus tout à fait. Une cascade d’anomalies plus ou moins graves et une conjonction de situations critiques génèrent un désordre dont on perçoit bien qu’il peut très vite virer au chaos. Cependant on continue de bricoler ; on ne peut ni ne veut vraiment se résoudre à l’idée qu’il va falloir changer nos habitudes autant que nos modes de pensée et admettre que rien ne sera plus comme avant. La guerre, la crise énergétique, les pénuries alimentaire liée aux sécheresses, au conflits, la raréfaction des matières premières dues à la circulation de plus en plus restreinte des marchandises et à la perturbation des chaines d’approvisionnement, le coût inéluctablement croissant de l’électricité qui rendra bientôt difficile non seulement la possibilité de s’éclairer de se chauffer mais aussi de recharger nos appareils informatiques comme c’est déjà le cas au Liban, tout cela, certes on en parle, mais en cherchant toutefois à maintenir l’illusion que tout ça finira bien par s’arranger parce que, n'est ce pas, il faut être positif. Et les medias, les réseaux  continuent de nous abreuver de nouvelles à la con : comme, par exemple, les spéculations relatives tous les six mois au mercato de football à venir (Mbappé ira-t-il au Réal, qui pour diriger le PSG l'année prochaine ?), des rivalités entre vedettes du show-biz, les gossips des influenceurs, et j'en passe. 
Ainsi, en France, depuis la réélection de Macron et dans l’attente du scrutin des législatives la vie politique semble se dérouler dans un monde parallèle une sorte de "second life" où la guerre en Ukraine n'existe pas, où des crimes contre l'humanité de grande ampleur n’y sont pas commis, où rien ne se manifeste d’un projet visant à détruire la démocratie européenne fût-ce au prix d’une attaque nucléaire, un monde alternatif où la conjonction de la catastrophe écologique planétaire, de la crise sanitaire et des tensions géopolitiques n’a aucune conséquence économique, où la folie d’un autocrate ivre de pouvoir et de conquête ne plonge pas l'Europe entière dans un péril inédit et sous l’emprise d'une menace durable qui nécessiterait une unité renforcée, une défense commune et une refonte économique à la mesure de la situation exceptionnelle où nous nous trouvons. Au lieu de quoi nous avons droit à de mesquines petites tractations électoralistes comme si de rien n’était. On a parfois l’impression que le monde alentour n’existe pas dans la France de 2022.
Je repense souvent à cette brève histoire que l’on attribue à Kirkegaard : "Dans le grand théâtre de Copenhague, la pièce est commencée depuis une bonne heure lorsque, venant des coulisses, un homme crie à l'incendie. Les spectateurs se mettent à rire et à l'applaudir. L'homme a beau insister en expliquant que ce n'est pas une plaisanterie et que le feu s'est réellement déclaré, les spectateurs rient de plus belle. Une demi heure plus tard le théâtre est en feu et tout le monde meurt. La terre finira ainsi dans un très grand éclat de rire et l'incrédulité générale"

On en est à peu près là, me semble-t-il.

Et puis merde.

Je voudrais être au bord de la mer.

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mardi 17 mai 2022

Une figure



Voilà,
j'ai pris cette photo de Gabriel Garran, affectueusement surnommé Gaby par ses proches et ses amis au marché de la poésie en Juin, 2018. C'était un metteur en scène réputé dans les années soixante soixante-dix et quatre-vingt et qui a poursuivi son travail jusque dans les années 2000. J'ai vu quelques uns de ses spectacles, qui étaient souvent très intéressants. Il avait avant tout le souci de faire comprendre les textes. Je regrette d'avoir été trop timide et de ne pas être allé vers lui, à une époque où cela aurait été possible. Je n'ai su que sur le tard que c'était un homme doux et gentil. Pendant de longues années, animateur et directeur du Théâtre d'Aubervilliers, créé grâce à la complicité de Jack Ralite à l'époque maire communiste de cette municipalité de la banlieue nord de Paris, il fut un des grands artisans de la décentralisation théâtrale et de l'essor du théâtre populaire. Il était de ceux qui considéraient la culture comme nécessaire, et qu'elle devait être un service public, au même titre que l'éducation, la santé, la justice. De nombreux metteurs et metteuses en scène racontent comment ils ont pu commencer dans le métier grâce à sa bienveillance et son attention. Il les avait accueillis dans son théâtre et encouragés à suivre leur voie. C'était un homme revenu de loin, qui avait échappé aux rafles de juifs perpétrées par la police française pendant l'occupation.
Il est mort il y a quelques jours, on l'enterre aujourd'hui.

lundi 16 mai 2022

La liberté guidant le peuple

Voilà,
non loin du centre Georges Pompidou, dans le quartier Rambuteau, on peut apercevoir cette fresque — citation de "la liberté guidant le peuple" d'Eugène Delacroix —  en hommage à la résistance ukrainienne contre l'invasion russe. 
La guerre est à nos portes et pendant ce temps, les signes de la catastrophe climatique apparaissent de plus en plus évidents. Il y a bien sûr ces températures hallucinantes en Inde et au Pakistan, les glaciers de l'Himalaya qui fondent entraînant crues et glissements de terrain, et tous ces chocs en cascade qui s'accumulent sans que nous ne puissions rien y faire. 
Des ressources qui se raréfient peu à peu, des rivières en Europe asséchées au printemps, et déjà les prémices de conflits en raison de ce qui va manquer se laissent aisément deviner. Ces indications dispersées sont comme autant de signes avant-coureurs d'un grand chaos. Cela devrait d'ores et déjà nous alerter et nous faire comprendre que l'urgence est  absolue. Aujourd'hui, par exemple, l'Inde, deuxième producteur de blé au monde, a décidé d'en interdire l'exportation afin de pouvoir nourrir en priorité ses habitants. La réalité faite de limites physiques concrètes, s'impose à nous, mais nous continuons plus ou moins à nous voiler la face. Pourtant le rapport du GIEC est on ne peut plus explicite quant à l’urgence du calendrier : "Tout retard dans la mise en œuvre d’une action concertée, globale et anticipée, en faveur de l’adaptation et l’atténuation, nous fera rater la courte fenêtre d’opportunité, qui se referme rapidement, pour garantir un avenir vivable et durable pour tous"
je voudrais bien faire preuve d'optimisme — puisque, paraît-il, j'ai une vision déprimante du monde — mais là quand même, force est d'admettre que c'est de plus en plus difficile. Chaque semaine apporte son lot de  nouvelles alarmantes. 
Alors on se console avec les menus plaisirs. Tant qu'il en reste. Par exemple, écouter au milieu de la nuit la face B de l’album Apostrophe (´) de Frank Zappa.

jeudi 12 mai 2022

L'Heure tombe


Voilà,
"l'heure tombe, légère, vague de lumière qui cesse, mélancolie du soir inutile, nuée sans brouillard qui entre dans mon cœur. Elle tombe, légère et douce, pâleur indéfinie, transparence bleue de la fin du jour aquatique - légère, douce et triste sur la terre simple et froide. Elle tombe légère, en invisible cendre, monotone, douloureuse, d'un ennui sans torpeur" Fernando Pessoa in "Le livre de l'Intranquillité"

dimanche 8 mai 2022

Fais attention où tu marches


Voilà,
parfois ce ne sont pas les murs, mais les sols qui attirent l'attention. Et l'on se prend soudain à songer à toutes ces choses qu’on n’aura peut-être pas dites, pas faites, qu’on n’aura su partager, faute de temps, d'attention, à cause de la fatigue de la paresse ou par négligence, et aussi parce que la mort sera venue plus vite qu’on ne le redoutait.

vendredi 6 mai 2022

Face à l’avenir


Voilà,
au bord du monde qui vient nous nous trouvons à présent bien désemparés. Nous ne nous étions pas préparés. Nous n’avions pas su ou voulu voir. Nous nous étions laissés bercer par l’illusion que nos problèmes, toujours, trouveraient une solution qui irait dans le sens de l’intérêt général. Et puis ne nous avait-on pas persuadés que nous serions toujours capables de faire face, que nous étions protégés, que nulle adversité ne saurait nous résister, que tout était sous contrôle, que ce qui n’était pas encore résolu serait en passe de l’être d’ici peu ? Qu’il fallait faire preuve d’optimisme, que le scepticisme n’était qu’une forme de frilosité, que de toute façon on s’en était toujours sortis. Nous étions la Civilisation. Certains même avaient inconsidérément clamé que l'Histoire était finie. Et cette niaiserie avait trouvé un écho favorable dans les gazettes de la Puissance Dominante d'alors. 
Les années ont passé, nous avons changé de siècle, et imperceptiblement l’ordre ancien s’est désagrégé. Des guerres locales se sont multipliées générant des zones de chaos toujours plus nombreuses. Des états se sont affaissés, des nations se sont fracturées. D’autres se sont consolidées gagnant en influence et en prospérité. L’intelligence a déserté certains empires et des armes de destruction massives sont désormais entre les mains de tyrans qui ne veulent pas que le monde leur survive. Pendant ce temps les conditions physiques et matérielles qui rendent possible la vie sur terre s’amenuisent. Des ressources se tarissent, des incendies se propagent toujours plus gigantesques et meurtriers, des canicules s’intensifient, des pluies torrentielles engloutissent des populations, des espèces animales et végétales disparaissent, des zones sont submergées, d’autres deviennent irrespirables, des sols autrefois durs et gelés fondent et se transforment en une boue d’où s’échappent des virus millénaires conservés dans le froid et des nuées de méthane toxiques. J’arrête là cette énumération, chacun peut la compléter à son gré, puisque chaque jour apporte sont lot de nouvelles alarmantes sur les écrans qui nous lient à ce qui autrefois nous demeurait lointain et ignoré et qui désormais nous éclabousse de sa permanente proximité. 
De ce point de vue nous avons progressé de façon fulgurante. Mais ce réseau d’information fait de nous des mouches prises au piège d’une toile d’araignée. Penchés sur eux ou cramponnés a nos smartphones, nous sommes comme  tétanisés, sidérés devant ce qui se révèle progressivement, à la façon de ces effets d’optique quand, au milieu d’une image confuse, émerge un motif clair. Mais notre cerveau ne veut s’y résoudre et nomme illusion l’effroi qui prend forme. Et nous demeurons pareils à des rêveurs qui dans leur paisible et confortable maison songeraient à changer les rideaux du salon quand déjà autour d’eux ne cesse de s'étendre un paysage de ruines et de désolation.

jeudi 5 mai 2022

La beauté ne sauvera pas le monde

 
 
Voilà 
certes je prends la photo mais je suis incapable de m’accorder à la douceur du paysage.
Trop d’idées sombres me traversent desquelles je ne peux me déprendre.
Je marche encore, je vois encore, je parle encore.
J’agis me déplace me fatigue.
Je lis j’entends des informations.
Je suis au monde, encore.
Je m’accroche aux mots, encore.
Sans espoir sans illusion.
Je fais l’état des lieux.
Je constate.
J’établis des bilans.
Ne projette aucune perspective.
Ne suis pas maître de mon sort.
Il se  peut que ça se précipite.
Que je sois pris de court.
Il se peut aussi que tous, nous soyons pris de court.
Mais ça c’est une autre histoire.
Quoi qu’il en soit la lumière est belle.

vendredi 29 avril 2022

Un Refuge

 
Voilà
au centre d'un magnifique airial de chênes et de pins centenaires, à l'entrée du bourg du Muret, la chapelle Saint Roch (protecteur de la nature et du bétail, mais aussi des pèlerins), offre un bel exemple d'architecture religieuse typique de la région.  Elle se distingue par son campanile (dont la cloche date de 1654) sommé d'une croix, un clocher-mur orné d’un abat-son, et un porche ainsi qu'une maçonnerie en "garluche". Autrement nommée pierre des Landes, la garluche est un grès ferrugineux employé primitivement comme matériau de construction, mais qui a aussi servi, pendant la révolution industrielle du dix-neuvième siècle, de matière première à l'industrie sidérurgique locale. 
Érigée au douzième siècle, la chapelle Saint Roch fut dès cette époque, mentionnée comme une étape sur le chemin de Saint Jacques de Compostelle.  
Bien que trois mois se soient écoulés depuis qu'elle m'est apparue, j'en garde un souvenir ému, en dépit de sa modestie. Cet endroit où tant de générations sont passées dégage une secrète et mystérieuse puissance.  Peuplé de tous ceux qui sont venus s'y recueillir avec foi, il témoigne de ce qui me manque probablement le plus en ce moment. Il me rend, en outre, nostalgique d'un temps, où l'humanité, quoique jamais avare de grands massacres, n'avait cependant pas encore les moyens physiques de concourir à sa propre destruction. Les hommes et les femmes de la région préservant cette chapelle, on su manifester leur attachement à cette terre, et honorer en même temps leurs ancêtres qui l'ont bâtie. Sans doute aussi ont ils eu la chance  — car c'est parfois une grande malédiction de naître ici plutôt qu'ailleurs —  de vivre sous des latitudes jusqu'à maintenant relativement préservées des convulsions de l'histoire.
 
Bien sûr ceci n'est qu'une image. Rien d'autre que le regard ne me rattache à ce lieu. Mais je voudrais m'y effacer, sans conscience ni effroi.

Me fondre en ce paisible asile nimbé de miséricorde où flottent encore de secrètes prières

jeudi 28 avril 2022

Les amoureux russes

Voilà,
le soleil se couchait sur Aigues-Mortes, et vraiment cela avait été une belle journée. J'avais, en bonne compagnie, découvert des endroits que je ne connaissais pas. L'après-midi dans la station balnéaire voisine, surpeuplée en ce lundi de Pâques, je m'étais baigné. Le premier bain de l'année. Je n'avais pu cependant, tout au long de l'après-midi, me départir de ce trouble insidieux, comme si flottait dans cet air printanier et sous cet ardent soleil, le funeste présage d'une catastrophe à venir. Cette apparente insouciance, que je voyais tout autour de moi, cette frivolité de laquelle je participais moi aussi, me semblaient bien irréelles alors que la sauvagerie et la folie enténébraient d'autres latitudes pas si lointaines, et qu'un autocrate fou menaçait de vitrifier les nations qui auraient la velléité de s'opposer à sa volonté de ravage et d'asservissement. 
 
 
 
 
Sur le bord de mer, alors que je photographiais ces deux amoureux, qui ressemblent à tous les amoureux d'un bord de mer, une jeune fille à ma droite tenait une conversation téléphonique aussi joyeuse que bruyante en russe, ou peut-être en bulgare ou en ukrainien, mais ça me semblait quand même bien du russe et je me suis demandé ce qu'elle pouvait penser de ces récents événements. Mais peut-être n'en pensait elle rien du tout. Un peu plus tard, les deux amoureux se sont levés, j'ai compris qu'ils étaient copains de la fille au téléphone quand ils ont discuté avec elle, et puis tous les trois se sont éloignés.

mercredi 27 avril 2022

Il faut être toujours ivre


 Voilà,

"Il faut être toujours ivre. Tout est là : c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
 
Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.


Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge, vous répondront : « Il est l'heure de s'enivrer ! Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise."

Charles Baudelaire - Le Spleen de Paris, XXXIII
 
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dimanche 24 avril 2022

Un revenant

 
 
Voilà,
Place Edouard-Adam à Montpellier, s'offre à la vue des passants un trompe-l’œil monumental et très spectaculaire réalisé par l'atelier du peintre muraliste Olivier Costa, je suppose en 2006, année indiquée au-dessus de l'entrée de la (fausse) librairie où l'on reconnaît la silhouette de l’ancien maire de Montpellier, Georges Frêche, "l’amoureux des librairies et des livres" qui a marqué de son empreinte la vie politique montpelliéraine et régionale de 1973 à 2010, année de sa disparition. En costume sombre, moins bedonnant qu'il ne l'était en réalité, debout sur le seuil de la librairie Adam, il semble inviter les passants à y entrer. En fait, comme en témoigne une photo prise en 2015, il n'a pas toujours été là. En 2017, il fut ajouté dans une posture différente, puis effacé, un espace blanc remplaçant, paraît-il, la silhouette de l'édile, comme s'il n'était qu'un fantôme, et enfin il fut de nouveau rajouté en  avril 2021, tel qu'on l'aperçoit sur cette photo. J'apprécie particulièrement, dans le tissu urbain, ces trompe-l'œil réalistes pour l'illusion qu'ils proposent de perspectives nouvelles et d'une temporalité figée sur un simple pan de mur.
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vendredi 22 avril 2022

Nous passions jeunes encore

Voilà,
nous passions, jeunes encore, à peine encombrés du poids léger de l'insouciance. Nos existences frivoles ne réclamaient que la surprise du jour qui vient. Il nous arrivait parfois d'entreprendre de furtives incursions dans un rêve où tout n'était que langue étrangère et, dans cet obscur périmètre, volubiles parmi de tremblantes ombres, sans crainte de nous duper nous-mêmes, nous parlions alors souvent aux chiens et aux fantômes.  

mercredi 13 avril 2022

Les choses les plus simples

 
 
Voilà,
l'église romane fortifiée de Saint-Martin-les-Eyzies-de-Tayac, bâtie au XIIIème siècle à la fin du Moyen-Age, se caractérise par la présence de tourelle et de mâchicoulis. Je l'ai visitée peu avant de prendre le train du retour après notre visite au musée de la préhistoire et une promenade dans ce village si fascinant en compagnie de ma fille et ma cousine. Cela avait été, an août 2014, une journée joyeuse, détendue, inspirée, une de celles qui longtemps après, continue de resplendir dans la mémoire. Constance s'était amusée à réaliser des bandes annonces d'un film imaginaire avec une application de son smartphone. J'avais fait des imitations et des petits sketches. Le pitre quoi. Nous avions beaucoup ri, surtout ma cousine qui ne perd jamais une occasion de travailler ses zygomatiques. En repensant aujourd'hui à ces quelques heures passées en ce lieu où, depuis tant de siècles, les pierres et les roches témoignent de la puissance de la vie, me reviennent à l'esprit ces quelques lignes écrites par Enzo Paci dans son "Journal phénoménologique" : "Arriverons-nous un jour à comprendre que ce sont les choses les plus simples qui nous donnent le sens de la vie ? Il faut croire que c'est là notre chemin, que le chemin souvent terrible de l'humanité tend vers cela, que la vie est la vie pour cela, que les choses, les pierres, les fleurs, les animaux, les hommes existent pour cette signification de vérité qui attend d'être dévoilée, pour la vérité intentionnelle". 

dimanche 10 avril 2022

Rien de neuf


 
Voilà,
comme il était à prévoir le second tour de l'élection présidentielle opposera, comme il y a cinq ans, l'actuel locataire de l'Elysée dont le bilan n'est pas très brillant : la négation des principes du bien commun,  la suppression des contrats emplois aidés, la suppression de l’Impôt sur la fortune, la baisse des Aides au logement, 137 milliards d’euros de profits des entreprises du CAC 40 en 2021, 1 milliard d’argent public versé aux cabinets de conseil privés dont la plus grande part à McKinsey (qui n’a pas versé un centime de "l’impôt sur les sociétés"), l'affaire Benalla, dont on ne connaît toujours pas les détails, les nassages policiers lors de manifestations pourtant pacifiques et tirs de LBD sur les manifestants, la réforme des retraites, la loi sécurité globale, les tentes de migrants lacérées, le refus de droit d’asile aux lanceurs d’alerte, la gestion hasardeuse de la pandémie, les librairies fermées mais les hypermarchés ouverts pendant celle-ci, la suppression de 5700 lits d’hôpitaux en 2020 malgré le Covid, les milliards versés aux industries automobiles et aériennes sans aucune contrepartie sociale ni environnementale, le vote du CETA, le maintien du Glyphosate, l’augmentation des émissions de CO2, l’incapacité de la France à respecter les accords de la COP21, le démantèlement de la recherche et de l'Enseignement public, la paupérisation des universités et des étudiants, les mensonges divers et les effets d'annonce, et j'en passe. En face, une candidate d'extrême droite raciste et xénophobe, d'une bêtise crasse et qui n'a aucun programme, mais dont les "idées" ont infusé jusque dans l'ancien parti gaulliste. Depuis des années on ne cesse de jouer sur la peur des immigrés — enfin de ceux qui ne sont pas blancs, car malgré tout on se prétend prêt à accueillir les réfugiés ukrainiens (tant mieux pour eux). Les offices d'HLM proposent même par courrier à leurs locataires la possibilité d'en héberger. On n'a pas fait ça pour les kurdes, les afghans et les syriens. bien évidemment. 
Que dire de la gauche ? Elle est morte. Sûrement en raison de la médiocrité de ses dirigeants mais pas seulement. Le peuple français, si tant est que ça veuille dire quelque chose, est assez con en ce moment. Il ne vaut guère mieux que le peuple russe et bien d'autres par le monde. Il ne cesse de se plaindre, mais donne ses suffrages aux candidats qui promettent de l'asservir encore plus. Il rêve d'ordre et de maître. Il y a cinq siècles, Etienne de le Boétie, qui vécut a peine plus de trente ans, a écrit dans un texte génial  —"Le discours de la servitude volontaire" — que les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux". Il constatait et déplorait que les peuples se laissent déposséder sans réagir, en venant même à remercier la bienveillance d’un prince qui les a spoliés. Il insistait sur l'incohérence du peuple : "il est soupçonneux envers celui qui l’aime et confiant envers celui qui le trompe" et remarquait aussi que "le peuple a toujours fabriqué lui-même des mensonges pour y ajouter ensuite une foi stupide". Nous en sommes donc là. Encore et toujours là. Voilà pourquoi, je me suis assez peu exprimé sur la question ces derniers temps. Tout cela me déprime particulièrement. Le rapport du GIEC indique des chiffres alarmants, mais la question écologique, et les conditions de la transformation économique nécessaire pour envisager une transition n'ont pas été abordées. Tout cela est déplorable. Si on en est là, c’est que nous avons aussi des leaders de gauche extrêmement stupides, qui menèrent une politique très  néo-liberale quand ils étaient au pouvoir et qui n’ont pas su se remobiliser, s’unir sur un projet cohérent après la défaite de 2017. Et en plus de tout ça, la guerre est à nos portes.
Il y a quelques mois, j'ai photographié cette amusante peinture murale  à la Butte-aux-cailles, rue de l'Espérance. Je la poste aujourd'hui, même si désormais les motifs d'espérer se font de plus en plus rares. 
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vendredi 1 avril 2022

Itinéraires recommencés

 
Voilà
"Je reparcours les mêmes rues, aller et retour, dans les mêmes trams, les mêmes autobus. La toile des itinéraires prédéterminés s'étend sur la ville, parcourue par l'histoire vivante (au sens de Husserl) des hommes. Il semble que leur regard laisse quelque chose dans les rues, le long des murs des maisons. Ils se rappellent être passés pendant des années devant un palais ou devant une boutique. Il y a deux ans ou deux mois, quand ils espéraient encore ou n'espéraient plus, et qu'ils attendaient ce qui n'est pas venu, ou se demandait ce que pouvait être cet avenir qui est présent, maintenant devant ce palais ou cette boutique"  écrit Enzo Pacci, 27 mars 1958, dans son "Journal Phénoménologique". Je connais bien cette sensation des itinéraires recommencés. On s'y rend compte de la façon dont les lieux habitent et nourrissent nos rêves. Ils nous confrontent à toutes ces versions de nous-mêmes que l'on avait endossées au gré des circonstances, plus ou moins malgré soi, bien que l'on pût, en certaines époques, s'être persuadé qu'on était maître de son destin. La vie passe en un battement de cils. Des regrets rôdent dans les quartiers à l'abandon où de pauvres fantômes vagabondent. Toujours ils nous appellent mais jamais leur rumeur ne nous parvient.
- Ah bon tu crois aux fantômes toi ?
- J'sais pas. Des fois oui. Quand les murs sont sales et que le ciel est gris.

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