Voilà.
ça ne prévient pas ça n'explique pas ça s’installe. Calmement. Je vais rester un peu semble-t-elle suggérer. Au bout de quelques jours tu comprends que cela ne va pas être aussi simple que ça, cette affaire.
Au début, tu penses que ça va se régler tout seul, comme beaucoup de choses qu’on préfère ne pas regarder de trop près, qu’il ne s’agit que d’une confusion passagère. Puis les jours passent. Sans tout à fait te le formuler, tu commences à modifier tes plans. Tu annules, tu reportes, tu renonces. Pas par choix réfléchi, plutôt par fatigue. Le corps, jusque-là relativement fiable, devient imprévisible. Certains jours, il coopère. D’autres, non. Impossible de planifier quoi que ce soit avec assurance. Certaines activités quittent discrètement l’agenda. Définitivement, parfois.
Peu à peu, une sensation dérangeante s’installe : tu ne te reconnais plus vraiment. Il te reste le souvenir de qui tu étais. Celui qui agissait sans calculer, qui décidait sans anticiper les conséquences physiques. Sa présence obsédante épie cette version actuelle avec une curiosité mêlée de perplexité. Qui tu es devenu passe une partie non négligeable de son temps à évaluer des options très simples : rester debout ou s’asseoir, maintenant ou plus tard ?
La douleur chronique a des manies de petit fonctionnaire. Elle dresse des listes. Réprtorie avec soin ce qui disparaît : énergie, liberté de mouvement, projets, légèreté. Tout est enregistré. Elle agit aussi avec discrétion. À l’extérieur, rien de flagrant. Pour ceux que tu croises tu as bonne mine. On s'en tient là pas de commentaire on passe à autre chose.
Quand il t'arrive de socialiser, tu évites les
explications, tu simplifies. Par lassitude, surtout. Trop longues,
elles fatiguent, les explications ; trop précises, elles pourrait
inciter l'interlocuteur à prodiguer des conseils. Les gens n'en sont
jamais avares, surtout lorsqu'ils sont inutiles. Alors tu dis avec un
petit sourire : ça va, je tiens la rampe, les gens font "ah! ah! quel déconneur tu fais". Le sujet est clos.
Les
relations se réorganisent. Certaines tiennent. D’autres s’effacent sans
conflit. Pas de dispute, pas de scène. Juste moins de messages, moins
d’invitations, moins de disponibilité. Tu découvres que la compréhension
est une ressource inégalement répartie. Et que l’absence de mauvaise
intention n’empêche pas l’incompréhension.
Avec
le temps, tu développes des aptitudes nouvelles. Pas celles que tu
aurais désirées, ni ce qui impressionne en société. Plutôt des
compétences pratiques et modestes : repérer les chaises disponibles,
évaluer la durée acceptable d’une conversation debout, prévoir des
sorties de secours. Tu deviens stratège à petite échelle adepte de l’efficacité. Rien d’héroïque ni de spectaculaire, mais du concret.
Progressivement, tu te coupes des gens. Tu apprends à dire au revoir. Sans cérémonie. Un jour, tu peux encore envisager beaucoup de choses. Le lendemain, beaucoup moins. Cette alternance devient familière. L’espoir revient, repart, revient encore, sans prévenir, sans logique apparente. Tu ne sais plus qui tu es vraiment. L'as-tu jamais su d'ailleurs ?
Change aussi ton rapport au temps. Avant, tu pensais en semaines, en projets, en échéances. Maintenant, tu raisonnes par plages supportables. Une heure correcte devient une réussite. Deux, un luxe. Le futur s’organise à court terme, avec des hypothèses prudentes. Tout engagement s'accompagne d’un astérisque mental.








