vendredi 2 mars 2012

En train


Voilà
le livre ouvert entre les mains, emporté par le mouvement, il délaisse sa lecture. Le front se colle à la vitre. Comme une ventouse, le regard se fixe au paysage qui se métamorphose dans un long travelling. Posées au milieu des champs, des fermes solitaires apparaissent parfois, ou bien des hameaux nichés au creux des vallons. Des gens vivent là, existent là, ont une histoire avec des chagrins passés, des espérances à venir, de petits embarras quotidiens, des joies plus ou moins simples. Ce serait peut être bon d'habiter en de pareils endroits, songe-t-il parfois. Ne plus être dans le train, mais celui qui, dans le paysage, regarde passer les trains. Il imagine donc une vie différente, paisible et tout à fait improbable. Peu à peu, lui, dont le corps demeure immobile se transporte ailleurs ; il devient ce voyageur sédentaire qui tribule à tâtons dans le dédale de sa propre conscience. Dans cet édifice précaire, totalement abstrait, dont il est à la fois le centre de gravité, le visiteur le géomètre et le propriétaire, des éléments disparates et parfois inconciliables de la vie s'agrègent néanmoins les uns aux autres. Les souvenirs, les projets les rêves ébauchés, les virtualités inaccomplies s'entremêlent dans un espace mental où les pensées émergent avec la même immédiateté que la nature et le paysage aperçus à travers la vitre. Il se laisse dériver au gré d'une rêverie vague et désordonnée. S'oublie dans une suite continue d'esquisses de situations ébauchées de possibles entrevus, s'entretient avec des fantômes, retrouve de vieilles connaissances,  se réconcilie  avec certaines si l'objet de la fâcherie lui semble stupide. La vie parait simple alors, uniquement faite de "complicités sans promesses, de rapport de bonne intelligence d'où le mensonge est banni, d'échanges qui grandissent réconfortent et allègent la vie, en même temps qu’ils l’embellissent". Des personnes qui ne se connaissent pas, et dont quelques unes sont inaccessibles, perdues de vue, ou même mortes apparaissent et se croisent. Des conversations entendues affleurent. Il se remémore des êtres des lieux des vies des visages, (Claire D et sa monteuse parlant, à la buvette du studio de montage des brunes aux teint clair, des japonaises et de leur carnation, de maquillage). Une seconde suffit, pour passer d'une plage déserte où il s'est promené vingt ans auparavant, au visage lisse et souriant de la petite fille inconnue qui lui fait face et le regarde dans le compartiment. Et tout semble procéder de la même logique. Celle de la vie triomphante et harmonieuse, imaginative et ouverte à tous ces ailleurs, à toutes ces voies secrètes et cachées qu’il porte en lui. Dans ce faisceau de circonstances, ce qu’il pense a autant de valeur que ce qu’il voit.
De nouveau l'oeil se rive au paysage qui continûment se transforme. Il s’invente une autre vie et des parentés fictives. Il imagine des aïeux possédant une ferme près d'Amplépus par exemple, dont le nom vient de lui apparaître sur un panneau. Et comme il lui semble que dans ces endroits perdus de la campagne la gare est au centre de tout, lui reviennent  tout à coup en mémoire ces voyages en micheline qu’il faisait enfant, avec sa grand-tante, du village à la ville toute proche, pour aller au marché couvert où jamais elle ne manquait de lui offrir des berlingots. Elle lui achetait aussi le journal Spirou, avec ces drôles de petits livres à fabriquer soi même, en encart dans les les pages du milieu. Parfois aussi, lorsqu’ils restaient au village, elle l'emmenait en promenade sur ce qu'elle appelait "le chemin vert" qui longeait la voie ferrée. Assise sur son pliant, elle tricotait, et il jouait seul dans les parages. De temps à autre pour le distraire elle lui montrait comment fabriquer des danseuses avec des coquelicots. Saurait il encore le faire aujourd'hui ? Il se souvient des excursions qu’ils faisaient ensemble. Il compte les étés. D'autres ballades lui reviennent, faites avec d'autres... Les années défilent et tout à coup, c'est sa première amoureuse éclatant de rire dans ce cabanon perdu dans la forêt où il leur arrivait de passer l'après-midi enlacés, c'est encore son visage sur une photo prise lors de leur premier séjour dans cette ville étrangère dans laquelle il retournerait souvent...  Ces années où il était encore jeune et malgré tout plein de foi en son propre avenir. Remonte fugitive à ses papilles, la saveur de ces bières alors partagées avec les compagnons de ce temps. Les uns se sont mariés pour mener cette petite vie bourgeoise qu'ils méprisaient alors, certains ont émigré, d'autres ont disparu sans laisser de trace. Des existences banales somme toute, qu'un deuil ou un échec imprévu ont peut-être pu rendre plus pathétiques. Voilà comment il voyage. C'est agréable, La vie instable et changeante ressemble aux nuages que l'on regarde passer dans une contemplative insouciance, lorsqu'on est en vacances... Légère, et si fragile... 

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