mardi 1 décembre 2015

Tu vois un jour


Voilà,
plus tard, si tant est que plus tard veuille encore signifier quelque chose au moment où j'écris ces lignes...
Non 
pas "plus tard". 
"Plus tard" ne veut rien dire. "Plus tard" est prétentieux. Se projeter dans le futur, même le futur proche avec des sensations d'aujourd'hui est absurde présomptueux et intellectuellement dénué de pertinence. 
Plus tard je me souviendrai de ce mois de Novembre à Paris, voulais-je écrire c'est quoi ces conneries. 
Peut-être pas. 
Peut-être me souviendrai-je de rien. Peut-être serai-je complètement gâteux. Peut-être mon corps m'aura-t-il transformé en quelqu'un d'autre. Peut-être n'aurais je plus conscience de mon identité. Peut-être ne serais-je qu'une épave
Et puis c'est quoi plus tard ?
dans trois mois dans cinq ans dans dix ans ?
Plus tard 
signifie aussi cela  : je ne sais pas quand mais cela ne tardera plus beaucoup désormais (peut-être même suffisent-ils les doigts de mes mains pour compter les années) il viendra bien le moment où je n'aurai plus ni corps ni voix ni rien pour dire je. Il est passé l'âge où l'on se fabrique des souvenirs alors "plus tard" on oublie
J'écris pour m'accrocher au présent. 
Pour donner  aussi un relief singulier à ce qui insiste du passé
J'écris pour donner forme à ce qui se dérobe.
J'écris pour épaissir solidifier ce qui tend à se dissiper
Oui m'accrocher au présent je n'ai plus que ça désormais car ce qui doit me guérir me tue autrement.
J'écris parce que j'ai peur.
J'écris parce que j'ai du chagrin. 
J'écris sur la brèche sur le bord à la limite pour me recomposer quand trop se décompose
J'écris pour ne pas hurler
J'écris pour maquiller la plaie
J'écris pour cicatriser
J'écris à tort et à travers à tort ou à raison 
J'écris autant pour nommer que pour cacher ce qui manque
Alors Novembre donc 
les faits juste les faits
Novembre qui commence avec
la joie enfantine au premier jour du mois après la victoire des All Blacks en coupe du monde de rugby  la veille. Un mois et demi de compétition, mais moi tout ce temps pour d'autres raisons, ne suis que l'ombre de moi-même. Alors, les meilleurs qui gagnent, le sourire de Dan Carter, Sonny Bill Williams qui donne sa médaille à un enfant ça me va, 
Le monde n'est pas fameux pourtant, un attentat fait plus de 40 morts à Beyrouth
la rupture d'un barrage au Brésil propage des produits toxiques dans un fleuve et empoisonne sa flore pour des années, c'est un désastre mais on en parle peu ici
À Paris
la température des trois premières semaines anormalement douces pour la saison
Les gens aux terrasses et soudain
l'effroyable et aveugle violence qui aura meurtri cette ville un certain vendredi 13.

Sidération.

Les jours qui suivent, angoisse, chagrin terreur. Il devient  "dangereux de passer, dangereux d'être en chemin, dangereux de se retourner, dangereux de trembler et de rester sur place". comme disait Nietzsche
les heures pleurées sur des visages inconnus, sur des vies jusque là ignoréeset durant lesquelles j'aurai songé à tant de rêves et de projets saccagés, tant de désirs anéantis, 
les larmes parce que certains peut-être parmi ceux-là auront été arrachés à la vie, avec des pensées amères, des malentendus restés en suspens, des déceptions dont la perspective, d'un repas entre amis, d'un concert pensaient-ils alors, atténuerait un peu le tourment. 
À ce moment là je ne pense pas qu'il peut y avoir aussi des gros cons parmi eux, ou de ces jeunes bourgeois arrogants méprisants et imbus d'eux mêmes - l'horreur des carnages incite à une compassion sans discernement -
Novembre
les "Marseillaise" entonnées dans les stades, les rue pavoisées franchouillantes, le vieux patrouillotisme qui refait surface, état d'urgence, grandes déclarations guerrières, découverte des autres projets meurtriers du réseau, la peur pour les enfants, les sirènes les sifflets qui font à chaque fois sursauter, les déclarations absurdes les "même pas peur" les "résistance !!!", les fleurs les bougies devant les lieux de massacre
et puis le froid des dix derniers jours, la fin brutale de Jonah Lomu aux antipodes, le pouvoir qui n'attend pas les obsèques des victimes pour sournoisement instaurer un état policier, l'extrême droite à qui l'on prête la possibilité de prendre trois régions sur treize, un avion russe abattu par la Turquie, les trajets angoissés vers le quartier d'affaires, le voyage à Bruxelles reporté sine die, la mort prématurée d'un grand metteur en scène, les marches pour le climat annulées en France et toutes ces voix qui disent que les tueries ne peuvent que recommencer et pour finir un beau concert d'Hélène Grimaud à la Philarmonie de Paris mais quatre ou cinq fois au cours de la soirée des images d'attentat, de foule paniquée de bains de sang s'interposent, malgré Bach et Mozart oui un vrai Novembre de merde

1 commentaire:

  1. les tiroirs de la mémoire sont pleins à craquer et il faut y mettre encore tout ce mois
    de novembre pourri, sans même pouvoir faire un tri ! la tête est lourde de tout ça
    et on a beau la secouer, ça fait mal ! mais on n'arrête pas la machine-temps qui fait un bruit de tonnerre de dieu ...
    on est dedans et on se dit carpe diem ! quoi d'autre ???

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