samedi 5 janvier 2013

Au spectacle

Obsèques de Tino Rossi, 29 septembre 1983
Voilà,
dès le premier quart d'heure, j'avais compris que ces acteurs gesticulant sur le plateau ne m'emporteraient pas très loin, et que j'aurais du mal à m'intéresser à l'histoire qu'ils interprétaient. Sans doute n'était-ce pas totalement leur faute, je n'étais guère disponible : sans que je puisse me l'expliquer le souvenir de cette photo prise il y a longtemps occupait mon esprit et j'essayais mentalement de la recomposer. Ce visage et cette solitude m'avaient alors beaucoup ému. Oui je me souvenais de ce type serrant son petit sac contre son cœur et je m'étais alors demandé ce que représentait pour lui Tino Rossi cette idole d'un temps pour moi lointain que l'on enterrait. C'était vraisemblablement sa jeunesse et tout un cortège de souvenirs qu'il voyait défiler, et je me rappelle avoir alors supposé qu'un jour viendrait où peut-être je photographierais en de semblables circonstances des rockers croulants et pathétiques, fans de Johnny Hallyday ou d'Eddy Mitchell dont les chansons paraîtraient alors aussi kitsch et désuètes à des jeunes gens de vingt ans que celles de Tino, mais cette perspective m'avait alors paru lointaine. Ainsi pendant qu'une histoire semblait prendre forme au pied des gradins, c'est à cela que je songeais, mais aussi à quelqu'un avec qui j'ai quelquefois passé des soirées de camaraderie et qui lutte à présent contre la mort sur un lit d'hôpital. Toutes ces réminiscences ces réflexions se mélangeaient aux scènes qui se constituaient sous mes yeux, élaborant une soupe mentale à laquelle s'ajoutait pour épicer le tout, le souvenir de quelques conneries proférées en d'autres lieux d'autres temps par le vieux soldat qui continue de me hanter et de se décomposer dans ma mémoire, bref, j'étais incapable de me concentrer sur ce que je voyais. Mon corps au milieu du public, ma pensée loin, dans une autre temporalité, aux prises avec le muet tumulte des images et des idées, là et pas là, distrait donc, je me sentais un peu comme cet enfant photographié ce jour de septembre à mille lieux de l'événement auquel il avait été malgré lui convoqué pour en devenir l'involontaire et dissipé spectateur...

Obsèques de Tino Rossi, Rue Royale

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