mercredi 5 décembre 2012

Pas dans ton corps

"Voilà
tu n'es pas dans ton corps" lui avait elle fait remarquer à l'issue de la conférence. Plusieurs semaines qu'il ne l'avait vue et ce matin-là quand il l'avait retrouvée à la gare, la première chose qu'elle lui avait fait remarquer était que son pantalon n'était pas très seyant. Il avait alors pensé que pour sa part s'il la trouvait en de trop rares fois vraiment d'une grande élégance, il n'aimait en général pas trop sa façon de s'habiller mais que bon après tout chacun son goût là n'était pas l'essentiel. Quand même il avait trouvé cette entrée en matière plutôt âpre et un instant supposé que c'étaient là peut-être les premiers symptômes du désamour. "Pas dans ton corps", cette remarque l'avait blessé, sans doute parce qu'elle venait précisément de celle dont l'esprit le fascinait et qui par ses caresses lui avait dessiné un corps qu'il ignorait ou avait oublié mais dont il avait cependant peu à peu pris possession et que cela avait été comme une autre naissance, un éveil secret, paisible et mystérieux, partagé avec elle. "Pas dans ton corps"... Mais c'était si loin tout ça... Presque une autre vie... Qu'aurait elle pensé le voyant maintenant ? Désormais tout prenait un temps considérable, la moindre action paraissait d'une complexité quasi-cosmique. Il lui fallait longtemps délibérer avec lui-même pour établir l'ordre des priorités. Mais dans un même mouvement - si l'on peut appeler ainsi le vague dodelinement de la tête par quoi il lui arrivait de manifester ses humeurs - cet ordre aussitôt il se mettait à le contester, de sorte que de nouveau il devait examiner la hiérarchie des tâches à accomplir, et ce n'est pas peu dire que cela prenait un temps considérable de peser le pour et le contre, à condition d'ailleurs qu'il eût alors une opinion précise sur chaque objet de ses ratiocinations. Il lui fallait tenir donc, même si plus rien ne tenait, ni l'économie, ni les promesses, ni la patère de l'entrée ni les phrases. Les mots manquaient, tout manquait d'ailleurs, pour dire l'effrayante sensation de solitude et d'abandon qu'il éprouvait. Ou alors c'est la pensée qui ne venait pas, du moins jusqu'aux mots. Mais qu'y avait-t-il à dire vraiment, qui n'ait jamais été dit. Que son royaume n'était plus que bribes désordre et décrépitude. Ah la belle affaire.... Incapable de s'accorder à sa fatigue, Benjamin Trebbiano cédait cependant à de brefs assoupissements. Mais alors assailli par de fulgurantes visions aussi incompréhensibles que paradoxales, il s'éveillait aussitôt, hagard et pétrifié d'effroi devant ces apparitions disparaissantes dont il se demandait - là-dessus il avait tout de même une petite idée, mais qui ne le rassurait guère -  ce qu'elles pouvaient bien signifier.

1 commentaire:

  1. Un texte magnifiquement écrit, où les mots justes plongent le lecteur dans la profonde confusion où se trouve le "il".
    Le carnet des infimes plaisirs quotidiens serait certainement bienvenu et aiderait à dissiper, peu à peu, ces "fulgurantes visions".
    Dans ce collage (c'en est un, non?), une lumière sur la gauche.
    Bonne journée.

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