samedi 4 juin 2011

L'exaspération


Voilà
quelques mois auparavant Ariane Cinsault avait non seulement été attirée par cet homme (pour elle doublement objet de  fantasme) mais avait aussi ressenti un peu plus que de l'affection pour lui, jusqu'à imaginer, ah ce qu'on peut tout de même parfois s'échauffer, de possibles prolongements à cette relation naissante. Mais le sentiment qu'elle avait commencé à éprouver, s'était - comme ces embryons qui cessent de se développer - peu à peu résorbé, en dépit du désir qu'il manifestait de construire (bien qu'il eût tendance à en définir unilatéralement les modalités) une histoire commune. Elle n'était pas alors parvenue à se formuler précisément la raison de ce détachement. C'était un ensemble confus de causes parfois contradictoires. Quelque chose pourtant l'embarrassait, qu'elle mettait plutôt sur le compte de son propre manque de souplesse et de son incapacité à se délier d'une absence qui lui pesait encore, et qu'elle n'évoquait jamais. Mais il y avait quand même une anomalie. Malgré l'intérêt qu'elle y portait, la forme qu'il donnait à son discours devenu dominant ces dernières années, suscitait chez elle beaucoup de réticence ; voilà, il semblait n'adopter qu'une seule grille de lecture si bien que son interprétation des faits, même les plus anodins, avait quelque chose de systématique, sommaire et réducteur qui confinait au cliché ; très vite, dans l'échange était-il devenu prévisible, tout comme en d'autres circonstances, d'ailleurs. Ainsi une sorte d'indifférence avait fini par la gagner. Son désagrément à lui s'était mué en lassitude. Suite à un événement, où l'espace d'un instant elle avait entrevu sa propre fin, elle s'était durant quelques semaines coupée du monde ;  ils avaient fini par s'éloigner l'un de l'autre, échangeant néanmoins de temps en temps quelques mails ou coups de téléphone. Des mois passèrent ainsi. Et puis un jour, au cours d'un clavardage a priori anodin, sans même y avoir été sollicité et sans avoir préalablement posé beaucoup de questions sur le sujet, il crut bon d'émettre un avis, presque un jugement, concernant son attitude à elle au regard de faits qu'elle avait eu le tort sans doute d'évoquer sommairement, et dont il ne connaissait ni la complexité ni les enjeux multiples, et qui de toute façon ne le concernaient en rien. Il en tira des conclusions si hâtives si peu fondées et d'une stupidité telle qu'elle trouva cela non seulement indécent, mais aussi vulgaire et grossier. C'était comme une sorte d'offense à l'intelligence. Elle connaissait en la matière ses propres limites, mais quand elle éprouvait le besoin de les repousser, elle n'hésitait pas à recourir aux connaissances où à l'expérience de quelqu'un d'autre ; ses amis de façon générale ne manquaient pas de talent. Elle savait choisir l'interlocuteur ou l'interlocutrice capable de donner une réponse ou d'affûter les questions nécessaires à la résolution du problème. Oui elle était capable de cela : de choisir, et de penser aussi, et de poser des actes après réflexion. Cette arrogance à s'imposer de la sorte, à faire coûte que coûte valoir son point de vue, cette boursouflure de l'égo travesti en savoir, l'avait, sans qu'elle s'autorise pour autant à le lui dire, exaspérée au plus haut point. Mais sans doute ne s'agissait-il pas que de cela, et d'une certaine façon, c'était ce qui la décevait le plus et la chagrinait. Sa réflexion avait été d'une telle indigence, qu'il y avait forcément autre chose : une certaine mauvaise foi, et qui sait, sous le couvert d'une attention faussement bienveillante, l'intention de blesser ou peut-être même de faire mal. "Tout ça parce que je l'ai laissé me basculer sur son divan" maugréa-t-elle en allumant une cigarette. Et aussitôt elle s'aperçut qu'elle venait de parler toute seule a voix haute. Lui revint ensuite à l'esprit un proverbe malgache  "Les paroles retentissent plus loin que le fusil". Puis elle remarqua une mite qui volait dans l'appartement. Ah non il ne manquait plus que ça.

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