mercredi 4 mars 2026

Un dernier rêve de galop


Voilà,
je rêvais que la vallée avait la forme d’une bouche.
Entre deux versants sévères, aux gencives d’ombre, s’étendait une langue d’eau immobile. L’air d’une limpidité coupante paraissait avoir lavé toute chose de son usage. Au centre, couché sur le flanc, un cheval – alezan pâli, crinière d’écume – gisait avec la solennité d’un monument renversé. Il n’était pas tant mort qu’abandonné par son propre mouvement, défait de sa galopade intérieure. 
Je savais, dans le rêve, que ce cheval me concernait.
De son ventre entrouvert, non pas dans l'abjecte brutalité d’une blessure, mais comme par une porte cédant sous la poussée d’un public invisible, s’élevait un essaim de papillons.  Ils semblaient articulés à une respiration secrète, montant en spirale, colonne fragile, comme la fumée d’un sacrifice dont j’aurais été à la fois l’officiant et la victime.
Je me souviens avoir pensé : voilà donc ce que je contiens.
Chaque papillon révélait une nuance de rouille, de cendre, de fleur fanée. Rien d’éclatant. Les regardant, je songeais que chacun emportait avec lui'un moment de ma vie où j'avais éprouvé de la honte : une parole trop vive lancée à un ami, un désir tu, un geste retenu par lâcheté qui eût pourtant été apaisant, une situation inconfortable et risible. Ils s'élevaient avec une légèreté presque obscène, née de la décomposition même.
Le cheval, lui, restait d’une noblesse obstinée. Sa tête reposait sur l’herbe avec une langueur d’enfant fatigué.  Les papillons me frôlaient le visage. Le battement de leurs ailes avait le son discret d’une page qu’on tourne.  Je songeai à un livre se feuilletant tout seul... Plus ils s’élevaient, plus la vallée semblait s’élargir. Les montagnes reculaient, comme intimidées par cette ascension d’apparence futile. Je voulus toucher le flanc du cheval, m’assurer qu’il n’était pas entièrement froid. Ma main rencontra une chaleur résiduelle. Je m'en voulus aussitôt d'avoir esquissé ce geste. Il y avait encore du vivant dans cette mort. Je me réveillai.
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