Voilà,
une dizaine d'années, Jean Margat a fait don au Musée du Louvre de sa gigantesque collection d'objets dérivés du tableau de Léonard de Vinci
"Mona Lisa".
Pendant plus d'un demi-siècle il les a collectés et conservés chez lui, entre Val de Loire et Sologne, à
Saint-Cyr-en-Val où il a, paraît-il, fait construire un pavillon de béton brut et de
lumière imaginé au début des années 1970 par Jean Déroche, un ancien
collaborateur de Niemeyer pour le siège parisien du PC.
C'est là que cet éminent géologue, père de l'hydrologie moderne, figure du
département des eaux au Bureau de recherche géologique et minière qui, sa vie durant, est allé
de colloques en séminaires afin de sensibiliser les esprits aux mécanismes
fragiles de la régénération des ressources souterraines, s'y était aménagé ce qu'il avait nommé son "Joncodéum", et qui, jusqu'à sa mort récente en février 2025 à l'âge de cent ans, lui tenait aussi lieu d'habitation.
Éric Biétry-Rivière, dans un article du Figaro en fit en 2013, la description suivante : "Dans
son salon de plain-pied, kitsch, omniprésentes, fascinantes,
inquiétantes, presque obscènes, onze La Joconde figure sur les dizaines de sacs
accrochés au portemanteau. Sur les parapluies et leur porte-parapluies.
Sur les cendriers, les boîtes grandes ou petites, coffrets ou piluliers.
Partout, sur la table du living aux étagères, des séries: pin's,
magnets, Rubik's Cube, dés, boules à neige, bustes. En bronze, en
plâtre, en bois, en plastique, en marbre, en papier mâché...
Dans
le meuble hi-fi, que des disques à pochette avec La Joconde (coup de
cœur pour Nat King Cole). Dans un carton de dessinateur, une centaine
de posters, des affiches d'expos, des publicités et des portraits
détournés. Amnesty International
a représenté la belle avec un œil au beurre noir pour dénoncer les
violences faites aux femmes. Sur un prospectus de la CFDT-culture, elle
lève le poing. Dans un autre de la ligue italienne contre le cancer,
elle est rasée pour les besoins d'une campagne en faveur de la
non-marginalisation des malades.
Du
salon aux chambres, des bibliothèques entières ont été garnies avec ce
même soin monomaniaque. Dans leurs albums, les cartes postales (à tête
de Staline, de Mao, de Giscard, de Godzilla...). Aux murs un hologramme,
un tapis persan ou encore un tableau en plastique coréen. Lorsqu'on
passe devant, il se met à chanter «poo-poo-pee-doo» façon Marilyn Monroe puis simule un orgasme.
Sur
les fauteuils et canapés, des coussins fripés font grimacer le plus
célèbre des sourires. En haut d'une armoire croulant sous les babioles
made in Hongkong ou Taïwan, une Joconde à demi-dégonflée attend un coup
de pompe. Au sol, paillassons et tapis renvoient le même visage, avec
cette étrange pointe d'absurdité qui ne se trouve pas dans l'original.
Dans
la salle à manger et la cuisine, on passe à table sans la moindre
chance d'échapper à cet enfer itératif. Des boîtes à biscuits à celles à
cigares, on déjeune et dîne Joconde. Emballages de charcuterie,
d'apéritifs, mugs, assiettes, coquetiers, bouteilles, bols, tabliers,
serviettes: on vacille entre indigestion et hallucination.
Mais
le chef-d'œuvre de la Renaissance, la merveille des merveilles de
l'humanisme cinquecento, n'a encore rien subi. Le premier étage pousse
la désacralisation à des sommets. Poupées, cirages, bonbons, lessives,
chaussettes, jarretelles, bigoudis (venus de Bali), rideau de perles
(vietnamien), de douche, trousse de diagnostic d'hépatite B de
l'Institut Pasteur... Et encore, eau purgative, papier-toilette, lunette
de WC, préservatif, stérilet...
Jean Margat est le
fondateur de la "jocondologie", science qui théorise la "jocondoclastie". En résumé, il s'agit de déconstruire le chef-d'œuvre
pour ridiculiser l'idolâtrie. Lui-même s'était lancé dans cette
opération de subversion tous azimuts. On lui doit de multiples
décapitations, lacérations, découpages, étirements, anamorphoses,
confections de puzzle à deux morceaux "pour débutants" et autres boîtes à
sardines jocondomarines en hommage au commandant Cousteau...
Ce fonds-là, pour le moment, ne sera pas exposé au Louvre. Il le mériterait. "La
Joconde n'a jamais été pour moi qu'un prétexte, une matière première. Je
ne sais même pas, au fond, si je la trouve belle" expliquait-il.
Pour ma part, comme l'attestent ces trois photos (choisies parmi une dizaine) il m'est aussi arrivé d'être "jocondoclaste", en particulier lorsque j'ai commencé à utiliser Photoshop et que j'en explorais les possibilités et testais les différents outils que cette application mettait à ma disposition. J'ai aussi eu plaisir à trouver quelques variations sur cette icône au cours de mes pérégrinations, comme ce jour-ci ou cette fois-là. J'ai du reste aussi trouvé un article de blog qui présente quelques détournements du célèbre tableau



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