samedi 21 mars 2026

La Gâchette


Voilà,
c'est un grand midi. Il fait chaud, sec. Les moutons embrochés, grillent et tournent en rissolant au-dessus du trou où plus tard on aura enfoui leurs carcasses. L'odeur de la viande qui cuit se mêle à celle du cuir graissé des ceinturons et des holsters, à l'odeur âpre des hommes debout autour du méchoui, et au parfum des épices et des mimosas qui flotte dans l'air. Les femmes sont là aussi, entre elles, mais un peu à l'écart, comme de grandes tâches de couleurs chatoyantes et gaies dans ce monde kaki. Amples et décolletées, leurs robes et leurs jupes sont pour la plupart ornées de motifs fleuris. Pendant qu'elles parlent entre elles, l'enfant cherche un abri dans les ombres qu'elle font, respire leurs fragrances, parfums de métropole, que gagne peu à peu l'odeur du graillon. Il se tient dans leur proximité. Ce n'est pas difficile pour lui. Elles l'aiment bien. Elles trouvent qu'il est un gentil petit garçon. Elles aiment bien sa façon d'être là sans les déranger. C'est pour ça que c'est un gentil petit garçon. Certaines lui passent la main dans les cheveux, le complimentent, se préoccupent de savoir s'il ne s'ennuie pas. Non il ne s'ennuie pas. Il est à hauteur des sexes. Où se joignent les cuisses, de mystérieuses senteurs se nichent et s'exhalent, âcres et capiteuses. Pour rien au monde il ne voudrait être surpris à regarder (bien que l'envie l'en fasse frissonner) sous les jupes des femmes. La honte ainsi qu'une sévère réprimande pourraient sanctionner cette curiosité. Alors, il observe - car elles suent elles aussi - les auréoles qu’il voit grandir à l'endroit des aisselles sur la matière synthétique de leurs chemisiers. Il ne se lasse pas des gestes qu'elles font, de cette façon qu'elles ont de décoller le tissu qui adhère à leur peau avant de l'agiter discrètement, afin de donner un peu d'air à leur poitrine. Ou bien encore, cette manière de tirer sur une bretelle de soutien gorge pour, l'air de rien, de ne pas y toucher, se soulager de la pression de l'élastique. Comme ce sont des femmes de militaires, elles se racontent, un verre de Martini ou d'anisette à la main, des histoires de femmes de militaires. L’enfant semble comprendre que certaines, parmi elles, ont de plus en plus peur ; "les événements" se multiplient. Les attentats aveugles, les embuscades. Lui se sent d'un autre monde. Il va de groupe en groupe. Et comme les hommes autant que les femmes, l'acceptent dans leurs cercles, il rejoint ceux qui ont des képis blancs et des yeux clairs. Il est fasciné par leurs nuques rasées, leurs peaux tannées, leurs avant-bras rougis par le soleil, où des sigles parfois sont dessinés à l'encre sombre. La force qui se dégage de ces corps musclés et virils, où l'on devine parfois de curieuses cicatrices, le rassure. D'autres comme le père ont un képi noir. Leurs canettes de bière à la main, ils parlent fort, rigolent en se donnant du coude ou en se balançant quelques vigoureuses bourrades dans le dos. Tous ces hommes sont dignes de confiance. Ce sont tous des guerriers. Ils défendent cette terre, ils la défendent, ce sont tous des amis, c'est son père qui le lui a dit. Avec eux il ne craint rien. Ils l'aiment bien. Ils lui offrent de l'orangina qu’il boit au goulot comme eux le font avec leur bière. Dans leur compagnie, il trouve aussi de l'ombre, tout en continuant, de loin, à regarder les jambes des femmes, leurs mollets, leurs chevilles. C'est bien. On est entre soi. Entre européens. Parfois il entend le rire de son père. Il a toujours eu honte de ce rire associé au bruit du moteur de ce camion militaire qu’on appelle GMC, lorsqu’il démarre. Bientôt l'après-midi tire à sa fin. Il ne reste plus rien du mouton. Rien. Mais la forte odeur de méchoui demeure sur les doigts graisseux. La voracité des hommes et des femmes a fait son office. Passablement éméchés, ils ont encore envie de s'amuser. A présent ils invitent leurs femmes à les suivre vers une petite cour carrée, exigeant néanmoins qu'elles se tiennent à distance. Ils s'alignent face au mur. Son père lui aussi sort son arme. A l'Enfant qui s'en est retourné du côté des femmes le Père dit que, s’il le veut, il peut venir le rejoindre. Alors l’enfant s'extrait du groupe des femmes pour retrouver son père parmi les hommes. Il est fier. Debout parmi eux. Pendant ce temps le père s’est accroupi derrière lui de sorte que sa tête se trouve au niveau de celle de l’enfant. Avec ses cuisses il maintient les jambes de son fils. Il met son arme dans ses mains. Non sans appréhension, l’enfant serre l'arme avec ses petites mains. Sa main gauche tient la crosse. Le majeur de sa main droite sur la gâchette, l'index le long du fût, comme pour indiquer la direction. Les grosses mains du père enserrent les mains du fils, son majeur posé sur celui de l’Enfant. Le père tient l’Enfant qui tient l'arme. Mais le sentiment de puissance et de possession est passé dans le corps de l’Enfant. Bientôt l’Enfant sent le doigt de son père exercer une pression sur son doigt à lui, de sorte que c’est son propre doigt qui appuie sur la gâchette. Assourdissant vacarme de la détonation. L'effroi soudain du corps surpris par l'effet de recul. Le rire du père dans le dos du fils. Un rire fier et des paroles d'encouragement. Applaudissement des adultes groupés autour de l’Enfant pour l'acclamer. Ils disent bravo. Ils disent voilà un homme. Mais surtout il y a les cris de l'autre côté du mur sur lequel tout à coup, en rigolant, les autres guerriers tirent à leur tour. Derrière il y a des femmes. On les appelle les folles. Elles sont parquées dans une enceinte. Elles hurlent de terreur. Et la terreur redouble à présent que tout le monde tire. L’Enfant aussi veut sa part de cris. Il dit "encore, encore". L'odeur de la poudre est plus excitante que celle de la viande. Sifflement des balles. Cliquetis des chargeurs qu'on éjecte ou qu'on enclenche dans la crosse. Le geste est sec, précis. A présent, encouragés par leur femmes endimanchées les hommes insultent en hurlant celles qui braillent de l’autre côté. Et soudain une irrépressible honte submerge l’Enfant. Les yeux embués de larmes il se mord la lèvre inférieure, ne veut pas crier. Tout à coup le ciel chavire dans son regard. Ne pas tomber, non ne pas tomber.  première publication 15/2/3014 à 12:47 
s

vendredi 20 mars 2026

Dans le magasin désert


Voilà
dans le magasin désert où l'on ne vend que des produits surgelés, une immense envie de pleurer le submerge soudain. La sensation que même ici il n'est plus à sa place, qu'il n'a plus rien à y faire. Tout à coup la réalité le rattrape violemment. Là devant les sachets de légumes à l'ancienne, et les boîtes de purée de patate douce en promotion, lui apparaît avec une évidence croissante que le moment critique et tant redouté se rapproche inéluctablement et qu'il n'a toujours pas trouvé de solution pour y faire face. Jusqu'à maintenant il s'est efforcé de faire comme si le problème n'existait pas, et de croire au miracle. Mais à présent il sent bien que cette hypothèse se révèle, dans la conjoncture actuelle de plus en plus improbable... (première publication 20/3/2013 à 13:15)

jeudi 19 mars 2026

Liste des découvertes hasardeuses (3)

 
 
Voilà
j'ai découvert il y a peu que Garnier le célèbre architecte de l'Opéra de Paris, a aussi conçu le tombeau de Bizet au Père-Lachaise et celui de Jacques Offenbach au cimetière Montmartre 
 
J'ai découvert il y a peu, le 7 novembre une musique de scène de Gabriel Fauré intitulée "Le voile du bonheur" pour un pièce en un acte écrite par Georges Clémenceau, et vraiment c'est très beau, d'une modernité incroyable. Je l'ai entendue à la radio et j'ai cru au départ que c'était l'œuvre d'un minimaliste contemporain américain
 
J'ai découvert il y a peu que "rêver" et "ressasser" sont des palindromes
 
j'ai découvert il y a peu  la voix et aussi le destin tragique de la chanteuse de Jazz, Teri Thornton,  connue pour le standard somewhere in the night
 
J'ai découvert il y a peu que ce qu’on désigne comme "été indien" sous certaines latitudes s’appelait autrefois ici dans nos contrées "été de la Saint Martin". Et comme je rencontre plus de Martin que d’Indiens c’est le terme que j'utiliserai désormais
 
J’ai découvert, il y a peu que Albert Schweitzer était le grand oncle de Jean-Paul Sartre. Je me suis demandé s’il était si fréquent que ça qu'il y ait dans une même famille, deux prix Nobel. Chez les Curie je crois, Marie en a eu un avec son époux et un toute seule, et Irène Curie et Frédéric Joliot Curie en ont obtenu un conjointement.
 
J'ai découvert il y a peu que la rupture d'objets aussi différents qu'une assiette ou un morceau de sucre obéissait au même principe. Le physicien Emmanuel Villermaux a établi une équation mathématique décrivant la distribution granulométrique (la répartition par taille et par fragments d'un objet brisé), quel que soit le matériau.
 
J’ai découvert il y a peu la différence entre les USA et un yoghourt. Si tu laisses un yoghourt seul pendant 200 ans, une forme de culture s’y développe
 
J'ai découvert il y a peu qu'on observe une augmentation des crises cardiaques, des accidents vasculaires cérébraux et des arythmies cardiaques pendant les célébrations de Noël et de fin d'année. En outre selon une étude présentée à la British Cardiovascular Society au début de l’année 2024, le risque de crise cardiaque serait plus élevé le lundi que les autres jours de la semaine.
 
J'ai découvert il y a peu que le premier concert du nouvel an uniquement composé de valses de Johann Stauss fils a été donné fin décembre 1939 sous l'occupation nazie à l'initiative du chef autrichien Clemens Krauss. Adolf Hitler a apprécié l'idée car il adorait les valses. Et finalement cette tradition a perduré jusqu'à nos jours.
 
J'ai découvert il y a peu l'existence d'une application chinoise lancée en mai 2025 connue sous le nom de Demumu – est définie comme un "outil de sécurité léger conçu pour les personnes vivant seules", et destiné à rendre «la vie solitaire plus rassurante". Concrètement, comment ça marche ? Les utilisateurs se connectent chaque jour et appuient sur un gros bouton virtuel vert, avec un fantôme dessiné au centre. et donnent ainsi la confirmation quotidienne à leurs proches qu'ils sont simplement en vie. Pour les esprits distraits ou simplement débordés, une notification de rappel est envoyée. Après deux journées consécutives sans clic sur le bouton, le logiciel envoie un e-mail au contact d'urgence, renseigné lors de l'inscription sur la plateforme. On vit décidément une époque épatante.
 
J'ai découvert il y a peu que le chanteur David Mc Neil qui, dans les années soixante dix chantait des chanson délicates en français avec un très léger accent anglais était le fils du peintre Marc Chagall, chose qu'il a toujours tenue secrète pour ne pas profiter de la notoriété de son père.
 
J'ai découvert il y a peu en consultant un site scientifique qu'au début du mois de juillet 2025,  un nid de guêpes radioactif a été découvert par des ouvriers lors d’une inspection de routine du site de Savannah River (SRS) près d’Aiken en Caroline du Sud, . Il était situé sur un poteau à proximité d’un lieu où sont stockés des millions de gallons de déchets nucléaires liquides et présentait des niveaux de radiation dix fois supérieurs à ceux autorisés par la réglementation en vigueur. "Le nid de guêpes a été pulvérisé pour tuer les guêpes, puis mis dans des sacs spéciaux pour déchets radiologiques", a écrit le ministère américain de l’Énergie dans un rapport publié la semaine dernière.
 
J'ai découvert il y a peu grâce au cinéaste cambodgien Rithy  Panh que Knut Hamsun (Prix Nobel de littérature 1920) : se rendit en Allemagne en 1943 et rencontra le ministre de la Propagande Joseph Goebbels. De retour en Norvège, il envoya sa médaille Nobel à Goebbels en guise de remerciement pour cette rencontre. Goebbels fut très honoré par ce cadeau.

J'ai découvert il y a peu que "Le Banquet", de Platon, a été jugé trop "woke" pour l’université Texas A & M. Pour cette raison, un professeur de philosophie a été contraint de retirer son cours sur l’œuvre du penseur grec.
 
J'ai découvert il y a peu l'existence de la burle, un vent du Nord qui souffle l'hiver dans le centre-sud de la France à l'est du Massif central sur les plateaux dénudés du Velay, d'Ardèche ou des monts du Forez. La température ressentie qui en découle est souvent particulièrement basse, et crée une ambiance glaciale. Lorsque la région est enneigée, la burle peut être responsable de la formation de congères.
 
J'ai découvert il y a peu dans une revue de vulgarisation scientifique que pendant la période d'abandon de la centrale de Fukushima, l'eau qui s'est infiltrée dans les déchets radioactifs restés dans les bâtiments des réacteurs, n'a pas créé un environnement inhabitable comme on pouvait s'y attendre. Au contraire, il s'y est rapidement développé un bouillon de culture susceptible de poser des problèmes. Les microbes peuvent en effet constituer un obstacle majeur lors du nettoyage lié au démantèlement des centrales nucléaires : non seulement de nombreuses espèces participent à la corrosion des métaux, mais en plus, leur prolifération peut troubler l'eau et réduire la visibilité. Le mélange d'eau de mer avec l'eau utilisée pour le refroidissement d'urgence de la centrale semble pourtant avoir favorisé la croissance d'un biofilm, une communauté de micro-organismes formant une surface adhésive et protectrice, sur les surfaces métalliques situées à l'intérieur de la salle. Il est possible que ce biofilm, en recouvrant l'amas de bactéries, leur ait conféré une protection supplémentaire contre les radiations.
 
J'ai découvert il y a peu que le motif musical écrit par Carlos d'Alessio pour le film "India Song" (ce qu'il y de mon point de vue de mieux dans ce navet pour intellos)  était un gros plagiat du morceau "softly as in a morning sunrise" composée en 1928 par Sigmund Rumberg pour l'opérette "The new moon" et depuis souvent repris par les musiciens de jazz, comme John Coltrane et aussi merveilleusement chantée par Abbey Lincoln

J'ai découvert il y a peu qu’en Suède, une machine intelligente a été construite qui permet aux corbeaux qui sont des animaux très intelligents d’échanger des déchets contre de la nourriture, transformant ainsi ces oiseaux en agents de nettoyage urbain.
 
 J'ai découvert il y a peu l’existence du syndrome de Kessler un scénario envisagé en 1978 par le consultant de la NASA, Donald J. Kessler, dans lequel le volume des débris spatiaux en orbite basse dû à la pollution spatiale atteint un seuil au-dessus duquel les objets en orbite sont fréquemment heurtés par d'autres débris, et se brisent en plusieurs morceaux, augmentant du même coup et de façon exponentielle, le nombre des débris et la probabilité des impacts. Au-delà d'un certain seuil, un tel scénario rendrait quasi impossible l'exploration spatiale et même l'utilisation des satellites artificiels pour plusieurs générations.
 
J'ai découvert il y a peu que le philosophe Paul Virilio avait été dans sa jeunesse, maître-verrier et qu’il avait,  à la fin des années cinquante, réalisé des vitraux conçus par Rezvani, un autre grand génie toujours vivant, peintre, dramaturge, romancier, connu aussi pour les chansons qu’il a écrites sous le pseudonyme  de Bassiak qui furent immortalisées par Jeanne Moreau. Il est l'auteur compositeur du célèbre tourbillon de la vie qu'on peut entendre dans "Jules et Jim" de Truffaut. C'est lui d'ailleurs qui joue de la guitare
 
J'ai découvert il y a peu qu'au Japon un nombre croissant de personnes – surtout des femmes – épousent des personnages fictifs dans le cadre de mises en scène visant à brouiller les frontières qui séparent le jeu du réel. Au moins ces deux là sur la photo, sont bien réels.
 
Je suis content de vivre sous des latitudes encore paisibles, d'être toujours curieux et même en mesure de m'étonner...

mercredi 18 mars 2026

Jocondoclaste


 
Voilà,
une dizaine d'années, Jean Margat a fait don au Musée du Louvre de sa gigantesque collection d'objets dérivés du tableau de Léonard de Vinci "Mona Lisa". 
Pendant plus d'un demi-siècle il les a collectés et conservés chez lui, entre Val de Loire et Sologne, à Saint-Cyr-en-Val où il a, paraît-il, fait construire un pavillon de béton brut et de lumière imaginé au début des années 1970 par Jean Déroche, un ancien collaborateur de Niemeyer lors de la réalisation du siège parisien du Parti Communiste français.
Cet éminent géologue, père de l'hydrologie moderne, figure du département des eaux au Bureau de recherche géologique et minière qui, sa vie durant, est allé de colloques en séminaires afin de sensibiliser les esprits aux mécanismes fragiles de la régénération des ressources souterraines, avait baptisé cet endroit, son "Joncodéum", et, jusqu'à sa mort récente en février 2025 à l'âge de cent ans, il en fit sa demeure
Éric Biétry-Rivière, en 2013 dans un article du Figaro la décrit ainsi : "Dans son salon de plain-pied, kitsch, omniprésentes, fascinantes, inquiétantes, presque obscènes, onze "La Joconde" figurent sur les dizaines de sacs accrochés au portemanteau. Sur les parapluies et leur porte-parapluies. Sur les cendriers, les boîtes grandes ou petites, coffrets ou piluliers. Partout, sur la table du living aux étagères, des séries: pin's, magnets, Rubik's Cube, dés, boules à neige, bustes. En bronze, en plâtre, en bois, en plastique, en marbre, en papier mâché...
Dans le meuble hi-fi, que des disques à pochette avec "La Joconde" (coup de cœur pour Nat King Cole). Dans un carton de dessinateur, une centaine de posters, des affiches d'expos, des publicités et des portraits détournés. Amnesty International a représenté la belle avec un œil au beurre noir pour dénoncer les violences faites aux femmes. Sur un prospectus de la CFDT-culture, elle lève le poing. Dans un autre de la ligue italienne contre le cancer, elle est rasée pour les besoins d'une campagne en faveur de la non-marginalisation des malades.
Du salon aux chambres, des bibliothèques entières ont été garnies avec ce même soin monomaniaque. Dans leurs albums, les cartes postales (à tête de Staline, de Mao, de Giscard, de Godzilla...). Aux murs un hologramme, un tapis persan ou encore un tableau en plastique coréen. Lorsqu'on passe devant, il se met à chanter «poo-poo-pee-doo» façon Marilyn Monroe puis simule un orgasme.
Sur les fauteuils et canapés, des coussins fripés font grimacer le plus célèbre des sourires. En haut d'une armoire croulant sous les babioles made in Hongkong ou Taïwan, une Joconde à demi-dégonflée attend un coup de pompe. Au sol, paillassons et tapis renvoient le même visage, avec cette étrange pointe d'absurdité qui ne se trouve pas dans l'original.
Dans la salle à manger et la cuisine, on passe à table sans la moindre chance d'échapper à cet enfer itératif. Des boîtes à biscuits à celles à cigares, on déjeune et dîne Joconde. Emballages de charcuterie, d'apéritifs, mugs, assiettes, coquetiers, bouteilles, bols, tabliers, serviettes: on vacille entre indigestion et hallucination.
Mais le chef-d'œuvre de la Renaissance, la merveille des merveilles de l'humanisme cinquecento, n'a encore rien subi. Le premier étage pousse la désacralisation à des sommets. Poupées, cirages, bonbons, lessives, chaussettes, jarretelles, bigoudis (venus de Bali), rideau de perles (vietnamien), de douche, trousse de diagnostic d'hépatite B de l'Institut Pasteur... Et encore, eau purgative, papier-toilette, lunette de WC, préservatif, stérilet...
Jean Margat est en outre le fondateur de la "jocondologie", science qui théorise la "jocondoclastie". En résumé, il s'agit de déconstruire le chef-d'œuvre pour en ridiculiser l'idolâtrie. Lui-même s'était lancé dans cette opération de subversion tous azimuts. On lui doit de multiples décapitations, lacérations, découpages, étirements, anamorphoses, confections de puzzle à deux morceaux "pour débutants" et autres boîtes à sardines jocondomarines en hommage au commandant Cousteau... Ce fonds-là, pour le moment, ne sera pas exposé au Louvre. Il le mériterait. "La Joconde n'a jamais été pour moi qu'un prétexte, une matière première. Je ne sais même pas, au fond, si je la trouve belle" expliquait-il.
 
Pour ma part, comme l'attestent ces six photos (choisies parmi une douzaine) il m'est aussi arrivé d'être "jocondoclaste", en particulier lorsque j'ai commencé à utiliser Photoshop et que j'en explorais les possibilités et testais les différents outils que cette application mettait à ma disposition. J'ai aussi eu plaisir à trouver quelques variations sur cette icône au cours de mes pérégrinations, comme ce jour-ci ou cette fois-là. J'ai, en outre, aussi trouvé un article de blog qui présente quelques détournements du célèbre tableau

lundi 16 mars 2026

Entre deux attitudes détestées


Voilà,
"il me faut choisir entre deux attitudes détestées - ou bien le rêve que mon intelligence exècre, ou bien l'action, que ma sensibilité a en horreur ; ou l'action, pour laquelle je ne me sens pas né, ou le rêve, pour lequel personne n'est jamais né.
Il en résulte, comme je déteste l'un et l'autre, que je n'en choisis aucun, mais comme, dans certaines circonstances, il me faut bien ou rêver, ou agir, je mélange une chose avec l'autre."
Fernando Pessoa " Le livre de l'Intranquillité" 

vendredi 13 mars 2026

Sans Repos


Voilà,
à l'occasion de la Journée Nationale du Sommeil, des étudiants en théâtre de l'Université Paris Diderot ont, dans le hall d'accueil de l'Hôpital Bichat, où beaucoup de gens attendent, proposé une performance intitulée "Sans repos". Afin de suggérer des états suscités par des pathologies observées et soignées dans ce centre hospitalier, les performeurs, tout en manipulant des objets oniromanciques (doudous et autres talismans qui parfois aident à trouver le sommeil) se déplaçaient les yeux mi-clos avec lenteur parmi les visiteurs et les patients, parfois indifférents, souvent étonnés mais rarement hostiles. Alentour, des médecins distribuaient des brochures informant des différents risques encourus liés aux troubles du sommeil et de la nécessité d'une alimentation saine au motif que sommeil et appétit influencent notre équilibre hormonal. Sur un banc, une vieille femme dévorait un sandwich sans trop paraître comprendre ce qui se passait autour d'elle.première publication 28/03/2015 à 00:21 

mercredi 11 mars 2026

Avec la douleur


Voilà,
il y a une question en Afrique que les gens se posent quand ils se saluent : "Comment ça va avec la douleur ?" Je crois d'ailleurs que c'est aussi le titre d'un film de Raymond Depardon. Pour ma part j'apprends à m'en accommoder. J'entends la douleur physique. Je peux la nommer, la situer, considérer ses différents seuils d'intensité, la supporter plus ou moins. Elle est là, toujours présente comme un bruit de fond. Les médecins disent que c'est étrange car les examens ne révèlent rien de particulièrement alarmant. Parfois j'ai l'impression qu'ils ne me croient pas. Mais elle persiste cependant, accompagnée d'une grande fatigue. Je tangue au jour le jour, entre vergue et raban dans une sorte d´étourdissement qui rend la réalité extérieure incertaine, comme poreuse et friable. Je ne songe qu'à dormir pour me soustraire à cette sensation de délabrement progressif que j'éprouve de plus en plus souvent. Je pense parfois à Dominique, à cette fatigue qui avait été la sienne avant qu'elle ne tombe malade. Ce n'est peut-être que le changement de saison qui me fait ressembler à un terrain vague. Mais qui sait aussi l'effet de toutes les merdes ingérées respirées, tous les poisons que la pollution et les grands complexes agro-alimentaires et industriels ont mis dans mon corps. Alors je bois du jus de curcuma, je bouffe des pommes puisque paraît-il "an apple a day keeps the doctor away" et je fredonne  "Dans la vie faut pas s'en faire" de Maurice Chevalier en prenant l'accent de ménilmuche et en roulant les R. première publication 3/11/2016 à 11:11
(Linked with thankful thursday - skywatch friday - Himmelsblick   the weekend in black and white

mardi 10 mars 2026

Tous usent de tromperie

Voilà,
Les prophètes prophétisent avec fausseté, Les sacrificateurs dominent sous leur conduite, Et mon peuple prend plaisir à cela. Que ferez-vous à la fin? (Jérémie 5:31)

Car depuis le plus petit jusqu'au plus grand, Tous sont avides de gain ; Depuis le prophète jusqu'au sacrificateur, Tous usent de tromperie.… Jérémie 6 : 13,14
 
Jusques à quand ces prophètes veulent-ils prophétiser le mensonge, Prophétiser la tromperie de leur cœur? (Jerémie 23:26)
 
Malheur à ceux qui appellent le mal bien, et le bien mal, Qui changent les ténèbres en lumière, et la lumière en ténèbres, Qui changent l'amertume en douceur, et la douceur en amertume! (Ésaïe 5 : 20)
 
Les visions que vous avez ne sont-elles pas vaines, Et les oracles que vous prononcez ne sont-ils pas menteurs? Vous dites: L’Éternel a dit! Et je n'ai point parlé. (Ézéchiel 13 : 7)

Je peux moi aussi, à l'intention de ceux qui y croient et se font abuser, citer les écritures. Je ne comprends pas que ceux qui se prétendent inspirés par le message d’amour du Christ puissent en quelque façon que ce soit soutenir un gangster qui est aussi un prédateur sexuel, un prévaricateur, un menteur, un fanfaron incompétent et j'en passe. Mais peut-être est-ce précisément cela, le miracle : survivre à sa propre imposture. Voilà bien l’hypocrisie de tous ces prédicateurs qui ne valent guère mieux que les mollahs qu’ils veulent combattre. Les mêmes champignons vénéneux poussant sur le fumier sacré de la bigoterie.
Ce dont je suis certain —  et c'est là une certitude de désespéré lucide — c'est qu'au vu des agissements de la tripotée de connards qui dirigent et accompagnent cette coalition judéo-chrétienne contre l'Iran, je suis certain que nos sociétés ne sont pas du côté du Bien. C'est comme si le Mal que nous étions censés combattre, nous avait contaminés. 
Pour une fois que je partage l'avis d'un cardinal....

lundi 9 mars 2026

Impressions de Taizé

 
Voilà,
comment ça s'est passé : j'étais dans les parages l'été dernier avec un copain qui possède une maison dans la région. C'était un samedi matin, nous étions allés au marché du côté de la ville de Cluny, un marché très chic d'ailleurs, avec beaucoup de "pârisiens" fortunés. Comme sur la route j'avais vu un panneau indicateur, j'ai dit et si on allait à Taizé
Taizé c'était un nom qui traînait depuis longtemps dans ma tête. Depuis le début des années 70. Oui vers 74 quelque chose comme ça. Dans ma classe se trouvait alors un certain Yves Krier, un beau garçon à la beauté un peu trouble. De longs cheveux blonds qui lui donnaient une grâce presque féminine. Un gars brillant, cultivé, parfois arrogant, mais traversée d’ombres et de tourments. Je pressentais chez lui, sans pouvoir le formuler dans les termes d’aujourd’hui, une inclination secrète vers les garçons – ou peut-être seulement une fluidité, une liberté – que l’époque n’autorisait à nommer. J'ai retrouvé sa trace sur le net. C'est peu dire que la vie nous change.
 Je le croisais parfois en dehors des cours avec un garçon sensiblement plus âgé, qui semblait être pour lui une sorte de mentor. Ils avaient l'air assez liés. Le gars en question s'appelait Jacques Legay, il était plus ou moins chanteur à texte et à guitare, genre Maxime Leforestier, plutôt bon d'ailleurs, avec de jolies mélodies et des chansons assez bien tournées selon mon souvenir. Il avait organisé à Salers, en 1974,  un petit festival de chansons et de théâtre, où je m'étais rendu. C'est par ces gens-là que j'ai entendu parler de Taizé pour la première fois. Il me semble qu'ils avaient en projet de s'y rendre, ou qu'ils y étaient allés dans le cours de l'année. Ces deux gars étaient du genre cathos progressistes et vaguement rebelles (enfin comme on peut l'être chez les cathos). Ils avaient du grandir dans des familles où la religion tenait une grande place. Toutefois ils étaient sensibles aux mouvements qui traversaient alors la jeunesse, l'écologie, les manifestations contre la réduction du sursis militaire, ils fumaient de temps en temps des pétards, adoptaient un code vestimentaire un peu hippie, baba-cool, ce genre de truc. Je me demandais bien à l'époque ce qui pouvait à ce point susciter leur enthousiasme. Plus tard j'ai rencontré d'autres personnes qui en parlaient aussi comme quelque chose d'extraordinaire. Mais bon question religion je me suis arrêté à la communion solennelle, et les cathos même progressistes, ne m'intéressaient pas vraiment. En fait je suis plutôt du genre mécréant et anticlérical. Pour moi, ce qui est écrit dans la Bible n’a jamais eu plus de véracité que les récits de la mythologie grecque, le Mahabarata ou les textes sacrés amérindiens. Les énigmes de l’astrophysique et les mystères de la biologie moléculaire répondent mieux à mes interrogations sur la transcendance. Mais je digresse… Bref, les années passèrent, emportant Taizé dans l’oubli, reléguant ce nom dans un coin obscur de ma mémoire
Mais là, cet été, l'occasion faisait vraiment le larron. C'était trop idiot de se trouver si près et de ne pas y jeter un œil. Ce n'est pas Lourdes, mais tout de même. Donc on est venu un samedi en fin d'après-midi.
J'ai plutôt été déconcerté par cette affaire.
Étonné par la foule que ça draine. Des gens de tous âges et de toutes nationalités. Une organisation et une logistique très au point. Comme un gigantesque camp de vacances autogéré qui fonctionne. Évidemment l'architecture de la communauté a un aspect vaguement concentrationnaire, avec des communs pour la cuisine et la restauration, des baraquement pour dormir. Un petit côté stalag des gens heureux, autogéré avec des chapelles, et une boutique de souvenirs. J'exagère ? Non. Il suffit de regarder une vue aérienne sur le net. Bon il y a aussi des campings alentours pour accueillir la foule des pèlerins.
Ce qui m'a le plus étonné c'est l'air serein et plutôt épanoui de toutes ces personnes. L'effet communauté de gens qui, vus de l'extérieur, semblent se reconnaitre dans un même élan, une même quête.
 
 
 
 Voici ce qu’écrivait l’historien suisse Henri Guillemin en 1992, à propos de Taizé. "Reste ce constat irrécusables que Taizé devient d’année en année, plus vivant, plus attirant. Et ce n’est pas rien, dans notre monde, tel qu’il est, que ces foules de jeunes gens issus de tous les milieux. – excepté, je crois, malheureusement, les milieux ouvriers –, de tous les continents, (y compris, nombre d’agnostiques), se réunissant pour autre chose que des compétitions sportives ou vacarmes  rythmés ; pour causer, ensemble du sens possible de la vie, de l’emploi des jours, de l’existence de Dieu, certaine ou problématique ( et quel Dieu ?), Du message de Jésus-Christ. Et j’ai toujours été frappé, oui, remué, par l’extraordinaire, qualité du silence, respecté par ces milliers d’êtres humains. Pas un bruit, pas même une toux ; une prodigieuse intensité de silence. Que nous sommes loin, – Dieu, merci !– de l’atmosphère irrespirable de certains groupes, dits charismatiques, peuplés de gesticulations convulsives, vociférations. Une grande et belle bonne réalité, cette vie spirituelle, ardente et calme, de Pâques à tout l’été, sur la colline."
Ceci dit, beaucoup de trucs m'ont tout de même paru bizarres. Par exemple, ce qu'on voit sur la photo du haut prise dans ce qui s'appelle la crypte, située sous l'église qui, quant à elle, ressemble à un gigantesque hangar. Là aussi aussi c'est étrange, tous ces gens allongés sur une moquette, certains corps abandonnés au sommeil, à la méditation ou à la contemplation distraite de leur téléphone portable. Scène à la fois paisible et incongrue, comme si l’élan mystique et la banalité la plus prosaïque s’étaient donné rendez-vous dans un même espace.
Évidemment je n'ai pas voulu en rester là sur ces premières impressions et j'ai un peu, comme à mon habitude creusé la question. Je me suis intéressé à l'historique de cette communauté, Et puis j'ai fini par trouver — bien qu'il se trouve sur le réseau Voltaire, un site néo-fasciste et complotiste — un article de Fabien Gaulué très complet, très bien rédigé, extraordinairement clair en ce qui concerne l'historique de cette communauté œcuménique et ses divers développements depuis sa création. Il  y donne même quelques éléments de sociologie sur les personnes qui fréquentent ce lieu. C'est en fait ce qui m'intrigue le plus. Qui sont ces gens ?
Le lendemain, avec mon copain Pascal on a décidé d'assister à la messe.
Il y a avait vraiment du monde, comme en témoigne cette photo prise à la fin de l'office.

 
 Office très étrange d'ailleurs. Les "fidèles" sont pour la plupart assis par terre ou sur de petits tabourets. Le long des murs se trouvent aussi  des bancs pour les gens un peu plus âgés. Des chants méditatifs très caractéristiques de Taizé, courts, répétés plusieurs fois, souvent en plusieurs langues (latin, français, anglais, etc.) sont régulièrement entonnés. J'ai remarqué que nombre des participants les connaissaient par cœur. Pour les débutants ou les étrangers il existe des livres de chants que 'on peut se procurer à l'entrée, et le numéro des cantiques proposés à l'office est inscrit sur des écrans vidéos. Des lectures bibliques, un psaume, un texte de l’Évangile ou de l’Ancien Testament, lus lentement suivi d'un long temps de silence parfois plusieurs minutes, au cœur de l’office. C’est un élément central. Des prières simples et universelles pour la paix, la réconciliation, l’unité des chrétiens, le devenir du monde. Une atmosphère très dépouillée. Quasiment pas de sermon, ou très bref. La communauté est œcuménique : catholiques, protestants et orthodoxes prient ensemble, ce qui explique sans doute la pauvreté du rite. On reste dans le plus petit commun dénominateur.. La communion n’est pas systématique ; elle est proposée selon les traditions et expliquée clairement aux participants. On peut juste être présent, écouter, chanter ou rester silencieux : aucune obligation.  
Tout cela tient à la fois du feu de camp et à d'un woodstock chrétien en plus clean, et paraît être au christianisme ce que les hare krishna sont à l'hindouisme. Cela m'a paru gentil, convivial, peu exigeant et plein de bonnes intentions. Et aussi, sans doute un bon spot de drague, pour jeunes gens en quête de spiritualité et désireux d'échanger leurs fluides.

vendredi 6 mars 2026

Un rêve d'air pur

 
Voilà, 
depuis deux jours le forsythia sur le balcon commence à fleurir. Pour moi, ses petites fleurs jaunes sont vraiment le signe que le printemps arrive. Et cette année il est particulièrement précoce. Le figuier du Mont St Michel, que m'ont offert Toune et Inès en mai 2006 bourgeonne aussi et fait ses feuilles. Mais jamais il ne m'a paru aussi difficile de respirer dans cette ville, pourtant si belle en cette saison mais très polluée depuis quelques jours. Ce matin j'ai repensé à l'air si pur tout en haut de la vallée de Swat. J'y avais alors éprouvé l'étrange sensation d'être en plusieurs lieux à la fois. Les odeurs m'évoquaient des paysages suisses, et je songeais qu'à mon retour en Europe il faudrait que j'aille plus souvent à la montagne. Bien sûr lorsqu'il m'était arrivé de croiser par hasard un berger pachtoune, enturbanné avec sa kalachnikov en bandoulière, j'avais alors réalisé l'absurdité de ma rêverie et la pensée de la paisible Suisse aussitôt s'était dissipée. Pourtant quand au détour d'un sentier m'était apparue cette modeste mosquée de bois si émouvante dans sa simplicité, je n'avais pu m'empêcher de l'associer au souvenir des chapelles de montagnes aperçues quelques années auparavant. Enfin tout ça c'était il y a fort longtemps. Nul doute que là-bas aussi les choses ont bien changé. Il est vraisemblable qu'on n'y vit plus aussi sereinement qu'alors. Mais où peut-on vivre sereinement aujourd'hui lorsque partout ce qui reste d'équilibre et d'harmonie est devenu si précaire et semble céder à une grande hâte de chaos ? Au fait, les abeilles butinent-elles encore dans ces hautes vallées ?  première publication 14/3/2014 à 10:55) 

mercredi 4 mars 2026

Un dernier rêve de galop


Voilà,
la vallée irradiait.
Entre deux versants sévères pareils à des gencives d’ombre, s’étendait sous une lumière tranchante et limpide, une langue d’eau stagnante. Devant moi, couché sur le flanc, un cheval – alezan pâli, crinière d’écume – gisait avec la solennité d’un monument renversé. 
Dans ce rêve cette bête m'en rappelait une autre qui m'avait hanté durant des années. Son ventre entrouvert, n'offrait pas pas l'abjecte obscénité d’une blessure ;  comme par une porte cédant sous la poussée d’une invisible foule, s’en échappait un essaim de papillons.  Tous semblaient participer d’une respiration secrète. Montant en spirale, colonne fragile, fumée chatoyante et multicolore, ils jaillissaient, surgis d’un ultime et invisible galop, puis s'éparpillaient en désordre.
Je me souviens avoir pensé : voilà donc ce que je contiens, je suis ça aussi.
Chaque papillon révélait une nuance de rouille, de cendre, de fleur fanée. Les regardant, je songeais que chacun emportait avec lui un moment de ma vie où j'avais éprouvé de la honte : une parole trop vive lancée à un ami, un désir tu, un geste retenu par lâcheté qui eût pourtant été apaisant, une situation inconfortable et risible. Ils tournoyaient avec une légèreté gracile et capricieuse un peu dégoûtante aussi, parce que née de la décomposition même.
Sa tête reposant sur l’herbe, le cheval dans son abandon avait la langueur d’un enfant fatigué. Les papillons frôlaient mon visage. Le battement de leurs ailes évoquait le son discret d’une page qu’on tourne.  Je songeai à un livre se feuilletant tout seul... Plus ils s’élevaient, plus la vallée semblait s’élargir. Les montagnes reculaient, comme intimidées par cette ascension d’apparence futile. Je voulus toucher le flanc du cheval. Le contact de ma main suscita un violent spasme. Je me reprochai aussitôt d'avoir esquissé ce geste. Quelque chose vivait encore dans cette charogne. Je devais absolument me réveiller.

mardi 3 mars 2026

Le printemps qui vient



Voilà,
les lupins au bleu profond ont éclos de même que les calendulas oranges, le buisson de thym (c'est sa première floraison de l'année) et le romarin. Le forsythia aussi précoce qu'il y a deux ans donne ses premières fleurs, le mimosa illumine encore de son joyeux jaune, et le polygala dispense ses touches de mauve. Abeilles et bourdons viennent déjà butiner. Oui le printemps est arrivé sur mon balcon. Mais la rumeur du monde me parvient quand même. Je l'entends fort bien. je m'en passerais volontiers.

lundi 2 mars 2026

Hakanai

 
Voilà,
je ne peux que trouver salutaire l’élimination de Ali Khamenei. Ce criminel religieux de la pire engeance opprimait son pays depuis trente-cinq ans et n’a pas hésité à ordonner que ses milices tirent à balles réelles sur des foules pacifiques. Mais voir Ben G'vir le ministre de La Défense et boucher de Gaza se réjouir de sa mort en remerciant Dieu pour sa "victoire", ou le fasciste Trump jouer triomphalement au chef de guerre me consterne. Car sur l’échelle de l’ignominie, il n’y a guère de différence entre ces trois là. 
Cela m'embarrasse d'écrire ces noms sous une si délicate image.
Pour désigner la beauté et la fragilité de quelque chose qui peut disparaître à tout moment (comme la lumière dans ce jardin), le japonais possède le mot hakanaï. C'est le monde — et les instants de répit qu'il peut parfois nous offrir — qui me semble désormais hakanaï. Et pendant que j'écris cela, un "earworn" s'est insinué dans ma tête alors que rien ne le laissait présager. Si longtemps que je n’ai pas entendu cette chanson.

dimanche 1 mars 2026

Nyngo

 
 
Voilà,
situé au 86 rue de la mare ce mur est, à l'initiative de l'association les BombaSphères, régulièrement réinvesti par un artiste différente. Ainsi, le loup blanc de Louyz a été remplacé par cette fresque de Demoiselle MM. visible jusqu'à la mi mars, qui s'intitule "Demoiselle Nyngyo". Une ningyo est une créature des mers de la mythologie japonaise..
Les premières sources historiques, comme le Shanhaijing chinois, décrivent les ningyo comme ayant à la fois un corps de poisson, un visage humain, avec une voix d'enfant. Le recueil d’histoires Kokon Chomonjū datant de 1254, décrit des poissons aux visages humains, mais avec des bouches protubérantes dotées de petites dents, et des traits proches de ceux des singes. La première encyclopédie illustrée du Japon, Wakan sansai zue, parue en 1713, présente la créature avec un haut du corps féminin et une queue proche de celle d’un poisson.
Ces créatures étaient considérées comme nuisibles pendant la période médiévale. Attraper une ningyo déclenchait des tempêtes et provoquait la malchance. Des pêcheurs qui capturaient ces créatures étaient mis en garde par d’autres marins et les rejetaient dans l'océan. On dit aussi que lorsqu’une ningyo s’échouait sur les plages, cela provoquait aussitôt une guerre ou une calamité quelconque. Cependant leur rôle a changé à travers les époques et situations, pouvant se révéler en certaines circonstances, de bon augure. Elles sont aujourd'hui censées éloigner la mauvaise fortune et aider à la bonne santé.  

Publications les plus consultėes cette année