lundi 13 février 2012

Son nom de Boghari etc...

Voilà
Boghari. La gare de Boghari. Lorsque j'y suis retourné vingt ans après, j'ai pris des photos évidemment. Mais dans l'Algérie socialiste du début des années quatre-vingts, prendre une gare en photo c'était suspect. Un employé des chemins de fer est venu vers moi un peu menaçant. Il voulait saisir ma pellicule, parce que c'était une zone stratégique. Et donc interdiction de s'attarder en pareil endroit. J'ai dû déployer des trésors de diplomatie pour lui expliquer que je photographiais un souvenir d'enfance - ce qui n'est pas simple à faire comprendre - que ce lieu m'avait beaucoup marqué, que quelque chose s'était joué là pour moi et bon j'ai fait le mec ému au bord des larmes. Comme je ne manque pas de disposition pour l'auto-apitoiement, ça a marché. Pourtant ça ne collait pas. Non ça ne collait pas. Ce que je voyais n'était pas conforme au souvenir qui s'était construit dans mon esprit au cours des ans. J'étais déçu. Ce que j'avais en tête, je l'ai finalement retrouvé dans le nord de la Corse, un jour d'été en 86. C'était ça oui vraiment ça : son nom de Boghari dans une autre gare déserte, comme aurait dit la vieille Margot. Et elle aurait ajouté "de retour à Boghari en 82, tu n'as rien vu rien". Tandis que là...



Voilà ce qui est arrivé en 1962, un peu avant ou un peu après les accords d'Evian. La journée avait commencé bizarrement. Ma mère avait pris la 4CV - je me souviens que la plaque d'immatriculation se terminait par K9E - pour aller de Djelfa à Boghari chercher mon père qui s'était absenté quelques jours à Alger pour je ne sais quelle raison. La journée s'annonçait plutôt belle. Un azur sans nuage. Tout se passait normalement sur la route rectiligne jusqu'à ce que ma mère m'ordonne de m'accroupir pour qu'on ne me voie pas. J'ai vu son pied appuyer à fond sur la pédale de l'accélérateur. Je me rappelle d'une odeur de caoutchouc brûlé. Il y avait parait-il une jeep avec le drapeau du FLN, et des résistants qui stoppaient les voitures. Ma mère a franchi le barrage sans s'arrêter. J'ai senti là qu'il s'était produit un événement. Il y avait de la menace dans l'air. Ensuite tout au long de la route je crois qu'elle a redouté de croiser d'autres barrages. Nous sommes arrivés à la gare de Boghari. Un train à vapeur avec des wagons de bois. Des gens qui descendent. Et la personne attendue n'est pas là. La personne qu'on voudrait tant retrouver n'est pas là. Et son absence occupe tout l'espace. C'est pour elle qu'on est venu. Et elle manque. Il ne faut pas poser de question. La mère est folle d'inquiétude. Tout son corps dit à quoi elle pense à ce moment précis. Je ne dois pas montrer que je suis inquiet. Pourtant c'est là que je comprends que mon père peut ne pas revenir, que mon père peut être tué. Je dois faire comme si je n'existais pas. Plus exactement faire comme si tout cela ne me concernait pas. Etre invisible, transparent, absent. Il me reste le souvenir vague de gens qui traversent la voie ferrée après que le train soit reparti. Les herbes entre les rails. Le temps qui commence à tourner à l'orage. Quelques grosses gouttes qui tombent. Ma mère reconnait un homme. Un légionnaire. C'est le légionnaire Anglicker. J'avais dit que j'en parlerais. Un suisse. Lui aussi va à Djelfa. Elle lui demande de nous accompagner. Elle insiste tant qu'il finit par céder. Je me souviens du retour. Il pleut sans discontinuer. Une pluie abondante, drue, qui ne cesse de frapper sur le capot de la voiture. C'est à peine si l'on voit la route. Le légionnaire Anglicker est à la place du passager. Son pistolet sur les genoux. Il dit qu'il ne faut surtout pas s'arrêter, qu'on ne pourrait pas repartir. Peut-être n'a-t-il pas confiance quand c'est une femme qui conduit. Il y a une excessive tension dans l'habitacle de la voiture. Je suis derrière, Je joue avec un camion rouge. J'essaie de ne pas penser à la réalité. Le problème c'est qu'on est obligé de revenir par la même route. On craint de rencontrer les gens du barrage. Mais bon ils sont comme tout le monde, ils n'ont pas envie de rester sous la pluie, les fellaghas qui pourraient nous égorger. On finira donc par arriver, soulagés. Enfin soulagés, pas tout à fait quand même... Plus tard on comprendra que quelqu'un a oublié de prévenir que mon père ne serait pas au rendez-vous... une sombre histoire de marins danois croisés à Alger.. Ça se trouve il est allé au bordel... Depuis ce temps là, je me sens mal en voiture quand il pleut trop dehors... Est ce que c'est au retour de ce voyage qu'il m'a offert une floride dinky toys peinte de couleur bronze doré ?


-  Je crois bien oui
-  Tu parles tout seul maintenant ?
-  Ça m'arrive parfois

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