samedi 1 octobre 2016

Ce Besoin d'évasion


Voilà,
les choses concrètes, les tâches ordinaires de la vie quotidiennes suscitent la plupart du temps, au mieux indifférence, si ce n'est contrariété. Dans cette grande ville d'où il ne parvient guère à s'échapper, il voit certes encore des gens, mais ce sont des vieux, comme il l'est peu à peu devenu lui aussi sans pour autant vraiment s'en apercevoir. D'ailleurs, depuis quelques années, on le convie plus souvent à des enterrements qu'à des mariages. Deux fois par nuit il se lève pour pisser, marchant difficilement. Son corps engourdi, perclus de rhumatismes, se dérègle peu à peu. Comment ne pas ressentir cela comme une trahison ? Ceux pour qui il aimerait compter le considèrent avec une affection distante. Ses enfants l'appellent encore de temps à autre. Le plus souvent pour lui réclamer quelques services. Il ne fait pas vraiment son âge, et il lui semble que sa peau est encore douce, mais personne désormais ne lui prodigue plus de tendresses. Si sa libido ne le torture plus autant qu'autrefois, quelqu'un pour  lui gratter le dos, le caresser ou l'embrasser serait tout à fait bienvenu. Oui mais il n'y a personne. Malgré sa maigre retraite il s'autorise néanmoins une fois par mois un petit extra chez la masseuse vietnamienne du coin de la rue. Ne vit on pas désormais dans une société de services ? Il possède des trésors en lui. Des connaissances, de l'expérience. Il a même acquis une certaine forme de sagesse. Mais il sent bien qu'au regard de ce monde il est devenu un produit périmé. Il voudrait parfois disparaître. Des traces, il en laissera bien assez. De qui aura-t-il vraiment été aimé ? Qui l'aura vraiment compris ? Pas grand monde. Autrefois il avait rêvé d'un véritable amour, il n'aura connu que malentendus et mécompréhensions. Depuis que sa fille ainėe lui a reproché, en fustigeant "son fascisme carnassier" de l'avoir nourrie avec trop de viande durant son enfance, Julien Moristel se retire de plus en plus souvent dans ses pensées. Il a besoin d'évasion. Il boit. Peut-être qu'un jour ses paupières se refermeront définitivement sur un de ces paysages crépusculaires qui le traversent parfois. Alors comme un nuage ou comme un parfum, il s'évanouira doucement, abandonnant son existence aux souvenirs des autres. La légèreté le recueillera comme poussière dans un rai de lumière.

2 commentaires:

  1. et on dira de lui qu'il était le plus gentil, le plus aimant, le plus courageux....des hommes !

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    1. même pas sûr, certain diront que c'est un ivrogne, ses enfants raconteront peut-être que vers la fin il se laissait aller et laissait tout traîner. Et les mères de ses enfants qu'il ne donnait pas assez de pension alimentaire et qu'il ne s'occupait jamais des enfants. Ses ex collègues de bureau qu'il était mesquin, et peut-être même que l'une d'entre elle se plaindra d'avoir été harcelée. il y aura même des mauvaises langues pour dire qu'à la fin il commençait à penser comme Zemmour :-) Il n'y a que quand tu meurs dans un attentat que tout le monde trouve que tu étais formidable

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