mercredi 28 avril 2021

Les dernières péripéties


 
Voilà, 
au début ça m'a paru étrange, qu'il m'appelle comme ça pour me dire qu'il était en dépression et qu'il prenait des médicaments. C'était il y a quinze jours. Il tenait à me prévenir m'avait-il dit. Bon. Habituellement il ne m'appelle pas souvent. Il a longuement causé ce n'est pas dans ses habitudes. Ordinairement il n'est pas du genre bavard. Il m'a expliqué que la cause de sa dépression était le fait d'avoir été, selon ses propre termes, "viré" de l'emploi à mi-temps qu'il avait repris après quelques années de retraite. Comme si on le mettait au rebut. Quelle idée aussi, quand on dispose d'une confortable retraite, de retravailler avec des connards (ça on s'en rend compte très vite pourtant),  plutôt que d'aller naviguer avec ses copains, comme il l'avait déjà fait autrefois. Ou se balader en moto. Ou voyager, se promener dans sa merveilleuse région équidistante de la mer et de la montagne. Il m'a en outre informé qu'il avait aussi rompu une longue liaison qui durait depuis un quart de siècle ; et encore qu'il projetait un vague projet immobilier ; et enfin qu'il recommençait à racheter des disques de sa jeunesse, Neil Young, Steve Stills, Zappa... Pour ma part, il m'est déjà si difficile de me débarrasser de toutes les choses inutiles qui m'encombrent... Cela m'a paru bizarre. Son tropisme de collectionneur semblait donc reprendre le dessus. Et puis il a aussi évoqué sa récente découverte de Monteverdi, m'envoyant même un SMS le lendemain  pour m'informer qu'il écoutait "Vespro della beata Virgine" avec ravissement. Ça par contre c'était totalement nouveau. Cela faisait quand même beaucoup d'informations d'un coup pour moi, toutes ces décisions peut-être hâtives.
La semaine dernière, il m'a laissé un autre message où il était question de me raconter les "dernières péripéties". "Et il y en a eu" ajoutait-il. Je n'ai pas rappelé immédiatement. J'étais moi-même sous le coup de certaines contrariétés. Pour tout dire je n'avais pas la force d'être attentif. Et puis il y a eu ce curieux SMS avant-hier matin "j'ai déjeuné, je suis lavé appelle quand tu veux". Il est de plus en plus bizarre en ai-je conclu. Je ne l'ai pas fait, ça pouvait bien attendre un peu. Finalement, hier j'ai décroché quand son nom s'est affiché sur le portable. Là il me dit tout de go que ça se passe bien à l'hôpital. Il m'annonce qu'il a un cancer sur lequel il demeure assez évasif, quelque chose de relatif aux voies digestives. Il doit faire une chimio ; il attend le résultat d'une biopsie supplémentaire. Et puis du coq à l'âne comme pour ne pas s'appesantir, il me parle des disques qu'il a encore achetés par internet. Je suis interloqué, je ne pose pas de questions, j'essaie juste de remettre un peu d'ordre dans ma tête car le fait qu'il me raconte tout ça comme si j'étais déjà au courant", me déconcerte. Je finis par lui dire que j'ai sauté une étape que je ne savais pas qu'il était à l'hôpital, cela ne paraît pas l'étonner. Il a dû beaucoup parler et à de nombreuses personnes ces derniers temps, et peut-être pensait il m'en avoir déjà fait part. Il va se battre répète-t-il d'un ton monocorde, qui semble ou se veut dénué d'affect, plaisantant même sur ce parent commun qui vécut fort longtemps, mais qui chaque fois qu'on lui demandait "alors comment ça va ?" répondait "ma foi, je survis doucement"
Depuis hier, je suis assailli de pensées confuses. Un peu en état de choc. Je redoute que sa situation ne se révèle plus grave que ce qu'il veut bien laisser entendre. Et tout cela est si soudain.

Alors je me répète qu'il faut vivre, chercher l'harmonie, la paix, la beauté, le bonheur. Obstinément. Inventer, découvrir, fureter pour être surpris, se surprendre soi-même. Obstinément. Casser les codes, les habitudes. Obstinément. Faire de ses gouffres des puits de lumière, de ses terreurs des fantaisies. Se détourner des idées sombres et des pensées morbides. S'immerger dans la musique, les couleurs, les senteurs douces, goûter des saveurs insolites. dessiner, peindre, photographier. Partager ce que je porte en moi de meilleur.
S'accorder à la lucidité d'un pessimisme joyeux alliée à la sérénité d'un hédonisme paisible. Ce qui est certes un peu contre ma nature, je le concède. 
Mais tout semble si fragile, si précaire. Mon corps aussi donne parfois quelques signes de fatigue qui me déstabilisent. J'essaie de ne pas y penser, même si désormais je dois me résoudre à compter les années à rebours.
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3 commentaires:

  1. Perhaps he's trying to undo the years of not paying attention. I know I do that from time to time. The months fly by the way weeks used to. But-- I agree with Marty (whose sudden output of marvelous paintings has left me dizzy---I am hanging them ALL in my fantasy house overlooking the Mediterranean) that letting people suck the energy out of you does no good to either. AND... Thanks for your nice words and your sharing of my picture!

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  2. It certainly seems that he is experiencing a crisis Kwarkito, it may be worse than he thinks and he is in denial. We all handle these things in different ways, at least you have been there for him when he needed you. The mural is well done and super relevant 💜

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