samedi 26 mars 2011

L'entretien


Voilà
je suis enténébré poursuit-il. "Je voudrais me rassasier de fleurs de lotus et quitter ce pays d'ombres que je suis à moi-même devenu. Des lueurs parfois traversent mes paysages, lointaines et inaccessibles. Le sont-elles vraiment d'ailleurs ? Rien n'est moins sûr. Si longtemps que je me tiens dans l'écart et le retrait, que je ne sais plus guère apprécier la distance. Je vais comme la nuit, mais une image de clarté me hante, d'où le blanc cependant disparaît. Un ours polaire, tourne en rond sur un morceau de banquise qui rétrécit à mesure qu'il dérive."Il s'interrompt alors que la voix restée en suspens laissait supposer une suite. Un long silence. Je ne dis rien. Il me toise un moment. Attend-il de moi quelque réponse, ou appréciation sur son monologue sans doute déjà ressassé à d'autres, qui suinte l'auto-complaisance et la préciosité narcissique, avec ses relents de poésie collégienne surranée. Comme il me fixe intensément et que je ne veux pas détourner le regard, je secoue très légèrement la tête de haut en bas et ne trouve rien d'autre à répondre que "C'est très curieux ce que tu dis là" et tout en parlant je redoute qu'il ne me demande pourquoi, question à laquelle je serais vraisemblablement incapable de donner suite a priori, quoique j'aie tout de même quelques dispositions pour improviser, oralement du moins, mais comme il commence vraiment à m'indisposer ce vieux poseur qui s'imagine parler comme un livre, je pourrais tout aussi bien l'envoyer se faire foutre ce qui serait tout à fait contreproductif bref le problème ne se pose pas car aussitôt il reprend sa péroraison, et vas-y que je t'étire quelques syllabes, mais il se prend pour Alain Cuny ou quoi ce  pédant je vérifie combien il reste de batterie sur l'enregistreur numérique, c'est que j'ai un article à rendre pour demain matin, et il continue d'enfiler des métaphores j'ai envie de lui demander s'il bande encore, si ses branlettes littéraires suffisent à alimenter sa libido, si ça nécessite un gros travail pour devenir aussi con, je pense aussi que, après tout nous sommes déjà une espèce nucléarisée depuis longtemps. Des nuages radioactifs il y en a eu  bien avant Tchernobyl, avec un nombre d'essais atomiques en surface considérable depuis 1945, (au moins 300 c'est certain, mais il est probable que ce soit beaucoup plus). Simplement à l'époque on ne nous mentait pas, c'est juste qu'on ne nous disait rien, on 'y pensait peut-être même pas, si bien que des fruits, des viandes du lait contaminés, on a du en ingurgiter à haute dose sans vraiment s'en rendre compte, et que c'est peut-être pour ça, que l'espèce dégénère, c'est peut-être qu'une victime après tout :-), combien de temps ça va durer encore, et tout à coup sans que je ne comprenne pourquoi, il y a le souvenir de cette vieille image qui s'interpose entre lui et moi, et aussi ce doute : et si moi aussi il m'était arrivé d'être comme lui sans même m'en rendre compte.

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