samedi 20 novembre 2010

la photo qui fait parler


Voilà
je ne sais ce qui me lie à cette femme à cet homme et à son ombre. Ces trois figures ne me sont pas étrangères, bien que je ne les connaisse pas. C'est tout de même mon regard qui les a réunies. Ne me serais-je pas attardé, ne resteraient sans que je m'en souvienne que l'homme et son ombre cadrés dans l'image prise par la femme. Mais je crois que c'est cela qui précisément m'a incité à  figer cet instant : une femme photographie un homme et son ombre. Ou peut-être même seulement son ombre. La femme pense-t-elle, que l'ombre est le négatif du corps ? Met elle en relation la silhouette et ce qui s'en projette sur cette espèce de porte ? Comme si l'homme interrogeait son ombre par exemple et constatait qu'il n'était somme toute que cela, ou même qu'il consentait ou se résignait à n'être que cela dans le regard de cette femme. En tout cas, qu'une femme s'intéresse à la fois à un homme et à son ombre, voilà qui m'a intrigué. J'ai passé un certain temps à les épier à une distance raisonnable, mais encore trop lointaine pour obtenir des  informations tangibles. Peut-être l'homme était-il comédien et posait-il pour ajouter des photos à son book ? Ou bien était-ce là femme photographe qui avait proposé  une séance de pose à l'homme qui, ainsi répondait à son désir ? Oui c'est ça sans doute qui me plaisait : l'homme acceptait d'être tout entier dans le regard de cette femme. Et sans doute à ce moment là, ai-je eu envie d'être l'homme dans le regard de cette femme, l'homme dans le désir d'une telle femme. Mais il y a l'ombre. Ce que suggère aussi la photo, c'est que l'homme accepte de s'exposer face à son ombre qui est à la fois une forme d'inscription du corps et d'effacement de l'identité, car une ombre, la photographie d'une ombre ce n'est pas rien, depuis un certain jour d'Aout 1945 où l'une d'entre elles est restée comme une empreinte sur un mur d'Hiroshima. Et si la femme s'intéressait plus à la trace que laisse l'homme qu'à l'homme lui même ? Et si dans ce trio, à cet instant l'homme n'était qu'un pourvoyeur d'ombre ? Peut-être est ce la femme qui pour son projet demande à l'homme de se tourner vers l'ombre : que signifie alors la photo qu'elle cadre ? Qu'est ce qui l'intéresse dans cette relation entre l'homme et son ombre ? Et si l'homme, comme me l'a suggéré une amie, est en train de téléphoner, s'adresse-t-il à la part obscure et indistincte de lui-même ? Mais quoiqu'il en soit, il le fait pour une femme, qui par le truchement de son appareil l'installe dans son regard et donne une forme à son propre fantasme, qui en grec signifie tout à la fois fantôme, spectre, apparition, vision, une forme particulière d'ailleurs, puisque le regard de l'homme en est absent (il lui tourne le dos) et que c'est l'ombre qui fait face à la femme.
Peut-être tout cela suscite-t-il ma curiosité parce qu'au fond ce qui est au principe de cette image est juste l'acte de photographier et la signification de cet acte. D'ailleurs, par essence la photographie qui rend l'absent présent et l'éphémère durable n'a-t-elle pas à voir avec les spectres et les ombres et aussi avec le deuil et la mélancolie ?
Et si en somme, je n'avais pris cette photo simplement parce que je voulais y voir tout autre chose ?




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