jeudi 28 octobre 2010

Le totem


Voilà
certains dimanche Philippe et Dominique décidaient d'aller rue Berryer en famille visiter le Fonds National d'Art Contemporain, préfiguration du centre Pompidou en construction. Comme ils m'avaient en quelque sorte adopté, j'étais moi aussi de l'expédition. J'avais dix sept ans et l'art moderne m'était alors à peine moins exotique que les iles Tuvalu et aussi énigmatique que l'aurait été un film tchèque sous titré en hongrois. Je me souviens cependant du choc suscité par les armoires monumentales et inutiles de Louise Nevelson, de ma perplexité et de ma sidération devant ce fascinant bricolage totémique, ces agencements inattendus, qui, en dépit de leur statut d'objet, semblaient me regarder autant que je les observais. Ils m'apparaissaient comme chargés d'une multitude d'histoires secrètes  que dissimulait le noir uniforme qui les liait. Je ne pouvais m'empêcher de songer au coffre à jouet de mon enfance qui était une caisse de munitions, à tous ces bois de récupération avec lesquels mon père avait fait des meubles de fortune lorsqu'il ne nous restait plus rien du retour d'Algérie. Il était donc possible de faire quelque chose d'artistique avec peu, avec des rebuts. On pouvait donc donner du sens  et de la grandeur à ce qui était pauvre, méprisé, rejeté...
Il m'arrive parfois de retourner au centre Pompidou et de m'attarder devant cette sculpture. Exposée en pleine lumière, elle n'a plus cette aura de mystère que lui conférait son exposition d'autrefois dans la pénombre, mais chaque fois que je la retrouve son énigme demeure, et je sais que quelque chose de mon histoire y est à jamais associé. Elle me renvoie à toutes ces personnes aimées qui m'ont éveillé, ouvert les yeux, fait grandir, m'ont éloigné de mes démons et donné le goût de la beauté et de la vie. Elle les rend présentes, intensément vivantes et proches. Oui proches surtout. Elle est là, comme une sentinelle qui veille et préserve pour moi ce temps où mon regard sur les choses a commencé de changer.

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