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dimanche 1 février 2026

Pêle-mêle au pied de la lettre

 
Voilà,
le hasard de certaines promenades, m'a, ces derniers mois, remis en présence avec ces collages intitulés "au pied de la lettre" réalisés par le collectif "les murs ont la paroles". J'ai déjà montré leurs travaux ici ou bien ou encore . Ils illustrent des métaphores courantes de la langue française. Celle du haut s'intitule "le cœur sur la main" ; expression qui désigne la générosité et la seconde s'appelle "tourner de l'œil" ce qui signifie, s'évanouir.

 

Cela me fait toujours plaisir de tomber par hasard sur une nouvelle image de cette série, car je les trouve particulièrement élégantes. Et puis d'une certaine façon cela flatte mon goût pour la collection. 
 

 
À part ça, j'ai fini de lire "Portrait d"une traductrice", sous-titré "Ludmila Savitsky à la lumière de l'archive". C'est un ouvrage universitaire de Patrick Hersant et Leonid Livak, précis détaillé, regorgeant d'informations. J'ai souvent entendu parler de "Lud" dans ma jeunesse. C'était la mère de Nicole Védrès et la grand-mère de Dominique pour qui elle compta beaucoup. Elle fut la première à traduire Joyce, en français, mais aussi Ezra Pound, Virginia Woolf et Isherwood. C'est elle qui avait fait l'acquisition de la maison de Lestiou, à quelque kilomètres de celle du poète André Spire avec qui elle entretint une longue correspondance tout au long de sa vie. Je ne sais d'ailleurs lequel des deux attira l'autre sur les bords de Loire. 
Bien des passages de ce livre sont tout à fait passionnants. Entre autres, ceux concernant les vingt premières années du XXeme siècle où l'on évoque, entre autres  "la question juive" — c'est une expression de l'époque (l'affaire Dreyfus est encore fraîche) et plusieurs ouvrages portent ce titre —, mais aussi  les débats idéologiques après l'apparition du bolchevisme. Il y est fait mention des controverses qui opposaient à ce propos les intellectuels français, et de la situation des exilés russes en France. 
Cela résonne parfois étrangement avec notre époque ; on y trouve la même confusion idéologique, et cela me paraît incroyable qu'on en soit encore là, un siècle après. Comme le constatait Aldous Huxley "le fait que les hommes tirent peu de profit des leçons de l'Histoire est la leçon la plus importante que l'Histoire nous enseigne".. 
Mais l'intérêt du livre réside surtout dans la découverte de la méthode de travail de Ludmilla Savitzky. On peut suivre, grâce à de nombreux documents — fac-similés de manuscrits — qui témoignent des différentes étapes sur un même texte, son lent et patient cheminement pour restituer au plus juste l'intention et le style de l'auteur qu'elle traduit. 
Lisant ceci ma pensée vagabonde. Je repense à Mireille Havet dont Ludmilla Savitsky était l'amie. A la valise que Mireille Havet confia au début des années trente à Lud avec la promesse que jamais elle ne serait ouverte de son vivant, et qui fut trouvée dans le grenier de Lestiou au début du siècle suivant. Elle contenait une correspondance avec Apollinaire (entre autres), et son journal intime. Dominique en favorisa l'édition et en assura la préface. 
 
 
Le photogramme de Dominique, est extrait du film de Nicole Védrès qui s'appelle "la vie commence demain". Elle a alors dix-neuf ans. La ressemblance sur cette photo avec sa fille cadette au même âge m'étonne toujours autant.
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lundi 26 janvier 2026

Mais il y a toujours quelque chose qui m'échappe (21)

 
Voilà,
ça me revient,
en Janvier 2010 il était tombé beaucoup de neige au Havre. Je me souviens avoir vu dans cette ville le film de Coppola, "Tetro". Quelques temps auparavant, "L'homme sans âge" adapté d'un roman de Mircea Eliade m'avait beaucoup impressionné. Je m’étais alors promis de lire ultérieurement cet ouvrage, mais je ne l'ai jamais fait. 
De "Tetro", je ne me souviens que de plans sur la route transpatagonienne en noir et blanc. Et aussi que l'ensemble m'avait plu, même si je serais incapable aujourd'hui de raconter l'histoire. C'est aussi à la même époque que j'ai découvert au cinéma de la maison de la Culture un excellent western australien "The proposition" de John Hillcoat dont Nick Cave était le scénariste. J'étais chagriné à l'époque. J'aurais tant voulu partager ces visionnages avec celle qui, partie de l'autre côté de l'Océan, sous des cieux plus cléments avait, quelques semaines auparavant, jugé préférable de mettre un terme à notre relation. Il me semblait alors que nous avions encore tant à découvrir et partager. 
 
ça me revient
en 1991 fut fêté le bicentenaire de la mort de Mozart. Il y eut donc à cette époque beaucoup de coffrets et de promotions sur les œuvres du compositeur. Durant les années qui suivirent j'en ai beaucoup écouté. Le concerto pour clarinette avait souvent ma préférence

ça me revient 
rue de Vaugirard, non loin de chez Agnès, vivait, dans les années soixante-dix Paul Arzens cet inventeur qui avait crée une automobile biplace appelée "l'œuf électrique". Certains dimanches matins, on pouvait l'apercevoir, rue de Vaugirard, au volant de son véhicule transparent. Je n'appris que bien plus tard qu'il était aussi le designer de la plupart des locomotives de la SNCF
 
ça me revient 
parfois — mais de façon très fugitive — ces moments où, enfant, j'étais complètement happé par une mélodie, celle de "Hey Jude", ou de "Penny Lane" par exemple, ou encore "Wither shade of pale" ou "Baby love" ou "Only you"
 
ça me revient 
j’ai découvert l’adagio pour cordes de Samuel Barber grâce au film "Éléphant Man". Je me souviens que ce même morceau a été exécuté pour les obsèques de la Princesse Grâce de Monaco. Avant sa version orchestrale ce thème fut initialement composé pour un quatuor à cordes.
 
ça me revient 
il y a fort longtemps alors que j’étais encore jeune homme, je me suis retrouvé un soir à une table de restaurant en face de Hugues de Courson. C’était un musicien qui était à l’origine d'un groupe appelé Malicorne. Il a en outre composé des chansons avec Patrick Modiano, j'ai d'ailleurs le disque qui est un collector. Plus tard il a entrepris ce formidable projet qui s'appelle "Lambarena Bach to Africa"
 
ça me revient 
le géniteur avait appelé son affreux clébar, un berger allemand "kayser", 
 
ça me revient 
Jérôme Mistler et sa sœur Amélie. Leur mère s'appelait Corinne et leur père était surnommé Vercingétorix parce qu'il ressemblait au chef gaulois. C'était un artisan qui travaillait le cuir. Son logis et son atelier se trouvaient dans un petit mas retiré au fond d'un vallon près de Châteaudouble. Je les ai connus en 1973 lors de mon premier été à Châteaudouble. Je crois que c'est l'année suivante que Vercingétorix et Jérôme ont trouvé la mort dans un accident de voiture. Jérôme était un très beau jeune homme, et avait une merveilleuse complicité avec sa sœur.
 
ça me revient 
j'ai découvert José James à Madeire en 2015 grâce au morceau "While you were sleeping" que j'ai shazamé dans le lobby de l'hôtel où il passait en musique de fond

ça me revient,
les tisanes à la badiane le soir rue des Jonquilles, et aussi le riz aux oignons et à la sauce d’huîtres, notre plat de pauvre de l’époque

ça me revient
les Quatre barbus chantant la pince à linge sur l’air de la cinquième de Beethoven 

ça me revient
il y avait un journaliste qui présentait le dernier journal télévisé sur la troisième chaîne je crois. Il ressemblait à Droopy et parlait un peu comme lui. Il nous faisait beaucoup rire Agnès et moi. Il s'appelait Joseph Poli, et j'ai découvert il y a peu qu'il était enterré dans le petit cimetière de Grenelle.
 
ça me revient
le générique de Radioscopie, l'émission de Jacques Chancel, tous les après-midi vers 17 heures je crois sur France-inter écrit par Georges Delerue et qui ressemblait un peu à du Bach.

ça me revient
Quand j’étais enfant je n’étais absolument jamais intéressé par l’émission "au théâtre ce soir" qui consistait en la retransmission de pièces de boulevard. S'il m’arrivait d’y prêter quelque attention, je me lassais très vite, je n'aimais pas le théâtre, je détestais la façon de parler des acteurs sur une scène de théâtre
 
ça me revient
pendant longtemps j'ai été soigné à l'Institut Arthur Vernes par Jacques Chautemps qui était le grand-père d'Agnès. Lorsqu'il a pris sa retraite, son successeur fut un jeune médecin, le Dr Halopeau. Je me rappelle qu'il fumait dans son cabinet. Je ne l'ai pas vu souvent, car il est mort prématurément chez lui d'un AVC.
 
ça me revient
le manège enchanté à partir de l'année 1964. C'est Jacques Bodoin qui prêtait sa voix au chien Pollux et j'aimais bien l'imiter dans la cour de l'école de Biscarrosse plage

ça me revient
dans "Le château de Barbe bleue" composé par Belà Bartok l'accord qui précède le chant et se répète au cours de la mélodie pour désigner "le lac de larmes" qui se trouve derrière la sixième porte

ça me revient
la galerie Denise René, spécialisée en art optique (Op'art), un peu excentrée par rapport aux autres galeries du quartier latin était située au 196 du Boulevard Saint-Germain, sur le trottoir de droite quand on va vers l'Assemblée Nationale. Y étaient rassemblées dans les années 70 des tableaux de Vasarely et de son fils Yvaral, de Carlos Cruz-Diez ainsi que de  Jesus-Rafael Soto 

ça me revient
la galerie La Demeure (mais peut-être à la réflexion en ai-je déjà parlé) qui se trouvait  6 place St Sulpice était spécialisée dans la la tapisserie contemporaine. Les œuvres exposées y étaient monumentales et les murs blancs et irréguliers de la galerie donnaient l'impression qu'on se trouvait dans une grotte. Je crois que c'est devenu une boutique Yves St Laurent, mais je n'en suis pas certain.

ça me revient
les larmes versées par ma fille après la défaite contestable du XV de France contre les Springboks en Octobre 2023, alors qu'elle vivait par ailleurs une épreuve dramatique
 
ça me revient 
la visite de l'exposition Braque un premier Janvier, et aussi "Les nuits blanches" de Visconti à la Cinémathèque Français, les spectacles de la compagnie FC Bergman au festival d'Avignon, ou à la grande halle de La Villette, l'excursion à St Brévin et la course de chars à voile, et cette intense représentation au Palais des Congrès de Nantes le jour de l'invasion de l'Ukraine par l'armée fasciste russe et ce qui lie ces souvenirs les uns aux autres
 
ça me revient
lorsque j'ai eu la rougeole à Châlons-sur-Marne, j'ai eu le droit de passer les journées dans le grand lit de mes parents absents qui travaillaient tous les deux. La génitrice revenait à midi pour me faire à manger et repartait ensuite. Seul à la maison, je lisais des bandes dessinées en écoutant la radio, c'était la belle vie

ça me revient 
sur le film de Jasmina Merelles à Genève la régisseuse brésilienne qui me faisait des "cafunés" entre les prises. Et c'est ainsi bien sûr que j'ai appris la signification de ce mot.

ça me revient,
notre voisin dans la cité où nous habitions à Biscarrosse-Bourg s’appelait Mr Vigneault et possédait une Peugeot 203 grise

ça me revient
mais il y a toujours quelque chose qui m'échappe 

samedi 24 janvier 2026

Omission

 
Voilà,
parfois, un film intrigue moins par ce qu’il montre que par ce qu’il dissimule. Un détail s’immisce dans l’esprit grossit et révèle quelque chose de l'ordre du point aveugle. 
Ici donc, il est question de la genèse de "Hamlet", et de son lien avec la mort du fils de Shakespeare. Passons sur le traitement du personnage de Shakespeare. Il apparaît surtout comme un banlieusard appliqué, dont le travail l'occupe à Londres et qui revient à son foyer éloigné quand son agenda le permet.
Une représentation bourgeoise du travail artistique en somme.
On comprend qu'au cours des ans Les affaires s’améliorent. Bientôt il envisage ce qu'aujourd'hui on appellerait un "projet immobilier" à Stratford : une maison plus vaste pour sa famille. Comme quoi on peut-être un génie littéraire et gérer ses affaires "en bon père de famille". Sans doute aussi pour lui une façon de se dédommager de ses absences.
Je passe rapidement sur l'histoire, essentiellement centrée sur la femme et les enfants de Shakespeare. Le fils meurt alors que son père n'est pas là. Il y a du reproche dans l'air, du deuil impossible, le couple s'étiole, et William revient de moins en moins chez lui.
La matérialité du théâtre, elle, reste abstraite. Peu de planches. Peu de corps. Une seule scène de répétition, chichement offerte. Puis arrive le moment où la femme de Shakespeare assiste à la première représentation d'Hamlet dont elle ne sait rien. Cela occupe les dernière vingt minutes du film. On y montre surtout le premier acte ou Hamlet rencontre le spectre de son père joué par Shakespeare. Puis le duel de l'acte V qui révèle la vérité et à l’issue duquel les principaux protagonistes de l’histoire meurent.
Ophélie, en revanche, n’y est jamais évoquée. Aucune scène. Aucun regard. Pas même la première scène de l'acte III entre Hamlet et Ophélie, qui est une scène qui parle du couple de l'amour et du mariage. Étrange oubli, alors que la femme de Shakespeare est présente dans la foule des spectateurs. La correspondance possible entre la fiction et la réalité est écartée.
 Gertrude la mère de Hamlet dans la pièce n'a, elle non plus, droit à aucun gros plan. Même lors de la scène où elle boit par inadvertance la coupe empoisonnée.
Même si les acteurs sont britanniques, le film est une production américaine. Cela s’entend. Malgré quelques belles scènes, le pathos déborde. La musique souligne, insiste là où il faudrait laisser respirer. C'est en outre une production d’un pays qui censure ses archives, réécrit l'histoire, et bannit des milliers de livres de ses bibliothèques. Une question s’insinue alors. Est-ce parce que les rôles féminins étaient à l’époque élisabethaine, 
tenus par des hommes qu’on ne les montre pas ? Cela pourrait-il offenser aujourd'hui les femmes que leurs rôles soient joués par des hommes ? Ou bien, si l'on l'on respectait strictement la réalité historique n'y aurait-il pas un risque à montrer — ce qui pourrait être préjudiciable à l'exploitation du film — des travestis à l'écran ? Dans ce pays puritain qui, en toute connaissance de cause, a pourtant porté au pouvoir un prédateur sexuel et pédophile notoire, la question du genre est devenue si politique, si inflammable, que la représentation historique elle-même semble devoir être effacée. Comme si l’on préférait l’omission au trouble et à la vraisemblance.  
pendant la projection j'ai repensé à ce très beau film intitulé "Stage Beauty" que j'avais vu et aimé à sa sortie en 2004, et qui raconte précisément le moment où les femmes ont en Angleterre, acquis le droit de monter sur scène.
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mardi 11 novembre 2025

Mais il y a toujours quelque chose qui m’échappe (20)

 

 
Voilà,
ça me revient
la mélancolie de ce matin d'hiver au Havre en 2009, quand j'y répétais un spectacle qui ne m'a pas laissé un grand souvenir. A l'époque j'avais enchaîné deux créations et une reprise et j'étais vraiment au taquet, mais ma vie privée quant à elle pas au top. Quoi qu'il en soit, je suis reconnaissant à l'existence de me permettre encore de collecter et formuler toutes ces remembrances.
 
ça me revient
Olivia Granville avec sa combinaison rayée dansant dans "Strange days", la chorégraphie de Dominique Bagouet créée à partir du disque éponyme des Doors

ça me revient
les tartes tropéziennes que j’ai découvert grâce à Philippe et Dominique et que l'on achetait parfois à Draguignan

ça me revient
le CIDJ (Centre d'Information et de Documentation Jeunesse) qui se trouvait quai Branly non loin de la tour Eiffel

ça me revient
Agnès adorait le film "Le Viager" de Pierre Tchernia. C'est elle qui m'en a parlé la première fois et me l'a fait découvrir. Et c'est en effet un film très réjouissant, magnifiquement interprété et d'une drôlerie absolue. Michel Serrault y est formidable, ainsi que tous les autres acteurs. Gérard Depardieu jeune y interprète un petit rôle.
 
ça me revient 
Les assiettes que Gérard fabriquait lui-même et l’étonnement qui fut le mien en 1973, lorsque je découvris qu’il avait intégralement conçu au service de table. Je me suis souvenu qu’il avait appris la poterie avec une femme réputée en son temps pour son savoir-faire. Je ne me souvenais plus de son nom, j’ai appelé Agnès qui m’a dit, qu'il s’agissait de Suzanne Dauliach. J’ai fait des recherches sur le Net. Ses œuvres se caractérisaient par leur émail moucheté oscillant entre beige sableux et ocre brûlé, ainsi que par l’utilisation de couleurs chaudes comme l’orange à l’intérieur. Elle a produit divers objets, notamment des pichet, des vases, des assiettes, et autres pièces décoratives, souvent signées de son nom ou d’un monogramme, avec une signature incisée sous la base. Les assiettes de Gérard s’inspiraient de cette technique. Je crois me souvenir qu’on se demandait si Gérard n’avait pas eu une liaison avec elle.
 
ça me revient
avec ma cousine Cathy, lors d'un de ses passages à Paris, nous étions allés voir ensemble Uccellacci e uccellini avec son générique chanté composé par Ennio Morricone, mon film préféré (pour son humour et sa poésie) de Pier Paolo Pasolini dont l'histoire est la suivante : Innocenti Totò (Totò) et son fils Innocenti Ninetto (Ninetto Davoli) errent dans la périphérie et les campagnes qui entourent Rome. Faisant chemin, ils rencontrent un corbeau. Le film précise dans un sous-titre : « Pour qui aurait des doutes ou aurait été distrait, nous rappelons que le corbeau est un intellectuel de gauche, disons ainsi, d'avant la mort de Palmiro Togliatti. »
Le corbeau leur raconte l'histoire de frère Ciccillo et de frère Ninetto (eux aussi interprétés par Totò et Ninetto Davoli), deux moines franciscains à qui Saint François d'Assise ordonne d'évangéliser les faucons (les puissants) et les passereaux (les humbles). Si les deux moines réussissent à évangéliser les deux "classes" d'oiseaux, ils échouent à mettre fin à leur rivalité, les faucons continuant à tuer les passereaux : Saint François leur explique la guerre dans une perspective marxiste et les invite à reprendre leur évangélisation.
La parenthèse du récit du corbeau étant refermée, le voyage de Totò et Ninetto continue. Le corbeau les suit en continuant à pérorer. Les personnages rencontrent successivement des propriétaires terriens dans le champ desquels ils se soulagent et qui les chassent à coup de fusil, une famille vivant dans la misère et à qui Totò ordonne de le payer ou de quitter la maison, un groupe d'acteurs itinérants à bord d'une Cadillac, un congrès de "dentistes dantesques", un propriétaire à qui, cette fois, c'est au tour de Totò de devoir de l'argent. Enfin, ils se retrouvent aux funérailles du dirigeant communiste Togliatti et finalement rencontrent une prostituée.
À la fin du film, les deux, fatigués du bavardage du corbeau, le tuent et le mangent.
 
ça me revient
les premiers disques du groupe "Chicago" étaient des double-albums. Je me souviens aussi que Jimi Hendrix considérait que Terry Kath était le meilleur guitariste de sa génération 
 
ça me revient 
les derniers vœux de François Mitterrand le 31 Décembre 1994 lorsqu'il a dit "je crois aux force de l'esprit et je ne vous quitterai pas". Tout le monde savait qu'il était très malade.

ça me revient
les cigarettes des années soixante-dix, les "look" mentholées, les "Rothmans" et les "Dunhill",  qui étaient très classe et chères, les parisiennes, les "Craven A" très fortes et sans filtre, les "Chesterfield" qui avaient ma faveur
 
ça me revient  
ces quelques semaines durant lesquelles je photographiais les menus détails, tout ce qui me paraissait étrange saugrenu, comme si je voulais prélever des fragments de cette réalité qui me dépassait, où je n'avais plus la place d'agir, dans cet espace aseptisé devenu si vite familier, et où désemparé, mais sans rien en laisser paraître j'accompagnais mon enfant 
 
ça me revient
ce moment si émouvant que l'on voit dans ce film où les Beatles pendant les sessions de l'album "Get back" qui deviendra "Let it be" reprennent "You really got a hold on me" pour se ressouder
 
ça me revient 
de fil en aiguille l'album des Flying Lizards que j'écoutais en boucle en faisant, plus ou moins sous influence des collages  au format 13x18 fin 1979 début 80. C'est à Noël 79 qu'Agnès m'a offert un appareil photo Polaroïd
 
ça me revient
cette période de travail plutôt intense où non seulement il fallait dire tous les mots dans le bon ordre — avec un peu de travail, ça c'est sûr ça pouvait se faire c'est la moindre des choses et c'est la règle du jeu —, mais les gestes et les déplacements adéquats il fallait aussi les trouver. On essayait, on recommençait ce n'était jamais ça. On rechangeait le texte. Quand on parvenait à trouver une piste on faisait une pause. Au bout d'un moment on ne se souvenait plus. On avait tellement tricoté et détricoté sans jamais rien fixer on ne savait plus où on en était. Les intentions non plus ne correspondaient pas d'ailleurs. On se demandait parfois pourquoi on était là. D'autres apparemment auraient pu mieux correspondre. Elle, devant nous, passait son temps à regarder. Elle ne disait rien ne proposait rien pour restituer cette histoire qui semblait pourtant lui tenir à cœur. Peut-être croyait que nous étions dans sa tête. Des mois passèrent, le projet semblait en friche. Un jour elle a proposé de s'y remettre, mais au bout d'un moment sa mollesse d'intellectuelle petite bourgeoise a fini par me dégoûter. En plus elle n'avait guère fait évoluer son texte
 
ça me revient 
mon géniteur alors qu'il regardait Brassens à la télévision chanter "Les passantes" s'exclama un soir "il ne va pas très fort Brassens".
 
ça me revient
à une certaine époque, à la fin des années quatre-vingts ou au début des années quatre-vingt-dix, je me suis pris de passion pour les romans policiers de Stuart Kaminski, narrant les aventures du détective Toby Peters dans les milieux du cinéma hollywoodien.
 
ça me revient 
rue Littré, à Paris au milieu des années 70 il y avait une libraire qui moyennant une modique somme, organisait un système de prêt pour lire des livres plus ou moins récemment publiés. C'est ainsi que j'ai lu "terra amata" de Le Clézio, "le voyage à Naucratis" de Jacques Almira, "L'œuvre au noir" de Marguerite Yourcenar et quelques autres dont je ne me souviens pas
 
ça me revient
"Le comptoir de l'Orient et de la Chine" où dans les années soixante-dix on pouvait acheter des produits chinois fabriqués en Chine populaire, théières en argile, tasses, encensoirs, mais aussi pyjamas et vestes et casquettes bleues 

ça me revient 
à la fin des années 70, j'avais vu le premier film d'un certain Jean-Louis Daniel, très réussi, dont j'aimais beaucoup le titre "Trottoir des allongés" qui hélas fut en suite modifié par le distributeur en "La bourgeoise et le loubard"
 
ça me revient
enfant j'avais paraît-il un rythme cardiaque très lent. Mon géniteur trouvait ça très bien, parce que c'était le rythme qu'avaient les marathoniens et les coureurs de fond. J'ignore d'où il tenait cette information, et en quoi c'était bien pour moi.

ça me revient  
mon premier médecin fut Jacques Chautemps, le père de Dominique, Bien des années plus tard j'ai appris que c'est lui qui assista le poète Roger Gilbert-Lecomte dans ses derniers moments.

ça me revient
Lors de mon premier séjour là New-York un peintre nommé Kostabi dont j’avais vu quelques toiles à New York avait suscité ma curiosité

ça me revient 
Lorsque j’étais en troisième ou en seconde au collège, Saint-Sulpice, Monsieur Brunel, le professeur de français et Monsieur Paulin celui d’anglais animaient un ciné club. C’est là que j’ai vu pour la première fois "Le voyage fantastique" de Richard Fleischer, "Pas de printemps pour Marnie" d’Alfred Hitchcock, et "les Cheyennes" de John Ford.. Je me souviens aussi que mes camarades évoquaient aussi souvent le film "Cat Balou", qui avait dû être projeté à une séance à laquelle je n’avais pu assister, film que je n'ai d'ailleurs toujours pas vu.
 
ça me revient, mais il y a toujours quelque chose qui m'échappe 

jeudi 21 août 2025

Vers le bleu du jour

 

Voilà,
Il y a des choses qui se refusent à ma raison comme un chat se refuse à l’eau. La foi par exemple. Bien qu’elle ait, en certaines époques et dans certaines communautés inspiré des merveilles, comme cette chapelle d'un village de Bourgogne – et ça c’est très concret –, elle reste une énigme. J'en ai déjà précédemment parlé, et j'y reviendrai sans doute. Ce n'est pas que je traverse une crise mystique, mais cela occupe mon esprit ces derniers temps. Certains lieux, certaines circonstances favorisent ce genre de supinations et pronations mentales. Il m'arrive de temps à autre d'interroger cette idée, de chercher, de la tourner dans tous les sens. Elle est, depuis que je suis en âge de réfléchir, toujours présente avec plus ou moins d'intensité enfouie dans mes pensées. Comme un vieux Rubik’s cube dont je ne serais jamais parvenu à me débrouiller mais que je garderais tout de même, au cas où, dans un tiroir...

Les églises se remplissent et se vident au gré des siècles, les dieux meurent et renaissent sous d’autres noms, mais la foi, elle, persiste, en dépit des objections. Elle n’exige pas de preuves, se moque des arguments. Elle est là, obstinée, comme l’herbe entre les pavés ou les pierres. Certains prétendent qu’elle console, qu’elle donne un sens, qu’elle réchauffe les nuits trop longues. Peut-être. Mais il est aussi possible qu’elle ne soit qu’un leurre, un déni de réalité une de ces belles histoires qu’on se raconte pour conjurer la peur du silence.
 
Des savants, des philosophes, des poètes l’ont justifiée au prix de contorsions intellectuelles. Ce n’est ni une équation, ni un théorème. Pour Kierkegaard elle se présentait comme un saut subjectif, un engagement personnel envers une vérité excédant la logique. Wittgenstein la considérait comme une forme de vie intérieure exprimée dans des pratiques des rituels et un langage spécifique et pour cela, pensait-il, elle ne pouvait être envisagée de l’extérieur.
D’autres y voient une réponse à l’appel d’un mystère qui nous dépasse. Certains la considèrent comme une illusion correspondant à un besoin de protection infantile. Il est toujours facile de la réfuter puisque la foi est une adhésion à l’Invérifiable.
 

 
 
Quoi qu’il en soit, elle échappe. Autant à ceux qui la possèdent qu’à ceux qui la refusent. Elle semble parfois surgir en des moments étranges où l’on se surprend à espérer sans savoir quoi.
Chercher à comprendre ? Peut-être vaut-il mieux l’observer de loin, comme on regarde un avion s’éloigner dans la nuit étoilée. On ne saura jamais où il va, mais on a la certitude qu’il mène quelque part. Après tout, le mystère qui désigne bien des choses n’est pas fait pour être percé, mais pour nous rappeler que le monde est plus grand que nos doutes et nos certitudes.

                                                         Marianne   : un mystère s’il vous plaît 
                                                         Le serveur : il n’y a plus de mystère 
                                                         Marianne   : alors un verre d’eau
                                                         In "Pierrot le fou" de Jean-Luc Godard

Et si la foi n’était, au fond, qu’une façon d’admettre qu’on ne sait pas, tout en constituant le meilleur moteur pour avancer dans la vie ? un pari, comme le suggérait Pascal — le seul où l’on mise tout en sachant qu’on ne verra jamais les dés. Après tout, dans un monde où tout s’explique, il reste bien peu de place pour l’émerveillement. Oui la foi c’est cette certitude tenace que quelque chose, quelque part, répond dans l’écho du silence.
Plutôt que d’y voir une lâcheté, une fuite devant l’absurde, on peut tout aussi bien y reconnaître une forme achevée de lucidité sur le fait que la raison, si puissante soit-elle, ne comble pas tout. Pourquoi, dès lors, ne pourrait on pas s’accrocher, non à une vérité, mais à l’idée qu’il y en a une. Moins par naïveté, que par défi. Parce que croire, même sans preuve, c’est encore une façon de refuser que le dernier mot revienne au néant. 
Faute de compréhension, tourner son regard vers le ciel. Vers le bleu du jour qui nous cache toutes les énigmes qui scintillent dans la nuit ouverte sur l'infini.

dimanche 11 mai 2025

Pêle-mêle avec peintures murales

Voilà,
au cours de mes promenades bellevilloises évoquées précédemment, je suis passé par la rue de la Villette où j'ai aperçu ces oiseaux multicolores sur la façade d'un groupe scolaire. C'est un quartier très prisé des muralistes qui s'en donnent à cœur joie un peu partout. 
Rue des cascades, où je suis déjà passé il y a longtemps, j'ai trouvé un autre motif animalier sur le rideau de fer d'un café littéraire.
 

Bien que le quartier ait beaucoup changé depuis, j'ai repensé à ce film de Maurice Delbez intitulé "un gosse de la butte" et rebaptisé "rue des cascades". On y voit en particulier Suzanne Gabriello, cette comédienne pour qui Jacques Brel aurait écrit "Ne me quitte pas" dans un autre café, situé sur la butte Montmartre. L'action du film se passe dans un café épicerie "Le postillon" qui n'a pas survécu, à la différence du Vieux Belleville, rue des envierges.


Le film de Maurice Delbez est disponible en streaming sur le net et je le recommande. Il était particulièrement audacieux pour l'époque.  Il raconte l'histoire d'Hélène, séduisante veuve quadragénaire interprétée par Madeleine Robinson et mère du petit Alain,  qui tient un café-épicerie-crémerie à Ménilmontant, alors en pleine évolution en ce début des années 1960. Lorsqu’elle essaie de refaire sa vie avec Vincent, un Antillais de vingt ans son cadet, Alain témoigne d’abord de l’hostilité à ce dernier avant d’être conquis par sa gentillesse et de devenir son ami. À cause d’un drame de la jalousie où sa voisine et amie Lucienne est assassinée par son mari qui l'a surprise en flagrant délit d'adultère avec son neveu plus jeune, Hélène prend conscience de sa grande différence d’âge avec Vincent et décide de mettre fin à leur liaison.Le film évoque sans détour le désir féminin, montre un couple mixte.  Au début des années soixante, l'histoire d'une mère blanche qui refait sa vie avec un jeune Noir de vingt ans son cadet, dans le décor presque sauvage du Belleville des années 1960, cela devait être trop audacieux. Le film n'a guère séduit les critiques et les directeurs de salles ont refusé de montrer le film. Le réalisateur Maurice Delbez, a du éponger 40 millions de francs de dettes. Il a pu cependant revoir son film ressorti en 2017 dans une copie neuve peu de temps avant sa mort. Il repose à présent dans un charmant petit village de l'Aveyron.

dimanche 2 mars 2025

Ces types sont fous

Voilà,
debout dans son salon elle regarde l'écran pendant que son mari finit de disposer les apéritifs. Je n'en crois pas mes oreilles dit-elle ce type est fou. C'est vrai. On pourrait aussi ajouter fat, malhonnête et cynique. Elle regarde ce jeune président s'obstinant à mentir comme un enfant devant un jouet qu'il a lui-même cassé et qui accuse "les autres". L'ensemble de son discours est aussi mensonger qu'immoral. Oui ce mec est vraiment un taré qui perd les pédales et tient des propos révélateurs d'une pensée à la dérive, à la limite de l'incohérence.
Évidemment, certains vont dire qu'il y a bien pire et bien plus inquiétant ailleurs. C'est vrai, mais ici comme ailleurs, nous ne sommes pas au bout de nos surprises et de nos effrois.

*

Les lignes qui précèdent, donc, je les avais écrites début Janvier. Je pensais qu'elles pourraient être encore d'actualité deux mois plus tard. Mais là, depuis hier, en matière d'ignominie télévisuelle assurée par des politiques, nous sommes passés dans une autre dimension. La nuit dernière j'ai mal dormi à cause d'une nouvelle d'un tout autre ordre dont je me serais volontiers passé, (bien que je la sentais venir depuis un moment). Et à un moment en scrollant sur mon téléphone j'ai eu connaissance de ce traquenard tendu à Zelensky, par Trump et Vance. Ça ressemblait à un très mauvais film, mais c'était la réalité. C'était là quasiment en direct, et totalement sidérant. Aussi stupéfiant que la chute des tours du WTC. Le truc que tu regardes sans parvenir à y croire. J'ai eu envie de faire une image (avec une typo american typewriter), tant j'étais dégoûté par ces deux ordures, ces deux tarés qui sont des fous dangereux, sans parler des journalistes courtisans qui eux sont des cons finis. C'est Dr Folamour puissance 10. Comme plein de gens, je n'avais imaginé qu'un telle ignominie fut possible à ce niveau de décision. Ça ressemblait aux procès staliniens, et aux auditions du temps de Mc Carthy.
 
 
Il n'est pas possible de réfléchir ou d'écrire sur ça. D'ailleurs je n'en ai pas envie, mais difficile de faire comme si ça n'existait pas. Tu essaies de prendre le temps de la réflexion, et aussitôt Trump balance un truc à la fois incohérent et débile, tu ne sais pas d'où ça sort. Tu te demandes si c'est inné ou s'il a beaucoup travaillé pour être aussi con. C'est le mec qui fait tout de même passer George Bush Jr pour un génie ! J'ai vu une vidéo, où il demandait si l'Espagne ne faisait pas partie des BRICS. Le mec est à peu près aussi nul en géographie que la plupart des citoyens de son pays, mais lui, il est président. Bref c'est pire qu'une version alternative de "The plot against America" de Philip Roth.
Allez encore une image et un texte écrit il y a deux ou trois jours que je voulais publier demain ou après demain. Je brade.

 

 
Ce montage rend bien compte de l'état de confusion mentale où je me trouve. Trop de choses se bousculent dans ma tête. Je ne pense pas être le seul dans ce cas. L'époque est anxiogène. Je devrais m'en foutre. J'approche du bout de la piste. Mais quand même. Parfois je me dis que j'ai commencé ma vie sous le signe de la guerre, et qu'elle finira de même. Cela ne m'enchante pas.
Alors je vais être plus futile pour une fois. Parler de cinéma. On va faire un saut dans le temps. À l'époque où l'on imaginait que la place de la Concorde à Paris pourrait ressembler à un un campus américain.
En début de semaine, après avoir assisté à une leçon de Wajdi Mouawad au Collège de France je suis allé voir "les quatre journées d’un rêveur" de Robert Bresson inspiré de la nouvelle "Les nuits blanches" de Dostoievski. Je ne l’ai jamais lue. En revanche,  je me souviens de l’adaptation cinématographique de Visconti découverte il y a quelques années à la cinémathèque. Ce fut une révélation et en même temps un grand bonheur de l’avoir partagée avec une certaine personne et qu'elle en ait été touchée, elle aussi. J’en garde un si puissant souvenir que la proposition de Bresson m’a semblé bien pauvre et bien terne en comparaison.
Autant le dire, je me suis souvent ennuyé pendant le film. Malgré Isabelle Weingarten qui est plutôt bien, le parti pris de l’interprétation m’a déplu. Cette neutralité atone m'exaspère. Pourtant j’ai bien apprécié des œuvres comme "Au hasard, Balthazar" ou "Mouchette" ou "Pickpocket " que j’ai vus dans ma maturité. 
Je tiens à rajouter ce détail parce que, en fait j’ai découvert Bresson quand j’étais adolescent, avec ses films en couleur : "Le diable probablement", "L’argent" et "Lancelot du lac". Je sais très bien qu’à l’époque je n'aimais pas sa façon. Je trouvais ses films mal interprétés. Tout sonnait faux à mes oreilles. Cette distanciation m'empêchait de rentrer dans l'histoire. Cela ne me parvenait pas. Cela ne parvenait pas au jeune homme que j’étais. Je trouvais ça maniéré, d'un formalisme creux. Dénué de vie. Quelque chose d'autre m'agaçait que je ne me formulais pas. J'y reviendrai.
Je me souviens très bien que Dominique à qui je dois tant, qui a contribué à ma formation, qui m’a éduqué intellectuellement artistiquement, bref cette femme merveilleuse à qui je dois tant de choses, et sûrement le meilleur de ce que je suis, eh bien elle aimait beaucoup Robert Bresson, et je ne comprenais pas son enthousiasme. Je me disais, "c'est bizarre, cette femme si intelligente, si sensible si cultivée, comment se fait-il qu’elle trouve ça bien, qu'est-ce qu'elle y trouve que je ne vois pas ?".
Que cela soit clair, je ne remets pas en cause le génie de Bresson. Si de grands cinéastes que j'admire par ailleurs (Tarkovski, Scorcese, Al Hartley, Wenders, et même Fassbinder) le tiennent pour un maitre c'est qu'il doit y avoir des raisons. L'une d'elles tient peut-être au fait au fait qu'ils ne l'entendent pas dans leur langue native.
Ce qui m'a immédiatement contrarié dans "Les quatre nuits d’un rêveur", c'est l'aspect compassé, un peu précieux, la diction à la fois scolaire et bourgeoise. Oui ces corps, la façon dont ils se tiennent, dont ils sont vêtus, même dans leur "négligé", transpirent malgré eux le discours de domination.  D’ailleurs c’est bien dans les milieux de la haute bourgeoisie que Bresson allait souvent chercher ses "modèles" comme il disait. 
Dans la façon dont, en marchant dans la nuit, ces personnages discutent de l’amour, des tourments du désir, de la passion, je ne vois que préciosité, artifice, et j'entends aussi beaucoup de poncifs. C'est déjà ce que j'éprouvais confusément quand j’étais adolescent. Oui, je vois un discours de classe qui, au fond me dégoûte et attise encore en moi une sorte de colère. 
Et puis les lieux aussi. Les extérieurs, de nuit la plupart du temps se passent en les bords de Seine. On a l’impression que c'est tourné entre la place Dauphine, le pont neuf le quai Voltaire, le drugstore St Germain. et si on s’aventure un peu plus loin, on sent bien que c’est le XVIème. Si les intérieurs sont modestes, les corps et les voix qui les occupent n’y sont pas accordés. 
Finalement ce qui m'a le plus touché dans ce film, ce sont les signes de l’époque. Tout ce qui dénote le début des années 70. Le mini K7 Phillips dans sa housse rigide en cuir noir, que le personnage principal utilise pour enregistrer ses pensées. J’en ai déjà parlé du mini K7. C’était l’objet à avoir absolument, le cadeau de Noël de 1969 que réclamaient tous les jeunes gens de ma génération. Autre signe de ces temps : les hippies (comme on les appelait alors) —bien propres cependant, des hippies de cinéma— jouant de la guitare, la nuit sur les quais de Seine. La musique est d'ailleurs plutôt bonne. Il a bien été conseillé par Michel Magne sur l'affaire. Mais quand même on a l’impression que ces jeunes gens, qui n'ajoutent rien à l'intrigue, sur les quais sont là juste pour l’ambiance pour le climat pour faire "à la mode".Ils décorent.
Et je ne peux alors m'empêcher de constater que c’est un regard de vieux que porte Bresson sur cette jeunesse. Je veux dire par là, nous n'étions pas comme ça.
C’est cela peut être ce qui est le plus touchant dans le film, et même temps un peu pathétique : ce désir de connivence et d'empathie pour une jeunesse qu'au fond il ne comprend certainement pas. Notre façon d'être dostoievskiens était beaucoup plus désepérée, incarnée, et risquée. Cette envie de faire jeune, d’utiliser des jeunes corps pour faire œuvre mais clairement c’est l’œuvre d’un vieux. Sa façon de tourner les scène de sexe, très chastes en fait, a tout de même quelque chose d'assez malsain. Elles ne sont pas d'une grande nécessité, elles sont bien gentillettes, mais pourtant cinquante ans après on sent quand même le regard un peu dégueulasse, un peu libidineux et voyeur.
Quand il tourne son film Bresson a l’âge que j’ai aujourd’hui. Donc je peux très bien comprendre le décalage dans sa perception des jeunes, même si j'ai une fille qui aujourd'hui a l'âge de ses protagonistes. Je peux comprendre le mélange d'étonnement, de curiosité, d'envie mêlée de regret.
En fait je réalise que je n'aime pas les films en couleur de Bresson. Peut-être que le noir et blanc, qui est déjà un formalisme qui éloigne de la réalité et la rend moins triviale, me permet d'accepter plus facilement le décalage qu'il opère en faisant jouer ses modèles de façon désincarnée. Je ne sais pas. C'est une hypothèse qui ne vaut que pour moi.
Malgré tout j'aimerais les revoir tout de même par curiosité. Et puis voir "Une femme douce" que je n'ai jamais vu. Je ne sais pas si l'occasion se présentera. 
Une anecdote au passage.
Je me souviens que pour un film, la directrice de casting, — jeune et que je connaissais suffisamment pour qu'elle me fit cet aveu — m'avait dit que le réalisateur, qui depuis a acquis une certaine notoriété, souhaitait que la scène fut jouée sur un mode bressonnien, tout en m'avouant qu'elle ne savait pas trop ce qu'il entendait par là. J'ai fait comme elle a dit, j'ai eu le rôle. Très modeste au demeurant. 
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mardi 17 septembre 2024

C'est passé bien vite


 
Voilà,
j’aime bien Julie Delpy dont un nouveau film que j'irai sans doute voir très vite, sort ces jours-ci dans les salles. Elle en fait donc la promotion sur une radio. Mais hélas elle est très pénible à écouter. Elle dit "voilà" tous les trois mots (comme le font de plus en plus de gens, c'est le tic de langage des années 2020) et ne finit pas ses phrases. Je ne lui en veux pas, c’est l’époque, et rien ne dit que je ferais mieux à sa place. L’essentiel, c’est qu’elle fasse de bons films.
En contrepoint, je ne peux m’empêcher de penser à Lucie Castets, cette
 jeune femme très brillante, que les partis de gauche avaient proposée comme candidate au poste de première ministre. J’ai entendu un entretien qui lui était accordé, il y a peu de temps, sur une chaîne culturelle. La pertinence de ses propos et la clarté de son élocution — certes un peu rapide mais c'est sans aucun doute parce qu’elle pense aussi très vite —, m'ont réellement séduit. Je suis fasciné par les gens capables de parler, d’enchaîner des pensées, sans jamais bredouiller, hésiter, se reprendre, bref qui illustrent en acte la célèbre maxime de Boileau "ce qui se conçoit bien s’énonce clairement". C'est un idéal auquel je ne suis jamais parvenu. L'intelligence de cette femme est indiscutable, et en plus elle est de gauche, ce qui a du agacer doublement ce président dont la popularité ne cesse de décroître à mesure que son incompétence devient plus visible. En plus il est obscène. Sa présence est obscène. Obscène au sens étymologique c’est ce qui est dégoûtant et de mauvais augure. Il a un tel besoin de se faire remarquer qu’il est prêt à toutes les indécences. Comme par exemple, lors d’une parade en l’honneur des médaillés olympiques, sautiller bêtement au son d’une rengaine de supporters "qui ne saute pas n’est pas français" entouré d’athlètes handicapés en fauteuils roulants. La classe quoi
On vit une époque formidable. 
Quoi qu’il en soit, l’été tire à sa fin. C'est passé bien vite. Et c'est déjà bien d'en être arrivé là, relativement lucide et valide.
Songeant à d'autres latitudes, je traîne au jardin du Luxembourg où les touristes font des selfies devant la fontaine Médicis 

 

jeudi 13 juin 2024

Il fait doux

Voilà,
hier, en trainant du coté du canal St Martin, où je me sens toujours un peu touriste, j'ai  — bien que la plupart des ses plans aient été tournés en studio — évidemment pensé au film "Hotel du Nord" de Marcel Carné (d'après un roman d'Eugène Dabit). C'était étrange de se retrouver là, devant ce paysage. Avec ces jeunes gens prenant des verres au bord du canal. Je me suis rappelé que j'étais passé par là, peu après la fin du premier confinement, et que tous les jeunes, heureux de se retrouver là, s'agglutinaient les uns aux autres, peu soucieux de distances de sécurité et de "gestes-barrière".
 

Aujourd'hui, c'est autre épidémie qui se répand. Celle de la bêtise, de l'ignorance et du ressentiment. Elle se propageait déjà depuis un moment ; elle apparaît désormais au grand jour. 
Un résumé pour mes lecteurs étrangers qui ignorent la situation actuelle ici: la majorité des votants de ce pays risque d’ici peu d'accorder ses suffrages à des gens encore moins recommandables que ceux qui nous gouvernaient jusqu’à présent. Tout cela par la faute d'un président, qui n’a cessé de mépriser le peuple, lequel non par goût, mais pour éviter l’accès au pouvoir de son adversaire d’extrême-droite, l’avait élu en quelque sorte par défaut, il y a quelques années. "Le présomptueux de la république" comme l'appelle "le canard enchainé" n'a pas supporté ce qui, le week-end dernier, lors des élections européennes lui est apparu comme un désaveu. Alors il a a dissous l’assemblée nationale. A propos de son discours de dimanche soir, Nicolas Mathieu a écrit : "on ne peut s'empêcher d'entendre, comme un bruit de fond, comme une petite voix derrière tout le discours : puisque vous n'êtes pas capable de m'aimer pour ce que je vaux, souffrez pour ce que vous valez ! Vous me reviendrez en rampant !"
C'est ainsi. Même les prolétaires ouvriers ou paysans veulent se faire représenter par des gens qui vont un peu plus les spolier, les enfoncer dans la misère, mais qui leur promettent ordre et sécurité. Etienne de la Boétie avait bien raison qui écrivait "Pauvres gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres ! Vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies. Et tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis, mais certes bien de l’ennemi, de celui-là même que vous avez fait ce qu’il est, de celui pour qui vous allez si courageusement à la guerre, et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous-mêmes à la mort. Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. D’où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce n’est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne vous les emprunte ?"
Pour le moment, tout est encore paisible. Il fait doux. Des nuages passent dans le ciel. 

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