jeudi 27 août 2020

Un vent de sud, sud-ouest


Voilà,
hier, un vent chaud soufflait fort sur la ville. Comme un vent venu du désert, mais le désert est loin pourtant. J'ai vérifié sur mon smartphone. C'était un vent de sud sud-ouest, un truc anticyclonique donc. Je ne me souvenais pas avoir vu quelque chose comme ça, dans les rues de Paris depuis que j'y habite. Cela créait une étrange ambiance.

(...)

Il semblerait que les gens soient rentrés. La  ville se repeuple. La circulation est plus dense. Les piétons plus nombreux. Beaucoup de gens portent des masques. Quelques uns s'en dispensent. Les terrasses sont encore bondées, surtout le soir. Certaines petites rues sont même devenues des cafés et des restaurants à ciel ouvert en raison du dispositif adapté pour compenser les pertes des cafetiers durant le confinement. Bientôt ces terrasses provisoires qui empiètent sur les places de parking seront démontées. Il paraît que la vie doit reprendre son cours. Mais les informations sont confuses concernant une éventuelle reprise de l'épidémie. Tout le monde semble dans l'expectative. C'est un temps suspendu.

(...)

On semble avoir ou vouloir oublier le traumatisme de la première vague d'épidémie. Personne ne parle plus des mensonges de l'appareil d'État, comme si le remaniement ministériel de juillet avait suffit à résoudre les incohérences de l'époque. Plus rien concernant les sacrifices des médecins et des infirmières dans les hôpitaux, des aide-soignants dans les Ehpad dont le dysfonctionnement et la dimension carcérale se sont révélés au grand jour. La "raison économique" semble sournoisement avoir repris le dessus. Rien non plus au sujet des professions sinistrées par la pandémie et pour lesquelles des solutions peinent à être trouvées. C'est comme si ces visages d'infirmières marqués par les lunettes de protection et la fatigue, comme si ces vidéos de soignants vêtus de sacs-poubelle en guise de surblouses, ces messages désespérés de médecins éreintés, ces morgues provisoires dans le marché de Rungis, ces empoignades à propos de la chloroquine, ces parents désemparés avec leurs enfants à la maison, ces profs incapables d'assurer leurs cours, comme si tout cela s'était dilué dans l'été

(...)

On regarde le monde, la résistance populaire en Biélorussie, les velléités expansionnistes turques au large de la Grèce, la banquise qui fond, les incendies en Sibérie en Californie, les troubles civils aux USA, avec leurs cortèges d'émeutes, de meurtres, de revendications racistes perpétuelles, de menaces plus ou moins larvées de coup d'état, et l'on se prend à imaginer que ce pays peut possiblement imploser comme autrefois l'URSS, mais dans une violence et une folie sans commune mesure.

(...)

On ne peut pas faire autrement que de subir ça. On éprouve un terrible besoin d'amour. On en vient presque à envier les amis qui meurent dans leur sommeil. On songe à de calmes paysages.
(Linked with skywatch friday and weekend reflections)

lundi 24 août 2020

Les Fresques de Pietro de Ricchi


Voilà,
comme elles ont vite passé ces vacances en cet étrange été du coronavirus où j'aurais fait des sauts de puce en différents endroits de la France... Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas autorisé tant d'escapades. Je suis de retour depuis moins d'une semaine et je n'ai qu'une envie, c'est de repartir. Paris ne m'enchante plus autant qu'avant. La ville devient sale, la misère y est de plus en plus visible, les incivilités trop fréquentes, et la vie bien chère.
Ces photos ont été réalisées en Bourgogne, début Juillet au château de Fléchères. datant du XVIIe siècle, centre de la seigneurie puis de la  baronnie de Fléchères, qui se dresse sur la commune de Fareins dans le département de l'Ain à 6 kilomètres au nord-est de Villefranche sur Saône. Il succède à une ancienne maison forte du XIIe siècle.
Longtemps dissimulées derrière des boiseries du XVIIIème siècle ou des enduits du XIXème ces fresques colorées en trompe-l'œil, œuvre de Pietro Ricchi réapparues lors d'une restauration datant de 1998, constituent un ensemble d'une grande valeur artistique et historique. Ayant passé quatre années en France, à Lyon, à Paris et dans diverses villes de Provence, de toutes les fresques que réalisa Pietro, ne restent que quelques-unes au château de Bagnols sur Cèze et celles du château de Fléchères, qui composent le plus grand ensemble de ce type en France à cette époque. Elles demeurent un témoignage unique de peinture décorative sous Louis XIII, l’une des plus raffinées et des plus précieuses de tout le XVIème siècle, paraît-il.
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vendredi 21 août 2020

Ma Fatigue


Voilà,
il y a peu, au détour d'une rue, j'ai aperçu ma fatigue. Elle portait ces chaussures que je n'ai jamais mises et qui traînent dans un de mes placards. Essoufflée, en silence elle réclamait un peu de répit. Dans son petit bagage auquel elle semblait s'agripper, il y avait toute ma vie. Ça ne prend pas tant de place que ça une vie, et pourtant c'est fou comme on y tient. J'ai voulu aller à sa rencontre pour la récupérer de peur qu'elle ne l'oublie quelque part, et puis je ne sais pas j'ai eu la flemme, j'ai rebroussé chemin. J'ai laissé ma fatigue, j'ai laissé ma vie. Désormais je traîne. Les passants parfois me considèrent avec suspicion, le plus souvent m'ignorent. Je parle aux chiens, je parle aux piafs, les feuilles mortes sont mes amies. Je suis un courant d'air. C'est pas plus mal comme ça.

lundi 17 août 2020

Jeu de piste



Voilà,
donc, à Biscarrosse-Plage, l'année scolaire 1964-1965 il y avait Danielle Dubosc, qui devait avoir une vingtaine d'années. Elle habitait derrière la librairie Gendron, me semble-t-il, tout près de notre école. Je crois me souvenir qu'elle avait perdu sa mère et qu'elle vivait seule avec son père, que l'on apercevait de temps à autre souvent vêtu d'une salopette bleue, d'une chemise à carreaux et la casquette vissée sur la tête. Je cois que c'était un homme triste qui n'arrivait pas à se remettre de la disparition de son épouse. Danielle avait organisé une section de louveteaux — ce que le curé du village n'avait pas vu d'un très bon œil considérant cela comme une concurrence, et peut-être même comme un affront, puisque lui s'occupait du patronage des "Cols-verts". Ma génitrice, m'avait donc inscrit aux louveteaux au prétexte qu'elle avait été "jeannette" dans sa jeunesse. Cette affaire ne m'enthousiasmait pas des masses, parce que j'aurais préféré être tranquille pénard tout seul, les jeudi après-midi, mais Danielle était si belle si gentille si douce et attentionnée que finalement c'était plutôt bien. Je crois que le reste de la semaine, elle suivait des cours par correspondance, mais je n'en suis pas certain. Parfois elle venait nous voir à la récréation de l'autre côté du grillage, sans doute parce qu'elle faisait coïncider ses pauses avec les nôtres. 
Je me souviens d'un jeu de piste qu'elle avait organisé une fois, dans la forêt à la sortie du village à proximité de la route d'Arcachon. On avait passé la journée avec nos sacs à dos, le mien était kaki, avec des poches partout, c'était celui que mon père avait utilisé quelques années auparavant lorsqu'il crapahutait dans le djebel algérien. Ma mère m'avait confectionné une espèce de salade de tomates, ou de patates pommes de terre je ne me souviens plus, dans un tupperware parce que c'était tout nouveau et soi-disant bien pratique  — si tu savais bien les fermer de sorte qu'ils demeurent étanches — ce que la mère n'avait évidemment pas bien fait de sorte que la sauce s'était répandue dans mon sac. Ce jeu de piste c'était vraiment formidable, c'était la grande aventure. Notre groupe était composé de deux sizaines, j'étais le second de l'une d'elles ce qui m'allait très bien, car je n'ai jamais trop aimé les responsabilités ni le pouvoir. J'ai toujours eu plus de goût pour les bordures, les marges et la solitude. Et puis notre sizenier, était un garçon raisonnable, pondéré, un bon élève de la classe, sérieux, et qui lui aussi lisait le journal de Tintin qui paraissait tous les mercredi, et ça quand même ça crée des liens. Il s'appelait Pascal Loiseleux et sur la photo de classe il est tout en haut à gauche. Il habitait  alors dans cette grande maison où je ne suis jamais entré — mais dont je me disais que cela devait être rudement bien d'y habiter — et que j'ai photographiée en 1996. À cette époque là France Gall avait seize ans et chantait « N’écoute pas les idoles » composé par Serge Gainsbourg. Cette première année à Biscarrosse, fut vraiment un enchantement. Il me semblait alors que le paradis était à portée de main, simplement à cause de l’omniprésence de la nature, mais aussi parce l’ambiance était beaucoup moins kakie que celle dans laquelle j’avais précédemment grandi. Et puis il y avait la présence de l’océan tout près, les senteurs d’iode et de pin, tout un univers olfactif que j’ai retrouvé ces deux dernières semaines passées sur un autre bord de mer et qui m’ont ramené vers les rivages de cette enfance. (Linked with the weekend in black and white

jeudi 13 août 2020

Nu au rideau


Voilà,
avais-je en tête un certain cliché d'Edward Weston lorsque j'ai pris ou tiré cette photo, il y a longtemps, très longtemps au siècle dernier, ou bien est-ce un tropisme inévitable pour qui se pique de photo, de jouer avec les ombres d'un rideau sur un corps, comme l'a fait Alvarez-Bravo, et aussi Man Ray et sans doute bien d'autres. Je crois, bien que je n'en sois pas tout à fait certain, que cette photo a été prise chez Moli, comme nous appelions, (du nom abrégé de Molinario son ancien propriétaire) cette maison du belvédère que les parents d'Agnès avaient achetée en 1973, et qui fut cet été là, la maison où nous nous retrouvions entre jeunes : il y avait Delphine, Agnès, Pierre qui ressemblait à Neil Young, Barbara, Anthony, Jérôme et Amélie Mistler qui passaient de temps à autre. Parfois, plus petite que nous, Valérie, fille et sœur de comédienne, et qui l'est devenue venait créer des petits spectacles à notre intention (Il y a quelques mois, j’en ai vu un fort beau qu’elle a écrit et réalisé comme quoi des vocations viennent de fort loin). Ce fut l'été de mes dix-sept ans, un bien bel été.

lundi 10 août 2020

Rêverie à la Fondation Vuitton


Voilà
apprendre créer 
m’abandonner à des sensations nouvelles me confronter à des complexités jusque là ignorées
tel est mon premier besoin et sans doute aussi mon unique désir
un rempart contre la peur et la solitude aussi
Mais quoi qu’il en soit je m'effacerai de ce monde
sans en avoir compris grand chose

mercredi 5 août 2020

Sursitaires


Voilà
donc la planète brûle, l'épidémie s’étend
on s'interroge sur l’heure de la marée
Masqués on joue à cache-cache avec la peur
essayant de ne pas trop songer au lendemain
puisque tant de signes désormais nous rappellent notre condition de sursitaires

dimanche 2 août 2020

Histoires de Guignols


Voilà,
Le Guignol Guérin est la plus ancienne famille de marionnettistes Guignolistes de France, toujours en activité. Depuis 6 générations, à Bordeaux et partout en France, la famille Guérin propose des spectacles et des pièces de théâtre dans la pure tradition du répertoire lyonnais. Ces photos prises au Parc bordelais il y a quelques jours, lors de mon passage dans cette ville ont quelques chose de désuet et de si anachronique que cela en paraît presque absurde. Août commence sans que je ne puisse me déprendre d'une vague inquiétude comme souvent à cette époque. J'aimerais avoir ce détachement de Kafka, qui le 2 Août 1914 notait dans son journal "La Russie déclare la guerre à l'Allemagne. Après-midi piscine".   
Sinon, j'ai vu qu'un blockbuster intitulé "Greenland" allait bientôt sortir en France. Une histoire d'astéroïdes qui s'écrasent sur terre. Etrange, cette fascination américaine pour les fictions apocalyptiques. Aucune autre société contemporaine n'a une telle appétence pour la violence et la destruction. Pourtant, on est là-bas déjà en plein film d'horreur, et l'astéroïde leur est déjà tombé dessus, il y a un peu moins de quatre ans, comme l'avait constaté le journal allemand "Der Spiegel". Dans les films il y a toujours un héros solitaire, un super Jesus Mc Gyver, capable de sauver l'Amérique sinon le monde de la catastrophe. Dans la réalité, les américains sont incapables de se débarrasser d'un malade mental qui ne veut pas que le monde lui survive et auquel ils ont précisément confié leur destin. A se demander si Dieu bénit vraiment l'Amérique. Mais il est vrai que c'est aussi une fiction qui justifie bien des folies. Il existe en français une expression "faire le guignol" qui signifie "amuser les autres volontairement ou non". Mais le guignol qui gouverne la première puissance occidentale n'amuse plus. On songe plutôt à Shakespeare. "C'est un malheur du temps que les fous guident les aveugles"...
 
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samedi 1 août 2020

Jeune visiteur au Musée de l'Homme


Voilà,
une de ces photos de cet été 2018 où pour la première fois, je n'avais pas du tout quitté Paris, sans doute par manque d'argent, mais aussi par flemme, parce que finalement je trouvais aussi bien d'être chez moi à ne rien faire en restant au frais dans un appartement aux volets clos, par ces temps de grande chaleur. J'avais visité des musées parisiens (me réjouissant que certains aient l'air conditionné, comme le nouveau musée de l’homme) je m’étais baladé, intra-muros et dans quelques endroits de l'Ile-de-France, j'avais pris beaucoup de photos, oui beaucoup. Pas toujours intéressantes, mais tout m'intriguait. C'est à se moment là qu'ont commencé à se propager de façon insistante dans la presse les premières analyses sur l'Effondrement et que le terme de collapsologie encore relativement confidentiel s’est plus largement répandu. Cet été là, fut celui la tardive prise de conscience par les médias des perturbations climatiques en cours et de toutes ses implications, à moins que ce soit précisément à ce moment là qu'ils ont réalisé que cela pouvait faire vendre. Je me souviens de cette carte des températures début Août 2018.


Pourtant l'hiver précédent les températures en Arctique avaient été de 30° supérieures aux normales saisonnières et l'été austral lui aussi particulièrement chaud (faiblement en comparaison de celui de 2018-2019), sans qu'on en fit pour autant les gros titres. Non, je crois qu'à l'époque on parlait en France, surtout des querelles autour de l'héritage de Johnny Hallyday, et du mercato concernant Neymar. Bref, j'ai pensé à l'avenir de ce jeune homme qui semblait si absorbé dans son observation. je crois qu'il était étranger, américain, mais je n'en suis pas certain. Deux ans plus tard, on ne peut pas dire que les choses se soient particulièrement arrangées sur le plan climatique. Cette année en Juin, il a fait 38°C en Sibérie. pourtant c'est autre chose qui préoccupe le monde. La récession liée au covid, la pandémie qui n'en finit pas, les migrants qui continuent de s'échouer au sud de l'Europe. Tout semble si précaire. Sans lendemain et l'avenir si imprévisible. Cette année je vais de-ci de-là. J'ai l'impression de faire ma tournée d'adieux. Il n'y en aura pas pour tout le monde.

mardi 28 juillet 2020

Madère


Voilà,
Je ne me souviens plus du village, mais c'était au centre de l'île de Madère, les guirlandes tendues au dessus de la rue ajoutaient de la couleur au bleu du ciel. Il faisait très chaud. Ce qui me manque à présent lorsque vient l'été, c'est ce sentiment d'insouciance que je pouvais éprouver en d'autres temps. Mais je suppose que cette sensation est assez communément partagée désormais. (Linked with Our world Tuesday)

dimanche 26 juillet 2020

Liste des douleurs


Voilà,
les réveils ne sont jamais fameux. Trop de terreurs macèrent dans la nuit. Les anciennes suintent, de plus récentes suppurent. Le tout bien fétide. C'est cela sans doute vieillir. On ne s'y fera jamais, à cette réalité, et aux désagréments qu'elle suscite. Évidemment il faut bien finir, c'est dans l'ordre de la nature. Mais rien ne dit qu'on finira paisiblement, c'est cela qui taraude. Et toutes ces douleurs qui deviennent le noyau du monde. La fulgurante qui surgit parfois partant de la cheville et remontant dans le mollet. Celle comme un poing enserrant le cœur. L'autre comme une boule d'épingles appliquée à la surface de la peau. Et puis le nœud de fil de fer barbelé qui bouge tout seul à la racine du pouce. Le minuscule et dense brasier de feu froid irradiant dans le biceps. Et aussi la térébrante qui telle un canif fouaille dans l'entraille. Et celle pareille à un nid de guêpes au creux de l'aisselle. Et encore l'urticante et vive comme un jet de venin qui remonte le long de la moelle épinière. Sans compter ce minuscule caillou irradiant la mâchoire de ses piqûres. Ou ce vide étourdissant parfois dans la tête comme si le cerveau n'était plus qu'un grand courant d'air. La plus récente, irradiant depuis l'aine qui endolorit la jambe au point de rendre la marche pénible. Alors tenir le mur, s'accrocher à la rampe. Du vacillement permanent, faire une aventure. Et toutes les autres infimes innombrables, les fugitives, étoiles filantes, météorites... Parfois cette peur d'être malade sans le savoir. Parce que tout de même ce n'est pas possible ce n'est pas ça être en bonne forme. Se rassurer, penser à tous ceux qui n'ont cessé de se plaindre, tiens Michaux par exemple, qui malgré tout avait une mauvaise santé de fer. C'est aussi que, il n'est plus de semaine qui n'instruise de la maladie de l'un, du décès de l'autre. Le réseau social devient une putain de gigantesque rubrique nécrologique. Le téléphone un pourvoyeur de sinistres nouvelles... On passe plus de temps à rédiger des condoléances que des billets d'humeur. Et ce qui n'était qu'une abstraction une vague idée qu'on repousse à plus tard, encombre désormais. On a du mal à trouver la légèreté. Particulièrement au cœur de l'été. On voudrait bien pourtant. On se dit qu'il faudrait mettre des couleurs un peu plus chaudes dans la maison. On écoute de la disco des années soixante dix. On dansotte tout seul mais le souffle se fait court et le cœur n'y est pas. D'ailleurs il fatigue, lui aussi.
Et  désormais, cette épidémie qui relègue aux oubliettes tout le reste. C'est masqué que nous allons à notre fin.
Quel rapport avec la photo ?
J'ai lu, il y a peu, que l'écrivain Charles Dantzig avait déjà pensé à son épitaphe  : "Un taxi m'attend". 
Cette sculpture intitulée 'Taxi' de J Seward Johnson Jr représente un "city businessman hailing a cab au coin de la 47me rue et de Park Avenue.
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vendredi 17 juillet 2020

Les visages me manquent


Voilà,
en fait, ce n'est pas simplement que je tenais alors à entreprendre une série sur les gens en train de photographier, c'est aussi que je trouvais cette fille plutôt belle et que j'aimais bien aussi ce premier plan avec l'homme de dos, et l'image sur son écran. À l'époque, il y a douze ans, il n'y avait pas encore beaucoup de smartphones, plutôt des appareils numériques. J'ai le souvenir que c'était au Centre Georges Pompidou, mais je ne sais plus à l'occasion de quelle exposition. Aujourd'hui, dans les musées, les visages disparaissent derrière les masques, et ils me manquent. Il est au demeurant possible que cette photo appartienne désormais à un passé tout à fait révolu.
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jeudi 16 juillet 2020

Sous le ciel de Bourgogne


Voilà,
ces derniers temps, en regardant le ciel de Bourgogne – une Bourgogne devenue presque sèche et aride –, je me faisais la réflexion que je n'avais pas résolu l'équation "comment être positif et lucide à la fois".  Je songeais qu'en ces temps moroses il me faudrait apprendre à être futile et léger, à ne pas m’appesantir sur les périls qui menacent l’humanité, puisque désormais on en parle même à la radio — sans pour autant que cela parvienne vraiment aux oreilles des politiques et des industriels — ni m’attarder sur les trop nombreuses injustices qui se donnent à voir et à entendre et qui, tôt ou tard, entraîneront, comme c'est actuellement le cas au Liban, l'explosion des cadres sociaux.
Ou alors le faire avec humour, mais c'est plus difficile quand on a soi-même fort peu d'espoir d'en réchapper.  Tout ça parce que je constate de plus en plus, en lisant les billets de mes correspondants de blog un peu partout dans le monde que, cette pandémie a sérieusement entamé le moral des uns et des autres. Il n'est guère que du côté de Perth, ou en Nouvelle-Zélande qu'on ne déprime pas trop. Il est possible que le statut d'île ou de ville la plus isolée du monde atténue la rumeur du monde. On recommence d'ailleurs à jouer au rugby dans les stades néozélandais (à mon plus grand plaisir d'ailleurs, puisqu'il est possible de les voir en streaming), et là-bas, faute de matches internationaux, on s'apprête à une rencontre entre l'île du nord et celle du Sud, qui semble sous ces latitudes, un événement considérable. Pour moi aussi. Ça sera comme voir jouer les All blacks contre les All blacks.
 Donc, j'en étais là ce matin de mes réflexions,  lorsque j'ai vu passer le message d'un certain Thierry Janssen que mon ostéopathe a relayé sur son réseau social : "Plus le temps passe, plus j’éprouve un malaise face à ce qui est en train de se passer dans le monde. Mon instinct d’être humain me dit que quelque chose ne tourne pas rond. Il y a comme une menace et celle-ci n’est pas due à un virus. C’est comme si nous étions déconnectés de notre bon sens, déviés sur un chemin qui nous éloigne de la Vie, privés du droit de réagir avec la vitalité qui a sauvé l’humanité de bien des mauvais pas par le passé, réduits au statut d’automates auxquels il est défendu toute créativité. La résignation se répand dans les populations, elle nous conduit droit vers la dépression psychologique et physique. Tout cela n’est pas bon pour notre système immunitaire. Nous sommes fragiles. Étant d’une nature profondément optimiste, j’hésite à partager ce que mon corps me dit... car il s’agit bien de mon corps et non pas de mon mental... Ne sentez-vous pas, vous aussi, la mort qui plane au-dessus de nos têtes?"Je l'ai donc relu plusieurs fois. Heureusement que le type se prétend optimiste.
J'ai repensé au "Congrès de Futurologie" du génial Stanislas Lem. En voici un extrait : "Récemment,  Science News avait brièvement mentionné l'apparition de nouveaux psychotropes du groupe dit des bénignateurs (ou bonines) capables d'imposer à notre psychisme une gaieté et une sérénité sans objet. Mais oui ! Je revoyais encore cette notice avec les yeux de l'esprit. Hédonidol, bénéfactorine, empathiane, euphorasol, félicitol, altruisane, bonocarésine et toute une série de dérivés..."
Bon, je vais peut-être faire un tour à la pharmacie. (Linked with skywatch friday)
Ou écouter un air de Count Basie.

mardi 14 juillet 2020

Drôle de sensation



Voilà,
"si je me souviens bien, j'étais toujours sur le qui-vive dans ce quartier. L'autre jour, je l'ai traversé par hasard. J'ai éprouvé une drôle de sensation. Non pas que le temps avait passé mais qu'un autre moi-même, un jumeau, était là dans les parages, sans avoir vieilli, et continuait à vivre dans les moindres détails, et jusqu'à la fin du temps, ce que j'avais vécu ici pendant une période très courte." Patrick Modiano. "L'Herbe des Nuits". (linked with Paris in July)

vendredi 10 juillet 2020

Et je vais, j'avance, je marche au hasard





Voilà
"Et je vais, j'avance, je marche au hasard. Rien dans mes mouvements (je remarque ce que les autres ne remarquent point) ne trahit dans l'observable, l'état de stagnation dans lequel je me trouve. Et cet état d'absence d'âme, qui serait commode, étant opportun, chez quelqu'un se trouvant étendu ou confortablement assis, est singulièrement incommode, et même pénible, chez un homme en train de marcher dans la rue.
C'est une impression d'ivresse à force d'inertie, de soûlerie sans joie, ni en elle-même ni dans sa source. C'est une maladie qui ne rêve même pas de convalescence. C'est une mort gaie" Fernando Pessoa in "Le livre de l'Intranquillité". (Linked with the weekend in black and white )

dimanche 5 juillet 2020

La liste de quelques pochettes de disques

 

Voilà
je continue avec une autre liste. C’est une expression tout à la fois de la futilité et de la paresse. Ça me va très bien. Cette fois-ci ma liste des pochettes de disque préférées. J’aurais adoré réaliser une pochette de disque dans ma vie. J'ai essayé à une époque. Dans les années quatre-vingts. Sans succès.
Half mute de Tuxedo Moon parce que j’ai trouvé alors très fort ces figures inspirées du constructivisme sur ce fond d’aquarelle. En plus l’album est génial
Flying lizards. Acheté sensiblement à la même époque que le précédent. A cause des xérographies au format cartes postales comme celles que je réalisais alors. J’avais acheté le disque sans l'écouter juste pour la pochette. Et je l’avais beaucoup aimé. En plus il était en vinyl blanc
La pochette de "Drums and wires" d’XTC. Un pur chef d’œuvre de graphisme. Et aussi un superbe album
L’album "Fear of music" des Talking Heads. Avec son papier gaufré noir impossible à reproduire sur l'écran
"Sticky fingers" des Stones par Andy Warhol. Je l’ai avec une vraie braguette !!!
Celle du Off the coast of me le premier album de Kid Creole and the Coconuts pour ce qu’elle apportait d’exotisme de pacotille dans la grisaille des jours parisiens et pour la nonchalance du morceau qui donne son titre à l'album
la pochette de One step beyond premier LP de Madness, à cause de la jeunesse perdue 
Celle d'Abraxas de Santana, sur laquelle on pouvait passer beaucoup temps à explorer les détails quand on avait un peu trop fumé
Celle de l’album  5 de soft machine dont j'ai déjà parlé avec le chiffre noir sur fond noir, remarquable travail de graphisme et d'impression, principe réutilisé plus tard par Art Spiegelman pour la couverture du new-Yorker après l’attaque terroriste sur New York  et la destruction des Twin towers
Celle du premier album des B52's à cause du jaune et des silhouettes des membres du groupe retouchées en à-plats de couleurs, et pour la futilité dansante. Et d'ailleurs la chanson 52 girls n'est elle pas une liste ?
Celle du premier album de Cure, avec l'aspirateur contre le frigidaire, que je trouvais délicieusement prosaïque et banale. Et aussi à cause de la typographie du nom du groupe qui n'a jamais changé
Tarkus d'Emerson Lake and Palmer que j'avais acheté d'occasion à dix-sept ans,  pour la vivacité de certains souvenirs associés à cet album, en dépit du surréalisme de pacotille qui frôle le kitsch et
le mauvais goût.
Who's next j'adore ce montage en dépit du mauvais goût certain de l'image
Breakfast in America pour son côté rétro et sa citation des années cinquante, et parce que beaucoup de bons et de moins bons souvenirs me lient à ce disque et à un certain été 79 qui fut éprouvant à bien des points de vue et aussi très fécond sous d'autres aspects.
Meddle de Pink Floyd qui représente un gros plan d'oreille plongée dans l'eau, et m'évoque irrésistiblement une certaine chambre
Close to the edge à cause de ce magnifique dégradé de vert réalisé à l'aérographe, et aussi à cause du lettrage neo-psychédélique aussi. Je me souviens qu'à l'époque j'aimais beaucoup les dessins de Roger Dean qui illustrait leurs pochettes. Et puis même si de nombreuses connaissances considèrent que c'est une faute de goût j'adore cet album qui m'a beaucoup fait planer en dépit des textes pseudo poétiques lourdingues. Et ce disque me fut offert pour mes vingt ans par un être cher.
Penguin Café Orchestra, parce que j'aime ce genre d'image surréaliste, et j'adore les pingouins, le mot pingouin me ravit, — et dans ces exercices de théâtre à la con où il s'agit de s'identifier à un animal, j'adorais faire le pingouin, c'est très facile pas fatigant et particulièrement efficace je peux faire ça pendant des heures — et puis cet ensemble orchestral délicieusement british me ravit.
Ummagumma à cause de l'image dans l'image dans l'image
Weasels ripped  my flesh des Mothers of invention avec ce dessin représentant un homme qui se rase avec une belette
"Wish you were there"  réalisée par Storm Thorgerson avec l'homme d'affaire qui serre la main d'un autre en train de brûler
allez je m'arrête là, même si c'est ce dont on est le plus sûr il n'est jamais bon de réveiller certains souvenirs 
(Linked with monday mural)

mercredi 1 juillet 2020

Nouvelle maladie mentale


Voilà
"Est-ce que l'anticonformisme et le franc-parler sont une maladie mentale ?
Selon la dernière édition du DSM-5 (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) il semblerait que oui.
Rappelons que le DSM est le manuel publié par l'association américaine de psychiatrie décrivant et classifiant les troubles mentaux. Il est de plus en plus utilisé dans le monde entier pour diagnostiquer les maladies mentales.
Rappelons aussi qu'à chaque nouvelle édition, il y a des dizaines de ces nouvelles maladies. Sommes-nous en train de devenir de plus en plus malades ? Est-ce qu’il devient plus difficile d’être en bonne santé mentale ? Les auteurs du DSM-5 déclarent que c’est parce qu’ils sont plus à même d’identifier ces maladies aujourd’hui.
Étrange coïncidence on a constaté que très vite, après chaque parution du DSM, de nouveaux médicaments apparaissaient qui comme par hasard soignaient ces nouvelles maladies. 
Donc ce manuel a identifié une nouvelle maladie mentale appelée « trouble oppositionnel avec provocation » ou TOP. Cette maladie est définie comme un « schéma continu de désobéissance, d’hostilité et de provocation » et les symptômes incluent la remise en question de l’autorité, la négativité, la défiance, la contradiction. Et aussi le fait d’être facilement agacé, comme cette dame aux cheveux blancs qui fixe l'objectif.
Souvenons nous juste qu'au temps de l'Union Soviétique on incarcérait les opposants politiques dans des hôpitaux psychiatriques.
(linked with the weekend in black and white)

mardi 30 juin 2020

Tour de France


Voilà,
le Tour de France aurait du commencer samedi dernier... Cela fait partie des choses qui rythment la vie de ce pays, et relèvent en quelque sorte de notre folklore national. Un été sans tour de France c’est, dirait Leonard Cohen, «comme un tiroir sans opium, comme un œillet d’Inde transformé en vulgaire marguerite». Les derniers étés sans tour de France advinrent pendant l’occupation nazie. C'est à ce genre de détails que l'on comprend l'ampleur de la crise que nous traversons. Je ne suis pas particulièrement passionné par le cyclisme, mais les étapes de montagne, par exemple ont toujours quelque chose de fascinant. Je me souviens de l'été 1967 à Biscarrosse qui fut celui où j'appris à faire de la voile avec la fille et le gendre de nos voisins qui possédaient un petit Jeanneau ammarré à Port Maguide sur le lac de Sanguinet. Un jour dans la voiture (une très vieille Mercédès qui possédait un autoradio), alors que nous revenions d'une journée sur le lac nous apprîmes la mort  du cycliste Anglais Tom Simpson sur les côtes du mont Ventoux, dûe à une overdose de produits dopants. Je me souviens aussi de mois de juillet 1972 à Paris, où je regardais le duel entre Eddie Merckx et Luis Ocana en mangeant des pop corn que je m'étais préparé, dans l'appartement de l'école polytechnique que j'avais pour moi tout seul puisque mes parents travaillaient et que mon jeune frère était chez sa nourrice. Et depuis il m’est souvent arrivé de suivre ces étapes de montagne à la télévision. Même si l’on sait que la plupart de ces coureurs sont dopés à mort, le spectacle de la souffrance qu’ils s’infligent à l’assaut de certains cols demeure attrayant. « Du pain et des jeux », le vieil adage romain reste actuel. Néanmoins, de grands auteurs comme Albert Londres ou Antoine Blondin ont écrit sur cette épreuve chantant la geste de ses martyrs et de ses héros, contribuant ainsi à lui donner des lettres de noblesses, ce qui dans un pays autrefois si épris de littérature n’est pas rien.
Plus tard dans ma vie, j'ai rencontré des gens qui passaient leurs vacances l'été dans les Alpes afin de pouvoir assister aux étapes de montagne. Ils avaient même dans leur salon une assiette à l'effigie de Raymond Poulidor, l'éternel second du tour de France. Pour ma part je n’ai, enfant, jamais beaucoup possédé de ces figurines de cyclistes. Je leur préférais les voitures de courses de la marque Dinky Toys, même si les premières que je me suis achetées était de la marque majorette. Il est possible que j’ai déjà évoqué cet épisode. Je me rappelle que lorsque nous allions à Bordeaux, Chez ma grand-mère qui habitait rue de la Devise, nous passions souvent au magasin de jouets de Maurice Verdeun (qui d’ailleurs était un ancien champion cycliste) dans ce passage couvert appelé je crois la galerie bordelaise. Elle m’offrait souvent une de ces miniatures. Aujourd’hui encore la vision d’une boîte jaune Dinky Toys continue de m’émouvoir. Elle réactive les convoitises qui me saisissaient alors devant certaines devantures.
linked with weekend reflections

dimanche 28 juin 2020

Palais de la Porte dorée



Voilà,
il y a deux semaines j'avais publié la peinture murale de Pointe-à-Pître, commémorant un massacre perpétré par la police française en 1967. Aujourd'hui j'ai choisi de montrer des fragments des monumentales fresques de l'ancien Palais des colonies de la Porte Dorée, conçu et édifié pour l'exposition qui eut lieu en 1931 afin d'exalter "la mission civilisatrice de la France" dans les outremers et dont il reste encore quelques vestiges éparpillés dans le bois de Vincennes. Aujourd'hui reconverti en musée de l'histoire de l'immigration, le bâtiment abrite toujours ces scènes peintes, dans les années 30, par Pierre Ducos de la Haille, sorte de Puvis de Chavannes de la propagande colonialiste. On ne va pas épiloguer la dessus et ressasser les lieux-communs relatifs à cette période historique. Louis-Ferdinand Céline a, dans "Voyage au bout de la nuit" décrit avec suffisamment d'ironie et une implacable clairvoyance la réalité coloniale et la connerie des petits blancs venus tenter l'aventure en Afrique.
Néanmoins, ces fresques m'intéressent. Destinées à vendre de l'illusion, elles étalent les mensonges et les croyances des occidentaux de la première moitié de XXème siècle persuadés de leur supériorité sur le reste du monde et décrivent les outremers comme autant de lieux peuplés de gens n'attendant que la bonne parole de l'homme blanc. Ce vaste ensemble constitue une sorte d'iconographie de cette prétention à l'universalisme qui n'a jamais abouti. Il est possible que ces peintures murales soient un jour saccagées, parce qu'elles témoignent d'un passé désormais considéré par la plupart de nos contemporains comme honteux. Il y a quelques semaines on a bien barbouillé la statue de Voltaire au motif que ce dernier aurait tenu des propos racistes au XVIIIème siècle. 
Oui bien évidemment, esclavagisme et racisme sont indéfendables. Ils demeurent cependant ce qu'il y a de mieux partagé au monde et au cours des temps par tous les peuples et les civilisations de cette terre. Souvent sommaire, l'approche essentialiste, anachronique et moralisante constitue une forme de paresse intellectuelle, palliant bien des ignorances ; elle se refuse à mettre en perspective les événements et les pensées dans le temps long de l'histoire. L'époque a tendance à réfuter la complexité. Pour ma part je me méfie des iconoclastes. On commence à renverser des statues, on finit par brûler les bibliothèques. Quoiqu'il en soit, je n'oublie pas que j'écris ceci sur une machine sûrement assemblée dans une de ces gigantesques usines-casernes où s'échinent des cohortes d'ouvriers chinois soumis à des cadences infernales ni que la plupart des composants de cette machine proviennent de minerais dont les gisements sont creusés dans des conditions effroyables en Afrique et en Asie du Sud-Est. Je n'oublie pas non plus qu'un occidental tourmenté est quelqu'un qui a la possibilité de pouvoir encore s'accommoder de ses contradictions. (linked with monday mural)

vendredi 26 juin 2020

Lavandiers près de Karachi

Alentours de Karachi (1991)
Voilà,
je croyais avoir déjà mis en ligne des photos des lavandiers aperçus aux alentours de Karachi, et dont on peut voir le linge nettoyé à la cendre (riche en potasse) sécher au loin entre les arbres et les ballots de tissus. C'est une des premières photos que j'ai prises au Pakistan. Je crois que c'était sur le chemin de Clifton Beach, mais je n'en suis pas tout à fait certain. J'étais sidéré d'être là, fatigué du voyage, un peu perdu à cause du décalage horaire, ne comprenant pas grand chose à ce que je voyais ou entendais, en particulier l'anglais qu'on me parlait et que j'avais du mal à décrypter. J'avais quitté l'Europe au moment de la tentative de coup d'état militaire en URSS un mois plus tard à mon retour, l'URSS n'existait plus), et je me retrouvais là, —heureusement en compagnie d'amis plus ou moins rompus aux traditions locales — mais un peu comme un somnambule, incapable de trouver la bonne distance avec ce que je voyais. Je ne me sentais pas très à l'aise, appréhendant difficilement les codes en usage dans cette ville énervée et surchauffée où vivre consiste surtout à survivre. (Linked with the weekend in black and white)

jeudi 25 juin 2020

Toutes les réalités


Voilà,
"La recherche scientifique de l'avenir viendra peut-être à découvrir que toutes les réalités sont des dimensions d'un même espace, qui ne serait donc ni matériel ni spirituel. Dans une dimension, nous vivons peut-être notre corps ; dans une autre nous vivons notre âme. Et il existe peut-être d'autres dimensions, où nous vivons également d'autres aspects tout aussi réels de nous-mêmes. Il me plaît parfois de me laisser aller à une méditation gratuite sur le point le plus reculé auquel ces recherches peuvent conduire."  écrivit un jour Fernando Pessoa  dans "Le livre de l'intranquillité". J'aime assez cette intuition poétique, et j'y repense assez souvent dans les troublants reflets qu'offre l'espace où je me déplace, et qui parfois me capturent sans que je ne m'en aperçoive. Dans cette image la femme semble s'éloigner de l'homme en jaune, alors qu'en fait elle vient à sa rencontre, et je me découvre soudain entre eux deux alors que je ne pensais pas m'y trouver. C'est comme ces moments où croyant nous rassembler dans ce que nous nommons identité, nous nous éparpillons dans les figures chimériques de ce que nous aurions voulu être sans jamais y parvenir. (Linked with weekend reflections)

dimanche 21 juin 2020

Le jour où j’ai vu André Malraux



Voilà,
aux alentours du Panthéon, un artiste nommé, C215 peint sur les boîtiers électriques ou sur certains murs du quartier les portraits de ceux et de celles qui reposent dans cet édifice au frontispice duquel est inscrit "Aux grands hommes la patrie reconnaissante". Parmi eux se trouve André Malraux, l'auteur de "La condition humaine" qui inventa et dirigea le Ministère de la Culture sous de Gaulle. Une admiration réciproque et une amitié sincère liaient ces deux hommes aux parcours pourtant si différents. Mes parents militaires n'aiment pas De Gaulle au prétexte qu'il avait bradé l'empire colonial et surtout l'Algérie, et se moquaient de Malraux lorsqu'il passait à la télévision à cause des nombreux tics dont il était affligé. Et puis mon père exécrait les intellectuels, j'en ai déjà parlé ici ou bien . De Malraux, on disait en plus qu'il était opiomane, drogué, je ne sais quoi d'autre encore. Ce qui du coup me le rendait a priori plutôt sympathique.
Entre 1970 et 1975, j'ai habité à l'Ecole Polytechnique, rue de la montagne Sainte Geneviève, établissement militaire où mes parents travaillaient et bénéficiaient d'un modeste appartement de fonction sous les toits du bâtiment Boncourt. En 1971 ou 1972, Malraux vint donner une conférence à l'amphithéâtre Poincaré à l'attention des polytechniciens. Etonnamment, mon géniteur me proposa d'y assister car il pouvait me faire discrètement rentrer si je le souhaitais. Ainsi donc m'étais-je faufilé tout en haut de l'amphi, que je connaissais bien. Certains samedi je venais y caresser avec un mélange d'effroi et de fascination les touches du grand piano noir qui s'y trouvait. J'avais alors une quinzaine d'années.
Malraux assis derrière le vaste bureau, commença son discours, tassé recroquevillé sur lui même, bredouillant de façon presque inaudible, projetant parfois ses bras dans l'air de manière désordonnée. Il y a des dessins de kafka qui me font songer à cette vision. J'étais gêné, embarrassé par le spectacle de ce vieillard, assailli de tics, qui ne semblait pas maîtriser son corps. Un mot existe en finnois Myötähäpeä (qui se prononce "meuhtaapear" pour signifier la honte qu'on éprouve pour un autre. C'était exactement ça. Et en même temps je ressentais une grande pitié pour lui. J'en avais les larmes aux yeux. Et puis petit à petit un changement s'opéra. À peine perceptible dans un premier temps. Oui il semblait que le corps trouvait peu à peu une certaine fluidité. Une gestuelle étrange commençait à sculpter son espace, les bras se déployaient parfois, et la parole devenait audible, ample. Comme si le corps et la pensée s'accordaient enfin. Quelque chose d'indéfinissable prenait mystérieusement forme devant moi. Des idées s'incarnaient soudainement. C'était un spectacle sidérant et envoûtant . Quasi hypnotique. L'intelligence se manifestait là comme un acte purement physique, une incarnation puissante et visionnaire. Une présence. Ce que je voyais là c'était la réflexion en mouvement, l'esprit qui se représentait dans une chorégraphie assise, étrange et violemment poétique, c'était la pensée comme une irruption, une insurrection, avec une forme de folie assumée malgré le costume et la cravate. Jamais de ma vie, je n'avais assisté à un événement aussi fascinant et mystérieux.
Je ne savais alors pas, toutes les douleurs et les deuils que cet homme avait du affronter au cours de son existence.
Quelques années après, j'ai pu parler de Malraux avec Philippe Tiry. Car lors de l'inauguration de la maison de la culture dont il fut le premier directeur, il avait pu avoir de longs échanges avec lui. Et puis il y eut aussi cette singulière exposition à la fondation Maeght, intitulée le musée imaginaire. Oui Malraux c’était aussi ça, l’homme qui a eu le projet (hélas avorté puisqu’il n’y en eu qu’une dizaine aujourd’hui toutes reconverties en salles de spectacle) d’édifier une maison de la Culture par département. Du moins favorisa-t-il dans notre pays la décentralisation culturelle. Oui il fut un temps en France où l’on considérait la culture comme un service public au mème titre que l’enseignement ou la santé. Mais aujourd’hui on voit dans quelle piètre considération on tient les personnels de santé les chercheurs et les enseignants. Quant à la culture... Le gouvernement vient tout juste d’autoriser la réouverture des casinos. Les théâtres sont toujours en quarantaines et les musées d’un accès limité.
Je sais bien tout ce qu'on pourra m'objecter au sujet de Malraux et qui n'est pas infondé : sa mythomanie, son goût pour l'affabulation et qu'il fut trafiquant et pilleur d'œuvres d'art dans sa jeunesse, certain verront en lui un chantre de l'appropriation culturelle, ou critiqueront son adulation  hystérique à l'égard de de Gaulle, ou encore railleront son goût pour l'emphase et l'autocitation.
Mais je m'en fous complètement.
Il y a eu cette vision dans ma vie tout comme il y eut l'éloge funèbres de Jean Moulin au Panthéon et l'hommage à Georges Braque dans la cour carrée du Louvre qui sont particulièrement poignants, et me bouleversent toujours autant lorsque je les entends.
Ça ne m'empêche pas d'aimer aussi des œuvres de Cioran, Thomas Bernhard, Bukowski entre autres, et les dessins de Reiser. 
D'ailleurs  je suis même très capable de m'en moquer. J'adore l'imiter et je le fais très bien.
(linked with Monday Mural)

jeudi 18 juin 2020

Déconfinement


Voilà,
cette photo, exemple de distanciation physique sans port de masque, je l'ai prise au premier jour du déconfinement à proximité de l'église St Merri, non loin du centre Georges Pompidou. Il existe un mot japonais pour designer le fait de faire une sieste dans un lieu public : ça se dit Inemuri. Pour ma part, c'est une chose dont je suis incapable. Mais il y a tant de choses dont je suis incapable. Renoncer par exemple. En certaines circonstances c'est une forme de sagesse. Il y a des épreuves qu'on n'est pas tenu de s'infliger après tout. Par exemple, je ne m'explique pas cette obstination absurde et quasi maladive à vouloir écrire en dépit de tous les désagréments liés à ces laborieuses tentatives. Je ne parle même pas du temps passé à agencer trois malheureuses lignes pour tenter de donner une forme que j'espère au plus près de ma pensée. Pensée qui d'ailleurs se dissipe au fur et à mesure que je m'échine à la formuler. Trouver les mots justes, les accorder ensemble, les placer dans un ordre clair et judicieux, éviter les ambiguïtés, les redites, les lourdeurs, chercher une certaine musicalité sans être pour autant certain d'y parvenir, réfléchir à la ponctuation, je trouve ça épuisant ! Tout ça pour finalement sombrer dans l'insatisfaction et s'apercevoir que tous ces efforts ne concourent qu'à tailler un grossier silex au lieu du diamant espéré. Je devrais m'en foutre. Tant de gens qui font profession d'écrire graphouillent comme des sagouins et pondent des quantités de merdes affligeantes qui recueillent néanmoins l'adhésion. M'en foutre ou laisser tomber. Pourquoi donc, ne pas se contenter de fabriquer des images, activité beaucoup plus amusante, légère et indolore, ou simplement de prendre des photos, occupation qui agrémente la flânerie et favorise la marche à pied ? Pourquoi cette incapacité à rédiger avec nonchalance et spontanéité ? Sûrement y-a-t-il des enjeux cachés qui m'échappent, un truc psy qu'il me faudrait débusquer. Mais c'est trop tard. Tenter de comprendre comment poser une moustiquaire sur une fenêtre en consultant les fiches bricolage de Leroy-Merlin me pompe déjà un temps considérable et me plonge dans des abîmes de perplexité, alors fouiller mon inconscient pour analyser les causes et les raisons de cette contention intellectuelle, on oublie. J'espérais qu'avec les années l'exercice prendrait un tour plus détendu mais il n'en est rien. Du moins, est-ce là l'occasion de réviser ma grammaire, de diversifier mon vocabulaire, de me prêter à des gymnastiques mentales qui tiennent mon cerveau en éveil et activent ce qu'il me reste de neurones encore valides. C'est déjà pas mal. Quand même ! (Linked with the weekend in black and white)

mercredi 17 juin 2020

l'Hypothèse communiste


Voilà,
Boulevard Lénine, à Bobigny, l'hypothèse communiste chère au philosophe Alain Badiou, n'est pas d'actualité. Plutôt son hypothèque. Ainsi, la confiance est à vendre, peut-on constater. Dans le reste du pays, celle qu'on porte aux dirigeants est perdue ; celle qu'on peut accorder à l'avenir ne vaut guère mieux. D'ailleurs, le sous-titreur d'un des nombreux et lénifiants messages de notre pangolin de la république lors du confinement n'avait-il pas — maladresse ou intention ? — écrit "foutur" au lieu de futur. Foutur : futur foutu.
"Que faire" demandait déjà en son temps le camarade Lénine sans qu'il trouvât pour autant la solution. C'est sans doute sans espoir. Mais bon que cela soit clair, ce n'est pas moi qui suis désespéré, c'est l'Époque qui est désespérante. (linked to signs2)


lundi 15 juin 2020

Comme des voix perdues dans la nuit


Voilà
" la vie entière de l'âme humaine est mouvement dans la pénombre. Nous vivons dans le clair-obscur de la conscience, sans jamais nous trouver en accord avec ce que nous sommes, ou supposons être. Les meilleurs d'entre nous abritent la vanité de quelque chose, et il y a une erreur d'angle dont nous ignorons la valeur. Nous sommes quelque chose qui se déroule pendant l'entracte d'un spectacle ; il nous arrive parfois, par certaines portes d'apercevoir ce qui n'est peut-être que des corps ou décor. Le monde entier est confus, comme des voix perdues dans la nuit" (Fernando Pessoa in "Le livre de l'Intranquillité") Linked with weekend reflections

dimanche 14 juin 2020

La fresque de Pointe-à-Pître



Voilà,
il existe à Pointe-à-Pître, en Guadeloupe, une fresque murale peinte par Philippe Laurent. Inaugurée en mai 2007 et entièrement financée par souscription populaire, elle représente une scène survenue en mai 1967 sur la place de la Victoire à Pointe-à-Pitre : on peut  y voir des manifestants Jacques Nestor et Harry Pincemaille tomber sous les balles de la police. (linked with Monday mural).

vendredi 12 juin 2020

Superhéros


Voilà,
HBO a donc décidé, surfant sur la vague d'émotion suscitée par le meurtre commis sur la personne de George Floyd, de supprimer momentanément de son catalogue "Autant en emporte le vent". C'est évidemment de la bonne conscience pour pas cher. Au passage on a d'ailleurs gracié un siècle après Max Mason, lynché en 1920 à Duluth, Minessota, après avoir été injustement accusé de viol. A ce compte là il faudrait mettre en quarantaine soixante dix pour cent des westerns puisque réunis, ils constituent une apologie manifeste du génocide des indiens d'Amérique. Mais bon, aujourd'hui les indiens tout le monde s'en fout, il y en a presque plus. Et puis si on veut aller par là, il faudrait aussi arrêter de commémorer le thanksgiving day, ce jour honni par toutes les dindes américaines. Car ce remerciement aux indigènes Wapanoags qui partagèrent leur savoir en matière d'agriculture locale avec ces pèlerins qui, il faut bien le dire étaient à la bible ce que les radicaux islamistes sont au coran, c'est à dire une bande d'abrutis puritains et schismatiques, fut quand même une belle entourloupe quand on sait le sort par la suite réservé aux populations natives.
Eh oui l'émotion c'est pratique, ça évite de réfléchir. Heureusement qu'il y a les superhéros. S'ils ne sauvent pas le monde au moins, j'ai vu ça dans pleins de films préserveront-ils l'Amérique des périls qui la menacent.
Cela me rappelle cette vitrine de coiffeur aperçue pendant le confinement, dans laquelle se trouve un mannequin représentant Wonderwoman, on se demande bien pourquoi d'ailleurs. des petits malin avaient écrit sur la vitre "Viens nous sauver" et "O.K. la meuf est complètement mytho"

jeudi 11 juin 2020

Pas tout loupé


Voilà,
aujourd'hui, après m'être promené au jardin du Luxembourg où j'ai fait cette photo que font tous les touristes, je suis allé du côté de St Germain-des-prés. Un groupement de galeries du quartier organisait une opération intitulée "Visitons nos galeries" pour officialiser leurs réouvertures. A la galerie "les yeux fertiles", Au bord des larmes comme écrivait Tchekhov, j’ai été saisi d’émotion par un petit tableau carré dans les couleurs bleues vertes violettes (je ne sais pas très bien je suis dyschromate) et des aquarelles sur vélin d'Arches dans le genre beige de Joaquim Ferrer. Elles n'étaient pas si chères mais encore trop pour moi. C'est là que je me suis rendu compte que j'avais en partie plutôt raté la vie matérielle. Mais bon, je me console en songeant que j'ai une fille adorable, charmante, intelligente et douée, rationnelle et scientifique, et bien plus travailleuse que son père. Nous nous entendons bien et nous rions souvent ensemble, et que cet amour là est ce qu'il y a de plus précieux. Finalement je n'ai quand même pas tout loupé. (linked with skywatch friday)

mercredi 10 juin 2020

Scène de crime


Voilà,
Le visage paisible de la haine ordinaire sûre de son impunité en convoque un autre, désormais disparu, et dont il me semble, certains jours, reconnaître quelques traits, lorsque je croise mon visage dans un reflet. Ce regard froid, indifférent de celui qui, sans état d'âme accomplit sa tâche avec méthode et professionnalisme, parce que, pense-t-il sans doute comme ses trois collègues complices, on le paye pour ça, pour faire le sale boulot, et qui s'offre à la caméra avec une assurance tranquille, dégoûte et suscite l'effroi. On y devine comme une lueur de défi quand il fixe l'adolescente qui le filme, quelque chose du genre "regarde ce qu'on fait à ceux de ton espèce, ton tour viendra". Autant que la Bible, autant que la corruption du nom de Dieu écrit sur les billets de banque (ce qui constitue en soi un blasphème  — et l'on sait le sort que la divinité réserva aux adorateurs du veau d'or), le meurtre de l'homme noir est inhérent à l'histoire des Etats-Unis qui, ne l'oublions pas, se sont constitués sur le génocide des peuples indiens. Là encore, dieu a bon dos et, n'en déplaise à mes amis croyants, il n'y a qu'un pas de "In god we trust" à Gott mit uns". Après tout, le patronyme de ce meurtrier qui fleure bon le fumier du terroir français, nous rappelle que cette amérique blanche est venue d'Europe, qu'elle en est un surgeon. Ici aussi en France, notre police peut tuer en toute impunité. Sans doute le fait elle moins souvent, mais elle le fait — quoi qu'en prétendent nos gouvernants et la plupart des syndicats de police — de préférence avec des noirs et des arabes, car la déportation massive de juifs, à laquelle en un autre temps elle a diligemment contribué, est passée de mode. Il y a sans doute bien des choses à cacher sans quoi un député de droite ne proposerait pas d'infliger une amende particulièrement dissuasive à quiconque filmerait les forces de police en action. D'ailleurs la découverte de groupes privés, essentiellement composés de policiers, sur les réseaux sociaux, et des propos particulièrement nauséeux qui s'y échangent, contribuent à amplifier la suspicion de racisme et la défiance dont les forces de l'ordre sont de plus en plus souvent l'objet, ces dernières années.
Quel rapport avec la photo ? Aucun.
Les mannequins sont blancs.
(Linked with the weekend in black and white

mardi 9 juin 2020

Oisive jeunesse



Voilà,
j’ai, dans ma jeunesse, pris du LSD. Je n’en tire aucune vanité. A chaque époque sa déraison et les moyens qui lui sont propres. Oh je resterai modeste, j’étais petit joueur et relativement prudent. Les acides je ne les prenais que par quart ou par moitié. A l'époque on rapportait que l'accident de Robert Wyatt — une chute de quatre étages lors d'une fête d'anniversaire — s'était produit alors qu'il était sous trip. Ça calme. Malgré cela, il m’est arrivé d’être surpris par l’intensité de l’effet généré. Pourquoi le taire, j’ai aimé ça. Terriblement. Ce furent des expériences mystiques, enthéogènes. Corps et pensée n’étaient plus qu’une même substance. J’ai perçu qu’il existait d’autres dimensions. J’ai été dépossédé de mon ego. Mon corps sans limites. Certaines fonctions organiques ont atteint des amplitudes cosmiques. Un jour j’ai arrêté. J’ai eu peur. C’était comme marcher au bord d’une falaise par temps de brume. J’ai cru mourir. Plus que les fois précédentes. Mais sans allégresse. Sans poésie. Sans couleur. Oui, les fois précédentes, c'était comme se tenir au bord d'un seuil en se laissant envahir par des visions sublimes, étranges. Comme si je me retrouvais au cœur d'un monde fractal. Le temps s'éprouvait différemment, il avait la texture d'une indéfinissable matière. Jamais je ne me suis senti aussi intensément vivant, tous les sens en éveil. C'était comme dans la chanson des Beatles. Mes plus beaux voyages furent intérieurs.
Longtemps j’ai pensé "plus tard si je vieillis je retenterai le coup, comme Henri Michaux" Je supposais alors que je pourrais le faire dans les mêmes dispositions mentales. Mais quand on est jeune, on n’a qu’une image extérieure de la vieillesse. C'est précisément la sensation la moins transmissible, la vieillesse. Je ne pouvais imaginer combien le poids des années entrave le corps, ni deviner les cicatrices qu'impriment dans la mémoire expériences et souvenirs. Ni craindre que des plaies anciennes puissent de nouveau se rouvrir. Quant à Michaux, lui prenait sa mescaline comme un chercheur qui expérimente, cartographie, diagnostique avec ses crayons ses plumes ses gouaches ses encres et son papier, en compagnie d'un médecin prêt à le faire redescendre si l'effet était trop brutal ou inquiétant.
Je ne suis pas certain qu’aujourd’hui je serai capable de retenter l'expérience. Je manque peut-être de sérénité. Les monstres ne sont jamais loin. La réalité s'avère déjà très anxiogène. Rien qu'en regardant un match de rugby, il m'arrive de craindre que mon cœur ne s'emballe dangereusement. Je m'éloigne des rambardes de balcon, je ne me penche plus aux fenêtres sans ressentir un vague vertige. Et  récente nouveauté, même la solitude désormais, infuse une fréquente sensation d'insécurité.
Cela dit, Albert Hoffmann, qui a découvert et testé les effets du LSD et de bien d'autres substances hallucinogènes au cours de sa carrière a vécu 102 ans d'une vie riche de découvertes de savoirs et de sensations.

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