Un blog écrit en français, avec des photos des collages des dessins, des créations digitales, des récits de rêves, des chroniques des microfictions et encore bien d'autres bizarreries... A blog written in french with photos, collages, drawings, digital paintings, dream stories, chronicles, microfictions and a few other oddities. ISSN 2402-7375
mardi 27 juin 2023
Fraîcheur, paix, douceur
Voilà,
vraiment toutes ces contraintes, ces nécessités d'être efficace, ces obligations dictées par la vie quotidienne — formulaires à remplir, dispositions de toutes sortes à prendre au cas où, choses à acheter, jeter, faire, réparer, inventaires à dresser, listes de consignes à établir, bouquins à trier (ceux qu'on garde, ceux qu'on vend, ceux qu'on donne), ménage à faire, à recommencer et j'en passe, — tout cela m'accable, m'exaspère... Je rêve d'ailleurs, de nuages, de paysages, d’océan ; je rêve de fraîcheur, de paix de douceur... Mais bien sûr, c'est tout le contraire qui se profile.
dimanche 25 juin 2023
Sculpture murale
Voilà,
c'étair à Funchal, sur l'ile de Madère. Est-ce à cause de la chaleur accablante qui pèse sur Paris — au point que je suis resté toute la journée enfermé chez moi, les volets clos — ou bien en raison d'un soudain coup de nostalgie pour cette île si merveilleuse ? Quoi qu'il en soit, je me suis souvenu de cette sculpture murale à hauteur d'enfant aperçue une fin d'après-midi dans une ruelle, alors que j'étais à la recherche d'une bouteille d'eau.
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jeudi 22 juin 2023
Pendant que vous rêviez de faire autre chose
Voilà,
c'est Sam Shepard je crois qui a écrit "La vie, c’est ce qui vous arrive pendant que vous rêviez de faire autre chose". J'ai souvent pris des photos en ayant à la fois l'intense sensation du moment présent, et le désir ardent de m'en arracher. Ce jour là, hanté par certaines pensées obsédantes, douloureuses comme une crampe, et serrées dans des gangues de mots informulables, m’'enchanter de cette lumière sur le fleuve alangui m’avait paru la seule réponse au vertige de la mélancolie et au désordre de ma vie solitaire. Sournoise, subreptice, la fatigue qui ne s'était pas encore donnée un autre nom persévérait quant à elle, dans son lent et besogneux chemin.
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mercredi 21 juin 2023
Pour quelques jours
Voilà
Été : être pour quelques jours
le contemporain des roses ;
respirer ce qui flotte autour
de leurs âmes écloses.
Faire de chacune qui se meurt
une confidente,
et survivre à cette sœur
en d'autres roses absente.
Rainer Maria Rilke
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dimanche 18 juin 2023
Marché de Malaga
Voilà,
le marché d'Atarazanas à Malaga, doit son nom, à l'époque où la ville était sous domination arabe. "Atarazanas" peut se traduire littéralement par "un endroit où les navires sont réparés". Lors de la domination maure une grande partie de la ville de Malaga était sous les eaux. Les Atarazanas
étaient donc juste en bord de mer. Des documents
datant du XVIIIème siècle montrent d'ailleurs des personnes pêchant
depuis les murs de l’actuel marché.
Construit sous le règne de Mohammed V
(1354-1391) le chantier naval du XIVème siècle était l'un des bâtiments
les plus grands et les plus impressionnants de son époque. Les Atarazanas se caractérisaient par sept arches en fer à cheval qui composaient sa façade. Rapidement tombé en désuétude, après la
reconquête de Malaga par les Rois catholiques en 1487, l'ancien bâtiment historique fut transformé en couvent, puis par la suite en caserne militaire, en hôpital et, enfin, en école.
En 1868, la Junte révolutionnaire demanda sa démolition pour fournir du travail "aux classes pauvres", Elle commença en 1870, lorsque fut approuvé le projet d'un nouveau marché conçu par l'architecte municipal Joaquín Rucoba. Grâce à l'intervention de l'Académie des beaux-arts de San Telmo, l'ancienne porte monumentale du marché fut sauvée et déplacée au centre de la façade principale du nouveau bâtiment. Rucoba, proposa un projet en accord avec l'œuvre préexistante, le conçut dans un langage néo-arabe, tout en appliquant le verre et le fer à grande échelle. Ainsi, bien que la quasi-totalité de l'ancien bâtiment ait disparu, Malaga a obtenu en échange un marché approprié et nécessaire, ainsi que l'un de ses plus beaux exemples d'architecture du XIXe siècle. L'édifice a été inauguré en 1879. Le chantier naval qui se trouvait là au quatorzième siècle, est évoqué sur cette façade en vitrail polychrome que rehaussent parfois les reflets du soleil .
Des bars à tapas y sont aujourd'hui aménagés et c'est là que j'ai réalisé un des portraits que je préfère de ma fille. Sans doute à cause de ce moment si paisible de complicité. Elle était à l'époque âgée de quatorze ans, et fière de pratiquer son espagnol pour passer les commandes. Je vivais alors un moment difficile et sa présence si délicate si enjouée me fut d'un immense réconfort. je me sentais alors, coincé dans ma vie, un peu comme cette figure aperçue sur un des murs de cette ville.
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jeudi 15 juin 2023
Je deviens de pierre
Voilà,
plus que jamais je peux faire mienne cette réflexion de Kafka notée dans son journal en date du 28 Juillet 1914 : "mon incapacité à penser, à observer, à constater, à me rappeler, à parler, à prendre part à la vie des autres devient chaque jour plus grande ; je deviens de pierre... Si je ne me sauve pas dans un travail, je suis perdu". Mais je suis si fatigué. Je me demande parfois si je ne suis pas déjà perdu.
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mardi 13 juin 2023
Ne pas chercher à comprendre
Voilà
longtemps que je le pense, si notre espèce finit par
disparaître un jour de cette planète, grâce à l’efficacité croissante
des techniques de destruction, ce n’est pas la cruauté qui sera
responsable de notre extinction et moins encore, bien entendu,
l’indignation qu’elle suscite ; ni la cruauté, ni la vengeance, mais
bien plutôt la docilité, l’irresponsabilité de l’homme moderne, son
abjecte complaisance à toute volonté du collectif. Les horreurs que nous
venons de voir, et celles pires que nous verrons bientôt, ne sont
nullement le signe que le nombre des révoltés, des insoumis, des
indomptables, augmente dans le monde, mais bien plutôt que croît sans
cesse, avec une rapidité stupéfiante, le nombre des obéissants, des
dociles, des hommes, qui, selon l’expression fameuse de l’avant-dernière
guerre, "ne cherchaient pas à comprendre". écrivait Georges Bernanos en 1947 dans "La France contre le robots".
Mais, c'est un réflexe terriblement humain. "Ne pas chercher à comprendre" remplacé aujourd'hui par "faut pas se prendre la tête".
On voudrait tellement que le monde ne change pas trop, ni trop vite. S'en tenir aux rituels anciens, immuables. Boire un verre en terrasse sans songer au monde tel qu'il devient ni aux nouvelles qui nous renvoient à l'absurdité de notre condition : il fait chaud à Paris où il n’a pas plu depuis le 16 mai. Trois semaines sans aucune précipitation, cela ne s’était pas produit à cette période de l’année dans la capitale depuis 1949. Et malgré une nuit de précipitations les sols d’Ile-de-France et plus globalement de la moitié nord du pays s’assèchent à nouveau. Oublier qu'il y a une semaine à New-York à cause des incendies au Canada, l’air est devenu irrespirable pendant quelques jours. Qu'il était alors conseillé de ne pas sortir ni de faire du sport, d’utiliser des masques et de recourir à l’air conditionné en fermant les fenêtres. Que si les écoles restaient ouvertes, les activités en plein air étaient supprimées. On rêvait d'un autre futur autrefois, dans les années cinquante. On imaginait que le progrès susciterait le bien être collectif, qu'il serait un moyen d'accéder au bonheur pour l'humanité. On espérait une gouvernance mondiale, celle des Nations Unies.... Putain on est loin du compte...
On ne veut pas songer non plus aux horreurs provoquées par l'invasion russe en Ukraine et aux terribles répercussions alimentaires pour une bonne partie de la planète, — puisque c'est un des greniers à blé du monde — qui ne manqueront pas d'aller en s'amplifiant. On veut oublier que depuis trois mois la température des océans survole tous les records, que celle de l'air décolle dans le monde depuis le début du mois de juin, et que l'étendue des glaces est au plus bas. On veut juste profiter d'une belle soirée de printemps, sur la place Dauphine, en se rappelant des airs d'il y a cinquante ans, quand l'album "dark side of the moon" paraissait, et que la marque de jeans Levi's offrait en France cette affiche publicitaire créée et réalisée par Gilles Bensimon pour l'agence CLM-Bbdo avec la place de la Concorde transformée en un vaste campus universitaire couvert de pelouse
Ce que j’ai simplement compris pour ma part, c’est que j’appartiens à une espèce qui depuis des siècles, cherchant à domestiquer la nature, l’a peu à peu saccagée, et qu’il n’est de retour en arrière possible. Tous ceux qui ont, au cours des cinquante dernières années, tenté d’alerter sur les dangers à venir n’ont recueilli que sarcasmes ou indifférence. Et maintenant je suis fatigué. Pas docile, ni obéissant, non, juste fatigué.
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dimanche 11 juin 2023
Au facteur Cheval
Voilà,
la partie de la façade du magasin d'antiquités de Versailles "Au facteur Cheval", située à gauche du porche est en fait en trompe-l'œil parfaitement exécuté. Je me suis amusé à donner à l'image une légère patine pour en accentuer le côté désuet. Je l'ai aperçu il y a une quinzaine de jours alors que je me rendais au parc du château.
Il recommence à faire très chaud, avec des températures plus estivales que printanières. Dans le parc ce dimanche toutes les fontaines fonctionnaient. Ce qu'on appelle communément "Les grandes eaux de Versailles". Cela ne
sera peut-être plus un spectacle aussi fréquent d'ici quelques temps puisque de plus en plus on parle de sécheresses récurrentes pour les années à venir.
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samedi 10 juin 2023
Avancer
Voilà,
chaque pas exige un effort et une attention démesurée au regard de ce que la même action requérait autrefois. L'impression d'avancer sur une ligne de crête fort étroite et très friable. Où que se porte le regard, le vertige n'est jamais loin. Pas d'autre solution, pourtant que d'avancer, obstinément, avec ce qu'il reste de force, jusqu'à l'épuisement, jusqu'à la chute dont on ne se relèvera pas.
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vendredi 9 juin 2023
A l'ombre
Voilà,
c'était tout juste quelques jours avant mon voyage au Pakistan, en Août 91, donc. Traînant au jardin du Luxembourg — je me souviens qu'il y faisait très chaud ce jour-là (mais si peu au regard de ce que nous connaissons désormais) — cette dame assise, profitant de l'ombre avait retenu mon attention, pour la façon dont elle plantait ses talons dans le sol. Elle ne semblait pas vraiment détendue. Il est probable qu'à cet instant j'aie aussi pensé à Lisette Model et eu l'envie de réaliser un cliché à sa façon.
J'avais alors la moité de l'âge que j'ai actuellement. Je vivais avec une femme sensuelle mais plutôt oisive et qui pour cette raison commençait à devenir encombrante. Je n'avais pas beaucoup d'objectifs dans la vie, à part un 50 mm. L'idée m'avait traversé à l'époque de faire une formation dans le design industriel. Mais trop velléitaire et me sentant trop vieux pour une reconversion, j'avais vite renoncé. Je manquais d'assurance et j'ai donc persévéré dans mes erreurs. Je me laissais porter par le cours de choses. J'étais un comédien qui travaillait raisonnablement au théâtre. J'avais un petit réseau. Je ne cherchais pas de travail, on m'en proposait. J'avais toujours plus ou moins un projet en vue. Pas toujours des trucs exaltants, mais l'argent rentrait et j'avais, comme on dit, "du temps pour moi". Je vaquais, cherchant à retenir parfois quelques fractions de secondes qui suffisaient à mon plaisir.
C'était un autre temps. L'URSS s'effondrait. D'aucuns proclamaient la fin de l'Histoire. Comment a-t-on pu énoncer de telles conneries ?
J’écris
cela par une tranquille et paresseuse matinée de printemps. Dans une
trompeuse quiétude. Comme si de rien n'était. Un barrage a été détruit
dans le sud de l’Ukraine par l’envahisseur russe, causant des
inondations et noyant des gens qui ne peuvent être sauvés à cause des
frappes militaires sur les secouristes. New-York suffoque sous un nuage
de pollution dû aux incendies qui parcourent le Canada d’Ouest en Est,
des records de température sont battus en Extrême-Orient, cela fait 25
jours d’affilée (un record depuis 1949) qu'il n'a pas plu ici. On espère
des averses pour le week-end. En attendant il fait 30° à l'ombre à 11
heures du matin.
On
assiste à cela qui est bien étrange : on commence tout juste à
s'apercevoir que l'ampleur des ravages (prévus pourtant depuis des
années) est pire que ce que l'on avait imaginé. On comprend trop tard et
encore trop lentement qu'une lente catastrophe sans
précédent pour l'humanité a vraiment commencé. Ce n’est plus une possibilité, une probabilité, c’est une réalité. On a pu, certes sans toutefois éviter de nombreux incidents et
accidents nucléaires, jusqu'à présent contenir le péril
d'une guerre atomique, mais désormais on réalise qu'on est encore plus vulnérables
devant les conséquences de nos actions contre la Nature. Le bulletin
d'information de la matinée, à ce titre, était bien éloquent. Ce qui
était loin, devient soudain proche. Le ciel ocre des villes du nord de l'Amérique, les grands incendies, semblent les signes avant-coureurs de ce qui nous menace inéluctablement. Comme si cela frappait à notre porte.
Mais bon, il
y a aussi des trucs bien. Même en ces temps funestes, il
y encore beaucoup de trucs bien à vivre à éprouver. Nombre de gens
s'emploient à rendre, dans ce chaos, l'existence plus douce, plus intelligible, plus
sensible. À nous rendre plus disponible et poreux à ce qu'il reste encore de beauté. Par exemple, cet animateur qui se nomme Christian Merlin et qui
présente sur France-Musique une émission intitulée "Au cœur de l'orchestre"
où il partage avec enthousiasme son érudition. France-musique, que j'ai
commencé à écouter plus souvent pendant le confinement, parce que j'en
avais ras-le-bol de toutes les parlottes souvent bien connes et
prétentieuses relatives à l'événement qui saisissait et immobilisait la planète, fut
pour moi une sorte de havre pour l'esprit.
Je suis content que, dans ce
pays si accablant à bien des égards, dont la mentalité suscite à juste
titre tant de sarcasmes de la part des étrangers, il existe encore ce
service public. Il suffit juste d'appuyer sur un bouton pour avoir
rendez-vous avec des mondes insoupçonnés. Par exemple, grâce à cette
chaine, j'ai découvert hier Albert Roussel,
un compositeur dont j'ignorais jusqu'à l'existence. Albert Roussel
avait le cul bordé de nouilles. C'était un rentier. Il n'a jamais eu
besoin de vraiment travailler. Mais son temps libre, il l'a consacré à
la composition musicale, et il a eu bien raison car il avait beaucoup de
talent. J'ai aussi découvert il y a peu les "litanies à la vierge noire" de Francis Poulenc, et c'est fort beau. Ce sont de menus plaisirs. je les prends.
Évidemment
"appuyer sur le bouton" ne va pas de soi. Tant de plaisirs
faciles et frelatés nous sont proposés dans ce monde où, en outre la bêtise si souvent arrogante ne
cesse de se propager sans qu'il semble possible de la contenir.
Je regarde les fougères, présentes sur terre depuis bien plus longtemps que nous. J'espère qu'elles pourront nous survivre. Elles sont si belles.
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mardi 6 juin 2023
Soirs de Printemps
Voilà,
il y a aussi ces soirs de printemps où la solitude pèse un peu plus que de coutume. Comme l'inspiration ne vient pas, pour tromper l'ennui, pour ne pas tourner en rond seul dans la maison, où il y a pourtant bien des choses pratiques à faire, je me convainc qu'il faut sortir, marcher un peu, voir autre chose. Autre chose, c'est souvent le cinéma. Ça dépayse, ça transporte. On ressort de la salle, et c'est de nouveau Paris. La lumière est belle, les journées durent longtemps. Il ne fait pas trop chaud. Une étoile solitaire brille dans le ciel. C'est à la fois le jour encore et déjà la nuit. Les lieux ordinaires prennent une apparence plus insolite, se chargent de mystère.
Certains soirs, la jeunesse s'attarde bruyamment sur les trottoirs. Je traverse des groupes sans susciter la moindre attention. Mes jambes ne sont plus aussi alertes, ma démarche plus hésitante, mes pieds traînent malgré moi, et parfois je trébuche. Les faux pas, ça me connaît désormais. Je me sens plus vulnérable, et de plus en plus étranger à ce monde. Je n'avais pas imaginé autrefois que je verrais autant de filles tatouées avec un anneau dans le nez, ni que je me sentirais vieux, un jour. Je repense à cette phrase de Romain Gary, dans "Les Promesses de l'Aube": "... je vais souvent dans les endroits fréquentés par la jeunesse, pour essayer de retrouver ce que j'ai perdu. Parfois je reconnais le visage d'un camarade tué à vingt ans. Souvent ce sont les mêmes gestes, le même rire, les mêmes yeux, quelque chose toujours demeure. Il m'arrive alors de croire presque qu'il est resté en moi quelque chose de celui que j'étais à vingt ans, que je n'ai pas entièrement disparu".
Et puis il y a aussi tous ces restaurants, ces bars ouverts la nuit, toute cette animation joyeuse à côté de laquelle je passe, toute cette apparente insouciance, quand pour moi la légèreté n'est plus tout à fait de mise. Combien de temps cela va-t-il encore durer, combien me reste-t-il encore de printemps où pouvoir marcher, en relative bonne santé, malgré tout, sans trop d'embarras ? Enfin il y a ce contraste, entre ce dont on parle tous les jours – cette catastrophe collective de moins en moins sournoise, qu'il est impossible de ne pas voir, de ne pas entendre, de ne pas sentir – et la futilité, sans doute nécessaire pour tenir à distance l'idée de ce qui nous menace. Moi aussi je tâche de faire bonne figure. Mais en fait c'est à cela que je ressemble. Et toujours ces voix qui s'éteignent une à une, de plus en plus souvent.
lundi 5 juin 2023
Cabanes
Voilà,
C’est une chose à la fois absurde et cruelle à constater, mais aux beaux jours lorsqu’il m’arrive d’apercevoir, en certains endroits peu passants de la ville, ces cabanes de fortune bâties par des sans-domicile-fixe, un peu plus débrouillards et bricoleurs que les autres, ce qu'il reste d'enfant en moi réalise — non sans un soupçon de honte d’ailleurs — combien j'aurais aimé en avoir de semblables lorsque j'étais gamin. Bien sûr aujourd'hui, de façon générale, je préfère ce genre de cabane. Mais bon, c'est ça qu'il m'est donné de voir dans la ville qui doit accueillir les Jeux Olympique dans à peine plus d'un an.
Sinon, c'est la journée mondiale de l'Environnement. Un jour dans l'année, ça devrait bien suffire non ⸮
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dimanche 4 juin 2023
Boucherie du temps passé
Voilà,
je me souviens — aussi bizarre que cela puisse paraître — qu'en passant un dimanche devant la boucherie du temps passé me sont revenues en mémoire deux phrases de Chris Marker, le génial auteur, entre autres, de "La jetée". La première disait "Le hasard a des intuitions qu’il ne faut pas prendre pour des coïncidences" et la seconde, lue dans le livre de photos intitulé "Le Dépays" qui est tout de même un titre magnifique " Le passé c'est comme l'étranger : ce n'est pas une question de
distance, c'est le passage d'une frontière". Je passe beaucoup de frontières ces derniers temps. Les souvenirs m'assaillent plus que de coutume. Je trouve ça étrange et un peu inquiétant.
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jeudi 1 juin 2023
Trois grâces
Voilà
en quelque sorte une réinterprétation contemporaine des Trois grâces, thème on ne peut plus classique dont il existe des traces depuis l'antiquité et abondamment illustré par les grands maîtres de la peinture. Il m'est d'ailleurs déjà arrivé de les apercevoir sous une autre apparence au cours d'une promenade sans m'en rendre vraiment compte.
Je ne saurais dire laquelle est Aglaé (qui représente la
splendeur) Euphrosyne (la joie) ou Thalie (l’abondance). Ensemble, selon Hésiode elles incarnent un idéal de beauté et sont liées à
Vénus déesse de l’amour qu'elles accueillirent à sa naissance, certainement avec le même soin que celui qu'elles accordent désormais à leurs sneakers et leurs smartphones.
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mercredi 31 mai 2023
Un bon conseil (2)
Voilà,
— Détruis-toi pour te connaître, construis-toi pour te surprendre, l'important n'est pas d'être, mais de devenir
— Je veux bien mais quand même, t'as vu ma tronche ?
- Destroy yourself to get to know yourself, build yourself to surprise yourself, the important thing is not to be, but to become
- I don't mind, but you've seen my face ?
- I don't mind, but you've seen my face ?
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lundi 29 mai 2023
Tout ce que nous possédons
Voilà
Que de poètes
sont déjà venus ici,
que de poètes
ont déjà écrit
sur l’éblouissante annihilation,
face à ces dramatiques profils minéraux,
si proches de la motte originelle de glaise
antérieure à la forme ;
des choses
réduites à rien d’autre qu’un amoncellement,
quasi naturelles ;
des choses placées
à la frontière de la main qui travaille, du vent et de l’eau ;
c’est ici
que retentissent les sifflets du vent,
c’est ici
que résonne l’écho de la voix affolée du vide, du creux, de la fente,
silence nuancé de murmures,
et maintenant
je suis l’un de ceux qui voient clair, moi aussi :
l’informe,
le passé monstrueux,
ce furent les sculpteurs de l’inverse
qui les réduisirent à cela,
les auteurs
du cruel théorème
qui nous condamne au présent
et répète
que nous ne savons rien du tout, que rien ne vaut même la peine,
car notre passé et notre avenir ne sont
que des pas vers l’informe pérennité,
et c’est à grand-peine que nous observons
la réalité dispersée par ici et par là,
dans un autre endroit
où nous sommes encore moins existants :
c’est bien nous
qui sommes des fantômes,
et la solidité
est ce qui se tient là-bas,
parmi ces ruines
qui ne cessent de répéter
que cela
– RIEN DU TOUT –
est tout ce que nous possédons.
(Claudio Willer)
sont déjà venus ici,
que de poètes
ont déjà écrit
sur l’éblouissante annihilation,
face à ces dramatiques profils minéraux,
si proches de la motte originelle de glaise
antérieure à la forme ;
des choses
réduites à rien d’autre qu’un amoncellement,
quasi naturelles ;
des choses placées
à la frontière de la main qui travaille, du vent et de l’eau ;
c’est ici
que retentissent les sifflets du vent,
c’est ici
que résonne l’écho de la voix affolée du vide, du creux, de la fente,
silence nuancé de murmures,
et maintenant
je suis l’un de ceux qui voient clair, moi aussi :
l’informe,
le passé monstrueux,
ce furent les sculpteurs de l’inverse
qui les réduisirent à cela,
les auteurs
du cruel théorème
qui nous condamne au présent
et répète
que nous ne savons rien du tout, que rien ne vaut même la peine,
car notre passé et notre avenir ne sont
que des pas vers l’informe pérennité,
et c’est à grand-peine que nous observons
la réalité dispersée par ici et par là,
dans un autre endroit
où nous sommes encore moins existants :
c’est bien nous
qui sommes des fantômes,
et la solidité
est ce qui se tient là-bas,
parmi ces ruines
qui ne cessent de répéter
que cela
– RIEN DU TOUT –
est tout ce que nous possédons.
(Claudio Willer)
dimanche 28 mai 2023
"Le Futur n'est pas écrit"
Voilà
Dans
un entretien réalisé en Mars 2020, c'est à dire pendant le premier
confinement, Nicolas Truong demande à la philosophe Claire Marin
"comment imaginez-vous le monde d'après". Celle-ci répond "J'ai
beaucoup de mal à l'imaginer, parce que, pour reprendre une image de
Descartes, il a mille côtés. Il y a tellement de paramètres en jeu, que
la représentation du monde qui pourrait en émerger est presque
impossible. Je sais, par contre, ce que j'espère. Une prise de
conscience à l'échelle collective de la nécessité de repenser notre
lecture du monde social, la valeur des métiers, le sens d'une vie en
commun, le rapport à la nature. Une réflexion sur la précipitation
effrénée de nos vies, la démesure de déplacement, de notre consommation.
A l'échelle individuelle, une plus grande lucidité face aux petits
contrats de mauvaise foi que l'on passe avec soi-même. Mais je ne suis
pas très optimiste quant à la réalité de ces prises de conscience et de
ces changements personnels et politiques. Face à catastrophe, on préfère
toujours se rassurer en la considérant comme une parenthèse plutôt que
comme un avertissement. "
Elle
a eu raison de ne pas être optimiste. Il y a quelques jours j'ai lu dans le journal "le
Monde" un article effarant, intitulé "Inde, Nouvel Eldorado de
l'aviation civile", où il est question d'investissement massifs pour
construire des aéroports, acheter des avions et former des dizaines de
milliers de pilotes et de techniciens. J'avais pourtant cru comprendre
qu'il était nécessaire de décarboner, d'abandonner les énergies fossiles
en raison de la crise climatique. Il m'avait semblé que les
scientifiques du GIEC avaient prescrit quelques recommandations. Ici en
France, notre président avait stupéfié nombre d'observateurs, lors
de ses vœux de nouvel an, en faisant part de sa surprise devant la
rapidité du changement climatique et des canicules de l'été passé. La semaine dernière il a suggéré une
pause réglementaire européenne sur les normes environnementales afin
d'accélérer la réindustrialisation de la France. Des gens essaient pourtant d'éveiller des consciences. Par exemple lors de l’Assemblée Générale de la banque BNP Paribas, des scientifiques, membres
du collectif Scientifiques en Rébellion, se sont invités. Venus pour dénoncer son impact environnemental et confronter le Conseil d’administration de la banque sur ses financements des énergies fossiles., ils ont été hués par l’assemblée des actionnaires. Pareil au C.A de Total hier dont la policie protégeait les actionnaires
Ces
comportements vont bien évidemment à rebours de l'Histoire à
mesure que l’eau que nous
buvons, la nourriture que nous mangeons, ou les sols que nous foulons
deviennent toxiques. Le climat se réchauffe, la biodiversité
se meurt l’eau vient à manquer, mais on continue cette course à la
croissance sans reconnaître cette simple réalité qu'il n'est de
croissance infinie possible dans un monde fini. Il est
vraisemblablement plus facile de se représenter la fin du monde plutôt
que la fin du capitalisme, je suppose. Bien sûr que "le futur n'est pas écrit" comme le prétend Shepard Fairey sur son immense fresque, mais il me semble tout de même, que l'humanité est à l'image de ces alpinistes filmant une avalanche sans réaliser qu'elle va les ensevelir. C'est tellement absurde qu’il ne reste qu'à en rire. En attendant, chaussons nos lunettes de soleil.
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jeudi 25 mai 2023
Rue de Nevers
Voilà,
le monde futur que nous imaginions lorsque j'étais adolescent et que je commençais à traîner dans ce quartier, est désormais devenu le monde présent. Nous l'imaginions tout de même fort différent, sans songer que la misère y serait aussi criante. Je me souviens que j'apprenais alors des rudiments d'économie en classe de première. On y étudiait par exemple "Les cinq étapes de la croissance économique" de W.W. Rostow (je n'ai appris que tout récemment qu'il était sous-titré "un manifeste anti-communiste" dans sa version originale) dont la théorie datait du début des années soixante. Pour lui, le développement était un processus historique
linéaire passant par des étapes définies, par opposition à la vision
dialectique des théories marxistes. Chaque pays traversait les mêmes étapes pour passer du sous-développement au développement. Ainsi tous les pays seraient en train de
parcourir le même chemin, mais en étaient à des étapes différentes. Selon cette théorie, le
développement du tiers-monde irait très vite puisqu'il allait
bénéficier des acquis et de l'expérience du monde développé. Après une phase d'accumulation du capital il y aurait une
phase de décollage permettant aux pays sous développés de "rejoindre"
les pays développés. Dans cette théorie, le développement social était une
conséquence naturelle du développement économique. Il n'était donc pas nécessaire de s'en
occuper. Bref tout irait forcément pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Inutile d'épiloguer sur la faillite de cette vision.
Il existait cependant à ce même moment, des penseurs vigilants qui nous alertaient sur les dangers de la croissance. Les chercheurs du club de Rome, bien sûr, mais aussi des hommes politiques comme Sicco Mansholt, à l'époque vice-président de la commission européenne chargée de l'agriculture qui avait alors adressé, au président de cette-dite commission une lettre que l'on vient de rééditer dans laquelle conscient des dangers de l'épuisement des ressources naturelles et énergétiques, il préconisait des solutions que suggèrent aujourd'hui les économistes écologistes. Mais ses propos ne trouvèrent d'écho ni à droite ni à gauche.
Il paraît qu'en raison de notre évolution génétique au cours de centaines de millions d'années, l'humain n'est pas outillé pour penser le long terme. L'instinct de survie face aux animaux sauvages nous a formaté pour le court terme. C'est notre part bestiale qui continue de déterminer nos actes et nos décisions. Et aujourd'hui encore, tous les systèmes d'organisation sociale et politique échouent à résoudre les problèmes du long terme. Et puis personne ne veut faire des sacrifices pour des bénéfices qu'il ne verra pas et qui profiteront aux générations futures. Le slogan de Mai soixante-huit, "jouissons sans entraves ici et maintenant" est devenu le mantra des riches et des puissants d'aujourd'hui qui se vautrent dans le luxe autant que des classes moyennes qui, pour rien au monde n’abandonneraient les miettes qu’on leur laisse.
Je me souviens aussi de de Joffre Dumazedier qui, dix ans auparavant avait écrit "Vers une société des Loisirs", où il envisageait une société axant son économie sur tous les services de loisirs pouvant être proposés, où le temps de travail
des salariés serait réduit pour leur permettre de profiter de ces services en
pratiquant un sport ou en assistant à une manifestation culturelle,
autant d'activités susceptible de stimuler ainsi la croissance économique. C'était l'époque du "club mediterrannée" et du "camping c'est Trigano"
On étudiait aussi "Pour une réforme de l'Entreprise" de François Bloch-Lainé qui n'était pas un brûlot gauchiste, mais qui apparaît aujourd'hui comme une utopie puisqu'on y envisageait un statut du personnel, un statut du capital et la nécessité d'une magistrature économique et sociale. A propos du statut du personnel l'auteur écrivait tout de même ceci "aucune des conquêtes ouvrières n'eût été possible sans l'appareil
syndical. L'existence de syndicats forts n'est pas pour autant contraire
aux intérêts bien compris d'employeurs animés d'un esprit nouveau. Il
faut donc donner aux syndicats les moyens de s'implanter fortement,
notamment en reconnaissant la "section syndicale d'entreprise", mais
sans compromettre la liberté individuelle des salariés, en leur laissant
le choix de s'exprimer par la voie syndicale - voie privilégiée - ou
par la voie directe. Pour renforcer les syndicats, notamment par la
formation des militants et des responsables, il faut un financement
suffisant et libre qu'on peut organiser de diverses manières".
Mais les "employeurs animés d'un esprit nouveau" se sont perdus en cours de route, comme autrefois le dodo, le hutia nain, ou le glaucope cendré.
Ces livres inutiles je devrais les jeter.
Donc je me suis habitué à voir crever sur le bitume des êtres qui n'ont plus entendu leur prénom depuis longtemps. Combien d'années a-t-il fallu pour que je perde mon humanité ? Certes leurs corps gisants suscitent quelques réflexions, rappellent de lointaines lectures. Mais au fond je ne m'en préoccupe pas plus que la plupart des gens. Si je veux être honnête ces quasi-cadavres suscitent plus de dégoût et d'effroi que de compassion. Ils sont juste le rappel du peu de cas que la société fait de l'existence des plus démunis, l'image de la vulnérabilité et de l'abandon, les figures du malheur et de la souffrance quand partout on nous incite à acquiescer aux représentations d'un bonheur frelaté reposant sur la consommation. Ce ne sont plus des vies mais l'équivalent des vanités de la peinture classique. À ceci près que de la mort, ils n'ont que l'apparence. Ce ne sont pas des crânes posés sur une table. Si leur cœur bat encore, l'image ne le montre pas. Mais c'est ici que je vis. C'est ça que je vois. Et il semblerait que le sens de mon existence tient essentiellement à ce que je vois, ce que je montre, ce que je dis. Il y a en outre ce que je sais, et à quoi je m'efforce de ne pas trop penser. Il faut faire preuve d'une certaine parcimonie pour s'accommoder de la mauvaise conscience. Par exemple, ne pas trop songer à l’enfer des mines africaines. Des métaux rares y sont extraits par des esclaves noirs de tous âges qui travaillent et meurent dans d’abominables conditions. C'est au prix de ces vies et de ces souffrances que l’on continue de fabriquer pour nous ces petites machines si désirables dont il est bien difficile de s'affranchir. Elles sont tout de même assez pratiques n'est ce pas, pour prendre une photo à la dérobée ou noter ce qui nous passe par la tête.
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mardi 23 mai 2023
Ma créature de tous les jours
Voilà
Je souffre avec ma créature de tous les jours
et j'aime avec ma créature de toutes les nuits,
mais derrière elle deux il est une autre créature
qui n'est pas forcément moins pauvre,
avec quoi je palpe un peu les alentours du monde.
Je ne sais quand sont nées mes trois créatures,
ni quand elles ont appris à se connaître,
mais les trois écoutent quelque chose qui les appelle
de derrière le néant
et savent que le visible est une faille de l'invisible
et peut-être même un appel de l'invisible,
qui peut être est seul
comme une autre créature
et les attend elles trois
(Roberto Juarroz)
vendredi 19 mai 2023
Une Adoratrice du soleil
Voilà,
en Mai 2022, après avoir vu cette magnifique exposition sur la nouvelle objectivité allemande dans les années 20, j'ai remarqué cette femme qui prenait le soleil au milieu des pigeons comme si elle régnait sur ces volailles. Elle me semblait bizarre. Enfin plus précisément, je trouvais bizarre l'idée de venir avec son pliant et de se poser là, de façon si ostentatoire. C'est qu'en fait je n'aime pas beaucoup la minéralité de cette étendue pavée et inclinée s'étalant devant le centre Georges Pompidou.
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jeudi 18 mai 2023
Pas besoin de chercher midi à quatorze heures
Voilà,
c'était aussi simple que ça, il n'y avait pas besoin de chercher midi à quatorze heures, je n'en pouvais plus, j'en avais ma claque, ras-le-bol, ras-la-casquette, plus la force, la foi, le courage, l'énergie de faire face à son indécision, à ses atermoiements, à sa paresse égoïste. C'était physique aussi, je ne supportais plus sa mollesse d'universitaire petite-bourgeoise-bohème ni ses caprices d'enfant gâtée qui pensait que tout lui était dû.
Parfois elle donnait l'impression qu'elle s’imaginait qu'on était à l’intérieur de sa tête, nous les deux interprètes qu'elle avait sollicités. Elle regardait la scène et nous demandait de recommencer sans indiquer ce qu'elle voulait. Parfois elle baillait quand on proposait de possibles solutions. Si on le lui faisait remarquer elle nous expliquait qu'elle était fatiguée.
Avais-je attendu d'elle plus qu’elle n’était en mesure de donner ? Probable. Sinon je ne me serais pas investi bénévolement dans cette affaire. Toujours est-il qu’il était clair désormais qu'elle n'avait rien à m'apporter intellectuellement, artistiquement, humainement. Je m'étais trompé sur son compte, et je n'avais pas envie de persévérer dans mon erreur. C'est cela que je me reprochais le plus, d'avoir espéré un miracle, une fulgurance, une inspiration qui eût donné à ce projet une autre dimension. Après tout il lui était arrivé d'écrire de bonnes choses auparavant. Mais là vraiment, elle n'était pas très inspirée. Ce n'était pourtant pas faute d'avoir fait des suggestions, des propositions. Sans doute était-elle incapable de trouver la juste distance pour raconter cette relation entre un père et une fille sur fond de rupture sentimentale. En outre, bien que prof d'université avec un titre de docteur en arts du spectacle (ce qui est quand même assez croquignolet) elle se trouvait totalement dépourvue de méthode et d’imagination.
Était-ce une marque de vieillesse, ou parce que, sentant confusément que le temps m'était compté, je n'avais pas envie de dilapider mon énergie à des foutaises, à une histoire personnelle dénuée d'intérêt, racontée sans originalité ni fantaisie.
Ou bien manquais-je de patience, d'indulgence ?
Bien sûr il y a des acteurs qui ont besoin de jouer à tout prix (ce qui la plupart du temps veut dire gratuitement), mais pas moi. Pas plus que les gens n'ont un besoin absolu de voir du théâtre, je n'ai besoin d'en faire. Bref, je n'avais pas envie de repartir pour une nouvelle série de répétitions. Une semaine par-ci, quinze jours par là. Et puis il y avait eu le Covid, et de nouveau une semaine ici, quelques jours là. Depuis le temps que ça durait, et que ça ne progressait pas. Et puis entre-temps elle avait fait un enfant. Sans doute avait-elle mieux à faire. Au moins ce projet avait-il servi à ça, pour elle.
Cela m'est rarement arrivé dans ma vie de quitter un projet. Il y a aussi que pendant quelques mois, j'ai côtoyé une femme d'un authentique talent, d'une persévérance farouche, une véritable artiste ne ménageant pas ses efforts et mue par la nécessité de faire entendre ce qu'elle avait à dire. Qui plus est, respectant les partenaires qu'elle avait embarqués dans sa traversée, toujours soucieuse de leur bien-être et de leur confort. Cela sans doute y était pour quelque chose.
Et puis, il y a eu "la goutte d'eau qui a mis le feu au poudre" comme disait Maurice Roche, injustement tombé dans l'oubli. Le petit détail apparemment insignifiant mais qui, ajouté à tout le reste m'a incité à prendre la fuite. "J'écris avec mon inconscient" s'était-elle exclamée un jour alors que je lui faisais part de quelques incohérences dans sa pièce ; "conasse pour qui tu te prends ? écris plutôt avec une gomme et un crayon pour faire des corrections" avais-je aussitôt eu envie de répondre, mais je m'étais ravisé par souci de bienséance, pour ne pas la blesser. Cette bêtise, cette prétention me sont cependant restés en travers de la gorge. Cela a suppuré quelques jours et puis j'ai fini par lui cracher le morceau, c'était fini.
Quelque jours après, marchant d'un pas léger rue Saint-Antoine, J'ai aperçu cette statue à laquelle jamais auparavant je n'avais prêté attention. C'était Beaumarchais, qui du haut de sa superbe, jetait un petit regard ironique sur les passants. Un grand auteur, lui, ce Beaumarchais qui en 1777, après le succès de sa pièce « Le Barbier de Séville », commença à militer pour la reconnaissance du droit d'auteur et créa avec quelques uns de ses semblables, le bureau de législation dramatique, dénommé société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) depuis 1829, et institution toujours en activité. Cette initiative trouva son application lors de la Révolution française, notamment avec l'abolition des privilèges et avec l'inscription des droits d'auteur dans la loi Le Chapelier de 1791
garantissant à tout écrivain ses droits patrimoniaux et moraux. J'ai fait un clin d'œil à Beaumarchais mais il ne m'a pas répondu. Poursuivant mon chemin par cette belle matinée d'hiver, j'ai songé que si ça continuait comme ça, il faudrait que je prenne congé de la basse-cour de l'espèce, que je me fasse ermite. Je me suis souvenu d'une fort jolie série d'émissions sur la solitude entendue l'été dernier. Oui peut-être suis-je devenu définitivement misanthrope, après tout. Quoi qu'il en soit, c'est précisément dans des salles situées à la SACD, que je répète en ce moment en vue d'une reprise de spectacle où j'ai toujours beaucoup de plaisir à retrouver mes partenaires..
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dimanche 14 mai 2023
Ailleurs que dans le mensurable
Voilà
"Tout homme aura peut-être éprouvé cette sorte de chagrin, sinon la terreur, de voir comme le monde et son histoire semblent pris dans un inéluctable mouvement, qui s’amplifie toujours plus, et qui ne parait devoir modifier, pour des fins toujours plus grossières, que les manifestations visibles du monde. Ce monde visible est ce qu’il est, et notre action sur lui ne pourra faire qu’il soit absolument autre. On songe donc avec nostalgie à un univers où l’homme, au lieu d’agir aussi furieusement sur l’apparence visible, se serait employé à s’en défaire, non seulement à refuser toute action sur elle, mais à se dénuder assez pour découvrir ce lieu secret, en nous-même, à partir de quoi eut été possible une aventure humaine toute différente. Plus précisément morale sans doute. Mais, après tout, c’est peut-être à cette inhumaine condition, à cet inéluctable agencement, que nous devons la nostalgie d’une civilisation qui tâcherait de s’aventurer ailleurs que dans le mensurable" Jean Genet in "L'atelier de Giacometti"
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