vendredi 5 juin 2026

Spectateurs



Place de l'hôtel de Ville, Paris Juin 2010
Voilà,
parce que ce blog va au gré des humeurs sans souci d'ordre ou de cohérence, qu'il se joue des temporalités relevant plutôt de la logique du coq-à-l'âne, de l'association libre — quoique il m'arrive souvent de ne pas en dire autant que je le souhaiterais — eh bien pour aujourd'hui ce sera cette photo prise il y a quelques années sur la place de l'hôtel de ville à Paris. Un écran géant y avait été installé pour permettre aux passants de suivre le tournoi de tennis de Roland-Garros qui — du moins si la météo le permet, puisqu'après une brève embellie d'une semaine, il pleut de nouveau et que la température est retombée de cinq degrés — cette année s'achève aujourd'hui. Outre le fait que l'image suggère qu'il puisse aussi faire beau fin mai début juin à Paris (c'est fou ce qu'on oublie vite) ce qui me plaît là — comme sur bien d'autres photos publiées sur ce blog — c'est le rapport qui, dans ce moment fugace, s'établit entre ces spectateurs qui en regardent d'autres en train de voir quelque chose qui nous échappe. De plus, la distorsion d'échelle entre ceux qui sont au loin dans l'écran, que l'image projetée rend plus grands et ceux qui se trouvent au pied de l'écran, spectateurs de ce qu'ils ne sont pas, crée un vague effet d'étrangeté qui me séduit. Cette fraction de seconde dévoile aussi un rapport de classe. Il y a les spectateurs privilégiés souvent des "people" confortablement assis dans les gradins au bord du court et que la retransmission nous montre parfois en plan de coupe quand les joueurs se reposent, et les autres réduits à la condition de badauds, tournés vers l'écran, ceux que l'ancien Premier Ministre Raffarin  — personnage français bien grotesque — appelait "la France d'en-bas", celle en somme du parterre qui autrefois au théâtre levait la tête vers les loges pour y apercevoir les nobles assistant à la représentation. première publication 9/6/2013 à 8:36)

jeudi 4 juin 2026

Qu'il est vieux ce monde


Voilà,
"Les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes. Tout s'anéantit, tout périt, tout passe. Il n'y a que le monde qui reste. Il n'y a que le temps qui dure. Qu'il est vieux ce monde ! Je marche entre deux éternités. De quelque part que je jette les yeux, les objets qui m'entourent m'annoncent une fin, et me résignent à celle qui m'attend. Qu'est-ce que mon existence éphémère, en comparaison de celle de ce rocher qui s'affaisse, de ce vallon qui se creuse, de cette forêt qui chancelle, de ces masses suspendues au-dessus de ma tête, et qui s'ébranlent ? Je vois le marbre des tombeaux tomber en poussière ; et je ne veux pas mourir ! et j'envie un faible tissu de fibres et de chair à une loi générale qui s'exécute sur le bronze ! Un torrent entraîne les nations les unes sur les autres, au fond d'un abîme commun ; moi, moi seul, je prétends m'arrêter sur le bord, et fendre le flot qui coule à mes côtés !
Si le lieu d'une ruine est périlleux, je frémis. Si je m'y promets le secret et la sécurité, je suis plus libre, plus seul, plus à moi, plus près de moi. C'est là que j'appelle mon ami. C'est là que je regrette mon amie. C'est là que nous jouirons de nous sans trouble, sans témoins, sans importuns, sans jaloux. C'est là que je sonde mon cœur. C'est là que j'interroge le sien, que je m'alarme et me rassure. De ce lien, jusqu'aux habitants des villes, jusqu'aux demeures du tumulte, au séjour de l'intérêt des passions, des vices, des crimes, des préjugés, des erreurs, il y a loin.
 

 
 Si mon âme est prévenue d'un sentiment tendre, je m'y livrerai sans gêne. Si mon cœur est calme, je goûterai toute la douceur de son repos.
Dans cet asile désert, solitaire et vaste, je n'entends rien, j'ai rompu avec tous les embarras de la vie. Personne ne me presse et ne m'écoute. Je puis me parler tout haut, m'affliger, verser des larmes sans contrainte."
Denis Diderot, Salon de 1767 à propos du tableau d'Hubert Robert "Grande galerie antique".
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mercredi 3 juin 2026

Petite nature

 

Voilà,
Les vieux qui parlent tout seuls dans les cimetières me font peur. 
Les brusques changements de températures m’incommodent.
Les chiens solitaires attachés qui attendent docilement leur maître
m’arrachent des larmes.
Je suis une petite nature
certes
mais les gens qui consacrent leur vie
 à détecter les infimes secousses de l’espace-temps 
n’en continuent pas moins de me fasciner.

mardi 2 juin 2026

Mais il y a toujours quelque chose qui m'échappe (23)

 
Voilà,
ça me revient : j'ai pris cette photo à la kermesse de la paroisse St Sulpice qui se tient rue Cassette, en général vers la fin du mois de Mai. J'aime y passer tous les ans, en dépit du fait que je sois un affreux mécréant.
 
ça me revient : la photo du "Hirschsprung im Hollental" sur mon livre d'allemand de sixième, le "Chassard & Weill".
 
ça me revient : en 1988, le dramaturge et scénariste Jean-Pol F., qui ordinairement vivait à Marseille était venu loger chez moi, et il avait vraiment tapé l'incruste plus que de mesure ne participant pas beaucoup aux frais parce qu'il était assez pingre de nature. Il ne cessait à l'époque d'écouter le premier disque de Tracy Chapman qui venait de sortir, celui ou se trouve le morceau "talkin' bout revolution".
 
ça me revient : lorsque "les shadoks" sont apparus à la télévision, j'adorais imiter la voix de Claude Piéplu, qui assurait le commentaire. Je me souviens que ces petites vignettes de deux à trois minutes avaient déclenché des réactions complètement disproportionnées. Il y avait les proshadoks et les antishadoks. Certains criaient même au scandale ne comprenant ni ne supportant cet humour absurde.

ça me revient :  ce prof de musique alors que j’étais en troisième qui nous avait fait écouter "Pacific 231" d’Arthur Honneger. De façon générale il voulait nous prouver que le rock que nous aimions, ou la musique pop, n'était pas si novateurs que cela. Il acceptait de diffuser en classe un morceau de notre choix, mais c'était pour aussitôt essayer de nous convaincre qu'il y avait plus de train chez Honneger que dans "big railroad blues" du Dead, plus d'audace chez Pierre Henry que chez Pink Floyd. Il avait certainement raison, mais sa tactique n'était pas très convaincante

Ça me revient : le sous-titre et le slogan du journal "Pilote" à la fin des années soixante et au début des années 70.  "Pilote mâtin quel journal". Mâtin était à l'époque une interjection vieillie déjà sortie du dictionnaire, exprimant en même temps l'étonnement et l'admiration. On le trouve dans "le dictionnaire des 100 mots à sauver" de Bernard Pivot, mais j'étais étonné qu'on ne trouve le slogan de Pilote en guise d'exemple;
 
Ça me revient : avoir été pris d’une violente crise d’angoisse un matin sur ma moto, lors d’un embouteillage rue du faubourg Montmartre parce que j’avais imaginé que la camionnette devant allait exploser

ça me revient : quand j’étais enfant alors que j’habitais à Chalons sur Marne, être allé voir avec mes géniteurs, le château de Godefroy de Bouillon près de Sedan

ça me revient : Proust écrivait dans la Recherche du Temps perdu : "Les images choisies par le souvenir sont aussi arbitraires, aussi étroites, aussi insaisissables que celles que l’imagination avait formées et la réalité détruites".

ça me revient :  l'époque  où Joe Allen était le seul restaurant américain de Paris, qu'il n'y avait pas encore de Mac Do en France, et que le Harry's bar  était l'un des rares bar de nuit fréquentable avec le "rosebud" où l'on pouvait rencontrer des yankees pur jus

ça me revient  : lorsque j'allais parfois avec des adultes boire un verre à la caravelle dans la baie d'Ispe. Cet endroit me semblait alors paradisiaque ou plus précisément hors du temps.
 
ça me revient : les billets de Robert Escarpit dans le journal "Le Monde", lorsque je commençais à le lire et que Philippe Tiry appréciait particulièrement

Ça me revient : le slogan de publicité "tout à coup un inconnu vous offre des fleurs dans la rue c’est l’effet Impulse"
 
ça me revient : Agnès avait dans sa chambre un corail orange et aussi un tapas tahitien que son père avait acheté juste en face de chez eux, rue de Vaugirard à la mission des îles

ça me revient : avoir visité l’exposition sur les papiers collés de Matisse en étant fort contrarié, parce que juste avant de m'y rendre j'avais après avoir reçu de la part d’une amie un mail avec une pièce jointe qu’elle trouvait intéressante et qui n'était autre qu'une communication de l’ELNET un lobby pro-israélien critiquant la position du gouvernement français par rapport à la guerre déclarée à l'Iran par Israël et les Etats-Unis

ça me revient : un nom, Gérard Engelbach, c’était un ami d’enfance de Dominique, un poète qui écrivait des textes très délicats, que j’ai du croiser une ou deux fois, je m'en souviens comme d'un homme très courtois
 
ça me revient : dans les années soixante-dix un documentaire sur le varan de Komodo  qui s'appelait je crois "L'île des dragons" avait été réalisé par Maurice Ronet, l'acteur du feu-follet de Louis Malle et de nombreux autres films. je cois qu'il avait été diffusé à la télévision et il m'avait fort impressionné. C'est là que j'avais découvert l'existence de ces monstres quasi- préhistoriques

ça me revient : une amie m'avait raconté que lorsqu'elle était petite, ses parents, pour lui faire manger du lapin — idée qui la répugnait — avaient inventé un stratagème : ils lui disaient que c'était du "poulet américain". Bien des années après, elle en voulait encore à ses parents d'avoir ainsi trahi sa confiance

ça me revient, lors d'une pause de notre petit cabaret au théâtre de l'Athénée, elle m'avait suivi dans les rayons de la FNAC Saint Lazare Opera, où les vendeurs étaient de vrais disquaires très compétents, et j'avais acheté ce jour-là "Riverruns" de Toru Takemitsu, ainsi que aussi "Farewell to Philosophy" de Gavin Bryars, et aussi peut-être "the Repentant Thief" de John Taverner. Au retour à un carrefour, devant un passage clouté, elle m'a dit "Quand est-ce que tu m'embrasses ?". Je l'ai donc embrassée. C'était une fille déterminée.

ça me revient : j'ai dîné en Mai 1989 au Hilton de Manille avec Didier Flamand, Patrick Bauchau et Jennifer Beals. Au cours du repas, Bauchau nous avait parlé du cimetière chinois de Manille, nous encourageant à le visiter et aussi du petit livre vert de Khadafi qu'il avait récemment acquis dans une édition en anglais et dont il nous lut ensuite quelques pages dans sa chambre où nousétions allés boire un dernier verre. 
 
ça me revient, mais peut-être l’ai-je déjà évoqué, en 1976, j’ai participé au recensement national en tant qu’enquêteur et j’ai recensé Georges Franju qui habitait une petite piaule assez misérable quai des grands-Augustins. Il était très étonné que je sache qui il était
 
ça me revient les numéros des plaques d'immatriculation des voitures familiales de mon enfance 542HM51 et 711FR40 et aussi celle de l'Algérie dont je ne me souviens que de la fin... elles se terminait par K9E et je pensais toujours à neuf œufs de cane

ça me revient : Lucien Rosengart un musicien qui travaillait avec le metteur en scène Philippe Adrien avait paraît-il produit et enregistré un disque avec Anthony Braxton dans une église en France.
 
ça me revient Donald Campbell avait établi en 1964 un record de vitesse sur un lac salé en Australie, le Lac Eyre avec un véhicule aux formes étranges qui s’appelait le bluebird. Je l'avais lu dans le journal de Tintin
ça me revient quand j’étais enfant la chanson "le petit cheval" de Georges Brassens d'après un poème de Paul Fort me faisait pleurer

ça me revient le duo Fontaine et Areski aujourd’hui qu’Areski est mort. Je crois que sa tombe est prête depuis longtemps au cimetière du Montparnasse.

ça me revient quand je me réveillais chez M-A, j'aimais aller à la boulangerie de la rue Ramey et ramener du pain frais et de la fouace pour le petit déjeuner.