Voilà
"Mon
corps ne se décide pas encore. Mais je crois qu’il pèse davantage sur
le sommier, s’étale et s’aplatit. Mon souffle, quand je le retrouve,
remplit la chambre de son bruit, sans que ma poitrine remue plus que
celle de l’enfant qui dort. J’ouvre les yeux et regarde longuement, sans
ciller, comme petit, tout petit, j’interrogeais les nouveautés, et
ensuite les antiquités, le ciel nocturne. Entre lui et moi la vitre,
embuée, marbrée de la souillure des années. Je soufflerais volontiers
dessus, mais elle est trop loin. Ce n’est pas vrai. Peu importe, mon
souffle ne la ternirait pas. C’est une nuit comme les aimait Kaspar
David Friedrich, tempétueuse et claire. Ce nom qui me revient, et ces
prénoms. Les nuages chassent, haillonneux, hachés par le vent, sur un
fond limpide. Si je patientais je verrais la lune. Mais je ne
patienterai pas. Maintenant que j’ai vu j’entends le vent. Je ferme les
yeux et il se confond avec mon souffle. Mots et images tourbillonnent
dans ma tête, surgissent inépuisables et se poursuivent, se fondent, se
déchirent. Mais au-delà de ce tumulte le calme est grand, et
l’indifférence. Plus jamais rien n’y mordra vraiment. Le sommier est creusé comme une auge.
Je suis couché au fond, bien pris entre les deux versants. Je me tourne
un peu, presse contre l’oreiller ma bouche, mon nez, y écrase mes vieux
poils tout à fait blancs maintenant je suppose, tire la couverture
par-dessus ma tête. Je ressens, au fond du tronc, je ne peux pas
préciser davantage, des douleurs qui semblent nouvelles. Je crois que
c’est surtout dans le dos. Elles sont comme rythmées, elles ont même une
sorte de petit chant. Elles sont bleuâtres. Que tout ça est
supportable, mon Dieu. J’ai la tête presque à l’envers, comme un oiseau.
J’écarte les lèvres, maintenant j’ai l’oreiller dans ma bouche, je le
sens contre ma langue, mes gencives. J’ai, j’ai. Je suce. J’ai fini de
me chercher. Je suis enfoui dans l’univers, je savais que j’y trouverais
un jour ma place, le vieil univers me protège, victorieux. Je suis
heureux, je savais que je serais heureux un jour." (Samuel Beckett in "Molloy", 1951)
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I just saw a little joke that said your dreams can come true, but sometimes they are nightmares.
RépondreSupprimerHis words are remarkable, but that picture is so full, so rich... I am blown away.
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