mercredi 14 janvier 2026

Tant que c'est possible

 
Voilà.  
ça ne prévient pas ça n'explique pas ça s’installe. Calmement. Je vais rester un peu semble-t-elle suggérer. Au bout de quelques jours tu comprends que cela ne va pas être aussi simple que ça, cette affaire. 
Au début, tu  penses que ça va se régler tout seul, comme beaucoup de choses qu’on préfère ne pas regarder de trop près, qu’il ne s’agit que d’une confusion passagère. Puis les jours passent. Sans tout à fait te le formuler, tu commences à modifier tes plans. Tu annules, tu reportes, tu renonces. Pas par choix réfléchi, plutôt par fatigue. Le corps, jusque-là relativement fiable, devient imprévisible. Certains jours, il coopère. D’autres, non. Impossible de planifier quoi que ce soit avec assurance. Certaines activités quittent discrètement l’agenda. Définitivement, parfois.
Peu à peu, une sensation dérangeante s’installe : tu ne te reconnais plus vraiment. Il te reste le souvenir de qui tu étais. Celui qui agissait sans calculer, qui décidait sans anticiper les conséquences physiques.  Sa présence obsédante épie cette version actuelle avec une curiosité mêlée de perplexité. Qui tu es devenu passe une partie non négligeable de son temps à évaluer des options très simples : rester debout ou s’asseoir, maintenant ou plus tard ?
  
La douleur chronique a des manies de petit fonctionnaire. Elle dresse des listes. Réprtorie avec soin ce qui disparaît : énergie, liberté de mouvement, projets, légèreté. Tout est enregistré. Elle agit aussi avec discrétion. À l’extérieur, rien de flagrant.  Pour ceux que tu croises tu as bonne mine. On s'en tient là pas de commentaire on passe à autre chose.
Quand il t'arrive de socialiser, tu évites les explications, tu simplifies. Par lassitude, surtout. Trop longues, elles fatiguent, les explications ; trop précises, elles pourrait inciter l'interlocuteur à prodiguer des conseils. Les gens n'en sont jamais avares, surtout lorsqu'ils sont inutiles. Alors tu dis avec un petit sourire : ça va, je tiens la rampe, les gens font "ah! ah!  quel déconneur tu fais". Le sujet est clos. 
Les relations se réorganisent. Certaines tiennent. D’autres s’effacent sans conflit. Pas de dispute, pas de scène. Juste moins de messages, moins d’invitations, moins de disponibilité. Tu découvres que la compréhension est une ressource inégalement répartie. Et que l’absence de mauvaise intention n’empêche pas l’incompréhension. 
Avec le temps, tu développes des aptitudes nouvelles. Pas celles que tu aurais désirées, ni ce qui impressionne en société. Plutôt des compétences pratiques et modestes : repérer les chaises disponibles, évaluer la durée acceptable d’une conversation debout, prévoir des sorties de secours. Tu deviens stratège à petite échelle adepte de l’efficacité. Rien d’héroïque ni de spectaculaire, mais du concret.
Progressivement, tu te coupes des gens. Tu apprends à dire au revoir. Sans cérémonie. Un jour, tu peux encore envisager beaucoup de choses. Le lendemain, beaucoup moins. Cette alternance devient familière. L’espoir revient, repart, revient encore, sans prévenir, sans logique apparente. Tu ne sais plus qui tu es vraiment. L'as-tu jamais su d'ailleurs ?
Change aussi ton rapport au temps. Avant, tu pensais en semaines, en projets, en échéances. Maintenant, tu raisonnes par plages supportables. Une heure correcte devient une réussite. Deux, un luxe. Le futur s’organise à court terme, avec des hypothèses prudentes. Tout engagement s'accompagne d’un astérisque mental. 
 Et puis il y a aussi cette comparaison permanente avec toi-même. Les autres, tu les as déjà mis hors concours. Mais ta version antérieure ? Elle se rappelle avec insistance. Chaque journée devient un exercice d’évaluation : est-ce suffisant ? est-ce acceptable ? Puis, parfois, sans que tu ne saches pourquoi, quelque chose se décale. Pas une amélioration franche, non. Plutôt une forme d’ajustement. Tu cesses d’attendre le retour à l’identique. Tu commences à composer avec ce qui est là. Non par sagesse, plutôt par pragmatisme. Ce n’est pas un renoncement glorieux. C’est un accord tacite. On fait avec. Avec ce qui reste possible et surtout  sans tout ce qui manque désormais. Tu avances autrement. Lentement, souvent. Pas pour te rassurer, mais parce que c’est plus viable ainsi.

Renoncer devient donc un principe récurrent. Tu ne t'es pas levé un matin avec cette résolution. C’est plus discret que ça. Tu t'aperçois un beau jour que malgré toi tu as simplement cessé d’insister. Tu ne forces plus certaines situations. Tu arrêtes de chercher à prouver. Te prouver. Tu laisses tomber des objectifs qui demandaient une énergie dont tu es désormais dépourvu. A peine en as tu pris conscence que le mot t'effraie. Renoncer sonne comme un aveu d’échec, une capitulation mal formulée. Puis, à l’usage, il perd un peu de sa charge morale. Tu réalises que renoncer, dans certains cas, consiste surtout à arrêter de se battre contre des contraintes réelles. A quoi bon ? l’entêtement coûte si cher. Il y a les renoncements visibles. Ceux que parfois tu expliques. Une activité qu’on abandonne, un rythme qu’on ralentit, une ambition qu’on met en pause pour une durée indéterminée pour ne pas dire définitive. Et il y a les autres. Ceux que tu ne te formules même pas. Les projections que tu ne fais plus. Les comparaisons que tu évites. Les phrases commençant par plus tard, tu les rayes de son vocabulaire. Renoncer oblige à trier. Tout ne peut plus rester. Certaines choses deviennent non négociables : le repos, les limites, une forme minimale de stabilité. Le reste est soumis à conditions. Ce n’est pas une philosophie élaborée, plutôt une gestion serrée des ressources. Étrangement, renoncer ne produit pas que de la perte. Il y a un soulagement discret à ne plus poursuivre l’impossible. À ne plus expliquer pourquoi on n’y arrive pas. À ne plus promettre ce qu’on ne pourra peut-être pas tenir. Le regard sur soi se modifie légèrement. Moins de reproches, un peu plus de lucidité. Ce n’est pas une victoire. Ce n’est pas non plus une défaite claire. C’est un ajustement permanent. Une manière de rester debout sans s’acharner. Renoncer, n'est pas abandonner toute perspective. Cela consiste juste à choisir ce qui mérite encore d’être tenté — et accepter, sans discours excessif, que tout le reste n’en fait plus partie. 

Vient bien sûr le moment où la mort entre dans le champ de ta réflexion et s’ajoute simplement à la liste des sujets qui méritent qu'on s'y attarde. Avant, elle appartenait à une catégorie abstraite, relevant de l'hypothèse, réservée aux autres, aux statistiques faisant l'objet de considérations métaphysiques entre amis à des heures d'ébriété tardives. Maintenant, elle est là comme une possibilité concevable, en exclusivité pour toi. Pas imminente, certes mais pas si lointaine. Suffisamment pour modifier légèrement les calculs. Ce n’est pas une pensée constante. Elle apparaît par intermittence. Souvent quand le corps rappelle ses limites, ou quand la fatigue rend les projections moins crédibles. Tu ne te dis pas nécessairement je vais mourir bientôt. Tu penses plutôt : et si je ne récupère pas. La nuance est importante. Elle évite le pathos tout en restant inconfortable. La peur, quand elle se manifeste, est assez pragmatique. Pas tant de disparaître que de laisser des choses en suspens. Des phrases non dites. Des décisions repoussées. Des mécompréhensions irrésolues. Des explications jamais formulées parce qu’il restait, pensais-tu, du temps. La mort ne fait pas peur pour ce qu’elle est, mais pour ce qu’elle interrompt. Et cette idée devenue présence change aussi le rapport au reste. Certaines préoccupations perdent de leur poids. L’énergie manque pour les maintenir. Les conflits inutiles, les attentes excessives, les obligations sociales mal choisies passent à la trappe sans grand débat intérieur. Il n’y a pas de révélation. Pas de paix définitive. Juste une conscience plus nette de la finitude. Elle ne rend pas la vie plus belle au sens habituel du terme. Elle la rend plus précise. Plus limitée. Et, d’une certaine façon, plus honnête. La mort, finalement, ne devient ni une ennemie déclarée ni une idée réconfortante. Elle reste là, en arrière-plan, rappel silencieux que tout ne sera pas réglé, que tout ne sera pas accompli, et que vivre, dans ces conditions, consiste peut-être simplement à continuer tant que c’est possible. Et tout ne tient plus dès lors que dans ces cinq dernières syllabes. Tant que c'est possible.

6 commentaires:

  1. This story sounds like my house with my husband's back issues right now. But it's nicely said, and so true. Nice image too. Thanks for linking up to AJJ.

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  2. You describe pain and the results of pain perfectly. I wish you a good day.

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  3. Your picture is wonderful. It goes so well with the story, for pain is a long dark lonely road for sure. Excellent work.

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  4. Pain, the loss of abilities, the gradual loss of caring-- Some of these things are lurking in my corners. Added to that is the complete insanity of the government, and it becomes even harder. Nevertheless--- hang on! Spring will help.

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  5. Oh là là, je me reconnais dans tout ce que tu as écrit!
    Evidemment je ne l'aurais pas écrit aussi bien...
    Mais je ressens exactement les mêmes deuils à faire.
    Le deuil de ceux que l'on aime, le deuil de ce que l'on ne peut plus faire, de ce que l'on ne peut plus manger, de ce que l'on ne peut plus envisager... La liste devient de plus en plus longue.
    Comme dirait Michel Onfray, "On ne fait pas le deuil, c'est le deuil qui nous fait".
    L'image est belle, obscure et mélancolique.
    Touchée au coeur, je te salues et te souhaite le meilleur du "tant que c'est possible".

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