samedi 21 mars 2020

Dans ma bibliothèque



Voilà,
en fait ce confinement m'aide à réaliser des lubies que j'ai eues autrefois, me concernant. Ainsi m'est il, de temps à autre, arrivé de m'imaginer en train d'écrire paisiblement dans une maison en écoutant Mozart  —"l'écrivain comme fantasme" comme écrivait Barthes : "non l'œuvre mais la posture" — ce que je fais actuellement puisque l'adagio du concerto pour hautbois et cordes (c'est Shazam qui me le dit) passe sur France-Musique. Car en ce moment j'ai tendance à éviter tout ce qui parle du présent, de l'épidémie, de la crise sociale qui se propage. D'autres le font mieux que moi. Je suis comme la plupart des gens, assez inquiet. Moins par le virus, qui bien sûr risque de m'atteindre, que par l'engorgement des hôpitaux et l'impossibilité de traiter ce que suggèrent, en ce qui me concerne, d'autres symptômes. Pour faire bref, je ne suis pas dans la bonne fenêtre de soins.
J'ai aussi la certitude que rien ne sera plus comme avant. Que c'en est fini de cette paix illusoire. Que lorsque la pandémie sera momentanément maîtrisée, du chaos social risque de survenir. Cette crise a révélé trop d'impostures, d'incompétence, de cynisme. Sur les réseaux sociaux, ressortent les vidéos ou le président répondait à des infirmières constatant le manque de moyens avec une condescendance teintée de mépris "vous dites des bêtises". Mais, pendant que les gens sont confinés on continue de casser le code du travail à coup de décrets-lois. Elle dévoile aussi à quel point notre mode de vie est trompeur et repose sur des fausses valeurs. Cela risque d'être un détonateur, comme le fut le cas avec l'éruption du volcan Laki en Islande en 1784  qui causa des perturbations climatiques entraînant plusieurs années de mauvaises récoltes. La situation des paysans fut telle ensuite qu'elle provoqua des révoltes et des doléances dont on ne tint pas compte. Tout cela redoublé par la transition énergétique inévitable que personne n'anticipe, et le changement de paradigme nécessaire dont cette pandémie nous donne une petite idée. Bref, il est probable que je ne finirai pas mes jours dans un monde serein.
Aussi j'accepte ce confinement obligé comme un dernier répit qui m'est accordé. Comme une opportunité pour essayer de mettre un peu d'ordre dans mes affaires, tant que j'en ai la capacité physique. Je ne voudrais pas souffrir. J'aimerais pouvoir dire comme le sculpteur Brancusi  "Je ne suis plus de ce monde, je suis loin de moi-même et détaché de ma personne. Je suis chez les choses essentielles". Ce n'est pas gagné. Il y a chez moi tant de projets en plan, inachevés. Et puis je me laisse toujours distraire par le traitement de  mes photos, l'envie de réaliser des collages, des peintures digitales. et ces derniers jours celles de redessiner sur papier aussi.. Je me suis déjà exprimé à ce sujet. Ces activités soulagent du mal de vivre et me permettent d'exprimer au mieux ce que je deviens.
Toujours est il que j'apprécie de rester dans cet appartement. Même s'il y a trop d'objets devenus superflus. Trop de livres, de disques aussi que je n'écoute plus. D'affaires qui n'ont plus d'usage, de raison d'être. Je ne consulterai sans doute plus jamais, les vieux numéros de l'Autre Journal créé par Michel Butel. Ce serait sans doute une douleur de lire les vieux "Charlie mensuel" qui me renverraient au souvenir de qui-je-fus, et à toutes les espérances et les illusions qui étaient alors les miennes, et aux promesses que je n'ai pas su tenir. Je ne me suis pas construit la vie que je m'étais imaginée. J'ai fait du mieux que j'ai pu. Je me suis quand même beaucoup amusé. J'ai plus souvent joué que travaillé et plutôt traversé la vie en dilettante. Mais c'est une autre histoire.
Aujourd'hui, le futur ne m'offre guère d'autre perspective que de tenter de continuer à donner, dans la mesure de mes moyens forme à ce que j'ai vécu, à ce que j'ai rêvé. je ne suis pas triste. Juste un peu stupéfait, abasourdi. cela me fait songer à des lignes de Michaux dans "Épreuves, exorcismes" :"Nous nous consultons. Nous ne savons plus. Nous n'en savons pas plus l'un que l'autre. Celui-ci est affolé. Celui-là confondu. Tous sont désemparés. Le calme n'est plus. La sagesse ne dure pas le temps d'une inspiration. (...) Qui sur notre sol reçoit encore le baiser de la joie jusqu'au fond du cœur ?"

*
 
Un jour, il y a eu cet aperçu dans ma bibliothèque. Je crois que c'était vers le printemps 2008. Ces images y étaient déposées : d'un côté le portrait de Rimbaud, de l'autre ce pop-up représentant une petite bergère, et puis le reflet d'une des fenêtres du salon où se projetait le monde extérieur. J'y suis encore tout entier. C'est moi, c'est mon environnement, celui que je ne regardais plus à force d'y être, et que je reconsidère désormais, à force d'y être. Curieux paradoxe.
Dehors le printemps commence.
C'est un jour gris.
Les rues sont désertes.
Aujourd'hui Peter Brook a 95 ans. 
Je me souviens de Peter Brook quand nous répétions au Bouffes du Nord. Il m'arrivait de le croiser dans les couloirs du théâtre. Il saluait alors chaleureusement son interlocuteur, lui serrant la main. Il vous regardait alors dans les yeux, échangeant quelques paroles. Dans ce bref échange, il était intensément là. Avec vous. Peu de gens sont capables de manifester une telle présence et une telle générosité dans ce genre de situation.

9 commentaires:

  1. rester vivants, Arnaud ! merci pour cette belle citation d'Henri Michaux. Oui, certains regards vous font exister et être au monde, quelle chance d'en avoir rencontré et, j'en suis certaine, d'avoir été celui-là pour d'autres !

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  2. Traverser la vie en dilettante, n'est-ce pas la meilleure des façons ?

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  3. peut-être que la situation que nous vivons va changer notre
    regard sur les gens et les choses et apprécier davantage tout
    ce qui nous manque aujourd'hui !
    continues à écrire avec le coeur pour toi pour nous ! on adore

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  4. i'm in the same condition,at home from work,with books and movies... waiting...... EW

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  5. Kwarkito, we are very much in the same condition. I have always had anxiety especially when it comes to diseases and symptoms and I'm not very good in coping with such news especially the ones of this coronavirus. This past week was very hard for me and my friends have been helpful through messenger and encouraging me that the things I'm feeling may just be made by my mind and I fought harder to help myself and then all the things I've been feeling went gone slowly. That made me realize how strong the mind can be, and also to help myslef, I am limiting my time on social media especially on the news because I think its just worsening what I am in. To cope up with time, aside from my work at ho,me, I also started to re-open an old blog of mine which I last posted continually last 2011. I am now on my fifth day and it's quite helping me to cope up.

    Please be well and continue to focus on beautiful things kust like music which you are enjoying at the moment. Sending you hugs and greetings from the Philippines!

    Stevenson
    Stevenson Que Blog
    Cavite Daily Photo

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  6. I have learned to like the oboe very much. Vaughan Williams, Strauss, Mozart, and lots of others. That has little to do with what we are experiencing. But I can only spend so much time with the virus, the daily horror show from the White House, and planning my weekly trip to the market. I will escape to my music and my pictures. Again, Marty has said something very well.

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  7. On ne sait si c'est la pensée qui suit l'écriture ou l'inverse. Qu'importe elle ne peuvent s'échapper de ta bibliothèque sauf à se réfugier dans tes écrits.

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  8. Un espace vide (bien rempli).

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  9. A fascinating photo it's like two or more worlds converging. Your post is well written and thought provoking.
    To be honest I was more worried about the virus when we met and even before than I am now. It seems to me that the numbers of deaths and very ill don't warrant the extreme measures being taken by governments. It is very strange if you compare it to the number deaths from the H1N1 virus of 2009 or even the seasonal flues. I have to wonder why?

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