lundi 30 mars 2015

À quai


Voilà
"Il est des bateaux qui aborderont à bien des ports, mais aucun n'abordera à celui où la vie cesse de faire souffrir, et il n'est pas de quai où l'on puisse oublier." écrit Fernando Pessoa dans "Le livre de l'Intranquillité". J'ai repensé à cette phrase l'autre soir, après un moment de grande douceur et de félicité, pourtant. Au lieu de m'endormir paisible et épuisé, je songeais au commandant de bord de l'avion tentant de défoncer la porte blindée du cockpit à coup de hache et aux hurlements des passagers pris de panique devant l'imminence d'une fin aussi atroce qu'absurde, et combien alors le temps avait du paraître long. Oui, propagée sur les ondes, les écrans, petits ou grands, avec ses commentaires multipliés et incessamment répétés, l'information permanente est devenue une sorte de poison qui contamine nos pensées. Elle nous donne à ressentir jusqu'à l'écœurement un monde malade chaotique et suicidaire où peu à peu ni l'amour ni la beauté ne sont à même de nous offrir consolation ou réconfort. J'essaie de me cramponner aux choses simples. Mon forsythia a fait sa première fleur il y a deux trois jours. Un peu plus tardivement que les autres années.

samedi 28 mars 2015

Sans Repos


Voilà,
hier, à l'occasion de la Journée Nationale du Sommeil, des étudiants en théâtre de l'Université Paris Diderot ont proposé dans le hall d'accueil de l'Hôpital Bichat, où beaucoup de gens attendent, une performance intitulée "Sans repos". Afin de suggérer des états suscités par des pathologies observées et soignées dans ce centre hospitalier, les performeurs, tout en manipulant des objets oniromanciques (doudous et autres talismans qui parfois aident à trouver le sommeil) se déplaçaient avec lenteur les yeux mi-clos parmi les visiteurs et les patients, parfois indifférents, souvent étonnés mais rarement hostiles. Alentours des médecins distribuaient des brochures informant des différents risques encourus liés aux troubles du sommeil et de la nécessité d'une alimentation saine au motif que sommeil et appétit influencent notre équilibre hormonal. Sur un banc, une vieille femme dévorait un sandwich sans trop paraître comprendre ce qui se passait autour d'elle.

vendredi 27 mars 2015

Une Chambre en soi


Voilà,
"tout homme porte une chambre en lui. On peut même le vérifier en écoutant. Quand quelqu’un marche vite et que l’on tend l’oreille, la nuit par exemple, lorsque tout est tranquille, on peut entendre le petit bruit d’un miroir mal fixé au mur ou celui d’un chapeau de lampe." (Franz Kafka)

mercredi 25 mars 2015

Titanik bar


Voilà,
en regardant "Damnation" le film de Bela Tàrr dont les plans sont souvent très longs, il m'a semblé que tous ces cinéastes de la lenteur (comme lui, Angelopoulos, Nuri Bilge Ceylan, Tarkovski ou Antonioni) passés maîtres dans l'art du plan-séquence, parvenaient – mais pour des raisons totalement opposées à celles que suggère Kafka – à obtenir le résultat que redoutait l'auteur de "La Métamorphose". "Je suis de ces êtres chez qui prime la vueécrivait-il "Or le cinéma perturbe la vision. La rapidité des mouvements et la succession précipitée des images vous condamnent à une vision superficielle de façon continue. Ce n'est pas le regard qui saisit les images, ce sont elles qui vous saisissent le regard. Elles submergent la conscience". En fait, j'ai plutôt l'impression que plutôt que de submerger la conscience "la succession précipitée des images" dont il parle a plutôt tendance à l'annihiler complètement. C'est sans doute la raison pour laquelle elle est à ce point utilisée dans les publicités et les films d'action, et qu'au contraire c'est la lenteur qui saisit le regard et submerge la conscience. Lorsque je vois un film d'Angelopoulos, par exemple, il me semble que je me dilue dans le récit, que mon imaginaire est devenu une matière de ce film et qu'en effet ma conscience est "totalement submergée".

lundi 23 mars 2015

L'Animal des Bois


Voilà,
"à peu près ce qu'il en est : j'étais un animal des bois qui, en ce temps là, ne vivait presque jamais dans la forêt, mais terré n'importe où dans un sale fossé (sale en raison de ma seule présence, naturellement), lorsque je vis au grand soleil la chose la plus merveilleuse que j'eusse jamais aperçue ; je ne songeais plus à rien, je m'oubliais totalement ; je me suis levé, je me suis approché, craintif, au sein de cette liberté nouvelle qui me rappelait pourtant l'air natal, je me suis approché malgré ma peur, et je suis arrivé jusqu'à toi. Que tu étais bonne ! je me suis couché à tes pieds, comme si j'en avais le droit, et j'ai posé mon visage dans tes mains, je me suis senti heureux, fier, libre, puissant, chez moi ; tellement chez moi ! (toujours, toujours tellement chez moi!). Mais au fond j'étais resté la bête, je n'appartenais qu'à la forêt, je ne vivais ici, au grand jour, que par ta grâce. Sans le savoir (j'avais tout oublié) je lisais mon destin dans tes yeux. Cela ne pouvait durer. Tu ne pouvais éviter, même en me caressant de la main la plus bienveillante, de découvrir en moi des singularités qui relevaient de la forêt, de cette origine, de cette véritable patrie ; il a fallu te donner, fallu te répéter ces explications sur la "peur" qui me torturaient (toi aussi, mais injustement) comme si j'avais déjà les nerfs à nu ; j'ai senti quelle plaie répugnante je représentais dans ta vie, et quel obstacle universel ! "(Franz Kafka, lettre à Milena)

samedi 21 mars 2015

Quai de la Bastille


Voilà,
je pourrais, sur ce blog, m'en tenir à la stricte présentation d'instants qui m'ont capté, ou de certaines visions que j'ai cru bon figer sous forme de photos, sans pour autant y adjoindre un texte. Ce serait au fond, bien plus simple, moins chronophage aussi. Mais bon, j'ai besoin que des mots accompagnent les images. Non qu'ils m'inspirent confiance, les mots (j'en ai parlé ici ou ), mais s'ils sont souvent effrayants, malcommodes et parfois duplices, leur usage rassure néanmoins. Car, tant que je parviens à agencer des phrases cohérentes, à composer des paragraphes, à formuler des pensées, aussi sommaires soient-elles, cela signifie que je suis encore au monde, que j'y participe (même modestement), que j'ai mon mot à dire, que je peux encore à peu près me situer dans le chaos ambiant sans tout à fait céder à la confusion.
Avec les images il arrive parfois que je me perde à dessein, comme dans ces reflets où, en un même temps et un même cadre, divers pans de réalité s'enchevêtrent. J'aime le trouble et la surprise que cela suscite, ce doux vertige pareil à celui que l'on peut éprouver au sortir d'un rêve. C'est pour de tels étonnements que je marche dans la ville au gré de ma fantaisie. Si je m'efforce d'écrire, au contraire, c'est souvent pour me contraindre, m'obliger à formuler le plus clairement possible ce que je peux ressentir ou penser. C'est ma façon de lutter contre la sensation de dépossession, de perte de contrôle que de plus en plus souvent je crois éprouver, et dont je redoute qu'elle en vienne peu à peu à me submerger. Ecrire pour aussi partager des points de vue, inventer des histoires dont j'ai peut-être besoin de me débarrasser, traficoter des dispositifs rendant la réalité plus supportable. Et puis encore, pour donner du relief à ce qui pourrait sembler ordinaire ou insignifiant, mais qu'une raison obscure ou indéfinie rend toutefois nécessaire.

jeudi 19 mars 2015

Requin


Voilà,
ce que j'ai vu un jour dans la boutique de l'aquarium de Lisbonne. C'était il y a un mois et cela me paraît déjà bien loin. Entretemps j'ai la sensation de ne pas avoir fait grand chose et de m'être éparpillé dans des tâches insignifiantes. Il me semble que le temps me file entre les doigts. Les insomnies me perturbent et me fatiguent.

mardi 17 mars 2015

Un Bernard Buffet rue des Saints-Pères


Voilà,
passant mercredi dernier, rue des Saints-Pères, mon regard a été attiré par cette devanture. Cela faisait longtemps que je n'avais pas vu un tableau de Bernard Buffet exposé dans une galerie. Buffet, tout de même, c'est une image du Saint Germain-des-près des années cinquante au même titre que le café de Flore, les caves et les existentialistes. Cela relève presque de la carte postale, du cliché. Je me rappelle que jusqu'à la fin des années soixante-dix on en voyait encore beaucoup dans le quartier. Pour ma part, je n'aimais alors pas trop sa manière, ni cette façon d'apposer une signature géante sur ses toiles. Je trouvais que tout cela relevait du procédé, et que toutes ses peintures se ressemblaient. Durant ces trente dernières années, il me semble — mais peut-être n'est ce qu'une impression — que son œuvre a connu une sorte de purgatoire, du moins en France, car j'ai lu quelque part qu'il est très populaire au Japon où ses toiles sont rassemblées dans un musée qui porte son nom. Aujourd'hui je regarde cela d'un œil moins hostile. Je n'irai pas jusqu'à écrire que cela me plaît, mais cela me touche, sans doute moins à cause de la toile que du temps écoulé entre ma perception présente et celle d'autrefois. Est-ce là une manifestation de faiblesse, une forme d'auto-apitoiement, qui sait, peut-être même de gâtisme ? Ce qui, par contre, continue de m'intriguer, c'est la capacité que peuvent avoir certains artistes de toujours creuser le même sillon sans pour autant jamais s'ennuyer d'eux-mêmes. C'est une question que je me pose de temps à autre.

dimanche 15 mars 2015

Vers des ruisseaux touffus où tremblent des cerises...


Voilà,
souvent, pour expliquer le sens de son action, il avait coutume de dire qu'il était "l'âne qui porte les prophètes". C'est une ânesse qui, pendant qu'une enceinte diffusait les suites pour violoncelles de Bach, a précédé la carriole transportant son cercueil décoré par ses filles de motifs de tapas océaniens qu'il aimait beaucoup. Dans le petit cimetière, quelqu'un a lu "la prière pour aller au paradis avec les ânes" de Francis Jammes. Des amis ont ensuite rendu des hommages sobres et émouvants, où des sanglots parfois s'étouffaient au détour d'une phrase. Il y eut d'autres discours après, plus officiels et convenus. C'est alors que l'ânesse s'est mise à souffler un peu. Mais quand ensuite fut diffusé le poème de Verlaine chanté par Léo Ferré qui commence par "âme te souvient-il au fond du paradis de la gare d'Auteuil et des trains de jadis..." Il y eut un grand silence, et des larmes difficiles à retenir. Le curé d'origine africaine qui autrefois venait donner la communion à Dominique quand elle ne pouvait plus se déplacer a pris alors la parole. Non pour une bénédiction que le défunt ne souhaitait pas, mais pour, en peu de mots, mais si justes et sincères, s'adresser une dernière fois de sa voix chaude et apaisante, à "Papa Philippe" comme il l'appela. Il savait que dans cette assemblée, nombreux étaient ceux pour qui il avait été comme un père. Ensuite, ce fut la mise au caveau au son de l'adagio du concerto pour hautbois en Ré mineur de Alessandro Marcello, les pétales de fleurs jetés sur la bière, et une dernier poème, celui des "deux escargots qui s'en vont à l'enterrement d'une feuille morte" de Prévert, chanté par les Frères Jacques, ses amis d'autrefois. On s'est ensuite retrouvés dans la salle des fêtes du petit village pour boire et manger comme il aimait tant le faire... Le portrait peint par Yves Faucheur qui se trouvait autrefois dans l'entrée de l'appartement de la rue de Vaugirard y était accroché. Cette matinée de séparation, ses filles ses petits-enfants et ses proches ont su en faire un adieu tendre et paisible, un moment partagé qui lui ressemblait, atténuant ainsi le chagrin éprouvé. Par delà la mort, quelque chose de lui se perpétue, essentiel : cet art de vivre qui lui était si singulier, prodigue de tant de bonté, d'attention et de générosité. 

Portrait de Philippe Tiry par Yves Faucheur

Les liens qui évoquent Philippe

jeudi 12 mars 2015

Où le vent m'emporte


Voilà,
"Ce matin je suis sorti très tôt parce que je m’étais éveillé encore plus tôt et qu’il n’y avait rien que j’eusse envie de faire… Je ne savais quelle direction prendre, mais le vent soufflait fort, il poussait d’un côté, et je suivis le chemin vers quoi le vent me soufflait dans le dos. Telle a toujours été ma vie, et telle je désire qu’elle soit à jamais ; je vais là où le vent m’emporte et je ne me sens pas penser. "(Fernando Pessoa) Linked with "the weekend in black and white"

lundi 9 mars 2015

Philippe Tiry


Voilà,
on s'est perdus de vue depuis longtemps, on reçoit de loin en loin, par des tiers, des nouvelles... On a beau avoir pris conscience que, à plus ou moins brève échéance, cela finira bien par arriver — c'est inéluctable, une loi de la nature —, on a beau s'y attendre, lorsqu'il advient, l'événement laisse décontenancé, abasourdi et plonge dans le chagrin.  Philippe n'est plus de ce monde. J'ai beau avoir aujourd'hui à quelques mois près, l'âge qu'il avait sur cette photo prise en Provence à l'été 1986, je me sens moi aussi comme orphelin. Je l'ai souvent évoqué ici ou . Le rencontrer, lui et son épouse Dominique, à l'âge des incertitudes, quand on ne peut plus, ne veut plus être enfant et que l'on ne sait comment devenir un adulte, a été une chance qui m'a sûrement évité bien des déboires, des fausses routes et des folies. Il m'a appris à regarder le monde autrement, à le goûter autrement aussi. Peter Brook a réalisé autrefois un film "Rencontre avec des hommes remarquables". Philippe Tiry, sans aucun doute, était lui aussi de cette espèce là. Il était merveilleux, de gentillesse, d'humour et d'intelligence. Et par dessus tout, il aimait partager la table et le vin, avec élégance imagination et fantaisie...

dimanche 8 mars 2015

Journée internationale des droits des femmes


Voilà,
aujourd'hui c'est la "journée internationale des droits des femmes".
Et ça une vitrine rue Oberkampf. Je ne ferai pas d'autre commentaire.

vendredi 6 mars 2015

Et dans cette songerie...


Voilà,
"Et dans cette songerie sans calme ni grandeur, dans cette flânerie sans but ni espoir, mes pas usaient cette matinée de liberté, et mes phrases prononcées tout haut à voix basse résonnaient, en se multipliant, dans ce simple cloître de mon isolement." (Fernando Pessoa) (Linked with the weekend in black and white)

mardi 3 mars 2015

Intuitions


Voilà,
"On peut ainsi imaginer que les écrivains et les artistes pressentent des formes qui n'ont pas encore cours et auxquelles seule leur intuition permet d'exister, avec un temps d'avance plus ou moins long. (...) Les créateurs perçoivent autour d'eux les éléments annonciateurs d'événements qui ne se sont pas encore produits mais dont les premiers signes sont perceptibles à ceux qui disposent d'une sensibilité exacerbée (...) ils sont attentifs à des mouvements collectifs subtils auxquels tous les êtres n'ont pas accès, et ils en tirent les conséquences dans leurs fictions, en prolongeant les lignes de force invisibles perçues dans la réalité". Pierre Bayard in "Il existe d'autres mondes"

lundi 2 mars 2015

Foudroiement


Voilà,
Un après-midi au cœur de l'été, apercevant ces arbres fantomatiques, de vieilles terreurs ressurgissent. Ce qui tout à coup, sans qu'on s'y soit préparé réduit une existence à néant. L'infarctus, l'accident vasculaire cérébral, la faute d'inattention qui dans la rue ou sur la route vous fait passer immédiatement de vie à trépas, l'agression inexpliquée, l'attentat aveugle et meurtrier qui saccage tout, sans distinction, le train qui déraille sur une voie mal entretenue, l'opération bénigne qui tourne mal, la nouvelle effroyable qui vous plonge dans le malheur et le chagrin (la liste n'est pas exhaustive bien sûr, mais là j'ai un peu la flemme d'en rajouter car en peu de mots ça fait déjà beaucoup). Et puis un souvenir de lecture aussi : ces pages traumatisantes dans "Ostinato" acheté et lu à Annecy début 1997. Louis-René des Forêts y évoque la tragique disparition de sa fille frappée par la foudre. L'incrédulité qui s'en était alors suivie devant ces pages si pudiques et émouvantes. Et aussi l'accablement qui m'avait alors accompagné se prolongeant plusieurs jours durant. Bon si je n'ai jamais pris d'antidépresseurs de ma vie c'est parce que ça rend tout mou paraît-il