vendredi 28 février 2014

L'homme qui téléphonait rue Christine


Voilà,
j'écris souvent que je devrais ralentir le rythme, et cependant quelque chose me pousse à tricoter mes petites chroniques en dépit du temps qui manque pour tout et particulièrement pour des tâches plus sérieuses et concrètes auxquelles je devrais me consacrer. Je ne sais pas si c'est par nécessité intérieure, pour conjurer une certaine peur, ou autre chose que je ne puis formuler, mais une image en appelle une autre qui à son tour réclame son lot d'explications en même temps qu'elle fait ressurgir des figures anciennes ne se laissant pas oublier. Bref, rue des Grands Augustins il y avait donc la vieille dame traversant la rue, mais aussi non loin, ce type en train de téléphoner, adossé au mur et prenant le soleil au coin de la rue Christine. Sa silhouette me rappelait celle d'Arnold Bauwens, qui avait été autrefois dans la même classe que moi en terminale au collège Stanislas. Oui, j'ai passé une année de terminale dans ce distingué collège catholique où sévissaient en toute impunité quelques prêtres et surveillants pédophiles, où nombre d'élèves appartenaient à des groupuscules fascistes, et dont la majorité de la population était issue de la grande bourgeoisie traditionaliste catholique. Mes géniteurs peu fortunés mais qui voyaient des communistes partout alentour et surtout au lycée Montaigne tout proche, trouvaient que c'était là un endroit parfaitement sécurisé où je pourrais m'épanouir dans l'ordre et la discipline. Il y avait donc dans ma classe ce type, Bauwens, d'origine belge, fils de diplomate sans doute, qui venait du Vésinet chaque matin dans sa Jaguar. Il fumait des Pall Mall rouge sans filtre, possédait paraît-il chez lui une Gibson, portait une veste verte en velours, avec des motifs Paysley très discrets. Ce type, grand, blond aux yeux bleus, était d'une distinction et d'une beauté foudroyantes, un peu comme Bowie dans sa maturité. Il était toujours flanqué d'un garçon pas très haut, nommé Alain Thiébaut sosie parfait de Mick Jagger. Nous passions avec deux ou trois autres pour des anticonformistes, car nous avions les cheveux un peu plus longs, des idées guère en vogue autour de nous et ne lisions pas les mêmes journaux. Et à part celui d'Arnold Bauwens notre style vestimentaire plutôt relâché pour l'établissement quoiqu'il ressemblât à celui de la plupart des jeunes gens de notre âge qui marchaient dans les rues du quartier latin, suscitait souvent des remarques agacées de la part de certains de nos professeurs. Mais sans être particulièrement brillants, nous étions de bons élèves, et cela nous donnait une certaine latitude. Je me souviens qu'un samedi soir, dans ce bar de la Madeleine qui s'appelait "La rhumerie" alors que Didier F. nous avait invités Agnès, moi, et Dominique D. une jeune québécoise que les parents d'Agnès hébergeaient depuis quelques temps à Paris, et sur laquelle Didier avec quelques vues, nous avions par hasard rencontrés Arnold et Alain. Lorsque Didier avait donné le signe du départ il nous avait semblé bon de le laisser seul conclure une affaire qui semblait s'être bien engagée, d'autant qu'Arnold s'était proposé de nous offrir un verre et de plus tard il nous raccompagner dans sa superbe automobile, ce que bien sûr nous avions accepté sans détour. Après le bac, j'ai perdu de vue tous ces gens. Un jour, toutefois, repensant à Bauwens, j'ai effectué quelques recherches sur le net. Je n'ai pas trouvé grand chose : une information d'un journal anglais daté d'octobre 1992 où l'on évoquait une certaine Mme Bauwens, mère d'une enfant de trois ans, productrice de films, fille de Jaweed Al Ghussein, président du fonds national palestinien et membre du comité executif de l'OLP, divorcée à cette époque d'Arnold Bauwens dont on ne disait rien de plus, sinon qu'il était belge. Je suis aussi tombé sur un article déclinant sommairement le profil d'un certain Arnold Direk Felix, de nationalité belge, né en 1955 ayant travaillé en tant que banquier d'affaire d'avril 94 à septembre 1996 pour l'entreprise Bauwens limited sise au 52 Park Road à Camberley, Surrey dont le statut a été dissous fin 96. Rien d'autre. Je ne sais s'il est encore de ce monde.

mercredi 26 février 2014

Les extraterrestres

Marseille, Parc Longchamp (1998)
Voilà,
"A deux heures du matin, sous les étoiles que personne à cette heure ne regarde, les voyageurs d'outre-espace sont descendus du ciel froid et trans­parent de janvier. Comme un météore, la plate­forme tournant sur elle-même s'est posée sur les broussailles de Castel Fusano. Sur le disque, assis, couchés, se tiennent les extra-terrestres, en éveil, les yeux étincelants ; ce sont des chats, gris, plus gros que les chats humains. Arrivés sur la Terre, ils descendent du disque, pissent et flairent dis­traitement les buissons inconnus ; puis ils retour­nent sur la plate-forme. Les oreilles dressées, soup­çonneux, ils écoutent le bruit d'une automobile qui passe sur le boulevard Christophe-Colomb, jusqu’à ce que la voiture se soit éloignée avec ses ridicules petits yeux rouges allumés au derrière.
Les voyageurs d'outre-espace ont envoyé leurs ambassadeurs à Rome : ils veulent conférer avec les chats de la capitale. Arrivés au périphérique, les ambassadeurs voient pour la première fois l'espèce dominante : deux agents de la police de la route.  Indifférents, les extra-terrestres passent à côté des agents sans les honorer d'un regard, et sans être honorés d'un regard, car les agents ne font pas mine de voir la gent féline. Au Panthéon et place Vittorio les ambassadeurs sont accueillis par les terrestres avec un enthousiasme mêlé d'ef­froi. Le bruit se répand, arrivent les chats des quartiers du centre, puis ceux de la banlieue ; tous, une longue colonne de queues brillantes, se diri­gent par le boulevard Christophe-Colomb vers Castel Fusano, insoucieux du froid, agiles et noc­turnes, mâles et femelles. Les rues sont encore désertes ; personne ne les voit passer, conduits par les extra-terrestres dont les têtes grises et orgueil­leuses dominent la docile foule émerveillée.
A mesure qu’ils arrivent au lieu du rendez-vous, échauffés par la promenade insolite, les chats terrestres s'assoient autour du disque ; les plus éloi­gnés montent dans les arbustes dépouillés du domaine solitaire. Des milliers d'yeux scintillent dans l'obscurité, fixés sur les voyageurs d'outre-espace, qui, olympiens, lissent leur fourrure grise sur la plate-forme de métal poli. Les plus serviles parmi les terrestres ronronnent bruyamment. Il est six heures du matin, Mars semble une larme rouge sur la joue de la nuit, dans le silence d'une pureté de cristal le chef des extra-terrestres communique son message aux terrestres. C'est un message très bref ; aussitôt après, le disque se remet à tourner sur lui même et s’élève vers le ciel, puis disparaît. Sur la gelée blanche de l’aube, par petits groupes dispersés, les chats terrestres, ragaillardis, retournent à leur cité millénaire" J. Rodolfo Wilcock

mardi 25 février 2014

Frais, joyeux et convivial


Voilà,
je n'ai jamais pris à Paris le bus numéro 29 dont le terminus est la porte Montempoivre que je suis d'ailleurs incapable de situer. Je n'ai jamais vu non plus, quoique l'on m'en ait souvent parlé le film "Fanny et Alexandre" de Bergman qui paraît-il est très bien et même m'a-t-on dit son meilleur (pourtant j'en ai regardé plein des Bergman), mais je me suis néanmoins une fois dans ma vie rendu au Centre d'Art Contemporain de Brétigny sur Orge, Espace Jules Verne, un endroit frais joyeux et convivial, qui, s'il n'incite guère à la contemplation invite néanmoins à méditer sur la forme que peuvent parfois prendre nos rêves.

lundi 24 février 2014

Pas reconnue


Voilà,
cette femme si arrogante au temps de sa splendide jeunesse promenait alors une beauté dont elle savait fort bien et très souvent tirer profit. Mais les ans et sa propre méchanceté l'ont peu à peu flétrie et maintenant qu'elle n'est plus convoitée, elle est devenue aigre et plus amère encore. De son visage boursouflé par les antidépresseurs dardent deux petits yeux noirs comme des oursins. À cet homme auquel autrefois elle ne concédait qu'une considération distante et dédaigneuse elle en veut aujourd'hui de ne pas l'avoir immédiatement reconnue. Et le regard plein d'acrimonie qu'elle jette sur la jeune femme qui l'accompagne est si éloquent que cette dernière se sent - bien que ne la connaissant pas - aussitôt contrainte de préciser avec une insolence qui fait honneur a sa génération "Ne vous inquiétez pas je suis seulement sa nièce".

samedi 22 février 2014

Les ombres de Barbès


Voilà,
"nous marchons en ce monde
sur le toit de l'enfer
en regardant les fleurs"
(Kobayashi Issa)

jeudi 20 février 2014

Trichotillomanie et autopromotion


Voilà,
c'était en 2010, à l'orangerie des Tuileries. Après avoir en compagnie, de Cathy ma cousine, sa copine Karine, et ma fille visité l'exposition Paul Klee, nous sommes ensuite allés voir les collections permanentes où sont accrochés quelques beaux Picasso de différentes périodes. La vision de ce face-à-face m'a amusé et j'ai souhaité la retenir. Picasso d'ailleurs suscite souvent de curieux rapprochements. Je me souviens aussi avoir fait une série, où je transformais un tableau de la période rose en une représentation plus cubiste et destructurée. Je mettrais ça peut-être en ligne un jour. De toute façon ça serait bien que je ralentisse la cadence dans les prochaine semaines. Pour ceux que ça intéresse il y a déjà tant à lire et à regarder. Certaines photos ont été si peu vues. Celle-ci par exemple. Ou celle-là. Ou cette autre encore... Et je ne parle pas des textes. Il y a celui-ci que j'aime particulièrement, peut-être parce que je l'ai improvisé en peu de temps mais surtout parce qu'il s'accorde bien à l'image et qu'il constitue à mes yeux une tentative réussie de ce que je souhaitais faire avec ce blog n'y parvenant malheureusement que de temps à autre.

mercredi 19 février 2014

Signalétique


Voilà,
au Musée d'art Moderne, il y a quelques jours,  j'ai aperçu cette signalétique sur un mur, qui m'a laissé un petit moment assez perplexe, avec sa barre rouge oblique qui évoquait vaguement un Malévitch. Un artiste avait-il inventé une série de panneaux incongrus, ou bien cela faisait-il partie de l'œuvre elle même ? J'ai fini par me renseigner auprès du gardien de la salle qui m'a expliqué que la sculpture exposée à proximité était composée d'aimants et que pour cette raison il était déconseillé aux gens munis d'un pacemaker de s'en approcher. J'ai aussitôt songé que cela ne devait pas être non plus très bon pour les smartphones et les appareils photos électroniques, et qu'il n'y avait pas pour autant d'avertissement approprié.

samedi 15 février 2014

La Gâchette


Voilà,
c'est un grand midi. Il fait chaud, sec. Les moutons embrochés, grillent et tournent en rissolant au-dessus du trou où plus tard on aura enfoui leurs carcasses. L'odeur de la viande qui cuit se mêle à celle du cuir graissé des ceinturons et des holsters, à l'odeur âpre des hommes debout autour du méchoui, et au parfum des épices et des mimosas qui flotte dans l'air. Les femmes sont là aussi, entre elles, mais un peu à l'écart, comme de grandes tâches de couleurs chatoyantes et gaies dans ce monde kaki. Amples et décolletées, leurs robes et leurs jupes sont pour la plupart ornées de motifs fleuris. Pendant qu'elles parlent entre elles, l'enfant cherche un abri dans les ombres qu'elle font, respire leurs fragrances, parfums de métropole, que gagne peu à peu l'odeur du graillon. Il se tient dans leur proximité. Ce n'est pas difficile pour lui. Elles l'aiment bien. Elles trouvent qu'il est un gentil petit garçon. Elles aiment bien sa façon d'être là sans les déranger. C'est pour ça que c'est un gentil petit garçon. Certaines lui passent la main dans les cheveux, le complimentent, se préoccupent de savoir s'il ne s'ennuie pas. Non il ne s'ennuie pas. Il est à hauteur des sexes. Où se joignent les cuisses, de mystérieuses senteurs se nichent et s'exhalent, âcres et capiteuses. Pour rien au monde il ne voudrait être surpris à regarder (bien que l'envie l'en fasse frissonner) sous les jupes des femmes. La honte ainsi qu'une sévère réprimande pourraient sanctionner cette curiosité. Alors, il observe - car elles suent elles aussi - les auréoles qu’il voit grandir à l'endroit des aisselles sur la matière synthétique de leurs chemisiers. Il ne se lasse pas des gestes qu'elles font, de cette façon qu'elles ont de décoller le tissu qui adhère à leur peau avant de l'agiter discrètement, afin de donner un peu d'air à leur poitrine. Ou bien encore, cette manière de tirer sur une bretelle de soutien gorge pour, l'air de rien, de ne pas y toucher, se soulager de la pression de l'élastique. Comme ce sont des femmes de militaires, elles se racontent, un verre de Martini ou d'anisette à la main, des histoires de femmes de militaires. L’enfant semble comprendre que certaines, parmi elles, ont de plus en plus peur ; "les événements" se multiplient. Les attentats aveugles, les embuscades. Lui se sent d'un autre monde. Il va de groupe en groupe. Et comme les hommes autant que les femmes, l'acceptent dans leurs cercles, il rejoint ceux qui ont des képis blancs et des yeux clairs. Il est fasciné par leurs nuques rasées, leurs peaux tannées, leurs avant-bras rougis par le soleil, où des sigles parfois sont dessinés à l'encre sombre. La force qui se dégage de ces corps musclés et virils, où l'on devine parfois de curieuses cicatrices, le rassure. D'autres comme le père ont un képi noir. Leurs canettes de bière à la main, ils parlent fort, rigolent en se donnant du coude ou en se balançant quelques vigoureuses bourrades dans le dos. Tous ces hommes sont dignes de confiance. Ce sont tous des guerriers. Ils défendent cette terre, ils la défendent, ce sont tous des amis, c'est son père qui le lui a dit. Avec eux il ne craint rien. Ils l'aiment bien. Ils lui offrent de l'orangina qu’il boit au goulot comme eux le font avec leur bière. Dans leur compagnie, il trouve aussi de l'ombre, tout en continuant, de loin, à regarder les jambes des femmes, leurs mollets, leurs chevilles. C'est bien. On est entre soi. Entre européens. Parfois il entend le rire de son père. Il a toujours eu honte de ce rire associé au bruit du moteur de ce camion militaire qu’on appelle GMC, lorsqu’il démarre. Bientôt l'après-midi tire à sa fin. Il ne reste plus rien du mouton. Rien. Mais la forte odeur de méchoui demeure sur les doigts graisseux. La voracité des hommes et des femmes a fait son office. Passablement éméchés, ils ont encore envie de s'amuser. A présent ils invitent leurs femmes à les suivre vers une petite cour carrée, exigeant néanmoins qu'elles se tiennent à distance. Ils s'alignent face au mur. Son père lui aussi sort son arme. A l'Enfant qui s'en est retourné du côté des femmes le Père dit que, s’il le veut, il peut venir le rejoindre. Alors l’enfant s'extrait du groupe des femmes pour retrouver son père parmi les hommes. Il est fier. Debout parmi eux. Pendant ce temps le père s’est accroupi derrière lui de sorte que sa tête se trouve au niveau de celle de l’enfant. Avec ses cuisses il maintient les jambes de son fils. Il met son arme dans ses mains. Non sans appréhension, l’enfant serre l'arme avec ses petites mains. Sa main gauche tient la crosse. Le majeur de sa main droite sur la gâchette, l'index le long du fût, comme pour indiquer la direction. Les grosses mains du père enserrent les mains du fils, son majeur posé sur celui de l’Enfant. Le père tient l’Enfant qui tient l'arme. Mais le sentiment de puissance et de possession est passé dans le corps de l’Enfant. Bientôt l’Enfant sent le doigt de son père exercer une pression sur son doigt à lui, de sorte que c’est son propre doigt qui appuie sur la gâchette. Assourdissant vacarme de la détonation. L'effroi soudain du corps surpris par l'effet de recul. Le rire du père dans le dos du fils. Un rire fier et des paroles d'encouragement. Applaudissement des adultes groupés autour de l’Enfant pour l'acclamer. Ils disent bravo. Ils disent voilà un homme. Mais surtout il y a les cris de l'autre côté du mur sur lequel tout à coup, en rigolant, les autres guerriers tirent à leur tour. Derrière il y a des femmes. On les appelle les folles. Elles sont parquées dans une enceinte. Elles hurlent de terreur. Et la terreur redouble à présent que tout le monde tire. L’Enfant aussi veut sa part de cris. Il dit "encore, encore". L'odeur de la poudre est plus excitante que celle de la viande. Sifflement des balles. Cliquetis des chargeurs qu'on éjecte ou qu'on enclenche dans la crosse. Le geste est sec, précis. A présent, encouragés par leur femmes endimanchées les hommes insultent en hurlant celles qui braillent de l’autre côté. Et soudain une irrépressible honte submerge l’Enfant. Les yeux embués de larmes il se mord la lèvre inférieure, ne veut pas crier. Tout à coup le ciel chavire dans son regard. Ne pas tomber, non ne pas tomber. 

mercredi 12 février 2014

Juste apercevoir


Voilà,
c'est une attention distraite et flottante que je porte désormais sur les choses. Non qu'elles ne m'intéressent, mais je ne les vois plus tout à fait. La réalité perd de son grain, devient floue et parfois lointaine. Quant aux lieux propices à la réflexion, à la stimulation intellectuelle, je les parcours plus que je ne les visite. Bien sûr ils éveillent encore ma curiosité, mais ce que j'y cherche surtout c'est un état, une disponibilité, une forme de vacance, d'égarement, d'errance qui me permet de voyager à peu de frais dans un espace sinon peuplé, du moins habité. Ainsi dans les musées je ne me sens pas seul, même si la possibilité d'échange y est quasi nulle. Je ne m'y rends plus pour voir ou regarder, mais juste pour apercevoir. "Ne plus s'agiter, mais effleurer" disait je crois Rousseau dans "Les rêveries du promeneur solitaire". Donc j'effleure, je frôle, je butine je grappille.... L'esprit du papillon toujours m'accompagne.

lundi 10 février 2014

Le lieu d'une hésitation

Trois-Rivières, Guadeloupe 2010
Voilà,
j'ai longtemps attendu à cet endroit en me demandant quelle option je devais choisir. Je m'étais fixé un objectif que je ne pouvais atteindre. J'avais raté un bateau. Il me semble bien aussi avoir éprouvé là une certaine lassitude à n'être qu'un marcheur solitaire, à éprouver exactement les mêmes sensations qu'à 18 ans et sans doute alors ai-je pensé que je n'avais pas beaucoup avancé dans l'existence. Envisagé peut-être aussi de visiter un musée et y avoir renoncé. Fini par me consoler en enregistrant ce contraste entre le dessin géométrique sur l'asphalte et la sauvagerie de la nature. Ma situation était absurde, (peu probable que quelqu'un passe à cette heure là) mais mon corps éprouvait depuis quelques jour des sensations nouvelles sous ce climat et devant tant de beautés offertes aux sens. Seulement je n'avais personne avec qui partager. A cause du sentiment de solitude j'ai pensé à Cary Grant dans "North by Northwest" lorsqu'il attend son car. Mais le paysage valait mieux qu'un champ de maïs. Face à moi, la montagne. Dans mon dos, la mer et les îlots de l'archipel des Saintes.

vendredi 7 février 2014

Cigarettes Florida


Voilà,
pour continuer sur l'humeur du précédent envoi mieux vaut sans doute se contenter de petits riens comme le suggère la chanson. D'ailleurs ces billets régulièrement postés sur le net et les images qui les accompagnent en sont aussi à leurs façon. Ces simples moments de divertissement constituent une tentative d'exorciser la hantise du gouffre où pourrait s'abîmer une illusoire idée de soi. Ils ne sont que pour neutraliser l'inquiétude fatiguée de celui qui veut demeurer vigilant dans sa lente dérive à travers l'instable réalité. Oui "petits riens" comme ce mur photographié il y a longtemps à Alger, témoignant d'une réalité encore plus lointaine où, à la terrasse d'un café, on partageait entre amis des moments insignifiants. On buvait de l'anisette, on fumait des cigarettes Florida. Et l'on ne voulait surtout pas voir le monde changer, ou bien le voyait-on peut-être, mais en s'efforçant de ne pas y croire. Mais les colonies ont quand même bien fini par s'émanciper. Aujourd'hui c'est le modèle économique culturel et social de l'Europe qui se délite, et nous assistons résignés à cela en espérant que cela n'arrivera pas jusqu'à nous.

jeudi 6 février 2014

Entre chien et loup


Voilà,
dans cette lumière à cet endroit la sensation de n'être presque rien et de compter pour pas grand chose, Mais après tout n'y a-t-il pas quelque présomption dans le fait de vouloir absolument prétendre à quoique ce soit. Et puis elle est revenue cette peur. Soudaine et envahissante. Revenue de si loin. Les pitreries l'avaient tenue éloignée. Pour un temps. Cela n'a pas suffi. Il n'est pas nécessaire d'en parler. Repartira peut-être. Ou pas.

mercredi 5 février 2014

une vieille parisienne


Voilà, 
ce n'est pas une photo d'actualité. Je l'ai prise un matin de Novembre 2008. Je me souviens de l'état dans lequel j'étais. La lumière était belle. On allait, quelques jours plus tard, commencer les répétitions avec Michel et Odile. Je me sentais relativement insouciant. Je me promenais, comme à vingt ans dans les même lieux, et il y avait cette sensation rassurante que peu de choses avaient changé, une sensation de stabilité de pérennité. J'ai passé un bon moment rue des Grands Augustins à l'angle de la rue Christine. En voyant passer cette vieille dame, j'ai eu l'impression que je pouvais prendre une photo vraiment "parisienne". C'était une idée absurde à la réflexion. Quoiqu'il en soit je ne sais pas trop pourquoi, je l'aime encore bien. Je me demande si cette vieille parisienne est encore de ce monde. 

lundi 3 février 2014

Inéluctable

Rue de Turenne, Décembre 2012
Voilà,
bien sûr ça ne me laisse pas tout à fait indifférent, mais on m'annonce ça un jour où des milliers de connards de son espèce répandent leurs slogans nauséabonds dans les rues de ce pays je ne vais tout de même pas céder à la compassion je n'en ai pas. "Il n'a plus toute sa cohérence" me rapporte-t-on. Elle est bonne celle-là. Ça fait des décennies qu'il l'a perdue, si tant est qu'il y ait jamais eu quelque chose de cohérent au cours de cette existence, dans les propos qu'il a pu tenir. Des années qu'il navigue entre démence et connerie, arborant comme une fourragère sa sottise crasse. D'ailleurs, la nuit, à ce qu'il paraît, dans son délire il braille des chants militaires. Je ne vais tout de même pas avoir de la peine. Simplement ça y est, ça passe, il passe. Mais les ravages, ils sont là, et ça rien n'en effacera les traces. J'ai tenu bon, j'ai tenu. Moi, il ne m'a pas détruit. Je ne cèderai pas maintenant, même au cœur de cette grande fatigue. Il n'en est pas question. La distance que je n'ai pu établir en pensées je l'ai mise dans l'espace et dans mon silence. Je la maintiens.